II. S'exiler


Londres, Décembre 1941

Louis Huet


La pâle lueur de la lune illuminait la mansarde que je partageai avec un autre officier Français. Nous avions passé quelques mois en Ecosse, en formation, pour apprendre à manier un nouveau modèle d'avion que les Anglais daignaient nous refiler. Nous attendions à présent d'être renvoyé en Afrique, sur le Front Sud. Mon compatriote, Roman Kacew était sorti boire avec les autres officiés alliés, dont une bande de Polonais en exil, qui poursuivaient comme nous le combat outre-mer.

J'étais resté rêvasser profitant de ce temps calme avant le retour au Front, même si nos effarouchées dans le désert n'étaient pour l'instant en rien comparable à l'immense déploiement d'armées et de tonnerres à l'Est de l'Europe, dans les plaines d'Ukraine et de Russie.

Allongé sur le lit métallique, je froissai et défroissai la lettre de Jeanne dont je connaissais par cœur le contenu. Elle venait d'être définitivement évacuée de Norvège après une résistance ardue, alliées aux quelques Einherji qui s'étaient séparé des Germains. Elle venait de regagner les Etats Unis. J'avais très peur qu'on ne l'envoie dans le Pacifique. Les armées de Roosevelt recrutaient à tour de bras.

Finalement, las de m'inquiéter, je me levai et descendis à mon tour jusqu'au pub du coin de la rue. Celui-là n'était pas fréquenté par les officiers, et quasiment déserté. Je demandai un whisky au comptoir et le bus seul, m'appliquant à noyer tout reste d'inquiétude et de regret.

Des regrets, il y en avait trop. Je me souvenais des jours de déroute, des cortèges de réfugiés et fuyards sur les routes, de Paris grande ouverte, du gouvernement qui courrais vers Bordeaux. Et des vingt minutes qui nous furent données pour prendre une terrible décision. Vingt minutes pour fuir et rejoindre Londres. Vingt minutes pour continuer le combat ou se taire. Vingt minutes, et pas de place pour tous à bord des avions. Je finis mon verre.

« Excusez-moi, mais vous portez l'uniforme de la France libre. Vous êtes officier ? Cela vous dérange si je me joins à vous ? »

Je me retournai. Devant moi, un homme plutôt petit, au chapeau enfoncé sur un regard étincelant et une large écharpe rouge.

« Vous êtes ?

– On m'appelle Rex là-bas, mais nous sommes ici à Londres. Je suis Jean Moulin. »

Je le dévisageai avec plus d'insistance. C'est donc lui, le préfet de l'ombre.

« Je sais qui vous êtes. Vous venez de recevoir l'ordre d'unir les Résistances. »

Une immense surprise se peignit sur son visage.

« Oui, tous les réseaux. Vous avez vu le général ?

– Disons que je fais aussi partie de forces secrètes.

– Vous travaillez pour monsieur d'Aubigné ? »

Ce fut à mon tour d'être surpris. Il eut un sourire plein de malice.

« Disons que j'ai vu de ces choses… Des choses inoubliables. Qui aurait cru que les vieux dieux n'étaient pas tout à fait morts ? »

J'observai son écharpe, qu'il gardait enroulée.

« Vous n'avez pas chaud ?

– Croyez-moi, ce qu'il y a en dessous n'est pas bien joli. »

Lentement et posément, il défit son cache col. Une grande cicatrice balafrait sa jugulaire

« Qui vous a fait ça ?

– C'est moi qui me le suis fait. Des soldats m'ont frappé et enfermé, j'ai cru devenir fou.

– Pourquoi ?

– J'étais préfet, vous savez ? Ils voulaient que je signe un protocole reconnaissant faussement qu'une troupe de tirailleurs sénégalais de l'Armée française aurais commis de prétendues atrocités envers des civils. »

J'eus un sourire amer.

« Vous buvez quoi ?

- La même chose que vous. »

Je fis signe au serveur et nous bûmes en silence.

« Alors qu'êtes-vous ? Puisque vous êtes évidemment quelque chose en plus que d'être quelqu'un. »

Je ne sais pas bien pour quoi, mais il m'inspirait une sympathie et une confiance immédiate.

« Grec, je fis.

– Demi-dieu. »

Je hochai silencieusement la tête.

« Hermès, j'ajoutai.

– C'est plutôt utile en de telles circonstances.

