IV. S'allier
Amos Kane
Carnac, Bretagne : août 1942
Les jours avaient filé sans que je m'en aperçoive. Les paysages et les lieux se succédaient, grandioses et dangereux : bocages bucoliques, hameaux isolés, plages hérissées de blocs de bétons. J'avais commencé à apprendre le français. Nous avions notre méthode à nous avec Michel. Je lui pointais un objet dans le paysage et il le nommait dans sa langue, encore et ainsi de suite, jusqu'à ce que je le retienne.
Nous voyagions depuis plus d'un mois déjà, cartographiant le pays, notant méticuleusement toutes les antennes-relais, examinant chaque bloc du mur de l'Atlantique. Celui-là était nourri de masses colossales d'énergie. J'avais une théorie sur la manière dont il procédait. Il s'appuyait sur des lieux symboliques, comme le Mont Saint Michel, ou les champs de menhirs ici à Carnac pour produire une masse d'énergie qui était ensuite stockée et diffusée à travers tout le mur. It is a barrier but what effects does it have exactly? Le Mur était encore en cours de construction, mais les flux d'énergie s'accroissaient de jour en jour. Soon it will be impossible to cross it without burning alive.
Je fermai les yeux, posai les mains sur la pierre et écoutai. La magie ici était étrange, mêlée d'autres cultures et d'autres chants. C'est un endroit récupéré par les Celtes, mais infiniment plus ancien, m'avait expliqué Erwan. Les pierres ont été levées par des peuples présents bien avant l'arrivée des Indo-Européens. La terre ici semblait avoir des dents et nous nous trouvions en plein dans sa mâchoire. Des hauts menhirs s'étalaient à l'infini, en direction du couchant. L'alignement est parfait lors des solstices d'été. Ils servaient de barrière magique pense-t-on, avait-il ajouté. Les druides s'en sont ensuite servi comme lieu pour leurs sacrifices humains.
Entre les pierres levées, quelques fleurs des prairies fleurissaient timidement. Elles mouchetaient l'herbe de gouttelettes jaunes et blanches. Michel s'était allongé dans l'herbe, sa tête posée sur les genoux d'Erwan. Un rayon du soleil bas trainait sur eux, dorant l'herbe un peu roussie d'aout. Epuisé, je fis une pause et vint à leur rencontre. Je me laissai tomber sur l'herbe. Nous écoutâmes le silence.
« Dire qu'il y a la guerre quelque part, murmura Erwan. »
Guerre. C'était un des premiers mots que Michel m'avait appris. Il roulait sur le palais.
« Quelque part ? je demandai.
– Pas ici, il m'expliqua. »
Quelque part, des gens mouraient. Quelque part, des engins de la mort grondaient sans interruption. Quelque part mon frère s'enfonçait dans la jungle, le fusil à la main, pour débusquer des demi-dieux et sorciers japonais. Je n'avais pas de nouvelles. Je n'avais plus aucune nouvelle de personne. Il n'y avait que les jours monotones, l'apprentissage du Français, l'étude de ce mur de l'Atlantique et la présence de mes taciturnes compagnons. Au début, la solitude me pesait, et puis, le sentiment s'était tu lui aussi, pris dans cette lente mélancolie des jours de marche. Le temps en cette fin d'été paraissait en suspens. Nous avions un travail, il fallait le finir.
« Fatigué ? demanda Michel. »
Ce mot aussi je le connaissais maintenant. Tu as faim ? Tu es fatigué ? Tu as soif ? Tu as mal quelque part ? La première chose qu'il m'avait expliqué, c'était comment communiquer mes besoins. He takes more care of me than of himself, j'avais remarqué. Quand je l'avais confronté à ce sujet, il avait juste fait la moue. You're valuable, dit-il.
« Oui, un peu »
A ma grande surprise, il toucha le bout d'une de mes tresses. Nous nous lavions très rarement, prenant peu le risque de s'arrêter dans une auberge. Erwan cependant, connaissait quelques maisons sûres en Bretagne.
« Your braids are dry, il dit.
– I used to oil them, but it's hard to take care of them right now. Maybe I should just cut them. »
C'est vrai qu'elles n'étaient pas dans le meilleur état.
« Please, don't.
– Why do you even care?
