I. Rentrer


Héliopolis : Décembre 1941

Michel Desjardins


Les ombres étaient épaisses dans le Hall des Âges. L'une d'entre elle s'attardait devant les images ondulantes entre les grands piliers. A mon approche les images changèrent, se firent uniformes : de grands baraquements de bois entre des murs gris flanqués de miradors. L'ombre se retourna.

« Michel, murmura Bérénice Koité. C'est toi ? C'est vraiment toi ? »

Je m'approchai lentement d'elle et je vis une expression d'effroi consterné sur ton visage.

« Tu as disparu deux années… On te croyait mort. »

Il y a des années de cela, on m'avait enterré à Verdun, et puis j'avais marché des jours, sans y penser, sans manger ni boire. Je crois que passé un cap, la magie suffit, elle tient au corps, elle sustente. Je ne me souviens plus bien de la route. Les soldats Allemands eux-mêmes s'écartaient en me voyant, comme s'ils avaient vu un fantôme passer. J'avais ainsi marché jusqu'au Nome de Hongrie, techniquement sous la tutelle d'Hannibal désormais. Mais un magicien m'y avait aidé à emprunter un portail d'urgence pou Héliopolis.

« Viens, elle me tendit la main. Viens tout de suite. »

Je la suivis et essayai de m'adapter à sa foulée rapide. Elle comprit rapidement que je n'arrivais pas à la suivre et ralentit, tout en m'offrant son épaule. Je résignai à m'y appuyer. Un léger bourdonnement résonnait sous mes tempes, rendant tout effort de concentration difficile.

Nous parvînmes jusqu'aux appartements du Chef Lecteur. Il s'agissait d'une sorte de salon qui s'ouvrait sur un balcon aux colonnes doriennes, à flanc de colline. Alors que le reste du premier Nome était plongé dans l'obscurité souterraine, la lumière du couchant pénétrait à flot. Une brise agitait les teintures de lin pendues entre les colonnes. Les pierres beiges du sol avaient un éclat doré.

« Michel! s'étonna Iskandar, et il se leva à moitié du haut fauteuil installé près des colonnes.

– Je viens faire mon rapport, je soupirai. »

Sur un geste d'Iskandar, Bérénice s'empressa de me faire assoir sur une des chaises et m'apporta un verre d'eau. Je ne reste pas longtemps, je me concentrai en avalant l'eau. Il faut que j'aille à Paris, j'ai promis.

« Hannibal héberge Horus.

– La Maison entière s'en est rendue compte. Il a attaqué successivement les Nomes des capitales qu'occupait l'armée Allemande, résuma Koité. Tout s'est passé très vite. Lehmann et toi disparus, nous n'avions aucune preuve pour peser sur l'assemblée des Nomes et il nous a pris de vitesse.

– Il fabrique des armes. Des choses…

- Hannibal a toujours été le plus brillant de mes magiciens en statuaire, soupira Iskandar, ce qui est sans doute à vaste échelle la plus terrible des magies. »

Je sentais qu'ils ne m'écoutaient pas vraiment, qu'ils me fixaient comme un malade ou un revenant. Je dois leur dire, et je dois rentrer. Tout se mélangeait à nouveau. J'ai promis… On se retrouve à Paris, quoi qu'il advienne, quoi qu'il se passe. J'avais embrassé Louis et Jeanne une dernière fois. C'est la guerre, je vais rester en Allemagne plus longtemps. Mais on se retrouve.

« Non, ce n'est pas que ça. Je ne sais pas d'où… Mais…

- Qu'est-ce qu'il t'a fait ? Murmura Koité. Comment t'en es tu sorti ? »

Ils sont en Amérique non ? Loin des bombes et tranchées, s'il vous plait…

« Michel… tenta à nouveau Koité.

- Il faut l'interroger et sonder son esprit, ordonna Iskandar.

– Pardon ?

– Tu peux être un danger. Pour nous comme pour toi-même.

- Je ne suis pas son espion.

– Comment t'es-tu alors libéré ? »

Ma voix mourut au bord de mes lèvres. Les mots s'interdirent d'eux-mêmes de quitter mon corps.

« Qu'est-ce qu'ils t'ont fait ? me demanda alors Koité. »

Elle avait mis un genou à terre et son visage n'était qu'à quelques centimètres du mien.

« Il m'a pris mon Ka, j'avouai. »

L'horreur se peignit sur le visage de Koité et elle fit un bond en arrière avant déchanger un regard avec le Chef lecteur.