– Ca varie, je répondis.

- Quoi qu'il en soit, je dois également passer en revue vos semblable. Jean d'Aubigné m'a facilité la tâche, en unissant les Grecs, et des transfuges Nordiques ou Romains. Je dois trouver les Celtes cependant.

– Et les Egyptiens, je lui soufflais.

– Des Egyptiens maintenant ?

– Ce serait bête de les oublier je précisais. Je crois qu'ils sont très divisés cependant. Attendez… »

Je lui griffonnai sur une feuille le numéro de ma mère.

« Dites-lui que vous venez de ma part. Elle les connait bien. »

Il me lança un regard reconnaissant. Puis tenta :

« Puisque nous sommes à un tel degré de familiarité, vous qui êtes versé dans le surnaturel… Il y a un homme qui finance la Résistance. Plusieurs réseaux ont reçu des armes et de l'argent grâce à ses bons soins. On l'appelle le Maître du Château. Cela ne vous dit rien ? »

Cela ne me disait rien. Nous finîmes nos verres et nous serrâmes mutuellement la main avant de nous séparer.

« Nous nous reverrons donc à Paris ?

– A Paris toujours ! » j'acquiesçai.

Je l'avais promis.


Amos Kane

Avril 1942, Héliopolis

Les troupes Allemandes se rapprochaient peu à peu, c'était inéluctable. Les légions Romaines marchaient à leurs côtés, rejouant là une nouvelle guerre Punique. Le Premier Nome était sur le pied de guerre, se tenant prêt à accueillir les Romains. The last time it happened didn't end up so well for us…

Mon père avait été nommé responsable de la défense du Nome. Le Vingt-et-Unième déserté n'abritait plus que ma grand-mère. La plupart de mes cousins étaient venus en renfort, tout comme les autres grandes familles des continents Américain et Africains. Mon frère manquait à l'appel, il faisait la liaison avec les troupes de Roosevelt envoyées dans le Pacifique. Les grandes familles Chinoises y affrontaient le Nome japonais allié à Hannibal.

J'étais en train de finir la tournée quotidienne de vérification des fortifications. Comme j'étais encore apprenti, bien qu'ayant fini mon premier cycle d'études, je ne faisais que les vérifications élémentaires. La plupart des magiciens en statuaire disponible travaillaient à de l'artillerie ou forgeaient de nouvelles défenses.

C'était un travail rigoureux, éreintant, et franchement chiant qui occupait la moitié de ma journée. L'autre moitié était dédiée à un entrainement obligatoire au combat. J'étais assez seul, la plupart de mes camarades en statuaires, jeunes, avaient été envoyés en Amérique raffermir nos communications chancelantes à travers l'Atlantique. Bram et Abigaïl étaient avec Julius, dans le Pacifique, en bon spécialistes des mangroves, ils étaient plus utiles là-bas. Et René… René avait choisi de les accompagner. Nous avions d'un commun accord mis fin à deux ans de relations secrètes. Heureusement, père et mes oncles et tantes avaient été bien trop occupés ces dernières années pour faire attention à mes frasques.

Tout bascula ce matin-là. Mon oncle Aaron, en armure complète vint me chercher à la sortie de ma dernière galerie.

« Amos, the Chief Lector wants to see you. »

Surpris, je m'empressai de le suivre.

« What does he want ?

– I don't know, but it seems serious. »

Il m'amena jusqu'à une salle imposante que je reconnus comme la salle des cartes. Je n'y avais encore jamais été. C'était celle qu'on utilisait comme salle des crises. Le Chef Lecteur était là, penché sur un immense globe terrestre mouvant.

Iskandar était accompagné de deux hommes. L'un d'entre eux était mince et blond, aux yeux verts comme un chat. Je reconnus en l'autre mon ancien maitre en statuaire Adam Poniatowski, un grand Polonais, tout aussi blond. Ils me saluèrent à mon approche.

« Girolamo Sforza, Iskandar m'introduisit le premier. Tu connais déjà Adam. »

Je les saluai en retour, un poil intimidé.

« Tu te demandes sans doute ce que tu fais ici. »

Iskandar parlait en Grec Alexandrin, sa langue natale, que nous autres parlions également. C'était la langue de l'aristocratie.

« Je vais t'envoyer en mission. Tu me seras plus utile ailleurs qu'ici.

