Imaginez.
Vous entendez un sifflement dans votre tête, mais c'est aussi le battement de cinquante, non cent tambours qui jouent autant de rythmes distincts, et un hurlement qui ne s'arrête jamais, et des dizaines de voix qui s'entrechoquent, parlant les unes sur les autres jusqu'à en devenir inaudible.
C'est ce que ressentait Imogen.
Tout le temps.
Le monde était bruyant. Le pire, c'était quand il y avait trop de personnes rassemblées en un même endroit. Gelvaan n'était qu'un village de peut être cinq cents âmes, mais Imogen ne pouvait y mettre le pied sans être saisie d'un mal de tête terrible. Elle ne voulait pas entendre ce qu'elle entendait. Elle l'entendait quand même, absolument malgré elle. Il en devenait difficile de regarder dans les yeux des personnes qu'elle connaissait depuis l'enfance. Chaque fois qu'elle échouait à conserver ses pouvoirs sous contrôle, Imogen apprenait tout de leurs secrets. Un tel voulait tromper sa femme, telle autre volait son patron et celui-là pensait tout le mal du monde de sa famille. Chaque fois que son père lui demandait de faire une course en ville, Imogen était à deux doigts de le supplier de la laisser rester à la maison et d'y aller à sa place.
Jusqu'ici, elle avait toujours réussit à se contenir et à y aller. Son père en faisait déjà bien assez à la ferme sans qu'elle lui rajoute toutes ces courses supplémentaires. Il méritait quelques instants de véritable repos, loin d'Imogen et de ses pensées intrusives.
Savoir qu'elle accordait un moment de répit à son père ne rendait pas moins difficile l'entrée en ville. Imogen inspira profondément et essaya de se convaincre que ce n'était pas si grave et qu'elle pouvait y arriver sans avoir l'air d'une folle, cette fois. Ses certitudes ne résistèrent pas bien longtemps. Comme à chaque fois, des pensées parasites l'envahirent dès qu'elle atteignit les premières maisons.
Marre de subir ça tous les jours. C'est pas avec ce type là que j'ai décidé de me marier. Si j'avais su ce qu'il allait devenir...
Quelle virago, à vous enlever tout plaisir de rentrer chez vous après une journée de travail.
Faim maman j'ai faim maman j'ai faim maman j'ai...
Imogen accéléra le pas, les yeux fixés au sol. Ce n'était qu'un mauvais moment à passer, se répéta-t-elle en boucle pour essayer d'ignorer ces voix. Une visite chez le boulanger, une chez le boucher, la troisième chez le forgeron, puis elle pourrait rentrer se réfugier chez elle, auprès de ses chevaux aux pensées si simples et si rassurantes. En une heure, tout au plus, elle en aurait fini. Si elle se le répétait suffisamment fort, elle arriverait même à se convaincre que ce n'était pas si insupportable que ça. Avant que ses pouvoirs ne deviennent difficile à contrôler, peut être même qu'elle avait apprécié de venir au village. Cela semblait si loin à présent, même si ses pouvoirs n'avaient émergés que récemment, qu'elle avait totalement oublié la joie d'aller au marché en tenant la main de son père. Elle n'arrivait à penser qu'à l'inconfort qu'elle ressentait à présent.
Devrait trouver un moyen de le rembourser, mais je pourrais aussi utiliser l'argent pour doubler la mise...
Des épinards, des champignons, du pain, peut être du poulet s'il est pas trop cher...
Si je m'écoutais je la pousserait contre un mur et...
Me demande comment il fait pour des courges de cette taille. Peut être qu'un verre le fera parler ?
Voilà la petite Temult, toujours étrange celle-là. Me demande bien quel est son problème.
Imogen se mit à courir pour échapper à ces voix. Elle détestait le village, il y avait trop de monde, trop de pensées, toutes plus négatives les unes que les autres. Aujourd'hui, il y en avait même encore plus que d'habitude. Imogen avait oublié que c'était le premier marché du mois. Il y avait tellement de monde ces jours là, elle n'aurait jamais du venir. Comment pouvait-elle avoir oublié ?
