III. Errer


Amos Kane

Paris, fin juin 1942


Nous franchîmes la frontière sans encombre. Tout était un peu trop facile quelque part. A chaque checkpoint, Michel leur racontait de longues fables en français et allemand, qui passaient sans encombre. Il était définitivement un redoutable menteur.

« Where have you learned all that?

– What ?

– The German language, the lying, all that…

– I studied German in high school. As for the rest… »

He just smiled and adjusted his rear mirror.

« You were a spy?

– What gives you that impression?

– I don't know, I'm just guessing.

– Well, stop guessing and focus. We'll go to Paris first. It's going to be definitely more dangerous. I want you to check the main Egyptian monuments, the Obelisk, and the Fontaine du Palmier. But the Obelisk stands in front of the Kriegsmarine headquarters, and near by the Kommandantur.

- What about the Louvre Museum? They have a lot of artefacts there.

- The director of the museum hid most of the collections in many small castles all around France. This was in 1939, in the beginning of the war. Nazis are looking for them, but they are mostly in the free zone. The Louvre is almost empty now.

– And do you know where they are?

– I don't, La Roque certainly does. And he mustn't know you're there. »

C'était ma première visite à Paris. Je ne sus qu'en penser. A cause des restrictions de guerre la ville lumière était plongée dans l'obscurité. Nous arrivâmes juste avant le couvre-feu, comme le jour décroissait. Nous ramenâmes la voiture au Plazza Athénée, où, selon Michel, elle serait plus à l'abri, puis partîmes à pied marcher dans la capitale.

« Ce n'est pas dangereux, je lui demandai en arabe, de marcher dehors pendant le couvre-feu ?

– Si, gare aux patrouilles. Et parle moins fort. »

Il me mena à travers tout un dédale de ruelles, loin des patrouilles sur les grands axes.

« Quand on sera près de l'opéra, ça sera plus difficile. On va passer par voie aérienne » il me souffla.

Je m'apprêtais à lui expliquer que je n'étais pas capable de me métamorphoser, quand il obliqua et rentra dans une cour d'immeuble. De là, il crocheta une porte en bois qui donnait sur un escalier de service, et je montai à sa suite. Les marches se muèrent en une courte échelle, qui menait à une trappe également verrouillée. Michel en fit sauter le verrou, et nous retrouvâmes d'un coup sur un de ces toits de zinc qui recouvrent les immeubles parisiens.

La brise me fouettait le visage. Le ciel était partiellement dégagé et sans lune, quelques étoiles faisaient comme des petits grelots dans le ciel tremblant. Nos deux ombres se fondaient dans la nuit noire et nous nous glissâmes le long des hautes cheminées qui crachaient leur suie. L'autre savait parfaitement où nous allions et sautait de plaque en plaque avec une adresse rare. Je me concentrai pour ne pas m'emmêler les pieds et glisser. Si je tombai, ne maitrisant aucunement l'élément de l'air, je me tordrais le cou.

Nous parvînmes enfin à une autre trappe qui nous mena à une nouvelle cage d'escalier. Nous descendîmes quelques volées de marche et Michel ouvrit une porte, avec une clé cette fois. J'entrai à sa suite. Nous étions dans un de ces appartements parisiens typiques. Il semblait inhabité. Les meubles étaient recouverts de housses, comme si les occupants étaient partis en voyage.

« Where are we ?

– Rue des Pyramides. Not far from the Rivoli street that runs to the Obelisk. »

Close to the Germans then. Je ne pus m'empêcher de penser.

« It's one of our hiding places. Not the safest one, but it's close to our goal. »

Il posa sa sacoche sur le sol et alla se prendre un verre d'eau dans la cuisine. J'observai le décor. Il y avait là quelque chose d'un peu désolé, comme si ces lieux à l'abandon cachaient une sorte de tragédie. Je fis quelque pas et poussai la porte de la pièce du fond. Elle était complètement remplie de piles de livres qui allaient jusqu'au plafond. Je refermai la porte. Dans l'autre pièce, je trouvai une quantité énorme de tableaux et de cadres, recouverts de bâches blanches. Intrigué, je m'agenouillai, et jetai un œil aux tableaux. Des couleurs vives et des formes éclatées me sautèrent au visage : cubisme, art abstrait, expressionisme allemand, de véritables chefs-d'œuvre étaient amoncelés là, sur le vieux parquet abîmé. J'entendis soudain une voix furieuse dans mon dos.

