Les séjours linguistiques n'étaient pas son truc, ça ne l'avait jamais vraiment réussi à vrai dire.
Déjà, parce que Hopper avait toujours eu du mal avec les professeurs et l'autorité souvent bête et méchante qu'ils représentaient. Surtout ceux qui se la jouaient Monsieur Je-sais-tout sans laisser parler ceux qui en savaient moins qu'eux soi-disant.
Voilà pourquoi le nouvel arrivant au Kamtchatka ne s'était pas montré plus emballé que ça lorsque le gardien de prison le moins antipathique et méprisant du lot avait proposé de lui enseigner quelques mots russes. Ceux de premier secours comme il l'avait signalé, avec un petit sourire pas vraiment narquois mais tout de même insupportable en ces circonstances.
Et puis quoi encore, apprendre l'hymne soviétique ?
Jamais de la vie ! À quoi bon, les supérieurs hiérarchiques et en particulier ce gardien semblaient plus ou moins bilingues et se débrouillaient assez en anglais pour se faire comprendre. Ou pour l'humilier encore plus, au choix. Pas la peine de se donner tout ce mal, cette demande cachait forcément un truc sonnait presque comme un piège vicieux. À défaut d'arriver à quelque chose de concluant avec la torture, ces enfoirés de communistes se la jouaient plus fine et priaient leur gardien le moins belliqueux de faire ami-ami avec l'Américain pour plus facilement lui soutirer des informations... Ouais en gros ils avaient au moins dix ans de retard niveau méthodes pour obtenir subtilement des renseignement en plus d'avoir très mal choisi leur cible. Alors il n'allait certainement pas faire d'efforts supplémentaires à part essayer de survivre et garder toute la combativité à lui rester.
- Ça pourrait te rendre la vie moins pénible ici.
En effet, ce gardien avait de l'humour ! Comme si son nouveau chez lui pouvait être moins pire. Dès les premières minutes, on lui avait bien fait comprendre (par la force) que ce n'était que le début... Par exemple ceci, se faire empoigner sans ménagement mais néanmoins sans réelle animosité par ce "gentil" gardien alors qu'il ne cherchait même pas à sortir du rang mais suivait juste la marche pour rentrer dans sa cellule. Malgré son apparente discrétion emprunte d'une certaine élégance, ce gardien visiblement de son côté avait de la poigne et pouvait se montrer aussi têtu que le tristement célèbre prisonnier américain.
- Je suis sérieux l'Américain, mes Camarades seront un peu plus indulgents avec toi si tu leur montre que tu es combatif d'une bonne façon.
Cette constatation ne lui plaisait qu'à moitié mais il devait bien reconnaître que ce gars n'avait pas tort sur ce point. Les autres prisonniers le regardaient comme une bête curieuse voire une bombe à retardement dont ils ne préféraient pas trop s'approcher tandis que les gardes lui crachaient dessus verbalement et même parfois littéralement. Jamais être qualifié "d'Américain" ne lui avait semblé aussi réducteur et sonnant comme la pire insulte possible. Tout ce qu'il était le mettait en danger ici, sans même lui donner le droit de se défendre à la loyale. Alors si une petite compréhension de cette langue, hélas d'abord associée à du négatif, pouvait au moins lui servir d'arme de défense provisoire…
Dès le lendemain, sans même attendre sa réponse et en guise de première leçon, son gardien-professeur lui avait enseigné les différentes variantes du mot "travail", son usage et utilisation seraient fréquents en plus d'être attribué à un ordre qui se voudra direct et sans histoire.
Les jours suivants, toujours un nouveau mot et quelques chiffres avant d'aborder quelques généralités sur la grammaire russe. Jim devait bien admettre que son nouveau professeur particulier possédait une patience d'ange face à son peu de volonté face à ce langage si compliqué. Pour sa défense, le cadre était assez peu idéal pour la découverte même succincte de la langue russe alors il n'avait pas intérêt à lui demander de réciter du Pouchkine en guise d'examen final...