Pauvre gamine. Son père doit avoir bien du mal, entre l'élevage et une fille folle comme ça.
Encore celle-là. Mieux vaut ne pas l'approcher. Il y a une mauvaise magie là-dessous j'en suis sûr.
Tiens, revoilà la Temult. Flippante, cette fille. Mais ça doit bien être la première fois qu'elle n'est pas la chose la plus bizarre en ville.
Cette pensée arrêta Imogen dans sa course. Qu'est ce que cela voulait dire, qu'elle n'était pas la personne la plus étrange en ville ? Qui d'autre était là ? Ce pouvait-il que ce soit quelqu'un comme elle, de si différent qu'il inquiétait les gens de ce petit village tranquille ?
Pour la première fois depuis longtemps, Imogen prit le risque d'utiliser volontairement son pouvoir. Elle ferma les yeux, s'efforça d'ignorer les ricanements de mépris et les soupirs de pitié des villageois autour d'elle, et se mit à chercher quelque chose de nouveau parmi toutes ces pensées si familières et étrangères à la fois. Imogen n'eut pas à chercher longtemps. Elle trouva toutes les choses auxquelles elle s'attendait, les mensonges, les demi-vérités, les pensées enfouies et dut se retenir pour ne pas tomber par terre sous leur assaut, puis elle sentit quelque chose de différent.
Les pensées étrangères autour d'elle formaient comme un cyclone qui menaçait de l'engloutir, mais tout au centre, il y avait une zone de calme. Pour la première fois depuis des mois, Imogen se rappela ce que c'était que d'avoir la paix.
Ses jambes se mirent à bouger dans cette direction, presque sans qu'elle l'ait décidé. Qui que soit cette personne qui avait l'esprit si calme, Imogen devait la rencontrer. Peut être qu'elle pourrait lui apprendre à ne plus subir les pensées des autres, en permanence. Ou sinon, elle pouvait au moins s'accrocher à cet esprit le temps de faire ses courses, pour ne pas devenir totalement folle.
Sur la place du marché, Imogen identifia immédiatement la personne en question. On ne pouvait pas la confondre avec le reste de la clientèle du marché. C'était une jeune femme, si différente des villageois et paysans des alentours que c'était forcément elle. Elle avait la peau bien trop blanche, presque de la couleur de l'os ou de la craie, et des cheveux très sombres, à l'exception d'une mèche blanche. Ses vêtements étaient sales et élimés, mais elle portait des bijoux dorés sur ses oreilles qui lui donnaient un peu l'air d'une elfe.
Autour de l'étrangère, les gens s'écartaient en grimaçant. Elle allait d'étal en étal, suivie par leurs regards courroucés.
Sait pas ce qu'elle est, mais je préfère ne pas m'en approcher. Si elle essaie de toucher mes enfants, je hurle.
Répugnant. Qui a laissé cette chose entrer ici ? Est-ce qu'elle est vivante au moins ?
Bien obligé d'accepter son argent, les affaires sont les affaires, mais si ça ne tenait qu'à moi, quelqu'un la mettrait dehors avec un bon coup de pied. Ça fait trop longtemps qu'elle traîne par ici et qui sait ce qu'elle amène avec elle comme horreurs ?
Imogen se mit à la suivre l'air de rien. Comme elle vivait à l'écart du village, elle n'avait jamais entendu parler de cette femme, même par son père, mais tout le monde avait l'air de la connaître, au moins de vue. Par un heureux hasard, l'étrangère allait dans la direction où elle avait besoin d'aller, ce qui permis à Imogen de faire ses courses sans même trébucher sur un mot ou s'effondrer en sanglots en entendant la boulangère pleurer en silence sur le petit qui ne naîtrait jamais. Elle ne parvint pas à regarder les commerçants dans les yeux, mais c'était une victoire malgré tout et tant pis si sa main avait un peu tremblé en rendant la monnaie au forgeron.
