- Avant de partir jouer les héros, on se fait une petite partie de dominos ?

Comme autrefois, avant cette innommable trahison, quand Yuri et Dmitri étaient encore en quelque sorte des amis et qu'ils jouaient régulièrement aux dominos. Et puis maintenant, juste quand Katinka (Pas la vraie, bien-sûr!) se retrouvait enfin parée pour vivre en beauté sa première fois.

En fait Antonov voyait cette proposition comme une tentative de réunification, balancée avec une telle nonchalance qu'il l'aurait très mal pris venant d'un autre. C'était tout bonnement se payer sa tête en plus de considérer son existence comme un détail négligeable... Sa vie ne se tarifait pas en dollars ni en pièce de dominos !

Oui, le gardien de prison déchu savait que Yuri était vénal et ne s'était pas arrangé avec les années mais quand même les récentes actions de ce gars lui restaient en travers de la gorge... Pour lui, mais aussi pour ses nouveaux "amis" américains. Il se revoyait affirmer à Hopper comme quoi la situation avec le passeur serait entièrement sous son contrôle, tu parles !

Comment avait-il pu lui faire confiance quasi aveuglement ? Pourquoi avait-il si naturellement pensé que Yuri Ismaylov pourrait faire l'affaire dans cette délicate entreprise, ce pari encore plus corsé qu'une roulette russe ? Cet homme qui pourtant n'avait jamais trahi son secret ni celui d'Alexei concernant cette "malédiction bleue", qui leur avait même quotidiennement fourni des produits tout droit venus des USA, dont des trucs de nature homosexuelle sans jamais augmenter ses prix ou baver sur l'aspect encore plus illégal de ces commandes. Et surtout, qui avait célébré (illégalement, toujours) son mariage avec Alexei dans cette église qui servait décidément à bien des choses !

En repensant à cette fameuse cérémonie, Yuri lui avait semblé plus amusé que franchement répugné par cette union. Selon ses mots : Que deux anomalies de la patrie soient réunies quasi officiellement ça valait son pesant d'or et pas littéralement pour une fois ! En somme, la chose était assez dantesque pour ne pas passer à côté. C'était presque un devoir de l'immortaliser en grandes pompes en suivant les principes de leur beau pays.

Sur ce même aspect festif et rétrospectivement avec toute la neutralité dont "Enzo" était capable, tous les trois avaient passé de très bons moments ensemble. Des instants, des souvenirs, des anecdotes pouvant se classer dans le domaine de l'amitié. Sauf que tous ces souvenirs deviendraient bien amers maintenant qu'un certain traître avait fait son choix...

Compte tenu de la situation actuelle et pendant que son "vieil ami" Yuri mettait un peu d'ordre sur leur table de jeu habituelle, une petite introspection dans les règles de l'art s'imposait. Pour tout d'abord conclure, encore un peu trop sous le coup de la colère, qu'il n'aurait jamais dû sympathiser avec Yuri. Ni lui passer toutes ses commandes illégales, encore moins lui faire quelques confidences un peu trop personnelles sur son passé, ses doutes, sa relation avec Alexei… Comme il l'aurait fait avec n'importe quel ami de confiance, ajouté au fait que celui ci passait pour être l'ami qui usait des pires plaisanterie possibles pour palier à des sujets délicats. Dans certains cas, ça avait du bon.

Par un sacré coup du sort, Antonov avait connu Yuri par l'intermédiaire de celui qu'il pouvait officiellement qualifier comme son ancien ami, Ivan (où que soit celui ci en ce moment d'ailleurs, à errer ou se vider de son sang dans la prison que le petit groupe le plus recherché d'URSS venait de quitter)... l'ironie illuminait de sa présence l'enchaînement de ces péripéties !