« What are you doing here?

- That's a Picasso.

- Get out! »

Je reculai, il avait l'air furieux.

« Don't sneak around !

– Whose paintings are those? They are pricy. If the Nazi find them, they'll loot them and take them to Germany.

– I don't have the time to move stupid paintings, il grommela. They'll stay here. Now, get out of this room ! »

J'obéis, intrigué par sa réaction. Maybe those paintings used to be in the Nome? But then surely La Roque would have taken them. Maybe they belong to some magician who had to flee the occupied zone? Michel se massait la tête, l'air excédé, puis me demanda d'une voix plus calme :

« We'll begin with the Obelisk. What do you need to analyze the monuments?

– I have my instruments with me, but I'd like to touch it.

- Alright. Do you want to sleep? Get some rest while you can. »

D'un geste vif, il retira une house qui reposait sur le grand sofa, et me le désigna.

« Here. »

Obéissant, je m'y installai. Nous n'avions rien avalé depuis le brouet de la veille, mais ça ne semblait pas déranger mon compagnon outre mesure, il semblait avoir juste oublié que la nourriture existait. Je me retournai, sans parvenir à trouver le sommeil. Au bout d'un moment, j'entendis des pas. Je vis Michel se lever discrètement et monter l'échelle qui menait au toit. Il referma doucement la porte mais ne put complètement étouffer son grincement. Je me retrouvai seul dans l'appartement.

Mon cœur battait à tout rompre. And what if it was all a trap? What if he's Hannibal's spy? J'allumai une bougie que Michel avait laissée trainer sur la table. C'est alors que je remarquai un autre détail : tous les volets étaient rouges. Je sentis la panique monter en moi. What's this place, what am I doing here ?

Lentement je me relevai, et plutôt que d'aller dans la pièce aux tableaux, j'entrai dans celle aux piles de livres. J'attrapai le premier venu. C'était un ouvrage de Kant. Il était posé sur un recueil de poèmes médiévaux. Je déchiffrai quelques autres titres. La plupart n'étaient pas des livres Egyptiens, juste des ouvrages d'histoire, de philosophie, des romans... Il y avait de tout. Ouvrant un exemplaire du traité sur le vide de Pascal, je trouvai sur la page de garde un nom écrit dans une écriture élégante. Michel Desjardins. Je regardai les autres ouvrages, le nom était sur la plupart d'entre eux.

It's his library. Is the place his as well? And the paintings? Une photo glissa alors de la reliure du livre. Je la pris entre mes mains. Un homme aux cheveux sombres et au regard intense, une cigarette entre les lèvres était debout dans un jardin. Sa chemise ouverte sur le torse dévoilait un complexe entrelac de tatouages et cicatrices. Il portait une petite fille en robe du dimanche entre ses deux bras. Son visage m'était vaguement familier. J'avais un gout amer dans la bouche. Je remis le livre et la photo à leur place et retournai dans le salon. Juste à temps, car de nouveau j'entendis la porte craquer et Michel rentra.

« Where were you ? » Je l'accusai immédiatement.

« I needed some air, il dit juste. Take this, you haven't eaten, I'm sorry, I forgot. »

Il déposa devant moi du pain noir, des œufs durs, quelque chose qui ressemblait à du pâté et un saucisson. Where did he find those in the middle of the night, during the curfew? Il sembla alors réaliser quelque chose et me demanda:

« I'm sorry, it's pork, I didn't think… You're muslim, right?

- My mother was. I don't go to the mosque, so that's alright.

- Great. »

Le soulagement se dessina dans ses yeux. He's strange. Je goutai le pain et m'arrêtai un instant pour le savourer. Michel Desjardins… Julius avait été envoyé à son Nome, il en gardait plutôt un bon souvenir. Mon père ne l'aimait pas, d'après le peu que j'avais entendu dire. He's an elementalist. Je connaissais très peu la magie élémentale, cela avait toujours été l'une de celles qui me résistaient le plus. Je l'observais du coin de l'œil. Il ne ressemblait en rien à ce comment je l'avais imaginé.