– I like your braids. »
Il se rallongea, me laissant perplexe. Son humeur changeait du tout au tout en l'espace de quelques secondes. Il pouvait sembler simple et accessible et se renfermer comme une huitre la seconde d'après.
Le soir tombait et la brume envahissait lentement le champ de pierres levées. Je me relevai, m'époussetai et me redirigeai vers les mégalithes pour finir le relevé. Je commençai à m'inquiéter de ce que toutes ces notes pourraient bien ne jamais être transmises si nous n'arrivions pas à remettre des communications stables en place.
« Amos, don't go too far alone. »
Michel m'avait rattrapé. Tout à ma tâche, je n'avais pas remarqué combien je m'étais éloigné. Je le regardai et me figeai. Il était tendu, sur le qui-vive, fixant un point derrière moi. Je regardai dans cette direction. Je ne voyais rien, mais il est vrai que je n'avais pas une très bonne vue. En plissant les yeux je discernai enfin trois formes noirs qui grossissaient lentement. Michel m'attrapa le bras et commença à avancer lentement dans leur direction. Mon cœur se mit à battre à tout rompre.
« Celts, il murmura.
– Don't do any sudden movements, ajouta Erwan. »
Il nous avait rejoint et avançait sans bruit à nos côtés. La brume s'épaississait. On discernait cependant trois silhouettes sombres, debout entre les mégalithes. Michel, Erwan et moi nous nous arrêtâmes à distance respectable. Une voix retentit du fond de la brume. Je ne compris pas tout. Je plissai les yeux, essayant de voir à qui nous avions affaire. Une femme était encadrée de deux hommes, l'un en uniforme militaire, l'autre qui portait les habits traditionnels de la région.
« Marion du Fayou. Je te salue toi et tes compagnons. » dit Michel.
Je compris qu'il s'agissait d'une salutation. Erwan et Michel semblaient reconnaitre la femme. Les trois continuèrent alors d'avance dans notre direction, s'extrayant peu à peu du brouillard.
« Don't move, me dit Michel. »
Ils nous firent alors face.
« Egyptians, bringer of death, how dare you soil this place!
– We're not the fourteenth, Morrigan. Nor did we build this wall that crosses your land.
– Then what is he doing there, fit le militaire en me pointant du doigt. »
La femme me fixa alors de ses yeux noirs. Quelque chose dans ce regard fit monter en moi la panique. Je me mis à gigotter, mes jambes bougeaient toute seules sous moi.
« Don't move, répéta Michel. It's a common effect. She's a priestess to Nantosuelte.
– Who ?
– The Morrigan.
- Vos armes » réclama l'homme en habits traditionnels. « Weapons », il ajouta en me regardant. »
J'avais compris la première fois. Lentement Michel jeta loin de lui un pistolet, sa baguette et retira un couteau de la doublure de sa veste.
« Les amulettes aussi. »
C'était le même mot en Anglais. Je n'en portai qu'une, en forme de faucon, que j'ôtai précautionneusement. Je ne l'aimais pas beaucoup, mais c'était un des seuls cadeaux que mon père m'ait jamais fait. L'herbe épaisse amortit le bruit de la chute de l'objet. La jeune femme s'approcha alors de nous. Elle était rousse, vêtue d'une longue robe noire qui lui donnait un aspect de corbeau. Elle s'approcha de Michel et lui murmura quelque chose à l'oreille, puis se tourna vers moi. Ses lèvres se retroussèrent en un rictus carnassier.
« A Kane, elle me dit. And so far from home. »
Elle avait un épais accent irlandais.
« Messing with our menhirs ?
– C'est un malentendu, plaida Erwan. Nous examinons le mur Atlantique pour le compte de la Résistance. Nous savons que vous n'aimez ni les Allemands, ni les Romains et Germains qui les soutiennent.
– Les Egyptiens collaborent avec eux, qu'ils soient Hannibal ou ces chiens du Nome français.
– Pas nous, nous ne leur obéissons plus, il dit, lorgnant le fusil que le militaire tenait devant lui.
- Et comment pouvons-nous savoir que vous n'êtes pas de ces traitres du Quatorzième ?
– Michel rentre d'un camp, accorde-lui au moins le bénéfice du doute. »
J'étais loin d'avoir tout compris à cette interaction, mais la Morrigan, ou Marion, je ne savais pas comment l'appeler me lâcha et se tourna vers Michel. Je remarquai qu'il tremblait légèrement. Gentiment elle lui caressa le menton.