Se prenant tout de même au jeu, Hopper lui avait malicieusement demandé quelques injures purement russes de circonstance et son professeur ne s'était pas fait prier pour faire cette petite entorse aux règlement et méthodes d'enseignement... ! Après tout, "Enzo" pouvait bien lui accorder cette faveur vu que les moments plus légers n'étaient pas vraiment monnaie courante dans cette prison.
Finalement, Antonov faisait un bon professeur. Tout en se montrant relativement patient, ses méthodes se révélaient efficaces. Le gardien de prison s'improvisant professeur de russe accompagnait chaque mot et termes précis – quand ce n'était pas des phrases utiles qu'il lui faisait répéter – d'exemples facilement visualisables. Très mnémotechniques aussi, ça aidait.
Une chance que ce russe plus sympathique que ses compatriotes semblait tant s'intéresser à la culture américaine et ses clichés, ça aussi ça participait à mieux contextualiser les mots et ne pas être trop dépaysé. "Enzo" connaissait bien l'âge d'or d'Hollywood de manière à s'en servir comme support d'exemple pour le vocabulaire. Honnêtement, Hopper se demandait si entendre un russe lui enseigner les complexités de la langue slave en utilisant la vie amoureuse de Marilyn Monroe ne facilitait pas grandement sa compréhension...! C'est sûr, au moins il se rappellera de la formulation des 4 premiers chiffres en russe ! (Oui, Dmitri classait JFK dans les maris de Marilyn, pourquoi pas...)
Et il préférait que Lana Turner, Jayne Mansfield, ou bien Veronica Lake soient citées en exemple de style glamour purement américain plutôt que le sujet Joyce Byers revienne sur le tapis. Bien que son "ami russe" ne le titillait plus trop sur ce point et n'était pas non plus en reste niveau acteurs à l'étoffe de héros américains, tels que Steve Mcqueen bien sûr, et puis James Dean, Montgomery Clift, Marlon Brando... L'Américain avait même remarqué que les yeux du gardien de prison le plus respectueux à son égard s'étaient illuminés à l'évocation d'Elvis Presley. Alors que Hopper avait simplement commenté avoir été à des concerts du King à défaut de croiser des acteurs de renom, mais à en juger par la fébrilité de son compagnon d'infortune c'était tout comme ! Il comprenait maintenant mieux pourquoi Antonov avait utilisé Elvis pour citer quelques exemple d'adjectifs des plus élogieux... En fait, c'était même franchement drôle de voir un soviétique si féru et même carrément passionné de divertissements américains. Les redoutables tentacules de la grande machine Hollywoodienne avait réussi à étreindre quelques parties sensibles de son bon petit esprit intègre de communiste.
S'il n'avait pas eu d'autres soucis en tête, Jim se serait bien risqué à lui demander comment il avait commencé à aimer toutes ces facettes de ce qui était pourtant censé être un pays ennemi en plus de si bien parler anglais. Mais l'Américain ne voulait pas s'y risquer, ce gardien de prison se montrait pour le moins conciliant et le considérait réellement comme un être humain alors autant ne pas tout gâcher en prenant trop ses aises. Il restait un simple prisonnier face à son gardien irréprochable, pas deux amis qui voulaient apprendre à se connaître et réellement sympathiser. Pour une fois qu'un semblant d'amitié s'était profilé à l'horizon, ça aussi on allait lui retirer...
Sauf que dorénavant, les choses avaient quelque peu changé : Dmitri Antonov ne pouvait plus se définir comme un très respectable et tout puissant gardien de prison mais devenait un misérable prisonnier à son tour. Couplé d'un terrible traître méprisable aux yeux de ses Camarades à lui avoir mis les fers aux pieds sans concession ! En fait, passé l'effet de surprise en revoyant son gardien-professeur descendu tout au bas de l'échelle, Hopper avait remarqué que celui ci était brièvement blessé. Des blessures sans grande gravité mais qui laissaient penser que le méchant traître s'était fait molester en terme d'exemple pour le bien de la patrie.
Qu'importe, pour lui il restait son professeur et sa référence concernant les mécanismes et rouages russes qui le broyaient encore et toujours. Mais surtout un bon gars. Un "ennemi", certes, mais une personne sur qui Jim pouvait réellement compter. Le seul en qui il avait confiance ici, comme une sorte... d'ami.