Donc, une dizaines d'années en arrière, Vania qui commençait à apprécier le "méchant pervers détraqué" devenu "le sympathique et intéressant ami de son frère", avait constaté que Dmitri et son petit ami Alexei étaient tous les deux férus de certains points culturels des USA. Aussi, Dima se souvenait que son ancien ami s'était montré sincèrement impressionné en voyant qu'il étudiait si sérieusement l'anglais en autodidacte, l'ancien gardien de prison en gardait une petite fierté ! Ainsi Ivan avait donc jugé judicieux, considéré cela comme une aubaine pour ne pas dire carrément un beau geste digne d'un empereur, de faire se rencontrer son passeur attitré et ses deux nouveaux amis. La première rencontre avait d'ailleurs été à l'image de leur relation à venir : Alexei riant presque autant que devant un épisode des Looney Tunes (sans oublier de renchérir niveau blagues...) tandis que Dmitri s'était montré moins conquis niveau humour tout en appréciant malgré tout le professionnalisme de cet homme. Tapageur mais discret, ça faisait le job. En résumé, un sacré excentrique qui pourrait former un golden trio du tonnerre avec ces deux déviants... Et la magie avait opéré ! Depuis cette enrichissante et fructueuse (ou tout simplement agréable) rencontre, Yuri leur fournissait très régulièrement des biens directement issus de ce qui se faisait de meilleur niveau clichés typiquement américains. Des cassettes vidéos, des objets plus ou moins utiles, des livres, des cigarettes, des vêtements, certains aliments dont le fameux beurre de cacahuète ! Et puis, hors du cadre strictement professionnel, ils se voyaient tout aussi régulièrement. Malgré la cassure actuelle dans leur amitié pour cause de trahison, "Enzo" devait bien admettre qu'ils avaient toujours passé de bons moments avec Yuri, Alexei et lui. À commencer par ces interminables soirées à jouer aux cartes. Mais pas n'importe quelles cartes, attention... Des cartes faisant partie de la collection spéciale de Yuri ! Des cartes à jouer avec pour motifs des pin up à moitié dénudées... Leur ami et passeur avait expliqué qu'au moins avec deux adversaires de ce bord il ne risquait pas d'y avoir quelques troubles ou tricherie durant les parties...! En tout cas, avec un vague petit sourire attendri, l'ancien gardien de prison se souvenait qu'Alexei gagnait souvent et sans coups tordus. Un certain don pour les jeux de hasard qui aurait à coup sûr fait fureur à Las Vegas.

Le sujet de leurs enfants respectifs revenait également assez souvent dans les conversations. Ce cher Yuri avait même parié que le petit Micha finirait par faire un beau mariage avec sa fille, Natacha ! À présent, Dmitri n'était plus certain de donner sa bénédiction pour une telle union, rien que pour éviter à ces pauvres gamins la tristesse sans nom à chaque repas de famille protocolaire. Avec uniquement Yuri et lui comme figures parentales, dont l'un des deux qui saisirait cette occasion pour animer joyeusement la modeste attablée... De quoi lui faire presque préférer l'ambiance pesante de son dernier repas en prison !

Dès les débuts, en plus de très vite les prendre en sympathie, Yuri les avait d'emblée désignés comme les protégés d'Ivan the Great (aujourd'hui encore, Dima se demandait pourquoi un tel surnom, énième détail qui aurait besoin d'un petit éclairage à l'occasion s'il ne craignait pas une réponse digne de Yuri) et donc leur accorder une certaine confiance. Jusqu'à leur laisser son église pour faire des petites soirées cassettes-vidéo spécial grands classiques Hollywoodiens !

Justement, c'était lors d'une de ces soirées vidéos que le premier vrai drame notable avec Yuri était arrivé et à marquer d'une pierre blanche. Dmitri se souvenait avoir eu la peur de sa vie, jusqu'à réellement sentir sa dernière heure arriver comme durant sa confrontation avec le terrible Démogorgon...

Un drame survenu à Noël, pour bien appuyer sur l'aspect aussi tragique que pathétique de la chose telle une version parodiquement sulfureuse de Casse-Noisette !

Orphelins de leur état, Alexei et Dmitri n'avaient pas de famille proche avec qui passer les fêtes alors Yuri leur avait gentiment proposé de leur laisser sa précieuse église pour l'occasion. Le trio se connaissait seulement depuis quelques mois et déjà une certaine confiance commençait à prendre forme. Si bien que le jeune couple faisant bonne figure en tant que simples amis s'était retrouvé autant ravi que touché par cet élan de générosité si rare venant d'un homme aimant tant l'argent. Tout naturellement, les deux amis d'enfance avaient passé la soirée du 29 décembre à manger des varenikis aux cerises accompagnés de beurre de cacahuète en regardant des Westerns. Tout en ponctuant leur programme de fête de quelques "intermèdes" rapprochés qui donnaient à de nombreuses reprises l'impression de jouer dans un film pornographique gay, avec les musiques épiques de Western qui tournaient en fond sonore. Quoique certains puristes américains seraient très certainement ulcérés de savoir que de maudits communistes osaient copuler durant le célèbre film "Le Bon, la Brute et le Truand".