« Il dit vrai. »
Le Militaire baissa l'arme.
« Qu'est-ce que c'est ? fit-il en désignant les pierres levées. Qu'est-ce que c'est que ce foutu bordel sur nos sites ? Qui y a apposé des sortilèges ?
– J'aurais bien une idée à vous proposer si vous vouliez bien vous calmer deux putains de bonnes minutes, râla Michel. »
Ce que par contre je connaissais bien maintenant, c'était les jurons. Les druides échangèrent des mots dans une langue qui n'était pas du français, peut-être du breton ou du gaélique.
« Soit, dit la Morrigan, soyez nos hôtes ce soir. Vous avez être intérêt à être convainquant, sinon… »
Elle laissa la menace voilée dans l'air. Le militaire s'empressa de ramasser nos armes laissées au sol. Ils nous firent signe de les suivre et nous nous engouffrâmes à leur suite dans la brume.
Michel Desjardins
Les Celtes nous menaient vers la lande, loin des alignements de menhirs. Amos marchait à côté de moi, tandis qu'Erwan continuait de parlementer avec eux.
« Why do you call her Morrigan? Me demanda soudain Amos. She's not the goddess, right?
– Celtic priests are often called after the god they worship.
– Is it a sign of respect?
– Yes, but not only. The god can incarnate itself in their flesh. »
Ses yeux s'agrandirent de surprise.
« It's like hosting.
– Not exactly so but close enough, yes.
– We're nothing like Hannibal, grogna l'un des Celtes. »
Les yeux d'Amos semblaient dire Oui, mais quelle est vraiment la différence ? Je n'avais pas de réponse à lui apporter. Nous parvînmes à un dolmen en haut d'une colline.
« Ils nous emmènent sous terre, non ? je glissai à Erwan.
– Oui, mais je ne suis pas sûr qu'on ait bien le choix. »
Amos avait ses yeux écarquillés. Il a l'air fasciné. Les Celtes ouvrirent une trappe secrète en dessous du dolmen. Marion descendit la première le long d'une échelle dissimulée. Les autres nous firent signe de la suivre. Je m'exécutai le premier.
Nous débouchâmes dans une vaste caverne, aménagée un peu comme une taverne. Marion nous fit asseoir à une table, et l'homme au costume traditionnel alla remuer quelque chose dans un vaste chaudron qui trônait sur l'âtre. Je me demande où est la cheminée d'évacuation.
« Steven » Marion le désigna. « Et Trémeur. » ajouta-t-elle en montrant le militaire.
J'hochai la tête. Trémeur nous servit des écuelles emplies d'un ragout fumant. Sur mon ordre, Amos leur expliqua ce que nous avions trouvé quant à la construction d'un second mur de l'Atlantique, de nature magique cette fois. Les trois Celtes buvaient ses paroles. Quant à moi, je profitai du repas sans crainte. L'hospitalité était un devoir sacré chez les Celtes, et ils nous avaient invité à leur table.
Erwan et Amos restèrent à table, à bavarder avec Trémeur et Steven, je m'éloignai pour fumer. Marion du Fayou, la prêtresse de Morrigan me rejoint et me murmura :
« Nos maitres tremblent et se cachent. Seul le doyen de l'Assemblée des Carnutes a appelé à prendre les armes. Les druides qui voulaient poursuivre le combat sont partis outre-mer, rejoindre Londres. Certains ont rejoint le traitre Leno. On murmure qu'il aurait l'appui du maitre du Château.
– Le banquier de la résistance, je murmurai. Il n'est donc pas une légende.
– Qui, sinon lui, inonde les réseaux d'argent et d'armes ?
– Qui est-il ?
– Quelqu'un de très ancien, et d'immensément riche. Mais même lui est impuissant à les faire bouger.
– Mais pas toi, n'est-ce pas ? L'envie d'en découdre te démange. »
Elle secoua sa longue chevelure de flamme et me dit :
« Je sers la Morrigan. C'est la guerre que je veux voire éclore sur ce territoire. La guerre, sans fin et san répit, jusqu'à ce que l'envahisseur soit chassé de ces terres. Mais le pays dort, il veut oublier. L'armée détruite et humiliée ? Oubliée. La bave des Germains sur la terre de France ? Oubliée. Les Juifs qu'on déporte avec la complicité des policiers français ? Oubliés. La peur, la faim, les tickets de rationnement, les tanks qui roulent à l'Est et les Malgré-nous d'Alsace enrôlés de force dans l'armée ennemie ? Oubliés.