Les amis non plus ça n'avait jamais été vraiment son truc ni un domaine dans lequel il excellait, pour ne pas dire que trop peu de gens arrivaient à suivre son rythme. Pouvoir le comprendre, l'accepter, le supporter. Son caractère s'était déjà frotté à beaucoup d'amis de passage ayant eu raison de la patience toute relative de Jim Hopper ! Sauf qu'avec Dmitri, Hopper arrivait à s'apaiser, réellement parler et même ouvrir quelque peu son cœur. Autant qu'il voulait bien admettre qu'un homme tel que lui ferait un bon ami en plus d'avoir déjà prouvé sa valeur. Quelqu'un de fiable, droit, drôle, honnête, sympathique. Presque le prototype d'ami idéal présenté dans les films et séries, mais en mieux car cette fois le père adoptif de Onze y croyait vraiment à ce genre de miracle !
Ajouté au fait non négligeable (pour lui) que son cher ami n'irait pas draguer Joyce puisqu'il était gay, même si à présent tout ceci lui paraissait bien trivial : Joyce avait parcouru tout ce chemin pour lui, chose qu'elle n'aurait certainement jamais fait pour Scott Clarke ! Et de son côté, autrefois, il n'aurait peut-être pas été aussi bienveillant et amical avec un homosexuel. Pas par dégoût ou animosité, loin de là, juste que les choses n'auraient pas été aussi naturelles et fortes. Même sans avoir passé de longues années côtes à côtes, ils arrivaient à se comprendre en un regard et un petit sourire complice quand ce n'était pas des expressions plus graves mais tout aussi soudées à apparaître sur leur visage. Rodé depuis des années à l'adrénaline, l'ancien flic ne pensait pas à nouveau être autant grisé et sincèrement heureux d'une nouvelle rencontre si improbable !
Son instinct souvent assez terre à terre pourrait expliquer cela du fait que tous les deux étaient faits du même bois, mais celui qui n'avait jamais vraiment été considéré comme un héros de son vivant voyait les choses autrement : Ce communiste venant d'une ville à lui être totalement inconnue (Orenbourg si sa mémoire ne lui faisait pas défaut) et à qui il n'aurait certainement jamais adressé la parole en d'autres circonstances ne mettait pas seulement en place cette douce ironie du soviétique certainement autrefois irréprochable aux yeux de ses compatriotes qui était devenu ami avec un américain englobant bien trop les clichés de l'homme d'action made in USA. Dmitri faisait mieux que ça : En plus de lui avoir tendu la main alors que Hopper se retrouvait forcer de s'acclimater à son nouveau pays d'accueil, cet homme avait toujours fait preuve de respect à son égard. Il l'écoutait, l'apaisait, plaisantait avec lui, et arrivait même à canaliser ses doutes et ses peurs.
À son contact, Hopper se montrait beaucoup moins sur la défensive et si facilement inflammable. Il n'avait plus besoin d'être le plus fort, mis au défis sur le fil d'un rasoir. Ce flic fonceur à un peu trop sortir du rang de la bienséance ne se sentait pas mis à l'épreuve puisqu'aux yeux de son ancien associé il n'avait rien à prouver à part les plus belles facettes de son humanité.
Ce mélange de force et de douceur présentes chez "Enzo", à vaguement lui rappeler le tempérament de Joyce (mais en plus subtil cela dit), plaisait beaucoup à Hopper à nourrir toujours plus d'estime et de sympathie pour son nouvel ami russe. Dmitri aussi lui donnait envie d'y croire, comme quoi dans ce monde il y avait de sacrés enfoirés, des connards finis et des monstres à l'allure hélas bien humaine mais aussi des chic types de la trempe de ce gardien de prison à lui redonner de précieux espoirs. Sans lui, même pour Joyce, pas sûr qu'il aurait eu la force de continuer...
Quand même, pour la forme, Hopper songeait qu'il aurait bien deux mots à dire au destin à l'avoir parachuté sans grande douceur au Kamtchatka pour y rencontrer celui qui serait son futur meilleur ami ! Sans mode d'emploi ou dictionnaire anglais-russe...