- Mais nous sommes sur le point d'être attaqués !

– Je n'ai pas beaucoup de magiciens en statuaire Amos, je n'ai donc pas le choix. Nos communications avec l'Europe sont en train de s'écrouler. Les Nomes occupés ou résistants seront bientôt complètement coupés de nous. Ils ont besoin de spécialistes sur place.

– Hannibal a fait disparaitre tous les autres spécialistes en statuaire du continent. Il a ainsi pu étendre son empire, précisa Sforza. »

Cela je le savais déjà.

« Sforza vous mènera en Italie, de là vous vous rendrez en France, via la Suisse pour plus de discrétion. Poniatowski montera jusqu'aux Pays Bas, puis rejoindra la Pologne. Je t'envoie en France, où la situation est plus calme.

– Je dois me mettre à disposition du Quatorzième ?

– Le Quatorzième est infiltré, une partie de ses hommes collaborent. Tu rejoindras le marquis de La Barre à Lyon et obéira à lui seul, ou aux hommes à qui il déléguera son autorité. Personne d'autre, tu m'entends ?

– Oui Chef Lecteur.

– Vous partez ce soir. »

J'essayai de trouver mon père avant mon départ, et le trouvai enfin au détour d'une tente, dans un campement militaire situé en plein air, devant une des sorties du Nome qui débouchait au milieu du désert.

« Father.

– What is it Amos. »

Il ne me regardait pas, mais gardait les yeux fixés sur la carte devant lui.

« I'm leaving this evening, for France.

- Yes, Iskandar told me. Well, farewell son. »

Il se releva enfin et me dévisagea l'air sévère.

« And do not shame your name. »

And that's all? Il me fixait toujours, attendant une réponse.

« Yes Father. »

Un sourire glissa sur son visage, et ce fut tout. Je partis le soir même, à bord d'un bateau Egyptien fait pour la haute mer. Girolamo profita du voyage pour perfectionner ma connaissance des systèmes de communication. « You'll be on your own out there, the only statuary magician of the Resistance. So be ready. »

Sforza nous abandonna en Italie et je continuai le long chemin avec Poniatowski. Je continuai d'absorber autant de connaissances que je pouvais, avant qu'il ne soit trop tard. Finalement, un clair matin de printemps, nous arrivâmes à Lyon. Nous avions voyagé essentiellement en train, et franchi les cols grâce à des passeurs. Il avait fallu marcher de nuit, dans la neige. A l'arrivée il me semblait être parti depuis des années déjà.

La Barre m'accueillit chaleureusement avant de m'envoyer chez un de ses magiciens, Arsène Lupin, que j'avais déjà croisé au Caire, et qui avait une planque dans le cœur de Lyon. « Lyon a toujours été une ville très fréquentée par les magiciens, ils y sont enterrés et non pas à Paris, m'expliqua-t-il. Maintenant qu'elle est en zone libre, c'est devenu l'endroit idéal pour coordonner notre réseau. » Je devais cependant quitter cet endroit de relative sécurité pour me rendre en Zone Nord, faire le tour des installations mises en place depuis le début de l'occupation depuis deux ans, qui dérangeaient ainsi les communications. De manière générale, je devais faire un tour des défenses Allemandes et écrire un rapport technique à envoyer au Premier Nome, qui le ferait parvenir aux Alliés.

« And what will they do with it ?

– It's to prepare a Landing » m'expliqua Lupin.

Mais dans ses yeux, je voyais qu'il n'y croyait pas trop.

« We're waiting for another magician, he'll escort you. You'll meet another one in the occupied zone, who knows all of the territory.

– When will he get there ?

- At dawn. You should get some rest in the meanwhile. »

J'essayai mais je parvins à peine à fermer l'œil. A l'aube quelqu'un frappa à la porte. Lupin lui ouvrit. Un homme maigre, en long manteau entra. Je ne l'avais jamais vu auparavant, pas même au Caire. Il échangea quelques mots rapides en Français puis me fit signe de la main. Sans hésiter je le suivis et nous sortîmes dans la rue.

Il marchait à grandes enjambées, c'était assez difficile de le suivre.

« Your name ?

– Amos, je répondis dans un souffle.

– You don't speak french, right ?

– I can speak Arabic if you prefer.

- Perfect. If someone stops you, speak only in Arabic, and tell them you're from Chad, in French Equatorial Africa.