- Marion, nous devons partager nos guerres, elles ne font qu'une. »
Nous nous regardâmes mutuellement en silence, une sorte de compréhension muette passant entre nous deux.
« C'est vrai ce que dis ton ami ? Tu reviens de l'enfer.
– Tout est mille fois pire que l'enfer.
– Pire comment ?
– Imagine le pire. »
Elle ferma les yeux et sourit.
« Cela c'est facile. J'ai vu tellement d'horreurs.
– Et maintenant grossis le dix fois, et tu seras encore loin du but. »
J'éteignis mon mégot avant de le glisser dans ma poche. C'était ma dernière cigarette.
« Qui est le chef de votre bande ?
– Un magicien dont je dois taire le nom.
– Du Quatorzième ? »
Je lui lançai un regard significatif.
« Pourquoi ne pas rejoindre Leno ou le maître du Château ?
– Je ne fais pas partie de l'Assemblée des Carnutes, mais je dépends de Brocéliande et de Tara. Et je n'ai pas l'intention de m'allier avec cette bande de félons. Ils sont hors là-loi depuis des années. Ils ont rejeté l'autorité des dieux. »
Est-ce une si mauvaise chose ? Je me demandai. Mais je tentai de la convaincre :
« Nous avons besoin de tout le monde. Les autres, non-païens, cherchent à s'allier. Le général appelle à l'alliance de tous les mouvements de résistance.
– Vous ne bougerez jamais les druides de Brocéliande. Ils ont peur. Ils attendent les Anglais, mais ne bougeront pas sans eux.
- Alors mène-moi au cercle de Brocéliande, nous leur exposerons ce que nous savons sur le mur. Ils vont vous couper de vos druides outre-mer, de l'Irlande, de Brittania et de la Nouvelle Angleterre. Et ce, s'ils gagnent, pour des décennies entières. »
Elle réfléchit un instant, menton baissé, puis releva la tête :
« Soit. Je vous y emmènerai.
– Quand ?
– Dès maintenant. Mieux vaut marcher la nuit. »
Je rejoignis Erwan et Amos dans un coin de la caverne.
« We're leaving with Marion. She's taking us to Broceliande, to meet the druid's assembly. »
Le gamin acquiesça silencieusement. Le Celte en militaire nous fit signe de le suivre pour nous rendre nos armes. Amos se leva et alla reprendre son amulette, j'allais le suivre mais Erwan me retint par le bras.
« Michel, que fais-tu là ?
– A ton avis ? Je sème les graines d'une alliance future.
– Tu outrepasses tes ordres et ta mission. Tu devais seulement escorter Amos, le temps d'analyser l'état de la statuaire sur le territoire.
- J'ai croisé Rex, le chef de la Résistance. Le Général a raison, si nous voulons riposter, la Résistance doit s'unir. Ce qui comprend l'Union des Panthéons.
- Cela peut être perçu comme une trahison.
– Trahison ? Par qui ? La Roque ? Il a lui-même trahi. Le Premier Nome? Il est loin et bientôt hors d'atteinte à jamais si Hannibal remporte la partie. »
Je me dégageai brutalement.
« Je sais ce que je fais, et La Barre approuverait. Maintenant, tu peux nous suivre ou bien ramener Amos à Lyon, comme tu préfères. »
Erwan grommela quelque chose dans sa barbe du style, il faut bien que je t'empêche de dire des conneries. Nous partîmes de nuit, à pied. Les deux hommes restèrent garder Carnac, Et Marion nous guida par les chemins creux qui traversaient la lande. Nous marchâmes ensuite encore une journée. Marion ne ressentait visiblement pas la fatigue. Amos et Erwan peinaient davantage.
Enfin, au soir, nous nous arrêtâmes au milieu d'un champ. En s'approchant de Brocéliande, la lande et sa végétation désolée laissait de nouveau place à du bocage. Au loin, l'horizon s'ornait d'une bande vert sombre.