Tout du long, elle s'accrocha au silence de l'esprit de l'étrangère. C'était sans doute mal de faire ça sans son autorisation, mais Imogen était tellement soulagée de sentir un esprit aussi calme qu'elle était incapable de s'en empêcher. D'ailleurs son esprit n'était pas aussi vide qu'Imogen l'avait d'abord cru. Maintenant qu'elle se concentrait uniquement sur l'étrangère, elle surprenait des fragments de pensée. Elle pensait à... du pâté ? Et maintenant elle était inquiète parce que quelqu'un la suivait et que la dernière fois elle avait fini au fond d'un caniveau, le cou...
Imogen déglutit. L'étrangère avait eu le coup brisé. Et maintenant, elle la regardait droit dans les yeux. Imogen chercha de tous les côtés une voie de sortie, mais il y avait trop de monde sur la place pour fuir. Vu comme la foule s'écartait là où l'étrangère passait, elle n'aurait aucun problème à la rattraper. Imogen se força donc à rester immobile, les mains crispées sur son panier. En quelques enjambées, l'étrangère la rattrapa. Elle pencha la tête sur le côté et lui offrit un grand sourire. Celui-ci avait quelque chose de dérangeant. Si Imogen n'avait pas senti son esprit et vu que l'étrangère n'avait aucune pensée meurtrière envers les gens qui la traitaient si mal, Imogen aurait été absolument terrorisée.
-Bonjour ! Je suis Laudna.
Tout en la saluant, Laudna lui tendit une main blanche comme l'os.
-Imogen, répondit celle-ci par réflexe tout en lui serrant la main.
Elle était glaciale. Les villageois avaient raison, il y avait une morte qui marchait en plein milieu du village. Imogen n'avait qu'à le dire à voix haute et la foule se déchaînerait.
-Je ne peux pas être sûre, poursuivit Laudna qui souriait toujours jusqu'aux oreilles, mais Pâté me dit que quelqu'un nous écoute et nous surveille.
-Pâté ?
-Oui, Pâté de Rolo. Dis bonjour, Pâté.
Du bout des doigts de Laudna jaillirent de long filins faits d'une substance noire et liquide. Ceux-ci lui permirent de faire bouger le cadavre de rat mort qu'elle portait à la ceinture et qu'Imogen n'avait pas encore remarqué.
S'il te plaît, ne me trouve pas menaçante, je viens d'arriver, je n'ai pas envie d'être tuée si vite, je viens juste de trouver des jolis os pour décorer ma cabane.
Imogen frissonna en entendant cette pensée. Laudna avait du vivre une vie horrible. Ou est-ce qu'il fallait dire une après-vie ? Imogen n'avait peut être pas une vie facile, mais elle pouvait passer inaperçue au milieu d'une foule, du moins quand elle cachait les marques sur ses poignets. Laudna ne pouvait passer inaperçue nulle part.
Pendant qu'elle réfléchissait, Laudna attendait toujours. Son sourire figé trahissait son appréhension. Quand à Pâté, il continuait à secouer une patte reliée à la main de Laudna par cette substance noire. Imogen eut pitié d'elle et se força à sourire.
-Bonjour Pâté, réussit-elle à dire avant de relever la tête pour regarder Laudna dans les yeux. Tu sais, ce serait encore mieux si tu pouvais le faire parler.
Laudna redressa Pâté pour le regarder en face.
-Tu sais, on n'y avait jamais pensé. Tu voudrais apprendre à parler, Pâté ?
Le cadavre de rat hocha la tête avec enthousiasme. Imogen ne put retenir un sourire. Le spectacle aurait sans doute du lui paraître répugnant, si elle se fiait aux regards dégoûtés des gens, mais Laudna essayait tellement fort qu'elle ne pouvait qu'être touchée.
Est-ce qu'elle me trouve gentille ? Personne ne me trouve jamais gentille.