Michel Desjardins

De nouveau la tranchée, de nouveau l'uniforme, j'avance lentement entre les murs de terre. On monte déjà les échelles. La pâle lumière de l'aube est un couteau tranchant sur les heures écoulées. « Are you ready ? » Je me retourne, un soldat anglais est là, baïonnette au canon. « Ready to smash these motherfucking bastards ? » L'échelle nous attend. « I'm Arnold Faust, do you know me?" Je voudrais répondre, mais ma langue est collée à son palais, un lourd bloc de métal. « I lost my magic, do you know that ? » Il crache par terre. « Why so silent ? » Mais je ne peux toujours pas répondre. « Do you know where it is ? It's 'cause you stole it. » Je recule et trébuche. A quelque centimètre de moi, le visage de l'autre magicien est rouge et gonflé de rage. « You stole it, you motherfucker, now give it back ! » Quelque part très loin, les sifflets appelant à la charge, mais l'Anglais brandit sa baïonnette et me saute au visage. « Give it back, give it back, you son of a bitch, you… »

Je me réveillai en manquant d'air. Je pris un moment pour chasser les derniers restes de ce rêve. J'avais mal à la tête, comme très souvent ces derniers temps. Il me semblait recevoir des coups de marteau en dessous de mon crâne. Les murs autour de moi semblaient se rapprocher comme pour m'étouffer.

Je fis alors quelque chose de très bête et d'irréfléchi. J'attrapai ma sacoche et remontai sur le toit. Je pourrais aller voir Alice… Si elle est bien au Plazza… Ou juste rester là. Le temps s'était complètement recouvert, on ne voyait qu'une masse noire et infinie de nuages auxquels se mêlait la suie épaisse des cheminées. Le ciel était une masse écrasante. En plissant les yeux dans cette obscurité profonde, il me semblait distinguer des silhouettes de miradors. T'affabule. Ma tête me faisait mal à en pleurer.

Quand je revins, la lumière du matin filtrait déjà à travers les volets. Le gamin était éveillé, et peu content, ce que je pouvais comprendre. Je lui filai de la bouffe pour l'apaiser, manœuvre facile.

« You ready? We should go. »

Il fit oui de la tête, attrapa ses affaires, et je me souvins alors d'une chose :

« Wait, I forgot to tell you something. We shouldn't use any magic unless it's absolutely necessary. Apparently, they can detect it.

– How?

– You tell me. Let's go. »

Nous remontâmes la rue de Rivoli jusqu'à la place de la Concorde. Je suai à grosses gouttes en passant devant la Kommandantur, mais fit de mon mieux pour n'en rien laisser paraitre. Les instruments d'Amos émettaient sur plusieurs mètres, aussi nous nous dissimulâmes dans les jardins des Tuileries le temps de prendre quelques mesures. Puis il alla seul, entre les regards curieux des soldats allemands qui trainaient là, toucher l'Obélisque. Nous nous repliâmes ensuite du côté de la Seine et nous éloignâmes le plus rapidement possible des lieux. Reprenant mon souffle, je lui demandai :

« So?

- It's caught in a magical web. It's the very center of it.

– Which means?

– There must be a lot of other monuments that works as transmitters. Thus, they can watch over the whole territory.

– Then we need to identify and locate every single station they have.

– All over France?

– Yes. »

Après l'Obélisque, nous mesurâmes la fontaine, puis quelques autres monuments mineurs pour faire bonne figure. Nous revîmes lentement vers le Plazza Athénée chercher la voiture.

« J'aurais aimé te montrer Paris en d'autres circonstances, je lui fis en arabe, avec regret. Avec tout son éclairage, et sans ces hideux drapeaux. Escalader la butte au coucher du soleil, flâner le long des quais pour voir les bouquinistes, aller danser le swing dans les caveaux de Saint Germain, écouter les poètes dans les cafés de Montparnasse. Gouter des pâtisseries au beurre, pas à cette margarine.

– Quand ce sera fini, tu pourras le faire. »

Il avait un sourire tellement innocent en disant cela que je me retins de lui répondre.

