Dans la vie, on peut s'habituer à beaucoup de choses.

On peut vivre dans la misère et s'acharner pour s'assurer un avenir. On peut être gravement malade et s'accrocher à la vie.

On peut toujours se battre quand on est vivant.

Mais face à la mort, il n'y avait rien à faire.

Beaucoup fanfaronnaient en affirmant n'avoir peur de rien. Certains n'y pensaient pas ou refusaient d'y penser. Un grand nombre attendaient une autre vie après la mort. Un petit nombre était soulagé de la fin de leurs épreuves.

La mort des autres laissait un vide en soi.

La mort de toute sa famille laissait Susan seule.

Ses frères et sœur, ses parents et jusqu'à son cousin étaient morts d'un coup à un accident de train.

Susan était seule.

La seule famille qui lui restait était son oncle et sa tante mais ils étaient accablés par leur propre chagrin.

Dans sa vie, la seule figure en dehors de sa famille qui l'avait marquée avait été le professeur Kirke qui les avait accueillit le temps de fuir les bombardements sur Londres. Mais lui-aussi était dans le train.

Dans son malheur, elle tant de choses à faire qu'elle n'avait presque pas pensé à son deuil.

Elle était allé reconnaître les corps de toute sa famille. Elle avait préparé l'enterrement. Elle avait prévenu les amis de ses parents et de ses frères et sœur. Le prêtre de la paroisse de ses parents avait été très compréhensif et l'avait aidée.

Et elle se retrouvait devant toutes les tombes. Une foule était autour d'elle mais elle était seule.

Ils étaient venus saluer leurs amis mais personne n'était venu la soutenir.

Elle remarquait à peine les discours. Elle réagit quand même quand le club de rugby de Peter rendit hommage au lion du club. Apparemment, il lui arriver de crier « par le lion » en s'élançant avec le ballon. Ça lui ressemblait bien d'être exalté quand il fallait se donner à fond.

La foule autour d'elle lui rappelait sa propre solitude. L'absence de ses amis était flagrante. Le pilote américain qui disait vouloir l'emmener dans son pays loin du péril communiste n'était pas venu non plus.

Tout le monde la salua quand même en lui adressant des paroles creuses de soutien et elle fut la dernière devant les tombes.

Son propre appartement était à Cambridge donc elle dut se résoudre à aller dans la maison familiale.

La maison donnait l'impression que ses occupants étaient juste sortis pour un moment.

Elle reçut la visite du notaire de ses parents. Sans surprise, elle était la seule héritière.

Plus surprenant, elle héritait de l'appartement que Peter partageait avec le porfesseur Kirke.

Le vieux professeur avait laissé tous ses biens à Peter et ce dernier n'ayant pas fait de testament, tout lui revint.

Elle eut ensuite la lourde tâche de ranger les affaires de chacun.

Dans son nouvel appartement, elle fut frappée de découvrir une vieille armoire dans la salle à manger. Maintenant qu'elle la regardait de près, elle vit la tête d'un lion sculptée.

Comme pour vérifier, elle ouvrit la porte et passa la main à l'intérieur avant de toucher le fond.

C'était prévisible mais elle sentit une larme couler.

Elle avait grandit à Narnia et avait bien besoin de la chaleur réconfortantede ce monde. Contrairement à ce que pensait sa famille, elle n'avait jamais oublié. C'était juste trop dur de s'en souvenir.

Quand elle avait été arrachée de ce monde, elle s'était sentit déchirée. La reine de Narnia redevenait une enfant. Son peuple, sa terre étaient loin de sa nouvelle vie morne.

Elle était courageusement revenue à sa vie normale en allant de l'avant mais avait été ravie de retourner à Narnia. Et elle avait finalement apprit que c'était la dernière fois. Une dernière fois qui n'avait pas duré longtemps en plus.

Quand elle entendait Edmund et Lucy se souvenir avec enthousiasme de leurs aventures, elle avait senti en elle un mélange de tristesse et de jalousie. Eux avaient le droit d'y retourner. Elle ne pouvait pas leur reprocher d'être heureux. Elle ne trouva de solution que dans la fuite. Elle fit semblant de ne pas les entendre parler de Narnia. Elle ne participait pas aux conversations des trois autres. Elle était triste et en colère également, contre Aslan qui luia avait fait vivre un rêve et l'en avait arrachée et l'avait de nouveau plongée dedans.

Sans s'en rendre compte, elle se retrouva seule.

Pour tromper la solitude, elle rejoignait les filles de son âge. Elle les entendait discuter de problèmes sentimentaux. Elle essayait d'arranger des disputes entre rivales.

