Cette fic est la continuation de Retour au jardin des os. Beaucoup de détails de l'intrigue y ont été mis en place, si vous ne l'avez pas lue, il est possible que vous soez un peu perdus. les évènements de la fic couvriront les années 1941 - 1945 environ.
Bonne lecture
Prologue : Le kâ perdu
Il n'y avait rien d'autre que la faim, et les murs, et la brulure constante, le cauchemar sans cesse renouvelé, depuis qu'on m'avait coupé un bout d'âme. J'avais froid, tout le temps, constamment, sans savoir si c'était la conséquence de l'épuisement et des courants d'air dans les baraquements ou juste que la magie, jadis, me tenait chaud.
Les nuits n'apportaient aucun réconfort. Les rêves flottaient vite, sans répit, étourdissant, n'offrant aucun repos.
Dans une salle ombragée, Iskandar jouait au Senet avec un homme qui aurait pu être mon frère. Ses cheveux sombres tombaient à ses épaules, une barbe mangeait son visage basané. Il était vêtu de longues robes, à la mode bédouine. Iskandar faisait à peine moins vieux. Il était moins vouté, vêtu lui aussi de longues robes de couleur bleue. La lumière filtrant à travers les volets de bois dessinait un grand quadrillage lumineux sur son visage ridé. Les deux hommes parlaient en arabe.
« Reste, expliquait Iskandar. Tu as beaucoup à apprendre encore. Tu devrais rejoindre nos rangs.
– Retourner à l'école ? Il demanda avec une grimace.
– Je t'enseignerai moi-même. »
Il prit le temps de réfléchir à la proposition, puis sourit finalement.
« Je suppose que ça me donnerait un accès libre à la bibliothèque des pharaons.
– Tous les ouvrages, promis Iskandar. »
Une expression un peu mélancolique glissa sur le visage de l'homme.
« C'est bien tentant. Mais non. Mon indépendance par-dessus tout. Et puis je peux toujours réclamer ces ouvrages à Thoth.
– Vous et votre liberté. A mon époque on appelait ça de l'orgueil.
– Oui, mais tu vois, j'y tiens beaucoup à ce petit orgueil. »
Dans un grand flash de lumière, les images se succédaient, chaque maudite nuit. Dans un grand caveau, les Girondins célébraient leur propre banquet funèbre, levant leur verre à l'aube du jour pointant, celui de leur exécution. Le sans-culotte vint les emmener, je les vis disparaitre tour à tour, sur les charrettes, vers la place de la Nation, devant les Tuileries. Olympe de Gouges, semblable aux gravures, cria devant le buste de Marianne : « Oh liberté, que de crimes on commet en ton nom !» L'image se fissura encore, et encore, un kaléidoscope d'histoire et d'horreurs qui n'avait ni fin, ni commencement. En son centre rodait un serpent.
Et de nouveau maintenant, j'étais dans les tranchées. Les fosses de terres, piquées de baïonnettes oubliées m'entouraient de toute part.
« Etrange, vous, les Egyptiens, et la mort… Vous avez tous une tombe creusée dans la tête. »
Je sursautai. L'adversaire d'Iskandar me faisait face dans la tranchée.
« Je ne suis pas Egyptien, je lui répondis. Je ne l'ai jamais vraiment été. »
Rien n'était plus vrai. Je me sentais vidé, drainé, commun et si fatigué. Les années que j'avais esquivées revenaient en cohorte frapper à ma porte. Mes cheveux étaient déjà blancs comme ceux d'un vieillard.
« Tu es plus vieux que je ne l'ai jamais été, me dit l'autre, l'air rêveur.
– Champollion ? »
Je me sentis particulièrement stupide en disant ces mots.
« J'ai gagné quelques heures au Senet. Je pensai les utiliser pour rendre visite à Thoth, mais je me suis dit qu'en passant je pouvais te filer un coup de main.
– Est-ce que c'est vraiment réel ?
– Il y a un grand nombre de catégories séparant le réel du non être, tu sais ? On pourrait peut-être choisir un autre décor, non ?
– Si ma tête ne te plaît pas, tu peux toujours te casser. »
Il éclata de rire : « Viens, on y va. »
Il partit dans une des directions. J'envisageai de le laisser partir mais l'idée qu'il se promène dans mes souvenirs ne me faisait pas rire du tout. Tu as faim, tu es épuisé, tu délires. On s'est enfoncé dans un escalier qui descendait, comme celui d'un caveau de la vallée des rois.
« Tu vas mourir, il me lança.
– On va tous mourir.
– Si tu n'utilises pas un peu de magie, tu ne sortiras jamais d'ici.
– Je ne peux pas, je n'y arrive plus. Même ça il l'a retiré.
– Tu es idiot. La magie ne fonctionne pas comme ça. On ne peut pas la retirer. Je vais te montrer.
– Génial, un ancêtre ex machina venu pour m'offrir la lampe d'Aladin.
– Oh, je ne vais rien te donner. Tu vas te démerder tout seul. »
Il ouvrit une porte. Derrière il y avait une grande colline, aux côtés escarpés. On voyait à des kilomètres à la ronde. Le blé en herbe dans les champs en contrebas ondulait sous le vent du Sud. Quelques cheminées fumaient. Des étangs réverbéraient la lumière du soir. Nous sommes montés en haut de la colline. Il y avait là une minuscule chapelle de pierre, et une stèle à la mémoire de Vercingétorix, au centre d'un grand espace dégagé à la sortie du bois. Je vis passer un grand oiseau de proie dans le ciel. L'herbe était jaune et douce. Champollion fit quelques pas, ses longues mèches dans le vent et observa le vol de l'épervier au-dessus des vallées.