Nous roulions à présent sur une route de campagne, direction la Normandie et son charmant bocage. Il n'y avait que nous au milieu de la campagne. Je respirai plus facilement à présent.

« We'll go to the Mont-Saint-Michel, Erwan is waiting us there. Apparently, it's one of their biggest antennae. »

Il acquiesça et plongea sa tête dans ses notes. Quelque chose semblait lui trotter par la tête cependant, et il ne cessait de jeter des coups d'œil dans ma direction.

« This place we stayed in…

Hmmm ?

– Why were the shutters red?

– To piss Hannibal off.

– Well, that's an explanation I suppose, il soupira, peu convaincu.

– What did you find out?

– The Obelisk is definitely the center of an intricate system. I do think its main aim is to watch over the territory.

– So they can detect any kind of magic?

– Probably. It also interferes with other natural flows, which must contribute to jamming communications. »

Il regarda sa feuille et plissa les yeux, puis repris :

« But there's something else. It produces and brews networks of energies which then leave towards the West.

- That's good, we're going West too. »

Les champs cultivés et les prés du côté de la Normandie étaient enclos de talus, portant haies et taillis épais. Des alignements continus d'arbres et d'arbustes sauvages se succédaient, carrelant le paysage de tache de couleurs, jaune, vert tendre et brun, comme un tableau impressionniste. Des fermes et des hameaux, aux toits de chaume et d'ardoise, apparaissaient çà et là. Nous roulâmes toute une journée, et une nuit aussi, ne nous arrêtant que quelques heures pour dormir dans un champ. Dès le lendemain matin, le gamin décida de me cuisiner :

« So… How old are you?

– Older than you.

– But how much exactly? »

Je jetais un regard rapide en arrière.

« I was born in 1894.

– So you fought the Great War ?

– I did, je murmurai.

– And now…

- Look Amos, either you can shut it now, and then we can both spend a nice and quiet time together, or I can throw you out of this car. You chose. »

Bien sûr c'était irréalisable, mais il me laissa en paix pour le reste du trajet. Au bout d'un moment j'eus des remords.

« Listen, I'm sorry, I shouldn't have yelled. Besides, I just can't throw you out of the car.

– I kind of figured that out already. Did it seriously take you three hours to apologize? »

J'haussai les épaules, maussade.

« At least I did.

– Wow, you're a piece of work. »

Il remit son nez dans ses papiers. Je tentai une explication.

« Look, I really hate talking about the war, I mean, the last war. Especially if I have to do it in English.

– It's alright, I didn't mean to disturb you.

– What do you want to know?

– Well, I thought you were in Sarajevo.

– I was, now I'm here.

– Unbeknownst to La Roque?

– Exactly.

– But why did you leave?

– It's my home here. And when they invaded it, I wasn't there…

- How did you end up in Sarajevo?

– Well… nothing that remarkable. I created a Union.

– A what? »

Les yeux du gosse étaient ronds comme des soucoupes.

« A Union… How can I explain…

- I know what a Union is. Why did you create one?

– To get more rights. We went on strike then, a huge international strike. La Roque kind of threw me out of the Nome after that.

– But what kind of rights did you want?

– Well, equal pay, a raise of salaries, an access to better education for non-privileged magicians, this kind of stuff…»

Je pris à droite au croisement, et m'excusai aussitôt pour mon coup de volant un peu brusque. Amos était devenu bien silencieux.

« Wow! I really shut you up this time.

– I just… I never thought about this.

– Well, you never had to, that's good for you, I guess. We'll stop in a few minutes.

– We're there already?

- No, but we have to take a little detour first.

– What for?

– I'm taking you to church. »

Avant qu'il n'ait le temps de répondre nous débouchâmes devant un large monastère cistercien, caché derrière une rangée d'arbre. Des peupliers, je notai. Bon signe. Je garai la voiture et m'engouffrai dans l'église. Un moine nous aperçut et sans un mot je le suivis jusqu'au confessionnal où il s'enferma. Du coin de l'œil j'aperçus Amos, tête en arrière, yeux écarquillés contemplant les vitraux. Je m'approchai du confessionnal et m'agenouillai devant le petit grillage.