Bien sûr que je te trouve gentille.
Laudna sursauta. Cette fois, c'est elle qui écarquilla les yeux de stupéfaction. Imogen se mordit les lèvres avec appréhension. C'était la première fois qu'elle utilisait son pouvoir pour parler directement à quelqu'un, à l'exception de son père. Si Laudna avait peur, elle comprendrait. Le père d'Imogen lui avait bien dit que les gens en dehors de la ferme détesterait que quelqu'un puisse fouiller dans leur tête comme elle le faisait. Imogen n'avait pas eu besoin qu'on le lui dise. Elle savait déjà qu'elle devait garder ce pouvoir pour elle, ou risquer la vindicte populaire.
Au lieu de fuir ou de crier de colère, Laudna poussa de petits cris excités, puis regarda de tous les côtés avant de lâcher Pâté pour prendre les mains d'Imogen. La substance noire se colla aussitôt sur le bout de ses doigts.
-Est-ce que tu m'as parlé dans ma tête ?
-Oui. Pardon.
-Non, te n'excuses pas, c'est extraordinaire ! Je n'ai jamais eu personne qui me parle dans ma tête, à part Elle, et elle ne dit que des choses terribles.
Ah ! Je savais que tu étais réelle, Delilah ! Mais ne t'imagines pas que cela veuille dire que je vais me mettre à t'écouter, et encore moins à t'obéir !
Delilah ? Qui pouvait être cette personne ? Imogen ouvrit la bouche pour lui demander de qui elle parlait et s'excuser d'avoir écouté son esprit sans permission, mais une autre pensée la coupa dans son élan. Celle-ci avait des accents masculins.
Les deux monstres de foire s'entendent parfaitement on dirait. Le jour où on s'occupera de l'une, il faudra s'occuper de l'autre. Hé, une même corde peut servir pour deux personnes !
Un coup d'œil derrière elle permit à Imogen de voir que les regards noirs qu'on leur jetait un peu plus tôt étaient à présent chargés d'éclairs. Le boucher déplaçait tout doucement sa main vers son couperet.
Relvin Temult est un brave homme. C'était déjà dur pour lui de perdre sa femme, mais il devra bien convenir que c'est mieux comme ça pour tout le monde.
Qu'est-ce qu'elles attendent pour partir ? Elles me répugnent.
Il faut quoi pour que la Temult comprenne qu'elle n'a rien à faire ici ? Personne ne veut d'elle, même pas son père, ou alors il passerait pas autant de temps au village. Il ne dira rien si elle disparaît. De toute façon, si ça ne lui allait pas, il n'avait qu'à partir avec elle il y a longtemps ! Lui aussi n'attend que ça.
Il y aura forcément quelqu'un pour dire de les pendre. Moi je dit qu'il suffit de leur jeter des pierres jusqu'à ce qu'elles s'en aillent. Si elles reviennent, c'est une autre histoire.
La gorge sèche, Imogen se retourna vers Laudna. Elle avait déjà entendu ce que les villageois pensaient d'elle, souvent même. Ils ignoraient quel était son problème exactement et ils espéraient qu'elle reste à l'écart. Imogen ne pouvait pas le leur reprocher. Mais elle croyait que tout ce qu'ils voulaient, c'était qu'elle les laisse tranquille, ce qui correspondait d'ailleurs aux vœux les plus chers d'Imogen. C'était la première fois qu'elle surprenait des pensées aussi violentes... Combien de temps avaient-ils réussi à lui cacher ces idées de meurtre pour qu'elle ne s'en rende compte que maintenant ? Pourtant, Imogen ne leur voulait pas de mal, ils n'avaient aucune raison de vouloir la tuer. Aucune raison valable du moins, puisqu'ils ignoraient qu'elle rentrait malgré elle dans leur tête. Et est-ce que son père lui cachait aussi à quel point elle le mettait mal à l'aise ?
-Laudna ? Il vaudrait mieux qu'on s'en aille.