– I know nothing about Chad.

– So do they. »

Il passa alors à l'arabe, et je me concentrai pour comprendre. Il parlait le dialecte Algérien et non l'arabe classique avec lequel j'étais familier.

« Nous allons prendre un train jusqu'à Moulins. Une voiture nous y attend, chez un contact. De là nous franchirons la frontière vers la zone occupée.

– Comment ? »

Il s'arrêta et sortit quelque chose de sa poche qu'il me tendit.

« Ton Ausweis. Il manque une photo, on arrangera ça à Moulins.

– Vous faites des faux papiers ?

– On fait pas mal de choses, mais nos faux papiers sont pas mal, hein ? Allez, le train nous attend. »

Il parlait vite et dans sa barbe, tout en jetant en permanence des coups d'œil derrière son épaule, ce qui le rendait difficile à comprendre. Nous attrapâmes le premier train et nous installâmes dans un compartiment un peu à l'écart. Je me rendis compte que j'ignora son nom.

« What's your name ? »

Je rougis, j'étais repassé à l'Anglais sans y penser.

« Arabe je te dis, il me rabroua sévèrement. C'est pas le bon endroit pour parler Anglais. Et encore, nous ne sommes pas dans la zone occupée. »

Puis son visage se radouci, et il sembla considérer un moment s'il pouvait me confier cette information.

« Michel » il dit juste.

Il se détourna vers la fenêtre, et je compris que je n'en saurais pas plus.

Le contrôle se fit sans anicroche. Mon compagnon se composa le plus charmant des visages avant de se lancer dans de vives explications en français. Du peu de Français que j'avais appris en Louisiane, il me présentait comme son boy, venu des colonies. Le mensonge passa parfaitement. Le contrôle de police achevé, il soupira, l'air soulagé, et se rappuya contre la banquette, fermant les yeux à demi.

Je l'examinai attentivement, tâchant d'être discret. Il regardait par la fenêtre, semblable à un poète malade surgi du XIXe siècle. J'étudiai son visage décharné et hanté. Il avait dû être beau autrefois, avec ses grands yeux en amande foncée et ses traits délicats. Des mèches grises et blanches marbraient ses cheveux noirs. Il avait quelque chose du loup affamé qui aurait traqué sa proie plusieurs mois durant. Ses deux lèvres étroitement serrées ne se desserrèrent pas de tout le voyage. Cela me convenait, j'aimais aussi bien le silence.

Je laissai rapidement mes pensées divaguer. Cela faisait longtemps que je n'avais pas eu un moment pour me poser, réfléchir. Tout s'était passé de manière si précipitée, le départ, le voyage, la traversée de l'Europe… Et maintenant j'étais avec un parfait inconnu de qui je dépendais entièrement quant à ma survie. Car si Hannibal m'attrapait. I saw him at the wedding, I was so close to him. And the look he had then… How come nobody guessed? Everybody was acting as though he was a gentleman, not the monster he became now.

J'avais entendu parler comme tout le monde des attaques féroces menées par les magiciens sur les autres Nomes, des otages qu'il avait pris. J'avais un million de questions en tête, mais je sentais bien que ce n'était pas le moment de les poser toutes, aussi j'attrapai un livre et essayai de me plonger dans sa lecture.


Michel Desjardins

Moulins

Le jeune homme me surprit par son calme. Peut-être m'attendais je à quelqu'un dans la même trempe de son frère, mais lui, plutôt que de m'interpeller toutes les deux minutes, se contenta de lire calmement en attendant la fin du trajet.

Il était encore jeune et maigre, comme quelqu'un qui, bien qu'adulte, n'a pas tout à fait achevé sa croissance. Il avait attaché ses cheveux tressés en catogan dans sa nuque. Ses yeux étaient sombres, mais pas tout à fait noir, plutôt marron foncé, et luisaient d'intelligence derrière les verres ronds de ses lunettes. Sa lecture me surprit tout autant : Averroès, le Grand Commentaire. Il le lisait en arabe. Ce n'est pas égyptien, même pas antique. Il me fit penser à Jelila. Cousine germaine, je resituai mentalement. J'avais fini par les apprendre ces maudits arbres généalogiques. Après tout, il étudie la statuaire. Tu m'étonnes qu'il ne se comporte pas comme ces excités de magiciens-combattants.