Jusqu'à finalement s'endormir dans un joyeux enchevêtrement, à moitié couchés sur le matelas et le sol, bercés par un rembobinage de cassette vidéo.

Seulement voilà, tous les deux avaient davantage expérimenté les joies et bienfaits du beurre de cacahuète comme lubrifiant plutôt que se faire la réflexion comme quoi cela serait bien dans le style de Yuri d'arriver à l'improviste le lendemain matin. Avec quelques cadeaux et les restes de son repas en famille généreusement partagé avec ses deux orphelins préférés, dont l'esprit se révélait certainement trop embrumé par l'esprit de Noël pour émettre cette hypothèse et se douter un seul instant que leur logeur serait capable de débarquer par surprise et les surprendre dans cette situation des plus équivoques. Même l'explication, il est vrai plutôt bancale (surtout servie au réveil), de leur passé commun ne pourrait expliquer sainement le fait que ses deux amis d'enfance se retrouvaient à dormir ensemble, enlacés et complètement à poil...

C'est pourtant ce qui était arrivé, de façon après tout bien prévisible en connaissant l'animal !

À ce propos, Dmitri et Alexei avaient gardé quelques séquelles de cet événement. Tel qu'un sommeil beaucoup plus léger suite à ce genre de réveil un brin brutal à grands cris, à coup de "davaï" scandé assez énergiquement pour tirer si vite d'une presque nuit blanche.

La première vision au réveil avait également de quoi tirer du sommeil à la perfection : Un homme censé être leur ami qui leur sommait à présent de se lever, de bouger leur misérable carcasse et plus vite que ça. En fouillant dans sa mémoire, Dima se souvenait qu'il avait juste eu le temps de se couvrir tant bien que mal avec le draps pendant que son compagnon et complice de son méfait essayait de se rhabiller avec ce qu'il retrouvait de vêtements (c'est à dire une chemise nouée maladroitement autour de sa taille, faute de trouver mieux).

Si la situation avait pu tout simplement s'expliquer par une mauvaise blague ou un quiproquo bête et méchant, ce réveil en fanfare se serait clôturé par la joyeuse hilarité des trois protagonistes. Mais, aujourd'hui encore, Dima se rappelait qu'à aucun moment il avait eu envie d'en rire ni même (encore mieux) trouver une pirouette pour se tirer de ce mauvais pas. En particulier à la vue de l'arme que Yuri venait de pointer sur eux, ce pistolet américain que leur passeur attitré leur montrait parfois en vantant la facilité déconcertante à se dégoter des armes aux USA parait-il...

Sur le coup, ce qui restait un de ses plus beaux et forts souvenirs avec son premier ami et amour prenait place à ce moment, quand Alexei avait instantanément pris sa main, histoire de s'accompagner durant cette cruelle mise à mort dont l'attente s'apparentait à une véritable torture puisqu'ils ne pouvaient rien faire pour se défendre ou s'échapper au risque d'instantanément se prendre une balle. Sans avoir besoin de se consulter puisqu'ils connaissaient très bien le sujet, tous les deux savaient que cela ne servirait à rien d'essayer de parlementer ou rassurer leur ami quant à l'homosexualité qui était quelque chose de parfaitement inoffensif.

Parvenir à quelque peu ébranler la vision parfaitement construite d'un de leurs compatriotes relèverait d'une mission impossible. Et à vrai dire, le mal semblait déjà fait et bien enraciné: Presque hagard, les yeux et l'arme pointés sur eux, Yuri leur crachait qu'ils étaient des détraqués, de la vermine grouillante, des parasites à éradiquer comme les morpions, une honte ultime pour leur pays. Rien que ça... De quoi illico les exécuter tels des prisonniers de guerre, de dangereux traîtres, des monstres irrécupérables. De grands imprudents en vérité, alors que jusqu'ici le couple dit anormal avait toujours plutôt bien réussi à passer entre les mailles du filet en se faisant le plus discrets possible. Deux orphelins, deux amis d'enfance, deux bons amis à partager le même appartement et les mêmes traumatismes, tout ça pouvait servir de paravent au lien si fusionnel à enrubanner leur couple.