Imogen s'attendait à ce qu'on lui demande des explications, mais Laudna se contenta de sourire et de placer Pâté dans une poche de sa jupe.
-Bien sûr. Je me demande si un couperet de boucher arriverait à me tuer définitivement ? Les fourches n'y sont pas arrivées, la dernière fois. Mais je n'ai pas envie d'essayer, et toi ? Dis au-revoir à tout le monde, Pâté, et bonne nuit.
Tout en parlant, Laudna loucha d'un air entendu dans sa direction. Imogen s'ouvrit à elle pour entendre ses pensées.
Je peux créer une distraction, je peux créer une distraction, je peux...
Imogen comprit qu'elle était à la croisée des chemins. Soit elle pouvait faire mine d'être dégoûtée par Laudna, lui briser le cœur et retarder de quelques jours, semaines ou mois sa propre exclusion du village, soit elle hochait la tête et rompait les ponts pour toujours, maintenant.
Rends-là remarquable.
Tu ne connaîtrait pas un bon scandale bien juteux dans ce village ?
Le boucher a eu une histoire avec la boulangère, mais comme il ne voulait pas reconnaître son enfant à naître et risquer que sa femme le quitte, il l'a forcé à prendre une potion pour s'en débarrasser. La pauvre pleure tout le temps. Elle voulait le garder.
Un homme charmant. Faisons-lui regretter son comportement.
Laudna sourit comme une folle et se mit à changer. Ses doigts s'allongèrent, de la boue noire se mit à en couler, ainsi que de ses pieds, tandis que des larmes noires maculèrent son visage en quelques instants. Un voile sombre apparut au-dessus de son visage. Elle offrit un tableau absolument terrifiant quand elle renversa sa tête en arrière et pointa son doigt vers l'étal du boucher.
-Maudits ! Maudits sont ceux qui trahissent leurs vœux ! Maudits ceux qui tuent les enfants à naître et détruisent le cœur de leurs mères ! Maudits les tueurs d'espoirs, maudits les menteurs ! Maudits, maudits, maudits !
La foule se retourna pour suivre le doigt de Laudna et identifier celui qu'elle accusait. La boulangère relâcha aussitôt les pleurs qu'elle était jusqu'ici parvenue à garder jusqu'à maintenant dans la tête et la bouchère hurla de rage en voyant ses soupçons confirmés. Plus personne ne s'intéressait à elle devant ce nouveau scandale. Laudna fuit la première. Imogen la suivit, dès qu'elle eut réussit à se secouer des pensées mauvaises des villageois autour d'eux.
Elle ne s'arrêta de fuir qu'une fois en sécurité, loin du village. À bout de souffle, elle se laissa tomber dans les herbes hautes. Laudna se laissa tomber juste à côté d'elle. Après quelques secondes passées à retrouver un rythme normal de respiration, Imogen se risqua à croiser son regard.
Toutes deux éclatèrent de rire. Celui de Laudna était clair et sincère, celui d'Imogen empli de nervosité.
-C'était fantastique !, finit par s'écrier Laudna. Tu a été incroyable ! Pâté et moi, on a jamais quitté une ville aussi facilement. D'habitude, il y a des fourches, des torches, des cordes...
Imogen rougit. C'était étrange d'être complimentée pour cette capacité qu'elle même craignait.
-Ce n'était pas grand chose. Je ne pouvais pas les laisser te faire du mal.
Sans compter qu'ils lui en auraient fait aussi, et sans l'ombre d'un regret. Imogen ne pourrait plus jamais remettre les pieds au village après ça. Au lieu de s'en attrister, elle était juste soulagée. C'était mieux ainsi, probablement. Ce serait surtout dur pour son père qui devrait faire tous ces aller-retours supplémentaires. Imogen se mordit les lèvres. Elle venait de rendre la vie bien difficile à son pauvre père. Il ne méritait pas ça, avec tout ce qu'il faisait déjà pour rendre la vie moins difficile à Imogen.