On lui avait enseigné (ou plutôt rabâché !) de se comporter respectueusement avec les professeurs, certes, mais qu'en était-il des amis ? Un dilemme bien chiant. Sauf qu'avec un ami tel que Dmitri, il savait instinctivement comment faire. Pas besoin de notes ou de plans, en plus Joyce se serait fait une joie de le taquiner.
Depuis de trop longues minutes, il avait repéré que ce cher "Enzo" restait en retrait dans la cellule. À présent, Jim connaissait assez son ancien gardien pour savoir que ce n'était pas juste un bref petit moment de fatigue ou une manière de se réchauffer. Son complice lui avait également fait assez de confidences pour savoir que lui aussi avait son lot de démons et de tristesse à lui tomber dessus tels d'étouffant nuages noirs. Ou bien des rats à lui mordre le cœur dans les pires moments... Alors, naturellement, Hopper s'était rapproché pour aller auprès de son ami. Non pas pour se coller à lui et le serrer dans ses bras de manière un peu maladroite et franchement grotesque, ils s'appréciaient et s'estimaient beaucoup mais n'étaient tout de même pas assez proches. Non pas qu'il fasse partie de ceux à penser que l'homosexualité était une maladie contagieuse ou que Dmitri pourrait mal interpréter son geste mais ce n'était juste pas dans les façons de faire de Hopper. À la place, pour lui manifester silencieusement mais sincèrement son soutien, il s'était installé à ses côtés en lui offrant le genre de doux sourire sincère et encourageant que peu de gens pouvaient se vanter d'avoir eu droit de la part de cette soi-disant brute sans cœur. Et, confirmant une fois de plus qu'ils étaient décidément faits pour être amis, Dmitri lui avait sourit en retour avec une gratitude et un petit signe de tête qui auraient presque fait pleurer le fier Jim Hopper !
Ils étaient épuisés mais l'inquiétude qui les rongeait les empêchait de tomber paisiblement dans un semblant de sommeil pas vraiment réparateur. Ce n'était que de brefs repos peuplés de songes inquiétants jusqu'au réveil qui tombait comme un coup de massue.
Faute de s'assoupir en étant bercé par un peu de chaleur humaine et cette vague de bienveillance, Hopper venait d'être brusquement tiré de sa torpeur par la voix d'Antonov qui décidait d'entamer la conversation. Déjà, à l'époque où leur relation se limitait à un schéma prisonnier-gardien, l'ancien flic de Hawkins tendait l'oreille lorsqu'il reconnaissait l'accent de son complice l'apostropher le plus discrètement possible. Désormais, ils pouvaient dialoguer comme bon leur semblait en plus du fait que les autres prisonniers ne comprenaient pas l'anglais. Aux vues du petit sourire espiègle de son compère, Hopper s'attendait à quelque chose de plus léger que le partage d'un souvenir tragique mais important pour eux et leur lien.
- Je dois t'avouer une chose l'Américain, je ne t'ai pas tout dit au sujet des magazines Playboy que Yuri m'apportait...
Un moment de confession s'imposait puisque leur pourcentage de survie s'affolait autant qu'un baromètre en Alaska, ou tout simplement parce que le petit temps de récréation n'était pas terminé, son professeur se laissait aller à quelques épanchements. Ça tombait bien, Jim aussi était joueur en plus de maintenant plutôt bien cerner son interlocuteur. Par amitié, il voulait bien momentanément troquer son titre d'élève-prisonnier contre celui de confesseur même s'il n'avait jamais été vraiment très croyant. Cependant, par déduction, Jim devinait que la religion détenait une place assez importante en URSS et donc que depuis son enfance ce cher "Enzo" se voyait brûler en Enfer à cause de ces fameux mauvais penchants.
- Laisse moi deviner, c'était plutôt des magazines gay très explicites ?
- ... Avec plein de beaux américains musclés !
- Hum. Je comprends mieux pourquoi les russes nous détestent...!