Nous nous répartîmes les tours de garde. Erwan prit le premier quart, Marion le second. J'étais épuisé et à peine, je posai ma tête, je fus happé par un sommeil troublé.
Dans le premier rêve, j'étais de retour sur notre île. Louis travaillait sur la terrasse et Jeanne s'entrainait seule dans le jardin. Pourquoi est-elle seule, je songeai. Où est Giacomo ? je sentis alors deux bras se glisser autour de mon cou et une voix familière murmurer derrière moi : « Tu m'as oublié ? »
L'image se difracta et soudain, j'étais devant ma porte, rue des Pyramides, que je tentai de repeindre en bleu. Mais dès que j'appliquai de la peinture dessus, celle-ci se diluait, et le rouge reparaissait. « Ça ne sert à rien tu sais », m'expliquait Abdias Kane derrière mon épaule. « Tous des Rouges ici. Le chaos s'étend. »
Je me retournai pour lui faire face mais devant moi il n'y avait qu'une épaisse tempête de neige. J'étais sur un gigantesque pont. Une silhouette se dessinait, debout sur la rambarde, devant elles, deux formes recroquevillées. J'avançai lentement. Je reconnus Alma Kane, dans une grande robe blanche, et le regard qu'elle me lança me brisa le cœur. Puis elle tomba et tout se disloqua, et les éclats étaient des scarabées qui dévoraient des corps sur les murs des tranchées.
Quand l'image se reforma pour une dernière fois, j'étais dans une de ces horribles salles secrètes du Seizième Nome. Je reconnus Max Heible, le gouverneur de France, et bras droit d'Hannibal. Ce dernier était là, assis dans un haut fauteuil, le signe d'Horus pendant à son cou, des hiéroglyphes luisants autour de lui.
« J'ai reçu des nouvelles de notre informateur. Le Premier Nome a envoyé des magiciens en statuaire assister les magiciens de France et d'Amsterdam. En France ils ont envoyé un apprenti en fin de cycle.
– C'est qu'ils n'ont plus grand monde à envoyer. Toutes leurs forces sont concentrées pour défendre le Premier Nome. Connais-tu son nom ?
– C'est un Kane.
– Les Kane, n'ont qu'un seul apprenti en statuaire. Le fils d'Alma. »
Il se tourna alors vers moi et il sembla qu'il me voyait à travers le vide. Involontairement, je me mis à trembler.
« Quelque chose d'autres ?
– Ce ne sont que des rumeurs, mais certains disent que Desjardins serait vivant, et qu'il serait en France.
– Cela, fit Hannibal, est hautement peu probable. En avez-vous la preuve ?
– Pas encore.
– Vérifiez alors. Et trouvez-moi ce Kane le plus rapidement possible, dussiez-vous retourner tout le pays. »
Je me réveillai en sursaut. Le cœur battant à tout rompre, je me levai d'un bond et fit quelques pas. Amos était profondément endormi enroulé dans sa couverture. Je poussai un soupir de soulagement, ce qui était parfaitement idiot, je sais. J'apportai ma propre couverture et l'emmitouflai dedans en prenant garde à ne pas le réveiller.
« Mes dieux, tu le gâte trop. »
Marion montait la garde auprès du chêne et me regardai, en secouant la tête, consternée.
« Il ne se plaint pas mais je sais qu'il grelotte, je me défendis.
– N'importe quoi !
– Il est habitué aux climats chauds.
– Tu te fous de moi ? Il fait plus froid à New York qu'ici !
– Oui mais à New York ils ont du chauffage.
– T'es impossible. Tu devrais l'endurcir, pas le dorloter.
– Hé, occupe-toi de tes fesses, d'accord ? »
J'allai cependant la rejoindre et m'assis auprès d'elle.
« Tu devrais plutôt dormir.
– Fini le sommeil, ça m'emmerde.
– Des rêves ? »
Mon silence était éloquent. Nous restâmes assis ensemble à guetter les environs. Elle fnit par aller se coucher, et j'assurai alors mon propre tour de garde. Plutôt que de réveiller Amos pour qu'il aille faire le sien, je me substituai à lui et demeurai à veiller. Le soleil me surprit dans la même position, assis sous le chêne, le regard vers l'Est.
Amos se réveilla le premier. Il se défit des couvertures et me rejoint sous le chêne, l'air un peu agacé.