L'inquiétude se remit à lui tordre le ventre, jusqu'à ce que Laudna lui donne un coup de coude dans les côtés.
-Hé. Merci.
Imogen réussit à lui sourire, puis elle ferma les yeux. Elle était tellement mieux ici, à bonne distance du village, sans aucune pensée parasite pour lui déchirer la tête et y déverser ses horreurs. Ici, avec juste l'esprit calme de Laudna, Imogen se sentait à l'aise comme elle ne l'avait pas été depuis longtemps. Ce matin, elle n'imaginait pas qu'il y avait des esprits aussi tranquilles. Cela lui donnait de l'espoir, pour la première fois depuis des mois. Si elle comprenait ce qui rendait Laudna différente des autres, peut être qu'elle pouvait apprendre à ignorer toutes ces voix qu'elle ne voulait pas dans sa tête.
Déterminée à en apprendre plus, Imogen rouvrit un œil et sourit en voyant que Laudna s'était rassise pour essayer de tresser une minuscule couronne de fleurs pour Pâté.
-Comment as-tu su que j'écoutais tes pensées ?, osa-t-elle enfin demander.
-Ça ?, rougit Laudna. Disons que j'ai déjà été en contact avec quelqu'un qui peut rentrer dans ma tête. C'est nettement moins douloureux quand c'est toi.
-Désolé, balbutia Imogen, les joues rouges de honte. Je ne voulait pas envahir ton esprit. C'est juste que... je ne sais pas bloquer les gens, et leurs esprits contiennent tellement de choses noires ! Et quand j'ai senti ton esprit... Il était si calme que je m'y suis accrochée pour ne pas me noyer.
Laudna mit un moment avant de répondre.
-C'est parce que je suis...
-Peut être ?, la coupa Imogen pour lui épargner de devoir dire la triste vérité à voix haute. Je ne sais pas, je n'ai jamais rencontré quelqu'un comme toi ! Je ne voulait pas te faire peur ou te faire du mal, et je te jure que si je ne me concentre pas sur toi, je ne t'entends dans ma tête que si tu penses vraiment très fort.
Elle sait ce que je suis... mais elle n'a pas peur ?
-Comme maintenant, reprit Imogen. J'ai entendu ça, et je n'ai pas peur de toi. Tu es différente, mais moi aussi. Je crois que je... j'avais juste envie de te connaître.
Après un long moment de silence, Laudna réussit à lui offrir un mince sourire.
-Si mon esprit t'aide à te concentrer, n'hésite pas à m'utiliser comme tu en as besoin pour te focaliser.
Saisie de reconnaissance, Imogen saisit la main de Laudna et la serra de toutes ses forces. Aussitôt, un peu de cette matière noire gluante se colla aux mains d'Imogen. Laudna retira la sienne en baissant la tête.
-Désolée. Ce n'est pas vraiment quelque chose que je maîtrise.
-Moi non plus. J'aimerais, mais...
Elles se turent et regardèrent ensemble le vent faire danser les hautes herbes dans lesquelles elles se cachaient. Imogen replaça sa main sur celle de Laudna pour la rassurer et lui promettre qu'elle ne la traiterait pas différemment à cause de quelque chose qu'elle ne maîtrisait pas. Hélas, elle ne savait que trop bien que Laudna n'avait pas souvent rencontré cette compréhension. Elle non plus, d'ailleurs. C'était étrange de se tenir à côté de quelqu'un qui comprenait ce que c'était de craindre le regard des autres et de se demander quand le vent tournerait en sa défaveur.
Imogen se força à apprécier ce moment de répit au lieu de s'inquiéter de la suite. Ici, au milieu de nulle part, personne ne viendrait les embêter. Ici, elles pouvaient être elles mêmes, sans devoir se méfier du regard des autres, sans devoir craindre leur haine. Elles pouvaient profiter du silence. Cela faisait si longtemps qu'il était étranger à Imogen, quand il y avait quelqu'un à côté d'elle.
