Crédits : Merlin appartient à Steve Barron. Cet OS a été écrit en cadeau à Sazandorable, dans le cadre de l'obscur-échange, session 2022, organisé par flo-nelja sur Live Journal et Dreamwidth. Seule cette histoire est issue de mon imagination et m'appartient de ce fait.
La sauterelle écrasée reposait désormais sur les brins d'herbe en un mélange de bouillie gélatineuse et de morceaux de chitine amalgamés. Mordred la considéra avec incrédulité, trop choqué pour parler. Ses traits s'affaissèrent tandis qu'un élan de tristesse l'envahissait. Un instant plus tôt, elle était encore en vie, logée entre ses deux petites mains maintenues en coupe qu'il serrait un peu pour l'empêcher de s'échapper ; l'instant suivant, elle n'était plus qu'un cadavre à moitié reconnaissable. Une de ses pattes tressautait, sans qu'il fût en mesure d'en déterminer l'origine. Le vent, ou autre chose ? A moins qu'elle fût encore en vie ? Était-ce possible ? Ce devait faire terriblement mal, dans ce cas.
Il ne comprenait pas. Il l'avait aperçue, sautant parmi les herbes folles, tandis qu'il se promenait aux abords du château de Tintagel. La curiosité l'avait saisi et il s'était mis en tête de la poursuivre dans l'espoir de l'attraper, afin de l'observer. Sa mère avait crié son nom, peut-être pour le repas, il n'en savait rien – il s'était contenté de l'ignorer, attelé à sa tâche, jusqu'à ce qu'il réussît. Quel mal y avait-il ? Cependant, il n'avait pas eu le temps de savourer sa victoire tant elle avait été courte ; l'ombre de Morgane l'avait surplombé, un couinement de dégoût avait suivi son arrivée et une main impitoyable avait chassé l'insecte de sa prison de chair pour qu'un pied abrégeât son existence au sol. Et voilà le résultat. Il ne comprenait pas. Pourquoi… ?
Il leva la tête vers sa mère, hébété. Celle-ci avait les sourcils froncés et fusillait la sauterelle du regard comme si elle avait commis un crime innommable. Elle s'en détourna pour attraper son fils par les poignets et retourner ses mains, paumes vers le haut. Elle s'agenouilla pour se mettre à son niveau et frotta ses paumes avec un linge en pestant. L'enfant se laissa faire, trop choqué pour protester. Il jeta un coup d'œil à la sauterelle. Elle n'avait pas bougé. Peut-être était-elle bien morte, après tout. Ou alors, elle faisait sacrément bien semblant.
— Je peux savoir pourquoi tu avais cet insecte dégoûtant entre les mains ?
— Je voulais juste le regarder de plus près, geignit Mordred.
Les traits de Morgane s'adoucirent. Elle secoua la tête.
— Ce n'est qu'un insecte. Tu ne devrais pas perdre ton temps avec cela.
Elle lâcha le tissu comme s'il était soudain atteint de quelque maladie affreuse. Mordred la regarda faire, perplexe. Cependant, ce n'était pas ce qui le troublait le plus.
— Pourquoi tu l'as tué ?
Morgane haussa les épaules.
— Parce que ce n'est qu'un insecte.
— Mais ce n'est pas gentil.
— Tu n'as pas à être gentil avec un insecte.
Elle plissa les yeux et repéra la lueur de tristesse dans ses yeux. Cela l'agaça. Elle agrippa son fils par l'épaule.
— La pitié, c'est pour les faibles, et tu n'es pas faible, le gronda-t-elle.
Mordred resta stoïque. Il entendait toujours cette phrase, pour tout et n'importe quoi. Ne pas pleurer, ne pas tirer la langue, ne pas se montrer impoli… Il ne comprenait pas vraiment le rapport.
— Les insectes, les gens… tu es au-dessus de tout cela, bien au-dessus. Tu es un futur roi, ne l'oublie pas. Le trône de ton père te revient.
Mordred pinça les lèvres à la mention de cet individu qu'il n'avait jamais rencontré. Sa mère et sa tante ne cessaient d'en parler sans en parler, ne lançant que quelques médisances à son égard, de sorte que le portrait flou que le garçon en avait dressé était loin d'être élogieux. Parfois, Morgane parlait aussi de son frère comme s'il s'agissait de la même personne. C'était étrange. Peut-être avait-il mal compris ? Peut-être étaient-ils deux à diriger le royaume et à se montrer tout aussi détestables l'un que l'autre ?
Mordred n'aimait pas vraiment quand elles parlaient de lui – ou d'eux ? –, c'était toujours ennuyeux. Et puis, s'il était si nul et que, en plus, il n'assurait pas sa tâche parce que parti à la recherche du Tral – ou était-ce le Pral ? le Gaal ? –, pourquoi les gens ne le remplaçaient-ils pas ? Sa mère lui avait dit que c'était parce qu'il fallait quelqu'un de son sang pour cela, et qu'il était le seul à correspondre. Il plaignait tout le monde. Il ne savait même pas ce qu'il était supposé faire, lorsque ce jour arriverait. Mab lui avait promis que le temps viendrait où elle le lui expliquerait, mais plus tard, lorsqu'il serait adulte ; parce qu'il était encore trop tôt pour cela.
Il n'était pas sûr d'avoir hâte.
— Mais pourquoi le tuer ?
— Parce qu'il m'agaçait.
Était-ce réellement une raison suffisante pour réduire un insecte à l'état de purée ? D'après l'air assuré de sa mère, oui, alors il supposa que ce devait être le cas. Il s'efforça donc de refouler le sentiment d'embarras face à cette mort brutale. Si c'était normal, nulle raison de le ressentir. Tante Mab appuierait sans doute ces propos.
Morgane l'attrapa par les épaules et le força à la regarder, yeux dans les yeux.
— Vous n'appartenez pas au même monde, Mordred, insista-t-elle. Ceux qui te sont inférieurs, tu les utilises ou tu les écrases, si tel est ton souhait. Tu n'as pas à t'embarrasser de sentiments ridicules à leur égard. Tu m'as comprise ?
— Oui, confirma l'enfant en hochant la tête.
Il ignora la compassion qui le tiraillait jusque-là et considéra la masse écrabouillée d'un œil neuf, détaché. Si sa mère lui disait que cela ne servait à rien, alors ce devait être le cas. Ce n'était qu'un amas de chair étrange, après tout. L'indifférence qui en résulta après quelques instants le fit se sentir mieux. Il en fut soulagé. En fait, c'était même mieux ainsi pour lui. Il n'aimait pas avoir l'impression que son cœur se serrait.
Distrait, il perçut avec un léger retard le contact des lèvres de Morgane sur sa peau lorsque celle-ci l'embrassa sur le front.
— C'est bien.
Son ton satisfait le rassura. Bien retenir la leçon. Il ne servait à rien d'être triste pour un insecte. C'était ridicule. C'était pour les faibles. C'était normal de l'écraser. Parfaitement normal. À chacun sa place.
Sur ces mots, sa mère se leva et lui attrapa le poignet.
— Maintenant, rentrons.