« Le Mont Beuvray ? Bibracte ? Pourquoi ?
– C'est joli je suppose.
– C'est bien fait en tout cas. Tu gâches tes talents ici. Nous sommes une famille de savants, pas des casseurs de pierre. »
Je n'ai rien répondu. L'image de Bibracte s'est fissurée et brisée. A la place, nous avons marché dans Paris. De part et d'autre, des drapeaux nazis pendaient aux fenêtres. J'eus envie de hurler. Nous passâmes devant la fontaine des Innocents. Champollion s'arrêta, m'observa l'air pensif.
« C'est bien ce que je pensai. Tu as honte de moi. »
Je n'eus pas eu la force de le dénier. Mon silence était assez éloquent.
« Marie avait raison après tout, ils t'ont appris à te fuir toi-même.
– C'est difficile de ne pas avoir honte, pour ça, pour le reste, quand le monde entier te dit que tu devrais. Au bout d'un moment, tu vas là où l'on veut que tu ailles.
– Un camp de concentration ? »
Soudain, il eut l'air désolé.
« Viens je vais te montrer un secret. »
Il ouvrit une porte au hasard dans un des immeubles. Je le suivais toujours. « Mais où est-elle… Ah, voilà ! » Nous étions plongés dans l'obscurité. Il murmura un mot en égyptien. Une centaine de globes lumineux s'élevèrent dans l'atmosphère comme autant de lucioles. Ils caressèrent doucement les parois de la chapelle Sixtine, s'élançant vers le plafond, où Dieu créait l'univers.
« Quand même, Michel-Ange… » Murmura Champollion.
Je ne dis rien, ma gorge se serra. Après des mois de gris et d'obscurité, la peinture fit irruption dans ma vie comme si un musicien divin jouait avec les cordes de mon âme.
« Tu penses vraiment que ce sont les dieux qui nous ont donné des pouvoirs ? Les grands magiciens d'avant n'étaient pas leurs servants, ils étaient leurs partenaires. Crois-moi, les hommes savent bien mieux se servir des dieux que l'inverse. Il n'y a personne à blâmer à part nous-même.
– Parfait, ressuscitons-les alors ! C'est comme si on décidait de distribuer de l'armement à tout le monde et de dire « vivez en paix ! »
– Oh, tu sais, les dieux… Je veux te montrer quelque chose. »
Il me désigna Adam doucement tendu.
« Tu crois en Dieu Michel ?
– Ce sont des choses différentes…
– Oui et non. »
J'avais l'impression qu'il pensait tout haut depuis le début, ce qui était d'autant plus agaçant que j'avais l'habitude de faire la même chose.
« Quand Narmer dompta les eaux du Nil, il n'avait pas reçu de Râ de pouvoirs divins. La sang-magie a offert de la facilité ; le temps lisse les choses, et pourtant il se défait si vite… Rien de plus faux que le temps, regarde-toi. Quel âge as-tu ? Tu te souviens de quand tu courais devant le drapeau, chargeais au son de la Marseillaise ? Il y avait plus de magie dans ça que dans aucun de tes sorts.
– Mon frère est mort dans cette charge.
– N'est-ce pas pour cela que les anciens, que la magie nécessite des sacrifices ? Dis-moi, quelle est la limite entre l'émotion et le sortilège ? Et l'air que tu respires, dans tes poumons, il est toi ?
– Sans doute…
– Alors quand tu l'expires, c'est du toi dans l'atmosphère ? Ou faut-il en conclure que tu avais en toi un corps étranger depuis le début ?
– Où veux-tu en venir ?
– Aucune limite entre toi et le monde. Quelle limite entre la magie et le monde ?
– Tu confonds tout. La magie… la magie c'est un processus.
– Oui, le Ka. L'extension de l'être dans le monde. La force agissante de l'âme. »
Si c'est un rêve, pourquoi fait-il aussi mal ?
« Je n'ai plus de ka. Tu l'as vu, il me l'a pris, ça aussi.
– En as-tu vraiment besoin ?
– C'est dans le ka, je commençai, que réside la force magique. »
Et si j'en avais j'aurais brulé ce camp depuis longtemps, et les murs, les barraques, les pierres, et les Capos aux insignes vertes.
« Oh tu as raison. Mais, tu vois Michel, la seule vraie magie était là, depuis le début. »
Il pointa son index sur mon front.
« Là-haut. »
Je crois que je laissai tomber une larme, pour la première fois.
« Les hiéroglyphes sont un style je suppose, une manière d'agir. Et ce style s'accumule de génération en génération marquant les cellules.
– La quoi ?
– Ils ont de bons savants au royaume des morts. Depuis qu'il n'y a plus d'Osiris, tout est sens dessus-dessous, mais la science progresse toujours.
– Tu voulais faire jouer la science contre la magie ?
– Aucun intérêt. Je voulais faire jouer la science avec la magie. Tu as lu Sade ? Je me fiche des dieux. Imagine par contre ce qui se passe quand tu armes un peuple. Pas quelques scions de grandes familles, tout un peuple. « Oh, Français il va vous falloir encore un effort si vous voulez être républicains ».
– C'est pour cela qu'ils t'ont tué, je murmure…
– Je suis une idée, tu sais. On ne peut pas me tuer. Je suis à l'épreuve des balles. »
