C'était peut être manquer d'humilité, mais Shang s'était toujours considéré comme un bon fils, un bon soldat et un bon sujet de l'Empereur. Il se montrait pieux envers les dieux et les ancêtres, respectueux envers ses aînés et ses supérieurs, sévère, mais juste avec les hommes sous son commandement. Son père avait toujours loué sa piété filiale et déclarait qu'il n'aurait pu avoir meilleur fils. Toute sa vie, Shang s'était échiné à se montrer digne de la confiance et des attentes qu'on avait placé en lui.

Quand à son avenir, il semblait tout tracé depuis des années. Après avoir longuement étudié l'art de la guerre, les textes des plus grands stratèges, le maniement de l'épée et de l'arc, il était devenu capitaine. L'étape suivante, c'était de prouver sa valeur, et apporter ainsi de l'honneur à sa famille, puis de monter les échelons de l'armée impériale. Quand son père prendrait sa retraite bien méritée, il ne recevrait pas seulement les remerciements de l'empereur pour ses services, il aurait la satisfaction de savoir son fils bien engagé sur la même voie. Une fois la campagne terminée, il accomplirait un autre de ses devoirs filiaux et demanderait à la marieuse de lui trouver une épouse. Elle aussi devrait se montrer parfaite en tout point et digne de la famille dans laquelle elle rentrerait.

Alors qu'ils avançaient vers le front, pour apporter à son père les renforts dont il avait besoin, Shang écoutait d'une oreille distraite et amusée ses hommes imaginer la femme idéale. Ils la voulaient belle, bonne cuisinière, silencieuse, admiratrices devant leurs faits de guerre,... Surtout, quand on lisait entre les lignes, ils voulaient qu'elle réchauffe leur lit. Leurs descriptions faisaient rougir le pauvre Ping.

Shang sourit devant la scène et détourna le regard. Il devait rester froid et distant avec ses hommes. Surtout avec Ping, mais ce chemin de pensée était dangereux. Mieux valait penser à la femme idéale dont parlaient les soldats. Dans son cas, Shang aussi savait ce qu'elle devait être, même s'il n'attendait pas la même chose que les hommes de la troupe. Ils se trompaient, la beauté n'était que secondaire. La maîtrise des arts ménagers aussi, ils auraient des serviteurs pour cela.

Derrière lui, Ping marmonna que s'il avait le choix, il souhaiterait une femme intelligente. Le régiment entier se moquait de lui, mais Shang ne lui donnait pas tort. Son épouse devrait faire preuve d'intelligence pour diriger les serviteurs et tenir les comptes des dépenses de la maisonnée quand il serait à la guerre. Elle devrait aussi montrer la fierté qu'elle avait à rejoindre la famille des Li, tout en se montrant humble devant son mari et son beau-père. Si sa beauté était secondaire, elle devrait par contre faire preuve de prestance et se montrer capable de divertir les invités par son chant et sa musique.

Si Shang pouvait émettre une préférence personnelle, ce serait qu'elle soit assez lettrée pour pouvoir soutenir une discussion sur les auteurs préférés de Shang. Se marier était un devoir, et le signe qu'il accomplissait le devoir filial de continuer une longue lignée de soldats fidèles à l'empire. Il avait cependant vu de ses propres yeux ce que donnait le mariage entre deux personnes qui ne se retrouvaient sur aucun point commun. Après sa naissance, ses parents avaient passé le reste de leur vie commune à s'éviter. Si le ciel lui fournissait une épouse avec qui il pourrait partager au moins un lien de respect, voire d'affection, il serait un homme comblé.

Bien sûr, il aurait de la chance d'obtenir une femme si parfaite. Shang s'estimait assez sage pour pouvoir se satisfaire d'une épouse humble, obéissante et honorable. Et si après un an de mariage, aucun fils ne venait à naître, Shang ferait à nouveau son devoir en prenant une seconde épouse ou une concubine.

Oui, son chemin était tout tracé. Alors pourquoi aujourd'hui était-il rempli de doutes ?