Pendant qu'il faisait une dernière petite prière, Dmitri avait serré encore plus fort la main d'Alexei dans la sienne en lui lançant ce qui serait probablement leur dernier regard échangé. À défaut d'être tendre, amoureux, langoureux, enflammé, ce regard se qualifiait plutôt de tétanisé, effrayé, mortifié puis abasourdi voire stupéfait en entendant Yuri s'esclaffer gaiement en leur demandant, un grand sourire aux lèvres, s'ils s'étaient masturbé sur Steve McQueen, Henry Fonda ou bien plutôt sur Clint Eastwood. Pour ensuite rire de plus belle en rangeant son pistolet, laissant ses amis et invités (toujours en vie!) reprendre leurs esprits après être passés par différentes étapes toutes en émotions fortes et en "charmantes" désignations. De hontes de la patrie sacrifiées pour le bien fatalement résignées ils passaient d'un état de sidération jusqu'à une totale stupéfaction, assommés par ce retournement de situation confirmant qu'ils n'étaient pas encore complètement acclimatés à l'humour de leur fournisseur de trésors américains. Après avoir repris un peu de contenance mais encore tremblant, Alexei avait tenté d'achever de se rhabiller convenablement tout en lâchant un petit rire sonnant davantage comme un bon gros soupir de soulagement après avoir frôlé la mort de si près. Ouais, vraiment, ce taré aurait été bien foutu de leur mettre à chacun une balle dans la tête comme le pensait toujours "Enzo" à l'heure actuelle...

Plus vexé et susceptible que son petit ami et parce qu'il avait un peu trop senti la mort le frôler tout le long de sa colonne vertébrale, Dmitri s'était tout simplement laissé retomber sur le matelas faisant office de lit de fortune. Ce matelas sur lequel ils avaient baisé la nuit dernière, oui, même qu'il avait chevauché Alexei durant toute la scène de la horde sauvage dans le film "Mon nom est Personne", si c'était ça que voulait savoir le petit sourire malicieux de ce cher Yuri qui ne semblait pas le moins du monde froissé par cette muette confirmation que quelques activités illégales en plus avaient eu lieu sous son toit sacré. Et en période de Noël qui plus est, encore mieux !

Comme d'habitude, Yuri avait sourit avec la même sympathie sincère à Alexei en lui tendant le paquet de cigarettes Marlboro (délicieusement illégales), et ce petit rictus un poil plus goguenard mais tout de même gentil adressé à Dima cette fois en lui offrant une à lui aussi, le genre de petit rituel habituel. Comme si rien ne s'était passé. Ou plutôt, comme si cette découverte n'allait rien changer entre eux et leur amitié.

Pourtant cet "incident" avait grandement impacté la vision de Dmitri au sujet de Yuri. Ce dernier aurait pu les frapper ou pire les tuer. Et pourquoi pas les dénoncer, offrir en pâture deux déviants pour récolter quelques lauriers aussi agréables qu'une récompense en petites coupures !

Mais point de tout ça. Malgré ce crime aux yeux d'une grande partie de leurs Camarades, Yuri les avait laissé en vie sans causer aucun tort. Bien au contraire même, puisque celui qui s'avérait être leur allié pour ce point supplémentaire leur avait fait miroiter quelques trucs très particuliers qui pourraient leur plaire... Des magazines, cassettes vidéos et romans de nature homosexuelles (eux aussi des USA) étaient ensuite venus naturellement s'ajouter à la liste des objets récurrents que leur passeur leur apportait sans chercher à leur faire du chantage, des menaces ou des commentaires acerbes. Yuri constatait juste un peu trop souvent que ce cher Alexei avait définitivement plus d'imagination que son cher et tendre puisque lui au moins faisait travailler son esprit en se plongeant dans les romans ou livres gay plutôt que se contenter des magazines et illustrations avec tout un tas de beaux mâles à la musculature parfaitement parfaite.