Je n'aimai pas les trains. On s'y sentait comme dans une nasse, un piège. Mais je pris mon mal en patience. Je n'avais pas fermé l'œil de la nuit et tombai dans une sorte de somnolence. Les souvenirs se bousculaient, un peu déconnectés et confus. Ils l'étaient toujours depuis… Depuis que je m'étais endormi à Paris et réveillé à Lyon dans l'appartement d'Arsène, avec Erwan pour me tenir la main. C'est bizarre quand même… J'avais déjà eu une mémoire un peu troublée, après les tranchées, mais c'était surtout dû au choc de la guerre, mon esprit avait censuré les passages les plus gores. Pour mieux survivre. Je songeai à la conversation que j'avais eu avec Iskandar quand il m'avait interrogé.

« Hannibal m'a d'abord pris mon nom. »

Koité nous a laissé après m'avoir administré le sérum de vérité. J'ai ensuite juré ma bonne foi sur la plume du jugement avant de commencer l'interrogatoire.

« Comment ? »

Iskandar et Bérénice sont seuls dans la pièce. Bérénice garde la porte, Iskandar s'est assis à quelques centimètres de moi. J'ai eu droit à un peu de soupe et de pain, que je tente d'avaler. La nourriture après ces mois de famine est beaucoup trop copieuse.

« Il a changé une première fois je crois, quand j'étais dans les tranchées, et que mes pouvoirs ont cessé de fonctionner ».

Iskandar hoche lentement la tête en signe de compréhension.

« C'est arrivé à beaucoup de tes compatriotes et autres anciens combattants.

- Dont Hannibal lui-même. Il lui a été facile de deviner le mien dès lors.

- Parce qu'il avait vécu la même chose, comprit le Chef Lecteur. Et ensuite ?

- Ensuite il a mis en marche ses sorts, et m'a coupé mon kâ, puis m'a envoyé mourir dans un camp. »

Iskandar se lève et fit le tour de la pièce.

« C'était une hypothèse. Nous nous doutions que c'était possible, mais il l'a fait…

- Qu'en fera-t-il quand il aura des magiciens rouges sous la main ? Ou tout autre personne dont il juge la source de magie impure ou spoliée ? Il pourra se lancer dans une immense course pour retirer leur magie à ceux qu'il juge indignes. Les tuer ou les rendre inoffensif. Stériliser leur descendance.

- Purifier nos rangs, murmure Iskandar. Les purifier d'Isfet par la torture de l'âme. Comment as-tu survécu ?

- J'ai changé de nom. A nouveau. Pour survivre. Avec mon nouveau nom, j'ai retrouvé… »

Je ne sais pas comment l'expliquer donc je me tais et regarde mes mains.

« Tu as développé un nouveau . » Comprend Iskandar.

Un coin de sa bouche tremble, laissant transparaitre une émotion que je n'ai jamais vu en lui auparavant. Il fait quelques pas rapides et se planta devant moi.

« Ecoute moi bien maintenant. Il arrive souvent que le nom d'une personne change au cours de sa vie. Il arrive également que ce changement de nom s'accompagne d'une perte de pouvoir magique. As-tu entendu parler d'Arnold Faust ?

- Un magicien anglais ? Il me semble l'avoir vu au procès…

- Comme d'autres magiciens, comme toi-même, Arnold a vu son nom changer après son expérience des tranchées. Ses forces magiques, son ka actif, ont disparu dans le processus, et il a quitté nos rangs de lui-même à la fin de la guerre. Il descendait pourtant d'une des plus grandes dynasties que la terre ait connues. Mais toi, toi tu as fait le chemin inverse. Et le seul à l'avoir fait dans ce temps restant, c'est ton arrière-grand-père. »

J'essaye de comprendre ce qu'il veut me dire là, mais ça ne fait aucun sens. Plus rien ne fait aucun sens maintenant.

« Hannibal ne cherche pas la victoire, il veut le salut. Une régénération intégrale.

– Et en bon fils de Narmer, il est pétri de haine pour les enfants de Set. »

Iskandar a alors un geste très étrange. Il me caresse la joue et réarrange une de mes mèches. Il s'adresse ensuite à Koité :

« Je le crois Bérénice, et nous n'avons pas trouvé de sort sur lui. Il ne représente pas de danger.

- Vous me laissez repartir ? »

Gravement le Chef Lecteur hoche sa tête.