Elle se souvenait que les sentiments qu'elle avait fait naître chez l'un des fils du Tisroc avait provoqué une tentative d'invasion donc elle savait que ce sujet était plus grave qu'il ne paraissait.

Quand Lucy lui avait demandé comment elle avait fait pour continuer à vivre en sachant qu'elle ne pourrait plus retourner à Narnia, elle comprit que sa petite sœur y était retournée pour la dernière fois, avec Edmund probablement. Mais elle ne voulait pas se souvenir. Elle ne voulait pas ressentir le manque à nouveau.

Elle avait lâchement fait semblant de croire que Narnia n'était qu'un jeu d'enfant, exactement ce qu'Edmund avait prétendu quand il était envoûté par la sorcière blanche.

Susan avait vu les yeux de Lucy se remplir de larmes mais elle fit le choix de ne pas la prendre dans ses bras pour la consoler.

Elle ne voulait pas se souvenir de Narnia parce qu'elle ne voulait pas se souvenir qu'elle ne pourrait pas y retourner.

Elle entendait parfois les autres en parler sans elle. Ils étaient déroutés de son attitude.

Elle regrettait de ne pas partager ces moments aussi pénibles soient-ils sur le moment avec ses frères et sœur.

Dans les affaires de Lucy, elle trouva un magnifique dessin d'Aslan et un autre les représentant eux en rois et reines. Il y avait aussi Eustache, curieusement. C'est comme ça qu'elle comprit qu'il avait aussi été de l'aventure. Une autre fille était présente mais Susans ne la reconnut pas.

Elle récupéra une correspondance abondante.

La fratrie avait été séparée rapidement et les lettres avaient rapproché tout le monde.

Elle parcourut les lettres.

« Cette fille faisait des yeux doux à Peter comme si elle l'avait reconnu comme Peter le magnifique » avait raconté Edmund à Lucy.

« Comment était Cair Paravel ? Jill et moi n'avons vu le château que peu de temps et c'était bien longtemps après votre age d'or. » avait demandé Eustache à Peter.

Qui était cette Jill ?

Susan alla voir ses oncle et tante pour leur dire qu'Eustache avait reçu du courrier de ses frères et sœur et qu'elle souhaitait le récupérer. Elle prétexta qu'elle se souviendrait mieux d'eux ainsi.

Elle arriva à temps. Sa tante était sur le point de jeter toutes les lettres dans la cheminée pour détruire un rappel de la mort de son fils. Susan prit tout ce qu'elle voulut.

« Entre Lucy et Edmund qui sont allés au bout du monde avec toi ou toi et Jill, je ne sais pas qui est allé le plus loin » disait Peter à son cousin.

« Je suis désolée que Jill et toin'aient pas pu goûter au jus de diamant » disait Lucy à Eustache.

« C'est dommage qu'on ait pas pu faire un duel entre toi en dragon et ce serpent de mer » révassait Edmund.

Susans reconstitua le voyage de Lucy, Edmund et Eustache avec Caspian à la suite des sept seigneurs.

Elle apprit l'aventure d'Eustache et de Jill Poll à la recherche du fils de Caspian.

Jill Poll, donc.

« J'ai eu la peur de ma vie quand ces géants ont voulu nous cuisiner » avait-elle raconté à Lucy.

Elle faisait aussi partie des victimes de l'accident.

Elle trouva des lettres de Jill ne contenant aucune allusion à Narnia. Susan se rendit chez les Poll pour les leur apporter.

Ils étaient en pleurs mais furent touchés de l'attention. Ils l'autorisèrent à prendre les lettres de sa famille.

Dans la chambre de l'adolescente, Susan vit une armoire ouverte et fut frappé par la robe à l'intérieur. C'était une robe typiquement narnienne.

M. Poll vit le regard de Susan changer.

– Cette robe est belle, n'est-ce pas ? Je ne sais pas où elle l'a achetée mais elle est ravissante dedans. Enfin, elle était ravissante. On s'est toujours demandé si elle ne l'avait pas fait elle-même. Mais elle n'a jamais voulu nous le dire.

Eustache et Jill avait vécu une belle aventure également. Ils avaient même ramené Caspian avec eux le temps de donner une leçon à des voyous de leur école.

Elle accrocha le portrait d'Aslan et le dessin du groupe devant son lit.

Elle se réveilla un matin en pleurs après avoir rêvée qu'elle était avec sa fratrie. Son regard croisa celui du lion et il lui sembla qu'il avait toute la chaleur du regard d'Aslan.

Elle se calma.

Elle retrouva dans les papier du professeur Kirke un plan d'ne maison et du jardin plus particulièrement et un emplacement marqué au crayon indiquant où étaient enterrés des anneaux. C'était juste un croquis dessiné à la va-vite. Susan sentit qu'il avait été tracé en urgence. Dans un coin, la date de l'accident et une heure, probablement celle du train, étaient griffonnées avec une petite note « Jaune vers le bois et vert vers un monde ».