« You didn't wake me up, il constata.
– You want some breakfast? je lui demandai.
– Why didn't you? I can stand guard very well too!
- Or you can enjoy a nice full night of sleep and rest this brain of yours. »
Il ouvrit la bouche pour répliquer et la referma, découragé. Il s'assis en face de moi, une expression boudeuse tordant sa bouche. J'hésitai un moment, puis pris la parole. Il méritait de savoir :
« Amos, before the other wake up, you should know… Hannibal knows you're in France. »
Ses yeux s'agrandirent de surprise.
« But how ?
– I think someone in our ranks is feeding him information.
– You had a dream? »
Ce fut mon tour d'être surpris.
« How did you...
– It's quite obvious. I doubt you've just received a mysterious messenger while I was asleep. And the communications don't work remember? »
Il eut l'air pensif.
« But dreams do work, interesting…
- Anyway, we ought to be very careful. He's… I don't want you to fall into his hands.
- Did you know him well? Hannibal, I mean…
- I thought I knew him. »
Je me levai, sortit le pain et la viande séchée de ma besace et la lui tendit.
« We met in the trenches in 1917. We were both officers and we agreed on a cease fire. It was Christmas. Then… He helped me escape your Uncle Aaron in 1918. »
Amos me lança un regard inquisiteur. J'essayai d'expliquer de la manière la plus succincte possible.
« Long story short, I was… supposed to track Sekhmet. But your family wanted to bring me to justice instead. I managed to catch the goddess before they did. »
Amos semblait réfléchir à toute allure. Il me demanda finalement :
« So you were an officer.
– I became one at the end of the war, yes. A field promotion. »
Je me levai d'un bond. Marion et Erwan commençaient à remuer, et je n'avais pas très envie de m'engager dans ce genre de conversation.
De plus, parler d'Hannibal m'emmenait toujours en des eaux dangereuses. Je ne pouvais pas dévoiler les informations qu'Iskandar tenait à garder secrètes. Les autres du Nome savaient que j'avais servi comme espion, en Allemagne qui plus est. Ils ne cessaient de me harceler de questions : Comment a-t-il réussi ? Comment est-il parvenu à dompter un dieu ?
C'est grâce à Jelila. Elle a su reproduire les anciennes formules. Mais si je parle d'elle, elle dira pour Abdias, et nous chuterons tous, moi, Lupin, et Iskandar puisqu'il était le commanditaire. Et si j'y survis, le chef Lecteur aura ma tête. Notre secret la protège.
Je sais tant de choses que je ne peux pas dire. L'arme à ôter le ka. Même cette vieille histoire, entre Alma Kane et Hannibal. Je jetai un œil au gamin. Que sait-il de cela ? C'était avant sa naissance. Qu'est-ce qu'Hannibal ferait de lui, est-ce qu'il a un projet particulier ? C'est l'enfant de son ancien amour.
Nous nous remîmes en marche et allâmes tout droit, en direction des bois qui se dessinaient au loin. Quelques heures plus tard, le soleil était très haut dans le ciel et dardait sur nous ses rayons. Marion semblait nous mener vers un endroit précis. Loin devant, au détour d'un tournant, nous aperçûmes une silhouette. Un homme se tenait là, seul, sur le sentier qui filait entre deux champs d'avoine.
« Tugdual, salut à toi !
– Morrigan, dit l'autre en inclinant la tête avec respect. Nous avons bien reçu ton message. »
Je jetai un œil aux environs. Au milieu du champ d'à côté, un homme en vêtements militaires de l'autre guerre tenait en joue une forme ligotée et bâillonnée, à genoux au milieu du champ. On le distinguait à peine à cause de la hauteur des épis.
« Que faisons-nous ici Marion ? C'est un genre de test ?
– En effet. Si tu reviens de là d'où tu dis revenir, alors sans nul doute, personne n'a plus de haine que toi pour les occupants. »
Tugdual nous désigna l'homme ligoté, à genoux dans le champ:
« Il a balancé un parachutiste anglais à la Gestapo, expliqua le dénommé Tugdual. Ceux-ci l'ont torturé à mort. »
Je plissai les yeux et regardai leur prisonnier. Je pouvais voir son visage, c'était un gamin. Il avait l'âge d'Amos, peut-être même plus jeune.
« Comment savoir si tu dis vrai ? je murmurai.