« Tu parlais d'armes… murmura Iskandar. »

Sa voix me fit bondir intérieurement. Il s'adressait à moi comme si j'étais une sorte d'animal qu'il ne fallait pas effaroucher.

« Je vous dirai tout, après vous vérifierez ce que vous voudrez, mais s'il vous plait, je dois rentrer dès que ce sera fini. A Paris. »

Iskandar et Koité échangèrent un autre regard lourd de significations.

« Ecoute, ce n'est pas la meilleure idée... m'expliqua Koité.

- Je dois y aller, je la coupai. Rejoindre le Nome, ou l'armée. J'ai vu la puissance d'artillerie Allemande, sans compter leur statuaire, l'assaut doit être lourd dans les tranchées. »

Pourquoi est-ce qu'ils se taisent ?

« Tu ne sais pas ? demanda doucement le Chef Lecteur. Tu as fait tout ce chemin et tu ne sais pas ?

- Je devais passer vous prévenir d'abord... »

Iskandar et Koité ont une expression désolée au visage.

« Quoi ?

- La France a été défaite en quelques mois, articule Koité. Elle s'est rendue, la moitié Nord du territoire est occupée un nouveau gouvernement a été mis en place. Le 14ème Nome est passé à la clandestinité, comme Oslo, Copenhague, Amsterdam, Bruxelles, Varsovie…

- Tu ne savais vraiment pas… »

Je baissais les yeux. Quelques nouvelles parvenaient jusqu'au camp, par les nouveaux arrivants, mais j'étais devenu incapable de les entendre, des les comprendre. Je n'avais pas pris le temps de demander quoi que ce soit au Nome de Budapest.

« Ils ont envahi l'URSS… »

Je tentai de rassembler mes pensées.

« Cet été confirma Iskandar. Ils avancent en Afrique du Nord également. Hannibal marche sur Héliopolis. »

Le monde a bien sauté à un moment donné, comme une bombe. J'essayait vainement d'en collecter des éclats. Paris occupée ? Je me rendis compte que je ne comprenais pas, que cette nouvelle ne pouvait être vraie, puisqu'elle ne faisait aucun sens au fond de moi-même.

« Viens. Koité va t'emmener. Tu as besoin d'un guérisseur constate le Chef Lecteur.

- Je veux rentrer. C'est chez moi. C'est là où je dois être. »

Iskandar et Koité me contemplent sans mot dire.

« S'il vous plait... » je me surpris à supplier.

Pour la première fois depuis la fuite, la marche à travers la Pologne et l'Ukraine, le déploiement des commandos de la mort le long des villages, pour la première fois, je sentis quelque chose ployer dans moi et compris à quel point j'étais près de me briser en deux. Très lentement, Iskandar hocha la tête.

« Les portails sont fermés explique Koité. Nos lignes de communication sont également en train de sauter, les messages ne passent plus. Tu devras transiter par l'Italie. Mussolini occupe Nice et le Sud Est du pays.

- Je te donnerais une missive, tu la remettras à La Roque. Il y a une liste de directives de ma part. Prend garde, Hannibal traque les magiciens. Allez, Koité va t'interroger. »


Janvier 1942 : Paris

Alice Huet

Le théâtre était fébrile. Aux premiers rangs les uniformes s'alignaient côte à côte, boutons luisants. Un parterre vert gris d'officier de la Wehrmacht. Et moi devant, la petite Alice. Je compris à cette seconde ce que ressent un oiseau dans sa cage. Chante Alice, chante. Comme dans mes cauchemars, j'ouvris la bouche et aucun bruit n'en sortit.

Ce n'était jamais qu'une répétition du grand soir. Dans quelques jours, la représentation serait interrompue, juste avant le final. Une bombe exploserait sous la loge présidentielle, là où siègerait le chef de notre Gestapo. Et combien d'otages exécuteront-ils pour cela ? Quelque chose se noua en moi. Nous n'avons pas le choix. On a toujours le choix répondis une autre voix.

Il y a des années loin de là, Hécate m'avait posé un choix, et qu'en avais-je fait ? Je n'ai pas accompagné ma fille en Amérique. Je l'ai laissée rejoindre l'armée de Roosevelt, les Nouvelles Légions. J'avais laissé ma petite fille de quinze ans rejoindre une armée. Et Louis s'était envolé avec une partie de l'aviation Française rejoindre la France libre à Londres. Il servait en Afrique du Nord à présent. Je suis restée ici, incapable de partir, incapable de quitter ces lieux affligés. Le public attendait. Chante Alice, chante.