Susan supposa qu'il y avait eu une urgence quelconque et qu'ils avaient cherché un moyen d'atteindre Narnia. Il restait donc un moyen ?

Non, si Aslan en interdisait l'accès alors aucun artifice de permettrait de passer outre sa volonté.

Et même s'il y avait un moyen, Peter, Edmund et surtout Lucy ne l'auraient pas accepté. Mais il restait Eustache et son amie.

Après tout, Lucy et Edmund avaient pu y aller à trois reprises. La seule limite semblait être l'âge et Eustache et Jill étaient plus jeunes.

Peu à peu, Susan reconstituait ce qui s'était passé. Les autres avaient du recevoir des nouvelles de Narnia et envoyer les deux plus jeunes. Mais l'accident de train avait fauché la vie de tous.

Susan se tourna vers le portrait d'Aslan.

Était-ce son appel qui provoqué la mort de tout le monde ?

Non, le regard du Lion ne pouvait la tromper. Elle sentit dans ces yeux un amour sans borne et une blessure en même temps. Susan ne pouvait plus détacher ses yeux de ceux du Lion.

– Ils sont vivants ? Vous les avez amené à Narnia ? Je voudrais les rejoindre. Je veux être avec eux. Je veux leur dire que je suis désolée. Je veux leur dire qu'ils me manquent. S'il-vous-plaît !

Elle ne put plus rien dire. Ses paupières s'alourdissaient.

Elle sentit deux bras la serrer très fort. Elle ouvrit les yeux pour voir le visage radieux de Lucy.

– Je savais bien que tu n'avais rien oublié !

– Lucy !

Susan était dans une prairie lumineuse. L'herbe était grasse et des arbres étaient garnis de fruits. Il n'y avait personne d'autre.

– Où sommes-nous ?

– A Narnia !

– Comment est-ce possible ? Aslan m'avait dit…

Lucy prit un air grave.

– Le Narnia que tu as connu n'est plus. Voici le vrai Narnia !

Susan ne comprenait rien.

Elle sentit soudain un souffle chaud sur sa nuque. Curieusement, elle ne ressentit nulle crainte.

– N'aie crainte, mon enfant !

Aslan la tenait entre ses pattes et la regardait.

– Fille d'Eve, ne te tourmente pas ! Tu n'es pas seule ! Je suis toujours avec toi !

– Aslan, je…

Il posa sa patte sur sa tête avec une surprenante douceur.

– Je connais ton chagrin. Il n'y a personne qui te comprend mieux que moi. N'ai crainte, je suis avec toi !

Susan éclata en sanglot comme une petite fille.

– Tu n'es pas seule mon enfant, répétait Aslan.

– Est-ce que je peux rester ici ? demanda Susan pleine d'espoir.

– Mon enfant, tu dois continuer ta vie. Ne laisse pas le chagrin ni les remords te faire obstacles. Ta famille t'aime même s'ils ne sont plus avec toi. Va maintenant ! Ton monde est vaste, plein de joie et de douleurs. Ta place est là bas. Mais je serai là-bas moi-aussi. Tu pourras me retrouver si tu me cherche.

Lucy fit un câlin à sa sœur qui sentit ses yeux se fermer.

Elle se réveilla étrangement apaisée.

Elle vit sur la table un dessin d'un lampadaire près duquel un faune tenait la main d'une petite fille.

Susan fit chauffer de l'eau pour se faire du thé.

Elle regarda le dessin et sourit. À coté, se trouvait du papier et un crayon. Elle les attrapa et commença à écrire.

Son livre sortit en librairie et obtint un succès remarquable.

Elle continua à écrire. Elle avait trouvé la paix.

Quand elle voulut achever l'histoire, les mots lui vinrent naturellement.

Les critiques littéraires l'amusaient. Ils se demandaient si elle avait été influencée par Tolkien.

L'analyse spirituelle de son œuvre la dérouta. La parallèle entre Aslan et Jésus la perturba. Elle n'y avait jamais pensé. Aslan qui s'est sacrifié pour sauver Edmund comme Jésus pour sauver les pécheurs.

Prise d'un soudain élan, elle alla dans l'église de sa paroisse.

Après s'être inclinée devant l'autel, elle s'arrêta devant un tableau. C'était un tableau assez simple qui avait été peint en suivant les instructions d'une religieuse polonaise.

Le regard de Jésus lui rappela celui d'Aslan à un point tel qu'elle demeura devant pendant des heures.

Elle se tourna devant le tabernacle.

Aslan était-il vraiment avec elle ?