C'était agréable de se tenir là avec un esprit silencieux comme seule compagnie. En réalisant cela, Imogen sentit à nouveau son estomac se tordre. Elle aurait voulu que cela dure toujours, mais c'était impossible. Tôt ou tard, elle allait devoir retourner à la maison et aider son père aux écuries. Pour la toute première fois de sa vie, elle n'avait pas hâte d'y retourner.
-J'ai vu comment ils te regardaient, reprit Laudna. Les villageois.
-Ils pensent que je suis folle, confessa Imogen. S'ils savaient que j'entends ce qu'ils pensent... Toutes ces horreurs...
-Tu n'entends que les pensées mauvaises ? Il n'y en a pas des bonnes, pour compenser ? Je suis sûre que ces gens pensent à de tas de bonnes choses, comme à de la tourte à la viande, à du rôti ou à leur chanson préférée.
L'idée fit sourire Imogen. Elle secoua négativement la tête, à contrecœur.
-Elles doivent être là, mais elles sont noyées dans le reste. Tu ne peux pas imaginer à quel point les mauvaises pensées sont les plus fortes. Des fois, j'ai du mal à croire que les gens puissent en avoir de bonnes.
-Mais tu es plus forte que leurs esprits, proclama Laudna avec une conviction qu'Imogen était loin de ressentir. Je suis sûr qu'avec le temps, tu arriveras à n'entendre que celles là. Peut être qu'en te concentrant sur mon esprit en même temps ce serait plus facile ?
Le cœur d'Imogen battit plus vite à cette idée. Ne plus entendre que les bonnes pensées, ce serait merveilleux.
-J'essaierai, promit-elle. Un jour.
-Fantastique ! Et en attendant, tu n'as jamais pensé à t'en aller ? À chercher un endroit où les gens t'accepteront ?
Imogen réalisa que non, elle n'y avait jamais pensé. Gelvaan était son foyer, du moins elle l'avait toujours pensé. Mais elle s'était trompée, n'est-ce pas ? Elle n'y était que tolérée, mais un jour elle ne le serait même plus. C'était probablement le cas, désormais. Elle pouvait toujours se cacher à tout jamais dans les écuries, mais...
Non, ce n'était pas ce qu'elle souhaitait. Imogen ne voulait pas d'une vie comme celle-là. Peut être qu'elle ne serait jamais quelqu'un de normal, mais elle ne voulait pas continuer à vivre dans la crainte de perdre tout semblant de contrôle sur ses pouvoirs et sur sa vie. Quelque chose qui ressemblait fort à de la jalousie la frappa un instant. Laudna avait l'air de maîtriser ses pouvoirs, elle. L'instant d'après elle réalisa à quel point elle était ridicule. Forcément que Laudna avait eu une vie plus difficile qu'elle. C'était peut être pour ça qu'elle maîtrisait aussi bien ses pouvoirs. Si elle restait ici à vivre dans la peur, Imogen n'y arriverait jamais.
Personne ne pouvait l'aider ici, réalisa-t-elle soudain. Si elle restait, Imoge continuerait à rêver de l'orage rouge et à se réveiller en pleurant de peur. Si elle partait, par contre, peut être trouverait elle des réponses. Le monde était tellement grand. S'il y existait un esprit comme celui de Laudna, il devait y avoir d'autres choses à découvrir qui pourrait l'aider.
-J'y pense, maintenant, confessa-t-elle à Laudna. Il paraît qu'il y a d'immenses bibliothèques, très loin d'ici, à Yios, à Jrusar, à Ank'harel... Peut être que là bas il y a des livres ou des érudits pour m'expliquer d'où viennent mes pouvoirs et comment les contrôler.
Laudna fronça les sourcils.
-Tiens c'est vrai, je n'y avait jamais pensé à ça. C'est intelligent ça, comme idée ! Pâté, tu aurais pu me la souffler quand même ! Il faut l'excuser, il n'est pas très intelligent.