Sa monture se mit soudain à renâcler. Bien sûr. Perdu dans ses pensées, Shang n'avait pas réalisé qu'ils marchaient depuis presque six heures. C'était une chance que ses hommes, perdus dans leurs songes et leurs chansons, n'aient encore rien remarqué. Le voyage avait pourtant duré deux jours entiers et n'avait pas toujours été facile.

-Nous ferons halte ici et finirons notre route demain. Dressez le camp. Je veux également huit volontaires pour monter la garde.

Ping leva la main, suivi de près par ses trois acolytes habituels, puis quatre autres hommes. Shang hocha la tête, satisfait, puis descendit de cheval pour les regarder faire. Il était fier de leur réactivité et de leur absence de contestations. Il en avait fait de vrais soldats, quoi qu'en dise l'agaçant conseiller de l'empereur.

Non, ce n'était pas tout à fait exact. Shang n'était qu'en partie responsable de leurs progrès. Ping devrait recevoir au moins la moitié des félicitations que le général Li leur décernerait peut-être. Si personne ne protestait, c'était parce que Ping ne se plaignait pas. Personne ne voulait être moins endurant face à l'effort que celui qui avait été le plus mauvais d'entre eux et qui était désormais le plus admiré.

Shang secoua la tête et se força à se concentrer sur les soins à apporter à son cheval. Quoi qu'il fasse, ses pensées le ramenaient vers Ping. Il chercha le jeune homme du regard, et le découvrit en train de monter la tente du conseiller en riant avec ses amis. Le regard de Shang s'appesantit sur lui quelques instants de trop. Il admira son sourire et s'amusa des muscles qu'on devinait désormais sous sa tunique, inexistants un mois plus tôt.

Comme s'il se sentait observé, Ping tourna la tête dans sa direction. Il fronçait les sourcils, mais quand il vit que c'était Shang qui le regardait, il se remit à sourire. Shang manqua d'en faire tomber tout ce qu'il tenait dans les mains et de trébucher sur ses propres pieds. Ce n'était pas le large sourire qu'il offrait parfois à ses amis, mais un petit sourire timide dont il ne se rendait probablement pas compte à quel point il était dévastateur.

Savait-il l'effet qu'il faisait sur Shang ? Probablement pas. Ping était d'une grande naïveté pour certaines choses. La plupart des plaisanteries vulgaires de ses camarades lui passaient loin au-dessus de la tête, les autres le faisaient rougir, probablement jusqu'aux orteils. Il ignorait qu'une partie de la troupe prévoyait une longue et salace conversation avec lui pour lui expliquer comment fonctionnait la gent féminine. Il ignorait aussi à quel point son joli visage le rendait attirant aux yeux de certains soldats. Il y avait eu des remarques, et même quelques gestes dans sa direction. Deux fois déjà, Shang avait du s'interposer pour qu'on le laisse tranquille. S'il n'avait pas du intervenir davantage, c'était parce que le trio d'amis de Ping montait également la garde. Heureusement, car l'idée qu'on l'importune était insupportable à Shang. Que Ping garde son innocence, tant qu'il le pouvait. La réalité de la guerre et les bordels ambulants qui rejoignaient tôt ou tard les troupes lui apprendraient bien assez tôt la vie.

C'était ce que Shang se répétait depuis des jours pour prétendre que tout était normal, mais ce sourire si déstabilisant mettait à bas tous ses plans. Jusque là, il avait pu prétendre que l'intérêt qu'il portait à Ping n'était que celui d'un capitaine pour le plus prometteur de ses soldats, mais c'était inexact. Shang ne se voilerait pas la face plus longtemps : Ping l'attirait, irrésistiblement. Son regard ne parvenait pas à lâcher le jeune homme du regard, s'attardant bien plus longtemps qu'il n'aurait du sur le pli de sa bouche et ses longs cils de jeune fille.

Le sourire de Ping se figea. Le jeune soldat craignait d'avoir fait quelque chose de mal. Shang se força à se redresser et hocha froidement la tête, comme s'il examinait seulement le travail des soldats et qu'il était simplement satisfait de ce qu'il voyait.