– Je jure, que la chasse infernale m'emporte si je mens. »
Jurer sur la chasse infernale était un gage de vérité chez eux. Le troisième Celte, celui qui tirait le prisonnier en joue se retourna brusquement vers nous et se mit à marcher dans notre direction. Quand il fut arrivé à notre niveau, Tugdual me fit froidement :
« Nous l'avons condamné à mort. Exécute-le. »
J'inspirai profondément. Tous mes muscles se contractèrent. Mais avant que je puisse répondre, l'autre Celte, à la balafre lança :
« Non, laisse l'Américain le faire plutôt. »
Je jetai un œil à Amos. Celui-ci avait tiqué au mot Américain. Il se tourna aussitôt vers moi :
« What do they want?
- You, lui lança alors le Celte. Shoot this traitor. »
Ils lui mirent le pistolet entre les mains.
« C'est lui ou vous. » fit juste Marion, l'air amusé en désignant le prisonnier à terre.
Avant qu'ils ne puissent réagir, je me dirigeai vers Amos et lui prit le flingue des mains.
« Donne-moi ça, je lui dis. »
Puis je m'éloignai dans le champ. L'indignation du Celte s'étrangla dans sa gorge, et je l'ignorai. Je chargeai le pistolet. Les autres restèrent alignés à la limite du champ, raides comme des piquets. Nous étions seuls désormais, le corps ligoté et moi au milieu de l'avoine. Le vent sifflait dans les arbres au loin. Le prisonnier releva sa tête et me regarda dans les yeux.
« S'il vous plait, murmura le gamin, s'il vous plait. »
Clic. Je pointai le canon sur sa tête.
« Vive la France libre. » Je dis juste, puis tirai deux fois.
Le corps se convulsa puis ne bougea plus. J'avais visé juste. Un filet de sang coulait au milieu de l'avoine. Le vent continua d'agiter les arbres, l'ombre de tourner, le soleil de chauffer nos visages.
Lentement, je rejoignis les autres. Marion et Tugdual avaient l'air appréciatif. L'homme à la balafre ne dit rien. Erwan avait un visage très neutre. Amos fixait les avoines, une expression de choc sur son visage.
« Allons-y, dit Tugdual, les druides nous attendent. »
Amos Kane
Le reste du trajet se fit de nouveau en silence. Nous marchions à la queue leu leu à travers l'épaisse forêt de Brocéliande. Mon cœur était noué. Michel marchait devant moi, je ne voyais que son dos. Je voulais désespérément lui parler, lui dire quelque chose. Au détour d'une courbe, il s'arrêta soudain, s'appuya à un arbre et se massa les tempes.
« Headache? » Je demandai.
Il hocha la tête. J'en profitai pour marcher à son niveau. Au bout d'un moment, je n'y tins plus et explosai.
« What did you do?
– He was a traitor, Amos.
– He was only a boy!
– He gave up an English pilot, your kin.
– I'm American.
– They tortured him to death, a brave and loyal man! And he was old enough to know what he was doing. Besides, we need the Celts. It was necessary. »
Je manquai de m'étouffer à ces mots. Secouant la tête, je murmurai.
« It's not like you.
- I fought the fucking war Amos, how can you think it's not like me? »
Sa voix était glaciale. Je regardai mes pieds, intimidé.
« Would you have done it? Il demanda.
- I don't know.
- Well, I'm glad you didn't have to find out then. »
Fuck! Il accéléra le pas pour me dépasser. J'hésitai, puis couru après lui pour le rejoindre. Je m'emmêlai dans mes mots en tentant de lui expliquer :
« Michel, wait… It's just… I don't know, it was so beautiful out there, in the field, and then you just shot him, and it's like… It didn't feel fair. »
Je regardai mes pieds et me souvins de Satamon.
« But then, I suppose life, isn't fair. And so is death. »
Do not shame your name! I thought. Would I have done it? Je sentis alors une main amicale caresser mon épaule. Je le laissai faire, surpris de trouver ce genre de geste, qui d'habitude m'horripilait, agréable. He's a killer. And an ennemy of my father. Mais le contact de sa main sur mon épaule me procurait un sentiment de chaleur où il faisait bon s'attarder.
« You would really do anything for the Resistance… je murmurai. Don't you?
– Anything. »