Imogen se mordit les lèvres. Elle se demandait combien de mois ou d'années Laudna était restée seule avec son rat mort comme seule compagnie. Qu'elle même reste ou parte, elle était sûre d'une chose. Elle ne voulait pas que Laudna reste seule plus longtemps. La pauvre n'avait pas demandé à être ce qu'elle était. Elle avait droit à des amis. Imogen découvrit qu'elle avait envie d'en être.
-Peut être..., reprit-elle. Peut être qu'on pourrait y aller ensemble ?
Laudna lui jeta un regard si interloqué qu'Imogen crut que sa mâchoire allait se décrocher, puis la morte se remit à sourire, plus fort que jamais.
-Je crois,... Oui, j'aimerais beaucoup ça.
-Seulement, reprit aussitôt Imogen, il me faudrait un peu de temps pour me préparer, dire au revoir à mon père, décider d'une destination et d'un itinéraire... Il faudrait que tu patiente.
-Oh, je peux faire ça, définitivement. Je suis très douée pour patienter. Je peux rester ici des heures et des heures.
-Non, ce serait plus long que ça. Peut être qu'on peut te cacher dans la grange, au-dessus des chevaux ? Tu serais au sec et au chaud, il n'y a que moi qui vais là haut. Mais on partirais d'ici quelques jours, le temps que mon père s'organise pour me remplacer aux écuries. À moins que tu ne préfères rentrer m'attendre chez toi, où que tu habites ?
-J'ai une cabane près des montagnes, là-bas, qui était abandonnée avant que j'arrive. Mais ils iront me chercher là-bas, je ne peux pas y retourner. Je veux bien voir ta grange.
-Tu es sûre ? Je t'ai entendu penser aux jolis os que tu as là-bas.
-Et tu t'es souvenue ? Comme c'est gentil ! Mais des os, ça se retrouve ! Je voudrais surtout un joli chapeau pour Patê, ou peut être un crâne pour remplacer sa tête ? Elle commence à être abîmée et je ne voudrais pas qu'il la perde. Non, ta grange c'est très bien, et je pourrais attendre tout le temps qu'il faudra.
-Si tu le dis... Par contre, quand nous serons parties, tu crois qu'on pourrait éviter au maximum de passer par des villes ? Même avec ton esprit sur lequel me concentrer, j'ai peur d'avoir du mal avec les foules.
-Bien évidemment. Tout ce que tu veux, tant que ça te facilite la vie.
Elles poussèrent en concert un soupir de soulagement à se voir d'accord sur le sujet. Imogen réalisa à quel point sa question était ridicule. Bien sûr que Laudna voulait éviter les villes. Elles étaient aussi dangereuses que pour Imogen, même si c'était d'une toute autre manière. Il n'y avait qu'ici, dans les régions désertes, qu'elles pouvaient trouver l'apaisement nécessaire.
Le cœur d'Imogen se mit à battre très vite. Elle allait partir. Rien que de le savoir, elle se sentait mieux. D'ici quelques jours, Gelvaan et ses pensées mauvaises seraient loin derrière elle. Il n'y aurait plus que la longue route la séparant de ses réponses devant, et Laudna à ses côtés. Imogen ne la connaissait que depuis moins d'une heure, mais elle voulait déjà rester avec elle plus que tout au monde.
Tout en hochant la tête à une histoire sans queue ni tête que Laudna racontait sur Pâté, Imogen se mit à sourire. Même le babillage de Laudna était apaisant, puisqu'elle n'en entendait pas l'écho dans sa tête. Imogen se demanda à quoi ressemblerait la vie sur les routes avec elle à ses côtés. Elle avait hâte de le découvrir.
En attendant, elle bougea un peu sa main pour serrer celle de Laudna et posa sa tête sur l'épaule de sa compagne. Les yeux fermés, Imogen se laissa profiter du vent frais sur ses épaules, du soleil sur son visage, et du silence dans sa tête.
Peut être qu'elle aussi avait droit au bonheur.