Voilà encore une fois il avait réussi à faire s'illuminer le visage de son nouvel ami, sincèrement amusé par ce qu'il devait considérer comme de l'humour purement américain. Hopper n'aurait jamais cru que c'était si appréciable une fois adulte de faire rire quelqu'un comme ça. Ne plus simplement amuser la galerie mais redonner des couleurs à un ami d'une façon presque si simple, un peu comme un petit jeu entre eux, tout en apportant du baume au cœur à cet homme qu'il appréciait et respectait beaucoup.
Tout de même, le sérieux du flic qu'il était toujours ne se retrouvait pas complètement endormi. Sans oublier un zeste de curiosité !
- J'ai quand même du mal à croire que Yuri te fournissait tout ça sans ensuite avoir la bonne idée de te trahir.
- Moi aussi, au début j'ai même cru qu'il allait me tuer avec mon petit ami quand il a découvert que nous n'étions pas que de simples amis d'enfance et colocataires.
Sûrement le fameux petit ami aujourd'hui décédé que Dima avait déjà évoqué auparavant. Pour ne pas à nouveau ouvrir une blessure que Hopper ne connaissait que trop bien, sa curiosité se mettait en sourdine sur ce point. Au moins il savait le prénom du concerné. Alexei (que Dmitri nommait la plupart du temps Aliocha ou Aliochka, un diminutif sûrement), comme Smirnoff ! Ce pauvre gars, Alexei de son vrai nom, avec lequel son entente avait été des plus chaotique et ombrageuse hélas.
Quant à savoir si Alexei alias Smirnoff se serait bien entendu avec Dmitri, celui ci aurait certainement utilisé tout son charme et son bagou pour d'abord sympathiser avec un de ses compatriotes et ensuite mieux le faire coopérer sans perdre de temps à épiloguer sur la différence entre la fraise et la cerise dans une boisson plus que chimique. Ils auraient pu devenir amis tiens... Un ami plus digne de confiance que Yuri, bien que ce dernier n'avait pas fini de l'étonner à en juger par la suite des confidences. Tout comme il espérait survivre assez longtemps pour que Antonov ait le temps de lui raconter la fois où justement Yuri avait failli faire son devoir en abattant de vilains déviants...!
- Mais non, Yuri ne nous a jamais trahi. C'était même lui qui nous a proposé tous ces trucs encore plus illégaux que son stock habituel si tu vois ce que je veux dire !
Oui, pas la peine de faire un dessin. Même si ce n'était pas son domaine de prédilection il avait déjà aperçu et eu connaissance que les hommes homosexuels avait eux aussi droit à leurs magazines, vidéos, et sûrement plein d'autres trucs que Dmitri connaissait mieux que lui pour les lui évoquer dans les grandes lignes. Des cartes postales, des photographies, des comics, des romans...
Concernant ces romans en question, Dima s'était même attelé à la traduction de ces ouvrages puisque sa chère moitié en raffolait mais ne maîtrisait pas assez l'anglais pour tout comprendre. Alors ils les lisaient ensemble, sur un nuage de niaiserie mièvrement assumées et toujours plus illégal, en enviant tous les deux la situation du couple principal (et gay) de chaque histoire où tout finissaient bien à la fin dans un énième État des USA.
- Je pense que ces livres nous apportaient à chaque fois une petite lumière d'espoirs. J'avais l'impression que les gens comme nous étaient davantage acceptés en Amérique alors j'avais promis à Aliochka qu'on irait là bas un jour ! Que dans ce pays on pourrait se promener dans les rues en se tenant par la main, pouvoir le présenter comme mon mari... Être libres et enfin nous mêmes sans avoir à se cacher ou mentir.