Une silhouette familière, mais bien trop maigre également pour ressembler à l'homme que j'avais connu, m'attendait à la sortie des artistes. C'est pourtant bien lui. Il neigeait, des gros flocons sales descendaient se poser sans bruit. J'ai couru, glissant sur le verglas avant d'atterrir dans ses bras. Il manqua de tomber. Je l'agrippais par les bras comme il chancelait, ses pieds se dérobant sous nos poids conjugués.

« Tu ne peux pas rester là, si on te reconnait… »

Ma voiture n'était pas loin, je le fourrai dedans et fit signe au chauffeur. Plutôt que de l'amener au Plazza Athénée où je résidais, je lui donnai l'adresse de Rue des Pyramides. C'était risqué mais moins que l'hôtel. De grands drapeaux Nazi pendaient aux façades de la rue de Rivoli, devant le Louvre, où s'étaient concentré les administrations des occupants. Il les contemplait sans un mot par la vitre. Je pris sa main et l'embrassai.

« Viens. »

Docile, il me suivit. Mon chauffeur était sûr, c'était un Juif de la Résistance à qui j'avais pu obtenir un certificat d'Aryanité.

Les meubles de l'appartement étaient recouverts de housse de protection blanches qui luisaient à la lumière de la lune, faisant écho aux nappes de neige à l'extérieur. Hannibal avait fouillé les lieux quand il avait pris la ville, mais il était reparti, en Russie ou en Afrique du Nord, cela n'avait pas d'importance.

Michel fit quelques pas dans la pièce déserte, puis se laissa tomber sur un canapé sans même prendre la peine d'enlever la house, avant de poser son visage dans ses mains.

« Ce n'est pas vraiment un endroit sûr ici, mais c'est mieux que rien. Hannibal est parti, je lui dis. C'est un de ses magiciens, Maximilen Heible qui le représente en Europe de l'Ouest. Ils contrôlent les portails et ont fait sauter les communications. Vos bols de vision ne fonctionnent plus, tout comme nos message-iris. Certains de vos magiciens Français l'assistent.

« Des traitres il cracha. Qui ? Qu'en a fait La Roque ?

- La Roque, je lui expliquais avec le plus de douceur possible, collabore avec Vichy et les Allemands. Officiellement, le Quatorzième s'est rangé aux côtés du Seizième.

- Quoi ? je croyais que le Nome était tout entier passé à la clandestinité.

- Comprends-le, il essaye de temporiser, de protéger ses magiciens. Les Allemands ont des otages, civils comme du Nome. Quoi qu'il en soit tu ne dois pas aller le voir, tu es un évadé. Et Beaucoup de vos magiciens de combats sont des collabos.

– Donc nous n'avons plus vraiment de force de feu.

– Non. Plus d'armée, plus de flotte, plus de Nome Michel. Faut que tu te le mettes dans ta tête. Le marquis de La Barre et Arsène sont à Lyon, ils montent un réseau de résistance. La Roque est plus ou moins au courant, mais il les couvre.

- Il ne pourra pas tenir ce double jeu longtemps…

- Non, mais je fais confiance à Arsène pour protéger le réseau.

- Comment tu sais tout ça ?

- Je travaille avec Erwan. Il surveille la zone occupée et parle aux Celtes. Les Allemands sont en train de construire un mur le long de l'Atlantique, on pense qu'il y a beaucoup de magie statuaire impliquée dans les travaux. »

Mais il ne m'écoutait plus, son esprit cassé avait déjà dévié et s'était muré dans une pièce où je n'avais pas accès. Je m'assis à ses côtés, et doucement, le fit basculer, de manière à ce qu'il repose, sa tête sur mes genoux.

Dieu, et j'aurais tant aimé te souhaiter bienvenue, te dire tu m'as manqué, et ces lieux tout autour étaient bien vide sans toi, mais notre maison est fichée dans la gueule d'un requin. Les bêtes sont entrées dans Paris.