Et là, pour certes une (très très belle) poignée de billets et quelques dollars de plus que Yuri s'était ajouté, il aurait laissé son ami Dmitri Antonov se faire emprisonner puis tuer par ce monstre... ! Pour un peu, ajouter quelques zéros à sa récompense sonnante et trébuchante, Yuri aurait été bien capable d'annoncer que le gardien corrompu et traître se classait également comme un dangereux déviant... À quoi Yuri avait-il pensé, bon sang ?! Une réelle traîtrise ou bien l'apothéose de son humour discutable puisqu'il serait ensuite venu sauver en hélicoptère le pauvre petit Dima auquel il avait une fois de plus flanqué la peur de sa vie ?! Même venant de ce gars si imprévisible et vraiment pas drôle, c'était trop.

C'était donc ça l'idée quand Yuri lui avait conseillé d'oublier Alexei et de noyer son chagrin dans les bras d'autres hommes, les beaux gardiens de prison faisant figure d'autorité et les ténébreux prisonniers qui se feraient une joie de le punir...? C'était donc ça la fin qu'il méritait aux yeux de Yuri ? Une fin pathétique, misérable, triste, qui ne méritait même pas d'être tragique ni de se profiler comme une inspiration de tel ou tel roman classique.

Autant, Yuri n'avait jamais caché son affinité amicale pour Alexei mais Dmitri pensait qu'ils étaient aussi amis. Au final, ce gars ne préférait pas s'encombrer avec des relations amicales et choisissait de faire cavalier seul en compagnie de sa fortune...

Sans parler des médailles et des honneurs puisque là ce point précis auquel il pensait se classait très haut dans les qualités purement humaines, "Enzo" pouvait bien le dire maintenant qu'ils étaient seuls sans les "fourbes et frivoles" américains dans les pattes. Il avait les mains libres (dans tous les sens du terme) pour pouvoir abattre une de ses cartes maîtresses, tel cet enchaînement parfait de dominos en début de partie sans avoir besoin d'en piocher. Sûr que cela lui donnerait l'avantage et qui sait la confirmation que Yuri n'oserait plus les trahir !

Mais non, Dima ne pouvait pas sortir la feinte "Alexei". En plus d'avoir l'impression de trahir son feu petit ami, cela reviendrait à de la tricherie pure et dure. Jamais encore Yuri ou lui n'avait cherché à duper l'autre durant une partie de dominos ni concernant des affaires plus sérieuses comme venir en aide à un Américain... Dmitri Antonov gardait un certain code d'honneur, lui ! Tout comme il savait mieux que personne combien Yuri Ismaylov appréciait sincèrement Alexei. Et pas seulement parce que Alexei se révélait être le seul qui riait sincèrement aux blagues plus ou moins douteuses de Yuri... En effet, aussi étonnant que cela puisse paraître, "Smirnoff" bénéficiait d'un certain pouvoir qui aurait bien servi à la petite troupe hétéroclite cherchant actuellement à sortir de Russie, il était le seul à réellement supporter Yuri. Vraiment, ils s'appréciaient. Ils avaient été des amis, de très bons amis.

Néanmoins pas au point que Dmitri en soit mortellement jaloux : D'abord en raison du fait indéfectible qu'il faisait entièrement confiance à Alexei et puis parce que, s'appuyant sur les formes généreuses de Katinka (la vraie !), Yuri avouait qu'il ne pourrait jamais aimer autre choses que les femmes et leurs charmes infinis enfouis bien profondément dans le buisson de leur vallée secrète... Certes. Au moins, sur ce sujet, Yuri avait été un homme de confiance mais sa récente trahison confirmait qu'il avait toujours eu plus d'estime pour Alexei que pour lui visiblement.

Oui, c'était certain vu comment Yuri lui lançait ce petit regard en dessous. Triste que le pénible Dmitri Antonov soit celui à s'en être sorti vivant à la différence d'Alexei, ou bien agacé de l'avantage de son "ami"durant cette partie de dominos.

- Alexei n'aurait pas apprécié que tu t'acoquines avec des américains...

Voilà. Yuri venait de lancer la première offensive. Le genre de coup bas qui faisait bien mal. Amèrement mal.

Malgré son agacement certainement très fondé concernant Yuri et son sens très particulier des affaires, Hopper avait tout de même conseillé à son nouvel ami russe de faire preuve d'une certaine patience et ne pas trop malmener Yuri sinon leur moyen de transport serait définitivement compromis. Mais le soit-disant sauveur se montrait de moins en moins... coopératif.

- Et je lui aurait rappelé une fois de plus la mauvaise influence que ces magazines ont sur toi !