« Je ne sais pas ce que tu vas devenir, mais méfie toi de ta propre magie. Elle risque d'être un peu instable pendant un moment. »

Il se plante face à moi et me pose alors sa condition :

« Tout ce que nous avons dit doit rester un secret. A jamais. Cette arme-là, nous allons la détruire, et enterrer son secret. Sinon la guerre durera des siècles, et tout au bout, il ne restera rien de notre Maison de Vie. »

Je chassai ce souvenir qui s'attardait devant mes yeux. Se pourrait il que ça soit la faute à ce kâ ? J'ai tellement changé, je ne sais même plus qui je suis. Pas étonnant que mes souvenirs soient en désordre eux aussi.

« Michel » m'interpela le jeune garçon.

Je relevai mon menton.

« On arrive. »

Je regardai autour de moi. Le paysage défilait moins vite. Le train ralentissait et entrait en gare. Tous mes muscles se tendirent. Si quelqu'un est là pour nous cueillir il va y avoir du grabuge.

Mais nous pûmes quitter la gare sans encombre, et malgré les regards curieux qui s'attardaient sur Amos, nous prîmes la direction du Nord de Châteauroux. Rosemonde habitait un peu à l'écart dans une maison fortifiée. Les chiens aboyèrent à notre approche. Elle nous ouvrit elle-même la porte de ses bras tremblant. Je l'aidai à remettre la planche qui barrait la porte et Amos jeta un regard autour de lui. La bagnole promise nous attendait dans la cour.

« Où sont vos shabtis ? Ce n'est plus de votre âge tout ça.

– Je les ai détruits. Avec Hannibal au pouvoir, ils pouvaient devenir des mouchards.

– Amos, come here. Here, let me introduce you Rosemonde Trencavel. She's the elder of the Nome. »

Il s'inclina avec grâce et embrassa sa main tendue. Rosemonde était née à la fin du règne de Clovis, elle avait plus de mille cinq cent ans.

« Quelqu'un t'attend.

– Le photographe ?

- Exact. Mais vous devez avoir faim, je vais vous donner de quoi manger. »

Je reconnus le chauffeur d'Alice, David Cohn, en compagnie d'un autre homme que je ne connaissais pas. Il portait un chapeau enfoncé sur ses yeux et une écharpe au cou. Aussitôt je me raidis.

« Qui c'est celui-là ?

– Il vient de Londres. »

Et comme j'hésitai, elle ajouta :

« Viens à table Desjardins, tu l'égorgeras après. »

Nous lui emboitâmes le pas vers l'intérieur.

« Desjardins ? demanda Amos. That's your name ?

– You better not get captured then speak about it. » je grommelai.

Rosemonde était probablement si vieille qu'elle s'en foutait des normes de sécurité, ce qui m'inquiétai un peu. Elle va trahir le réseau sans même s'en rendre compte. Nous nous assîmes sous les poutres massives de la grande pièce en pierre, et Rosemonde nous servit un brouet si épais qu'une cuiller pouvait y rester à la verticale. Je surveillai le nouveau venu du coin de l'œil.

« Qui êtes-vous ? » je lui demande.

« Rex.

- C'est l'envoyé du général, expliqua Rosemonde.

– On m'a chargé d'unir tous les réseaux de Résistance. »

Je restai à le dévisager patiemment.

« Qu'est ce qui me le prouve ?

– C'est Alice qui te l'envoie, dit David.

– Et qui le lui a envoyé ?

– Son fils.

– Louis ?

– C'est un bien petit monde, dit Rex. »

Amos nous regardait patiemment, sans doute cherchant à reconnaitre certains mots.

« Je veux une audience avec le marquis. J'organise une conférence, avec les principaux chefs de la Résistance.

– C'est un risque énorme, je relevai.

– Mais nécessaire. »

Je hochai la tête lentement.

« What just happened? me murmura Amos.

– Go and take you picture, for the Ausweis. »

Il disparut dans l'autre pièce. Il nous fallut attendre encore quelques heures pour que David mette la touche finale au document.

« Musa Ag Amellal ? le jeune homme fit en la recevant.

– Your new name. Chadian. That's a Tuareg one actually. »

Nous remerciâmes Rosemonde et bardés de faux documents partîmes affronter le monstre de la frontière qui balafrait le visage de la France d'une hideuse cicatrice.