Son stratagème fonctionna. Ping se remit à sourire et se remit à la tâche en redoublant d'efforts. Pendant ce temps, Shang avait le plus grand mal à ne pas se taper la tête contre l'arbre le plus proche en poussant un gémissement d'horreur.

Combien de fois aujourd'hui s'était-il surpris à fixer la bouche, ou pire, le derrière du jeune homme ? Les hommes allaient finir par s'en rendre compte. Shang se força à détourner le regard. Il avait de toute manière bien trop à faire pour perdre du temps à des pensées aussi futiles que l'effet que lui faisait un soldat. Ils partaient à la guerre.

Malgré sa détermination, Shang eut du mal à se concentrer sur quoi que ce soit de tout le reste de la journée, que ce soit sa réunion avec le conseiller ou son repas pris dans sa tente. C'était comme s'il avait la tête prise dans un étau de brouillard qui l'empêchait de penser.

Sa détermination à aller au combat et à gagner de la gloire pour honorer sa famille ? Disparue, remplacée par la peur de voir Ping disparaître dès la première bataille. Un capitaine savait qu'il perdrait des hommes au combat. Il ne devait pas trembler pour un seul d'entre eux.

L'idée d'épouser une femme au retour de la guerre ? Elle lui donnait la nausée. Il ne pouvait entrer dans le lit d'une femme en pensant à un homme. Ce serait injuste pour cette pauvre épouse qu'il ne connaissait même pas.

Avec de la chance, cette infatuation pour Ping ne durerait pas. Il continuerait la route qui avait été tracée pour lui en se moquant de ce coup au cœur qui l'avait un instant mis à genou. Dans vingt ans, quand il serait général et Ping à deux doigts de le devenir, peut être en riraient-ils tous les deux.

Quelqu'un se racla la gorge à l'extérieur de la tente. Shang cligna des yeux et réalisa qu'il fixait les restes de son repas depuis une dizaine de minutes.

-Entrez !

Ping se glissa à l'intérieur de la tente. Le cœur de Shang battit aussitôt plus vite. À qui essayait-il encore de mentir ? Sa tête essayait peut être encore de raisonner, mais son cœur s'emballait à toute vitesse.

-Un problème, soldat ?, réussit-il à demander.

-Pas du tout capitaine ! Je venais vous dire que les hommes ont mangé et que les autres et moi, on est prêts à monter la garde. Je peux aussi prendre vos bols pour les nettoyer si vous voulez.

Shang jeta un regard aux bols de riz et de légumes encore à moitié pleins.

-Inutile, je peux le faire moi-même.

Il se leva pour se positionner devant la table. Si Ping voyait ça, il aurait pu penser que Shang avait l'appétit coupé par la peur à l'idée des combats qui les attendait. Il y avait peu de risque qu'il rapporte ce détail aux autres soldats, Ping était un homme foncièrement discret, mais Shang ne voulait pas l'inquiéter outre mesure. Pour le rassurer, il n'aurait eu d'autre choix que de lui expliquer ce qui lui avait véritablement coupé l'appétit, et c'était hors de question.

-Un capitaine qui a besoin d'assistance pour ce genre de tâche n'est pas digne de la tâche qui lui a été confiée, expliqua-t-il pour se couvrir. Même un officier doit savoir rester humble, sous peine de ne plus être capable de comprendre ses hommes.

-Sans doute, capitaine. Mais vous avez aussi beaucoup à l'esprit en ce moment.

Parlait-il de la campagne ou de ses tourments plus personnels ? Shang n'arrivait pas à décrypter le visage de Ping. Tantôt le jeune homme affichait toutes ses émotions sur son front et ses joues comme un étendard, tantôt il affichait le visage le plus neutre qui soit.

-C'est ainsi, quand on commande, répondit-il vaguement. Je m'en occuperait tout à l'heure, mais une petite marche me ferait d'abord le plus grand bien. Allons vérifier comment tes camarades montent la garde.

-Capitaine ?