Encore cette vieille rengaine ridicule, encore un cran de plus à sa patience pour lui coller son arme sur la tempe... Depuis des années, plus précisément depuis que Yuri était devenu son fournisseur de biens illégaux Made In USA, cet oiseau de malheur radotait que les magazines gay américains et autres ouvrages de la même provenance et à thème similaire allaient lui laver le cerveau et le faire un peu trop aimer les beaux américains à la plastique si idéale et bien-sûr toute refaite. Si bien qu'il allait laisser tomber le pauvre Alexei pour se jeter dans les bras d'un Magnum ou d'un Rambo ! À chaque fois cela faisait beaucoup rire le "pauvre Alexei" tandis que le soi-disant si volage Dmitri envoyait un regard noir à cet enfoiré qui de toute façon n'était pas le mieux placé pour parler des mœurs homosexuelles.

Dorénavant, sans le rire d'Alexei pour rendre ce genre de situation moins désagréable et lui faire garder son calme, Antonov devait se contenter de foudroyer Ismaylov du regard en espérant que ces attaques verbales allaient cesser et que cette fois aussi ça vaudrait le coup de faire confiance à son nouvel ami américain.

- Si tu l'aimais vraiment, tu ne l'aurais jamais laissé partir là bas tout seul.

Tiens donc, ils en étaient déjà à l'heure des règlements de comptes et de la mort subite d'un sale rat qui osait souiller la mémoire d'Alexei à parler ainsi en son nom ? Yuri pouvait donc tomber aussi bas et devenir encore plus minable ? Il avait donc la mémoire aussi courte pour oublier combien le couple avait souffert de cette décision concernant cette mission aux USA ? Dans quel ordre devait-il achever sa petite entorse au plan consistant à remettre les idées en place à ce cher Yuri, gagner cette partie de dominos puis essayer de bricoler tout seul Katinka ? Hélas, pas la peine de songer à ce dernier point définitivement irréalisable. Déjà parce que c'était Alexei qui avait travaillé dans un garage, pas lui. Et puis surtout parce qu'en guise d'encouragements et conseils il aurait droit aux quolibets de Yuri qui forcément pourrait observer que la chose était flagrante comme quoi ce cher Dmitri Antonov n'avait jamais posé ses mains sur une femme tant il était maladroit pour tripoter Katinka. Que bien entendu, l'anatomie masculine était très mécanique pour ne pas dire basique. Oui donner du plaisir à un mâle était un jeu d'enfant pour un de leurs congénères, mais quand il était question de puiser dans la subtilité histoire d'appuyer sur les bons boutons qui feraient crier de plaisir Katinka, là ce n'était plus la même chose ! Ces goluboy ne pensaient qu'à leur propre petit plaisir et jamais au bonheur sans nom de faire monter sa dulcinée au septième ciel...!

Qu'importe, Yuri balançait sûrement tout ça sous le coup de la frustration comme il était en train de perdre, il voulait le déstabiliser pour trahir un autre de leur code d'honneur et tricher aux dominos. Mais plutôt que d'avoir à le surveiller comme un petit enfant, Dima avait préféré rétablir une vérité important à ses yeux et surtout qu'il connaissait enfin plus en détail grâce à sa rencontre en face à face avec Joyce Byers.

- À ton avis, pourquoi tu crois que je voulais tant les aider ? Celui qu'on était censé sortir de prison, c'est le petit ami de la femme qui m'a annoncé la nouvelle pour Alexei ! Ses amis et elle ont veillé sur lui...

En effet, Joyce n'avait pas complètement tout dit à Dmitri en éludant volontairement certains détails comme le fait que Hopper avait quelque peu bousculé Alexei. Par contre, elle avait pris le risque de confier ce presque incident diplomatique : L'affaire du Slurpee à la cerise ! Fort heureusement, l'ancien gardien de prison ne l'avait pas mal pris. Au contraire il avait ris de bon cœur en constatant que même dans une situation plus que délicate, son petit ami n'oubliait pas son amour pour les cerises !

Au plus loin qu'il se souvenait et même si ces souvenirs étaient encore douloureux, Dmitri se souvenait que ce cher Alexei avait été le premier pour faire confiance à Yuri. Presque directement, au premier coup d'œil et première blague allant avec.