C'était... touchant, poignant, et aussi intéressant. En plus d'être ému par cet aveu, Jim Hopper n'imaginait pas que les homosexuels aspiraient à ce genre de simplicité en matière de bonheur amoureux. Calquer l'équilibre heureux de leur couple sur les clichés romantiques rabâchés sans cesse mais qui faisait toujours leur petit effet. C'est vrai que lui aussi avait ressenti une joie sincère teintée de fierté à chaque fois qu'il tenait la main d'une fille dont il était vraiment amoureux, alors pourquoi deux hommes ne pourraient pas ressentir la même chose. Enfin, c'est vrai que certaines mauvaises langues accentuaient l'aspect exclusivement libidineux des relations entres hommes, comme si les choses étaient parfaitement pures dans les relations dites normales ! Pour être tout à fait honnête, Hop voulait bien admettre qu'il avait plus souvent eu les mains baladeuses ou des sous-entendus à doubles sens durant des jeux de séductions avec des femmes tandis que Dmitri n'avait pas tenté la moindre approche ou numéro de charme sur son ancien prisonnier. Alors que celui censé être un sale vicieux à l'affût du moindre individus mâle bon à baiser venait d'avouer i peine quelques minutes prendre du plaisir à lire ces magazines gay made in USA avec des américains sûrement taillés un peu dans son style (en plus jeunes cependant, mais peu importe), n'importe quel homme homosexuel aurait sauté sur cette aubaine ! Mais pas Dmitri, qui devait vraiment avoir du respect à son égard pour ne pas le voir uniquement comme une pièce de choix en matière de fantasmes. Ce gars n'avait vraiment pas fini de l'impressionner, en bien.
Cette (importante) parenthèse étant fermée, tout portait à croire que cette fois les rôles tendaient à s'inverser sur cet autre sujet tout aussi important. Là c'était Hopper qui allait devoir puiser dans toute sa patience pour endosser à son tour le rôle de professeur. Car il avait beaucoup à lui apprendre si son esprit se retrouvait aujourd'hui trop embrumé de douces illusions à cause de la publicité incessante (pour ne pas dire un poil mensongère) faite pour vanter la perfection des USA jusque dans les biens destinés aux homosexuels !
Comment lui dire que la vie en Amérique n'était pas exactement une copie de "Grease" ou "Happy days" ? Comment avouer puis expliquer avec tout le tact dont il était capable que la vie américaine ne se qualifiait pas d'aussi idéale que dans les films ou les séries voire les magazines qui vantait le bonheur du rêve américain ? Que les homosexuels restaient des marginaux davantage tolérés lorsqu'ils pouvaient alimenter les moqueries, les quolibets ou les blagues légères et non une référence saine en matière d'ami, de partenaire ou de figure familiale. Sans forcément être violentés (pas à chaque fois du moins), on ne pouvait pas dire que les hommes gays étaient réellement acceptés et encore moins intégrés dans la société américaine. Ce n'étaient pas eux qu'on représentaient en référence ni qu'on prenait au sérieux.
Malgré l'aspect enchanteur illuminé d'un charme éternel de certains endroits tels que Hollywood, NYC, Los Angeles ou encore Miami, pas sûr que la majorité des américains accueilleraient à bras ouverts des "espions communistes"', homosexuels de surcroît ! La puissante modernité des USA n'acceptait pas tous les profils de citoyens alors quant à savoir si ça valait le coup de tout quitter pour aller vivre là bas... Actuellement, s'ils s'en sortaient tous les deux vivants, Dmitri n'aurait pas vraiment le choix de devoir s'exiler. Ses Camarades n'allaient pas lui pardonner sa traîtrise ni sa complicité avec un Américain alors tant qu'à faire autant qu'il réalise son rêve plutôt que finir avec une balle entre les deux yeux !
Comme il avait fait avec El, Hopper s'imaginait aider Dmitri à sa planquer une fois arrivé à bon port. C'est à dire lui trouver un logement correct et sûr sans manquer de rien en matière de ressources basiques, le temps que les choses se tassent. L'ennui étant que ce cher Hopper ne faisait pas confiance à grand monde, mais Murray pourrait être le candidat idéal ! Comme Dmitri, lui aussi pourrait largement être considéré comme un sacré spécimen marginal. Et sa base secrète ayant des allures de bunker devait très certainement receler de pièces secrètes pour pouvoir y planquer celui qui au premier abord pourrait sembler être un dangereux espion russe alors que Hopper le présenterait tout simplement comme un ami auquel il tenait et ne voulait surtout pas laisser à une mort certaine.