Michel Desjardins

Mes ancêtres sont une mauvaise race : des colporteurs de Savoie, des maraudeurs rôdant dans nos montagnes, descendus en meutes de chiens faméliques pour rogner la terre pauvre des coteaux autour de Grenoble. L'œil bête et les pieds noirs. Des sauvages et des ivrognes. Des bohémiens mal peignés, des enfants sales, des voleurs et mendiants, diseuses de bonne aventure, escrocs et arnaqueurs. Jamais ils n'ont tenu un papyrus dans leur main, jamais ils n'ont su retenir un seul signe d'écriture.

Ils vendaient leurs femmes et frappaient leurs enfants et à peine leur offrit-on une parcelle de pouvoir qu'ils allèrent piller l'Europe sous l'Empire, détrousser les cadavres de leurs montres sur les charniers désertés. Jamais ces soudards ne se sont soulevés si ce n'est pour l'ivresse, la rapine et le viol. Ma République est celle des massacres de Septembre, des prisons vidées par les sans-culottes et des entrailles au bout des piques. Elle est la Gueuse qui fusillait les communards, un à un au mur des Fédérés. Elle s'exporte dans nos colonies à coup de trique et de fusil, elle rampe devant le Reich. Son sourire édenté ferait pitié à un prêtre et dégoute les passants.

La seule gloire de mon sang : un insurgé, brûlant des meubles, lançant des pavés, et son père, un vieux crétin, un arrogant, un pilleur de tombe, qui va forcer les secrets des statues, voler aux morts leur parcelle de mémoire pour son seul plaisir voyeur.

(Je n'arrive plus à me persuader que j'ai tort contre le monde entier. Je n'arrive plus à vouloir. J'aurais dû alors faire comme on m'avait dit, après la guerre, me faire oublier. Trouver un village pour y vivre. Ne plus trop lire, ne pas penser, ne pas chercher. Il y a des secrets qui brulent les doigts, puis les cœurs, puis les âmes. On ne devrait jamais tenter de changer le monde.)

Je voudrais que ça s'arrête.

Ça va passer non ? Tout finit toujours par passer après tout. Peut-être un jour on trouvera le mécanisme brisé dans ma tête. Il y a une sérieuse maladie dans tout mon être.

J'étais jeune et heureux et stupide une fois. J'étais persuadé d'avoir raison, qu'il suffisait de vouloir et de faire, que le futur brillant était tout entier à moi, et que le temps se plierait à mes caprices, que la connaissance, l'ambition et l'amour se mettraient en orbite autour de mon avenir, et que je gouterai aux fruits de mon travail.

A présent je suis encore couché. Ce monde est une roue. Comme celles qu'on avait sur la place de grève pour la canaille. J'ai tant aimé l'histoire et les livres que j'ai des milliards d'époques coincées ensemble dans ma tête et qui toutes crient « HONTE » simultanément.

« Alice, si tu ne fais pas quelque chose, il va se tuer.

– Qu'est-ce que tu veux que je fasse ? Vous, vous ne pouvez pas… Au premier Nome, il y a des guérisseurs. Il m'a dit qu'ils avaient voulu le garder, c'est qu'ils voulaient peut-être, qu'il doit y avoir des soins…

- C'est trop tard, il aurait dû y rester.

– Erwan, je ne peux pas…

– Il ne peut pas rester à Paris, c'est une question de jours, voire d'heure avant qu'on ne nous y trouve. On doit le faire passer en zone libre. Et je ne peux pas le déplacer dans cet état.

– Il n'a pas bougé depuis trois jours. Il ne dort pas, ne parle pas… J'ai essayé de le nourrir de force mais sans succès. Peut-être que si l'un d'entre vous pouvait lui effacer la mémoire…

– Trop risqué.

– Et la Montpensier ? La Barre ?

– Pas dans son état. Il affabule. C'est trop dur de démêler les souvenirs de l'imagination… on pourrait tout effacer par erreur. C'est comme un genre d'obusite. Je m'étais étonné qu'il n'en ait pas eu une après la guerre ; vu qu'il avait été très exposé. Tout ressort maintenant. Ecoute Alice, je n'aime pas du tout demander ça, mais tu es… tu es une fille d'Apollon, c'est un dieu guérisseur. Tu pourrais…

– Je n'ai aucun don en guérison.

– Mais tu fais de la chant-magie. Certains de nos magiciens qui la pratiquent sont aussi des guérisseurs.

– Tu me demandes de l'ensorceler ? En chantant ?

– Oui.

– Erwan, c'est une mauvaise idée.