-Ils se sont bien mis en place, n'est-ce-pas ?

S'ils avaient attendu aussi longtemps pour se mettre en position, Shang allait devoir sévir. Un camp devait être gardé en permanence, même en pleine journée. Il n'avait pas été trop strict là-dessus pendant l'entraînement, car ils étaient suffisamment loin de la zone de combat, mais les choses devaient être différentes maintenant.

-Bien sûr capitaine ! Dès qu'on a fini d'installer le camp. Quatre hommes à chaque coin du camp, et quatre autres pour faire une ronde autour. Et on a aussi décidé de qui nous remplaçait à la moitié de la nuit. Je fais ma ronde, et je voulais juste vous avertir que tout était calme et que tout le monde était en place. Je n'aurais pas du ?

Shang soupira.

-Si, Ping. Un bon capitaine se tient toujours informé, mais un bon soldat le tient toujours au courant également. Montre-moi ce que vous avez fait.

Ils sortirent de la tente et commencèrent à se diriger vers l'ouest du campement. Tout était calme, comme il se le devait. Les feux s'éteignaient les uns avec les autres, le bruit des conversations devenait peu à peu un murmure. Tout cela était très ordonné. Seul Chi Fu y aurait trouvé à redire, mais pour des recrues qui s'entraînaient depuis moins de trois mois, c'était du bon travail. Shang aurait juste voulu qu'ils soient davantage prêts pour leur premier combat. Il espérait que son père le laisserait garder les recrues les plus prometteuses à l'arrière garde le temps qu'elles acquièrent l'expérience nécessaire à leur survie. Dans sa tête, il dressa une liste. Ping était tout en haut de celle-ci. Il y serait quels que soient les sentiments personnels de Shang.

Ils atteignirent en quelques minutes la première sentinelle. Celle-ci était un peu trop visible, mais bien placée. Shang aboya quelques ordres qui remédièrent aussitôt au problème, puis lui et Ping continuèrent leur route. La nuit était totalement tombée à présent, et plutôt plaisante. Quelques insectes volaient langoureusement dans l'air empli de l'odeur des premières fleurs. Il fallait en profiter car dès le lendemain, ils commenceraient à grimper dans la montagne. Le temps n'y serait pas aussi clément.

Shang jeta un regard sur le côté. Ping, de plus petite taille, se maintenait tant bien que mal à sa hauteur. Shang ralentit son allure et sourit devant le soulagement visible du soldat. Il avait appris à la dure à suivre le rythme, mais Ping restait plus petit et frêle que la plupart des hommes du régiments. Shang admirait la détermination qui l'avait conduit si loin.

-Tu ne dis rien, Ping. Je t'ai connu plus bavard.

-Vous aviez l'air d'avoir besoin de silence, capitaine.

Sacré Ping. Parfois, c'était une catastrophe ambulante qui essayait de compenser son manque évident de masculinité d'une manière affligeante et parfois, c'était le plus clairvoyant des hommes. Shang l'avait prit pour un idiot à son arrivée, comme tous les hommes du camp. Jamais il ne s'était plus trompé sur un homme.

Il lui jeta un nouveau regard à la dérobée. La lueur d'un feu de camp tout proche se reflétait sur son visage, affinant encore ses traits. Une mèche de cheveux avait échappé à son chignon. Shang leva par réflexe la main pour remettre en place cette mèche rebelle et n'arrêta son geste qu'à la dernière seconde. Il fit semblant de chasser un insecte et se racla la gorge.

-Qui a décidé de l'emplacement des sentinelles ?

-On en a discuté ensemble, capitaine.

Shang leva les yeux au ciel.

-Et qui a eu le dernier mot ?

Le soldat détourna le regard. Shang lutta contre l'envie de le secouer.

-Ping, la modestie est une vertu, mais dans ton cas, je préférerais te voir comprendre la différence entre la vaine vantardise et le fait de reconnaître la paternité d'une bonne idée. Tu as le potentiel pour devenir capitaine un jour. Tu n'y parviendras pas en te cachant parmi la masse.

Ses paroles figèrent Ping sur place.