« Pardonnez-moi mon père, car j'ai péché, je murmurai.

– Quels péchés voulez-vous que je vous pardonne, mon fils ?

- Ce n'est pas tant ce que j'ai fait, que ce que je m'apprête à faire. »

L'homme marqua alors une pause puis murmura.

« Et qu'est-ce donc que cela ?

Œil pour œil dent pour dent, je susurrai.

La nuit s'étend sur Babylone, conclut le prêtre. »

Le mot de passe donné, il me fit signe de le suivre et nous remontâmes les allées du cloitre où passaient des moines encagoulés. Sans un mot, il me fit entrer dans le bureau de l'abbé.

« Je vous attendais. »

Il me remit un morceau de papier.

« Le laisser-passer. Et cette bague permettra de lever le sceau sur le mont. »

Je le remerciais avant de retrouver Amos dans l'Eglise de l'abbaye.

« Are you finished ?

– Yes. »

Nous repartîmes. Je lui confiai la bague pour qu'il l'examine et lui expliquai :

« The Germans have a radio station on the Mont. It's a touristic place for German soldiers as well. We'll avoid them by sleeping inside the abbey.

– What is the ring for?

– The place is a Christian one. There's a seal on it. This should help remove it if we need to examine it more closely.

– How did you convinced them to give it to you?

– I didn't. Erwan arranged it. He's a diplomatic genius.

– The guy we're meeting?

– Exactly. »


Amos Kane

Le reste du trajet se fit de nouveau en silence, et j'en profitai pour analyser les données que j'avais reconnu. Je vous épargne les détails techniques, disons que c'était lent et fastidieux.

Michel conduisit tout du long. Sa conduite était rapide et nerveuse, tout comme son visage qui ne se détendait jamais. J'avais remarqué qu'il ne dormait pas vraiment non plus, mais gardait un œil ouvert en permanence, surveillant les environs.

« So since you've founded a union… How much do you make?

- God, Amos, you're so American! Do you know it's very impolite to ask such a question in France?

- But if you don't ask other people how much they make, how do you know that you should found a union? »

Il me fit alors un clin d'œil.

« And that's precisely the problem, well done. »

Il donna de nouveau un coup brusque de volant, en grommelant quelque chose en Français qui devait être une volée d'injure concernant le moteur.

« I'm not making anything right now.

- What about your paintings? How did you get them.

- What makes you think they are mine?

- There's your name on all of the books in the other room. »

A ma grande surprise, il se contenta de sourire. C'était le premier vrai sourire que je lui voyais, et il illumina tout son visage, plissant les coins de ses yeux en amande, lui rendant l'espace de quelques secondes un visage de jeune homme.

« Some of them are gifts.

- Some?

- Listen, I used to live with a very wealthy person.

– Ah! So, you married a rich woman.

– Not a woman, Amos. I was never married. »

Soudainement, il bifurqua sur un sentier en terre et gara la voiture derrière un épais taillis.

« We're there. »

Je regardai autour, il n'y avait rien que des arbres.

« Behind the trees. But first, help me. »

Nous recouvrîmes la voiture de branches et feuilles jusqu'à ce qu'elle soit en partie dissimulée. Une fois notre ouvrage fini, nous marchâmes jusqu'au bout de la rangée d'arbres, jusqu'au dernier. Soudain l'horizon se dégagea, et j'eus le souffle coupé.

Une immense plaine filait à perte de vue, un paysage de sable et alluvions, qui rejoignait la mer, brillant comme une bande argentée avant de s'unir à un immense ciel bleu. Un soleil immense, décroché sur l'horizon faisait miroiter ces immensités scintillantes. Au milieu, solitaire, un roc hérissé d'une petite ville médiévale surgissait de l'eau. A son sommet trônait une église surmontée d'une longue flèche qui filait à la rencontre des nuages.

« Beautiful, isn't it ?

– Is that…

- The Mont-Saint-Michel, yes.

– How do we get there?

- We'll wait for the low tide and cross the bay. Erwan knows the way. »

Nous longeâmes le bord des arbres jusqu'à une cabane de pêcheur. Un homme était assis devant, habillé à la mode du pays, en vareuse usée, un chapeau enfoncé jusqu'aux yeux.