– C'est la seule qu'on ait. Il n'aurait jamais dû aller à Paris, mais il ne pouvait pas savoir. On est basés à Lyon maintenant. Hannibal va finir par nous trouver. Il faut le déplacer. »

Je sais qu'après ce rêve, il y a eu du noir, beaucoup de trous noirs. Je veux dire, j'ai le scénario global, mais l'image manque, le texte aussi. A Lyon, je suis resté quelques semaines dans un appartement au niveau de la Part-Dieu. Dès que je repris un peu de poids et de santé, je rejoignis le quartier général temporaire de La Barre et d'Arsène, dans le quartier de la Guillotière.

« Il y a des papiers administratifs à signer ? J'essayai de plaisanter.

– Ça ira je pense, répondit La Barre. Il ne faut surtout pas laisser de traces. »

Son regard attendri me surpris. Nous ne nous étions pas exactement quittés dans les meilleurs termes. A l'époque je menais une bande hargneuse de grévistes, et lui était un grand seigneur, tant chez les civils que les magiciens.

« Je suis heureux de te revoir. Ça faisait longtemps. »

Les mots s'étranglèrent dans ma gorge.

« Merci. Je balbutiai enfin. « D'accepter que… je… »

La Barre me lança un regard bienveillant de derrière ses lunettes en demi-lune.

« J'ai besoin de bons magiciens. Et tu es fort capable. »

Je hochai juste la tête. Il me congédia d'un geste de la main. Je descendis alors dans la sorte de salle commune qui faisait aussi office de réfectoire. La plupart des conversations s'éteignirent et les regards se braquèrent vers moi.

« Michel ! »

Justine courut et me serra contre elle. Je fermai une seconde les yeux, et oubliai.

« Tu…

- Viens, allons nous assoir. »

J'enlevais ses mains de mon cou. Tous les regards, une demi-douzaine de magiciens, étaient toujours braqués sur nous.

« Ceux qui viennent ici sont ceux qui sont déjà passé à la clandestinité. Les autres agents ne connaissent pas notre localisation, question de sureté si on les interroge. Hannibal a des tortures… efficaces. »

Justine me raconta la déroute, la fuite du gouvernement, le chaos, les arrestations, le recours au maréchal Pétain. J'avais toujours aimé Pétain. Pendant la première guerre, il avait été le plus humain de tous les maréchaux, le plus économe en hommes. J'avais aimé La Roque aussi, j'avais fini par comprendre sa recherche perpétuelle du juste milieu. Et puis il nous avait défendu au grand procès, en 1918 face aux autres magiciens.

« Qu'est-ce qui t'es arrivé ? On dirait que tu… »

J'avais tellement maigri que je n'avais que la peau sur mes os. Je n'étais pas parvenu à reprendre beaucoup de poids.

« Tu étais prisonnier ? D'Hannibal ? Ils t'ont envoyé dans un camp ? »

Lentement je hochai la tête, las d'expliquer. Impossible d'expliquer de toute manière. N'en parlons pas. (N'en parlons jamais).

« Pourquoi t'es clandestine ?

– J'ai buté un officier.

– Sérieux ?

– Pas pu m'en empêcher. Arsène m'a exfiltré et appris que La Barre réunissait les magiciens les plus sûrs. On fait du renseignement essentiellement, pour les alliés. Arsène est en train de mettre en place un réseau d'évasion également, pour les Juifs et les parachutistes Anglais.

– Je sais. J'ai demandé à retrouver Erwan, voir les brouilleurs mis en place. Mais je doute que j'y comprenne grand-chose. On n'a aucun magicien en statuaire dans nos rangs? »

Justine hocha la tête en dénégation.

« Hannibal s'en est fait une belle collection. Comment tu es revenu ?

– Par l'Espagne finalement, pourquoi ?

– Tout le monde essaye de fuir par là, apparemment selon des sources il y aurait des négociations entre les dieux des Pyrénées et le gouverneur de la zone Nord, pour bloquer le passage. Mais s'il est encore ouvert, le Premier Nome pourrait nous envoyer un magicien en statuaire…

– Mouais, à mon avis ils ont besoin d'eux pour renforcer le premier Nome, l'Afrikakorps sera bientôt au Caire si ça continue. Mais à quel point on arrive à communiquer avec le Premier Nome ?

– Certains jours de fête on y arrive, mais de mois en mois c'est toujours plus compliqué. On utilise des radios pour parler au Neuvième sinon. Mais ça soule La Barre, il n'aime pas les Anglais. Il adore les Yankees par contre, son rêve c'est de construire une liaison avec le Vingt-et-Unième.