Cependant, Jim commençait à bien cerner son ancien gardien de prison et actuel compagnon de cellule (mais toujours son plus fort soutien amical) il discernait que la vision de son nouvel ami russe était tout de même en nuances. Aux antipodes de certains de ses petits Camarades, Dmitri était loin d'être un farouche anti-américains toujours prêts à se montrer condescendant ou méprisant. Pas plus qu'il n'était un homme complètement naïf et un peu trop bercé d'illusions au sujet de ce fameux rêve Américain alimenté par des supports en tout genre... Dmitri avait forcément établi un juste milieu quant à sa passion pour ce pays et sa culture, tout comme il avait saisi la subtilité du film "Chantons sous la pluie". Si son compagnon de cellule nourrissait tant d'espoirs au sujet de l'image quelque peu idéale des USA passant presque pour un lointain Eldorado, c'était certainement telle une... Porte de secours. Ouais, une rassurante porte de secours comme Hop venait de le dire tout haut. Et Antonov ne l'avait pas contredit, après être resté pensif quelques instant il avait même ajouté que ses espoirs se situaient précisément sur le point de sa vie personnelle. Durant les coups durs, il pouvait à tout moment courir jusqu'à cette porte ouverte et offerte pour ainsi préserver le bonheur qu'il avait construit durant toutes ses années avec son petit ami (durant une vingtaines d'années comme l'avait également précisé Dmitri, pas peu fier de montrer qu'un gay, d'abominables créatures perverses selon certains, pouvait rester dans une relation stable et saine).
Toutefois, aussi touchante que soit cette façon de penser, l'ancien flic doutait faire fausse route en pensant que même dans le coin le plus paradisiaque made in USA, son nouvel ami n'aurait pas pu rouler des pelles à son petit ami ni lui tenir la main en tout impunité.
Sans mentir, de par sa propre vision de la taquinerie parfois plus proche de la gaminerie d'après Joyce, Jim aurait pu considérer que la chose était tentante de gratter un peu le vernis et démonter un à un tous les clichés à reposer sur son pays et à sembler si réels pour Dima. Sans oublier de calculer le pourcentage de chance de s'en faire un ennemi en démantelant encore plus ses précieux espoirs... ! Mais non, en tout honnêteté, Hopper ne tenait pas à faire de peine à son nouvel ami russe sans parler de briser une étincelle toujours aussi vive. Cette fois, il ne tenait pas à déchirer les derniers espoirs en se montrant trop réaliste. Dmitri venait de tout perdre alors si au moins il pouvait lui rester ses douces espérances mêlées à ses bons souvenirs. Et puis quel intérêt de lui dire la vérité alors qu'ils allaient très certainement mourir ici ? Autant conclure sur une bonne note, à son image. Ce gars était sincère et droit dans ses bottes, il s'était naturellement rangé aux côtés du méchant Américain méprisable et avait même tenté de soudoyer un garde (un ami de longue date, d'après Dmitri, encore une anecdote qui pourrait l'intéresser avant de mourir) pour les sortir de là et aller sauver Joyce, alors le moment n'était pas à ce genre de gaminerie un brin fourbe qui plus est. Pas plus que jouer les professeurs un peu trop zélé et lui en apprendre davantage sur le véritable visage des USA vu par un policier haut gradé américain qui en avait vu de belles question coups bas et zones d'ombres de ce si beau pays quand on l'observait pas seulement au cinéma. Plus qu'un protecteur et une présence humaine non hostile, Dmitri était sans aucun doute le meilleur ami qu'il pourrait avoir alors si sa foutue malédiction pouvait l'épargner en guise de dernière volonté...
Oui, vraiment, malgré son sort actuel pas vraiment enviable voire funeste ajouté à toutes les tortures et divers mauvais traitements, Hopper était heureux d'avoir atterri ici pour y rencontrer celui qu'il était sincèrement heureux et même fier de désigner comme son ami. Un ami de confiance à qui il pourrait continuer d'ouvrir son cœur tout en goûtant à une brève complicité que Jim Hopper était à la fois ravi et fier de partager avec cet homme..