« Erwan ! » L'interpela Michel.

Il se retourna et eut un large sourire en nous voyant. Son visage buriné était constellé de tâches de rousseurs, comme chez mon oncle Thomas. C'était un visage honnête, qui débordait de chaleur, et dépourvu de la moindre once de malice. Il dit quelque chose à Michel en français, et l'autre lui répondit dans la même langue. Je remarquai qu'il s'était sensiblement détendu en l'apercevant. Erwan se tourna alors vers moi et me serra la main.

« Apologies for my English. I'm not very good with the language.

– He's fluent in Gaelic though, le défendit Michel.

– It's alright, I said. So, how do we cross the bay?

– We'll just walk. This night, when it's dark. It's a rising moon. »

Il ajouta quelque chose en français et rentra à l'intérieur.

« Manger means eat.

– You're learning fast. Erwan will never let you starve, » dit Michel.

Et il m'offrit son second sourire de la journée. Two in a few hours, looks like it's a special day today.

Erwan nous servit un plat appelé daube, qui consistait en du poisson accompagné de beurre, d'oignons et de pommes de terre fondante. J'avais oublié à quel point j'étais affamé.

« I've been around Lorient, expliqua Erwan, Germans are building a submarine base there, it's an enormous complex. There's something there, a kind of weird energy, an Egyptian one, I'm almost sure.

Isfet? Je demandai machinalement, en raclant le bord de mon écuelle.

– No, it looks like a regular one.

– Is it the only place you've felt it? Demanda Michel.

– No, just where it's strongest. Germans are building walls and bunkers everywhere in Brittany, Normandy, near Calais, on the Gironde, everywhere on the coast.

– It's the Atlantic Wall, expliqua Michel. It's to prevent any landing.

– And you say it radiates with Egyptian energy? There was something with the Obelisk, it was sending energy to the West as well.

– We'll inspect this place, then move further West to Brittany, down the coast, décida Michel. You'll show us. »

Erwan inclina la tête et échangea quelques mots rapides en français, langue avec laquelle il était visiblement plus à l'aise. Nous rangeâmes les écuelles et Michel alla dormir quelques heures. Malgré mon épuisement, je n'avais pas sommeil. Je ressortis face à la maison de pêcheur, étudier l'île médiévale qui s'offrait à mes yeux au milieu de la baie.

« It used to be a dragon; you know? »

Je me retournai et rencontrai le regard brun d'Erwan. Le magicien était plus petit que moi, il avait enlevé son chapeau libérant sa chevelure rousse.

« How so ?

– According to the legend, and we both know that they are to be taken very seriously, the Christian devil took the shape of a dragon and terrorized this land. The Archangel Michel defeated him in an aerial combat and its body fell on the bay, which was at the time a forest. The Archangel planted an abbey on the top of the dragon's corpse, to watch over it. Then trees covered it, and people came to live on it. Now you can't distinguish the old carcass. »

Quelque chose dans cette légende me fit peur. Je crois que soudain je compris à quel point j'étais loin de chez moi.

« This is a Christian land… je murmurai pour moi-même.

– Actually it's a Celtic one as well, and they can be… Quite hostile, you'll see.

– Where are they now?

– The Celts ? Hiding. There are a lot of them in Brittany. We might encounter some. »

Je ne savais pas si cette perspective m'enthousiasmai ou me terrifiai. Je n'avais jamais croisé d'autres Panthéons.

« So, Michel's named after an archangel ? je tentai de plaisanter. And a fearsome one, what's more.

– And you, after a prophet, so the Old Testament is all around us. »

Il fit quelques pas et sortit une pipe de son gilet, qu'il essuya avant de la bourrer de tabac.

« Michel hasn't been too much a nuisance, I hope.

– No, I mean, he's not very chatty, but that's okay I guess.

- I cherish him, but he can be such a pain sometimes. »

Il secoua la tête, et mis sa pipe dans sa bouche.

« He's been through a lot recently. I mean, we all have... But... »

Il renonça à finir sa phrase et tira sur sa pipe, l'air pensif.

« How well do you know him?

– Oh, I was the first who taught him magic.