– D'où ça lui vient?

- Il a fait la guerre d'Indépendance Américaine et les guerres Napoléonienne, facile. »

Trois mois plus tard, trois misérables mois à épier l'ennemi le long de ses fortifications, trois mois ne nouveau couché dans la boue à faire sauter ses voies de chemin de fer, nous reçûmes des nouvelles du Premier Nome, données de vive voix. Le matin même, le marquis de La Barre m'avait convoqué dans sa planque.

« Deux experts en statuaire viennent de pénétrer le territoire, m'annonça-t-il. L'un d'entre eux va remonter vers Amsterdam. Nous garderons l'autre, il est encore en formation, mais il devrait nous aider à rétablir les communications avec le premier Nome.

- C'est plutôt une bonne nouvelle non ? Pourquoi tu fais cette gueule alors ? C'est parce qu'il est en formation ?

- Oh, c'est un Kane, il devrait s'en sortir. Non, c'est surtout que c'est le fils de Jabari. S'il lui arrive quoi que ce soit, cela nous retombera dessus, quelque soit l'issue de la guerre. Et mes magiciens ont plutôt tendance à mourir ces derniers temps.

- Ah si ce n'est que ça… »

Un sourire moqueur glissa malgré moi sur mes lèvres.

« Enfin, peu importe, puisque tu feras la nounou pour lui. Il n'a pas vingt ans.

- Attends, quoi ?

- Vous devrez faire le tour du territoire, examiner les brouilleurs.

- Attends, Jabari est déjà très motivé pour m'envoyer en Antarctique.

- Eh bien ça ne changera pas de d'habitude. S'il arrive quoi que ce soit, ce sera de ta faute.

- C'est dégueulasse.

– C'est comme ça, pas de brouilleurs, pas de contact, et sans contact, tout le travail de renseignement et de sabotage que nous faisons ici n'a plus aucun intérêt. Compris ?

– Oui, chef. »

Un pâle sourire glissa sur le visage du magicien âgé.

« Je ne suis pas exactement chef du Quatorzième.

– Et moi, j'ai bien choisi mon allégeance. De toute manière, mon sort est entre tes mains. Tu me balances à La Roque je suis mort.

– Il t'échangerait sans sourciller contre des otages, c'est vrai. Ce qui serait tragique, des civils ne sont pas un atout militaire. J'espère que tu le seras.

– Il est où ton expert en statuaire ?

– Apprenti-magicien, il faut soixante-quinze ans pour former un expert en statuaire.

– Et il a moins de vingt ans tu me dis ? On n'est pas dans la merde !

– Je l'ai planqué chez Arsène. Tu peux le faire passer en zone Nord avec toi ?

– Alice peut me ramener un Ausweis.

– Alice travaillait avec un réseau qui fabriquait des faux papiers, des fils d'Hermès pour la plupart. Ils étaient redoutables.

– Fait le passer pour un gars des colonies, surtout pas un Américain, me mis en garde La Barre.

– Pigé, je suis pas débile non plus. »

Je le saluai militairement avant de quitter les lieux. Je fis un crochet voir Nucia pour récupérer un flingue. Celle-ci vivait avec sa famille dans un campement Gitan près de la ville, sa roulote faisant office d'armurerie pour les clandestins du Nome. Elle me proposa du ragout que je restai manger avec elle près du feu. Je ne l'avais pas revue depuis des années.

« Tu as des nouvelles d'Aimé ? Ta famille ?

– Je ne sais pas… Et je ne sais pas à qui m'adresser.

– Les Heitzman sont dans un camp. Mais un camp de Vichy, en zone libre. Pas encore déportés. Ils privilégient les Juifs de toute façon, et en zone libre ça va encore.

- Où ?

– C'est les Lopez qui m'ont fait passer le mot. J'en sais pas plus. »

Je digérai l'information et abandonnai là le ragout, je n'avais plus faim.

« Tu devrais…

- Je sais. Laisse tomber. Si tu en sais plus écris moi. Urgemment.

- Compris »

Le regard de Nucia sur ma nuque était un fer rouge qui illuminait la mauvaise nuit de sombres présages. Les arbres eux-mêmes semblaient s'inquiéter, tremblant dans le vent de l'Est, comme ces grands cierges que l'on laisse pour les morts.