Quelque soit la situation actuelle et la cuisante trahison de Yuri, Dima ressentait que son petit ami aurait continué d'apprécier ce passeur obnubilé par l'argent plus ou moins propre et gagné bien salement. Peut-être parce que Aliocha avait ressenti que cet homme n'était pas un mauvais bougre au fond, malgré sa traîtrise actuelle. Sans hésiter, il lui aurait redonné une seconde chance en repensant à toutes ses bonnes actions car il y en avait tout de même un peu. Dont une qui se classait dans les premières à le concerner, Alexei et lui : Yuri restait assez humain dans son pragmatisme. Pendant une dizaines d'années il aurait pu dénoncer de vilains déviants à lui commander régulièrement divers objets ciblés pour les homosexuels donc pire qu'illégaux et des preuves parfaites de leurs méfaits pervers. Son esprit parfois un peu malsain aurait eu le loisir d'inventer tout un tas de scénarios pour les faire tomber, les humilier, mais rien, aucune bavure.

En fait Yuri avait juste profité d'une autre occasion, plus d'argent. Ou il avait voulu être un vrai héros, encore une fois.

Comme Dmitri aurait aimé qu'Alexei soit là. Ce Camarade disparu en territoire ennemi, et accessoirement sa moitié, lui manquant toujours terriblement. Comme une partie de son âme qui lui aurait été arrachée et qu'il ne parvenait pas à combler, que personne ne pourrait remplacer en tout point. Et pourquoi était-ce aussi douloureux de constater que son compagnon avait choisi un ami pareil ? Un être aussi frustrant qu'insondable dont la traîtrise n'arrangeait rien à son cas !

Au moins, Alexei parvenait toujours à comprendre et surtout apprécier l'esprit de Yuri, parfaitement ordonné dans un chaos semblable à une suite de petits dominos. Quand ils tombaient tous dans une grande synchronisation où rien ne semblait pouvoir les arrêter, la chose en était presque fascisante. Cependant, il pouvait à chaque fois remettre en place quelques dominos. Essayer du moins. Tout comme il ne pourrait jamais faire changer Yuri et que l'essence insaisissable de ce personnage en était presque attachante. Le passeur était toujours là. C'était le genre d'ami avec assez d'honneur pour ne jamais laisser un homme à terre mais sans trop de moralité pour continuer de soutenir un traître et de "dangereux" américains.

Nouvelle ironie du sort, Ismaylov venait de perdre cette partie de dominos qui serait peut-être leur dernière après avoir manqué de ne jamais se produire. Finalement au lieu de regretter de l'avoir trahi, Yuri s'en voulait sûrement de ne pas avoir tiré ce jour là alors qu'il avait deux dangereux détraqués sexuels à sa merci, qui le battait un peu trop souvent aux jeux de société d'ailleurs... Mais alors, avec qui Yuri pourrait mener autant de partie de dominos tout en contant ses meilleures blagues et anecdotes quand ce n'était pas quelques piques balancées par ci par là ? À qui il pourrait offrir ce genre de sourire sincère qui sonnait bien plus juste que n'importe quelle plaisanterie à l'humour douteux, qui en plus ne serait pas forcément très bien accueillie à l'heure actuelle.

Les choses ne seraient plus vraiment comme avant, Dima ne pourrait oublier sa trahison ni ses reproches concernant la disparition d'Alexei dont Dmitri en serait soit-disant indirectement responsable. Qu'il ne veuille ou non, désormais Yuri était et resterait un traître opportuniste (doublé d'un lâche) mais ils pouvaient essayer de récoler quelques morceaux sur leurs fondations déjà solides. Remettre quelques dominos, refaire une vraie dernière partie avant de partir prêter main forte aux américains.

Des américains à définitivement avoir une bien mauvaise influence sur Antonov, lui qui d'habitude était toujours particulièrement élégant et soigné pour ne pas dire tiré à quatre épingles. De plus, il confectionnait ses vêtements lui même, chose directement liée à la coquetterie féminine d'après Yuri mais les homosexuels avaient certainement cette part de féminité naturelle quant à leurs penchants... Dmitri était bel et bien un traître, envers lui même pour le coup. Et il devait vraiment y tenir à ces américains, pour voler ainsi à leur secours sans prendre le temps de se passer un coup de peigne et des vêtements propres.