– Really ? How was it?

– Well, he was quite reluctant in the beginning. »

Je ne compris pas cela. Manier la magie était un honneur, une fierté qui nous mettait au-dessus des autres hommes.

« Especially with elemental magic, he hated it.

– Oh, this I can understand. »

Erwan me jeta un regard en coin.

« How come you're statuary ? Don't all Kane end up doing Combat magic?

– They do, I just took another path.

– Wasn't easy I guess. »

No it wasn't. J'haussai les épaules.

« Well, all of us here, we're glad you did. So many Combat magicians, and so little useful magicians… »

Il m'arracha un sourire. Erwan se releva et jeta un coup d'œil au soleil.

« It's already going down. »

L'orbe énorme et enflammé glissait paresseusement vers l'horizon du côté de l'océan. La brise se leva, apportant des senteurs d'embruns salés et de vase. Les oiseaux sortaient se nourrir et accouraient des quatre coins de l'horizon. Depuis que j'étais arrivé dans ce pays, j'avais passé la plus grande partie de mon temps à attendre. Regarder les soleils se lever et se coucher et les oiseaux pêcher, tout cela était certes très beau, mais je ne pouvais m'empêcher de songer à mon père et aux autres, massés autour du Caire, attendant les armées d'Hannibal.

Do not shame our name, je me souvins. I really hope I won't. Je m'allongeai dans l'herbe et laissai mes pensées divaguer. Je songeai à René, à nos après midi passé au fond de la mangrove, à improviser des airs, sur nos clarinettes de bois. Avant mon départ je venais tout juste de me mettre au saxophone. Mon instrument me manquait. J'aurais pu jouer une sérénade au Mont Saint-Michel, l'endroit était idéal. Mes pensées revinrent à René, à ses mains sur ma peau, à l'odeur de ses cheveux...

« Amos… »

Michel me secoua gentiment par l'épaule et je me réveillai en sursaut. La nuit était tombée, je m'étais endormis sans m'en rendre compte. Je me secouai et me remis sur pied. L'autre magicien me tendit un bâton de marche.

« You're going after Erwan. Do not steer from the way, there are quicksands, you'd be swallowed up in minutes. »

J'hochai la tête et nous nous mîmes en route. La traversée était éprouvante, et particulièrement dangereuse, puisqu'il faisait nuit noire et que nous ne voyions pas vraiment où nous mettions les pieds.

Un moine nous attendait en bas de l'île. Ils avaient été prévenus. Il nous mena à travers le dédale de ruelles médiévales qui hérissaient le rocher. Les murs bourdonnaient littéralement de magie. Je savais qu'Hannibal était le meilleur magicien en statuaire dans nos rangs, après Iskandar bien sûr.

« What ? me souffla Michel.

– This place… It's like a battery. It's radiating something. Can I see the church?

- That's where we're going. »

Nous pénétrâmes enfin dans l'église abbatiale. Moi qui n'en avais jamais fréquenté, je commençai à en voir pas mal. Le chœur était dans un style gothiques flamboyant, imposant et léger. Mais je ne me laissai cette fois pas distraire par l'architecture. Je m'avançai devant l'autel et sortit la bague :

« I've never lifted a seal before, j'avouai nerveux.

- You know the theory? Demanda Michel.

– Yes, but…

- Just do it then. »

What if I wake the dragon up, fit une voix en moi. Je posai le sceau à terre et récitai les formules adaptées. Je connaissai très mal ce qui était relatif aux monuments marqués par une influence chrétienne. A la fin du sort, je suai à grosses gouttes.

« It's done ? demanda Michel.

– I think so. »

Unless I die inspecting the source of energy. Fort heureusement, je ne mourus pas. L'inspection me pris des heures, et me laissa épuisé et exsangue. Michel et Erwan échangeait avec le moine pendant ce temps-là, me surveillant du coin de l'œil. A la fin de mon travail, je me sentis glisser vers le sol. Michel me rattrapa et m'aida à m'asseoir sur un des bancs.

« So what ? il demanda, impatient. »

Je ravalai ma salive.

« If it's what I'm guessing it is… Then we might have a big problem. I think Hannibal is building a magical wall. An Atlantic wall. »