-Vous le pensez vraiment, capitaine ?, demanda-t-il d'une toute petite voix.

Bien évidemment, Shang devait le plus grand respect à l'honorable Fa Zhou, l'un des plus grand esprit militaire de son temps. Mais quel homme était-il pour que son fils se comporte ainsi ? Toujours à se sous-estimer et à surcompenser pour tout, au point d'en passer pour un idiot congénital ? Au moins, Fa Zhou aurait du lui transmettre ce qu'il savait de l'art militaire. La piété filiale avait ses limites, et Shang espérait dire sa façon de penser à Fa Zhou, un jour.

Au lieu de dire ce qu'il pensait à voix haute, Shang plaça ses mains sur les épaules de Ping et chercha son regard. Ping baissa aussitôt les yeux et mis un long moment avant de les redresser et d'enfin soutenir le regard de Shang. Celui-ci vit tout un panel d'émotions y transparaître en l'espace de quelques instants, peur, honte, doute.

-Je le pense, Ping, promit-il de la voix la plus douce possible.

Les grands yeux noirs se chargèrent d'espoir et de détermination. Shang serra ses épaules plus fort encore, mais perdit le fil de sa pensée. Jamais il n'avait eu l'occasion de les contempler d'aussi prêts. Ils étaient absolument magnifiques. Un instant, Shang rêva d'embrasser le coin d'un d'entre eux et de redescendre jusqu'à la bouche de Ping pour la prendre avec ardeur, puis de l'attirer contre un arbre et de glisser sa main sous ses vêtements, de goûter sa peau nue sous la lumière de la lune. Celle-ci éclairait à présent le visage de Ping comme pour mieux tenter Shang. Il se pencha vers le visage de Ping, mais au dernier instant, il trouva enfin la force en lui de se reculer.

-Tu te débrouilles très bien, bafouilla-t-il en tapotant maladroitement une dernière fois ces épaules trop fines. Dans quelques années, avec un peu plus de discipline et d'entraînement, tu seras meilleur encore. Peut être servirons nous ensemble aux côtés de mon père ? Mais assez bavardé, montre-moi où sont les autres.

Ping acquiesça en silence et passa en avant, les yeux fixés sur le sol. Le rayon de lune trahit le rouge qui était monté à ses joues. Shang se força à respirer par trois fois, puis le suivit en s'obligeant à garder une distance de trois pas entre eux. Il devait conserver son sang froid. N'avait-il donc aucune dignité ? Où étaient les vertus de patience et de dignité dont il était habituellement si fier ? Disparues pour l'instant, car Ping avait rougi. Shang ne savait ce qui était pire, qu'il ait rougi de honte ou parce qu'il ressentait la même chose que Shang. Dans le premier cas, Shang s'était déshonoré en faisant mine d'imposer sa volonté au jeune soldat. Dans le deuxième, il lui serait encore plus dur d'être raisonnable et de renoncer à cette folie.

Shang était un soldat. Les relations entre hommes ne le choquait pas. Il n'y avait rien de déshonorable à aimer un homme fort et brave comme Ping s'apprêtait à le devenir. Ce n'était pas de l'orgueil que d'affirmer que si un empereur pouvait avoir pour un homme la passion de la manche coupée, il en allait de même pour un simple capitaine comme Shang. Tel l'empereur Ai, lui aussi aurait coupé sa manche plutôt que de réveiller Ping, s'il avait eu le bonheur de pouvoir s'endormir à ses côtés. S'ils étaient encore au camp d'entraînement au lieu de se rendre au combat, peut être aurait-il rattrapé Ping, cédé à son désir et proposé que le soldat le rejoigne dans sa tente.

Non. Il n'aurait jamais eu un comportement si déshonorant. Même si Ping aimait les hommes... Et les aimait-il, au moins ? Shang ne l'avait jamais vu adresser de regard intéressé aux autres soldats. À lui, par contre... Ce ne pouvait pas être seulement son imagination qui mettait du désir dans la prunelle sombre de Ping, mais il devait arrêter là ce raisonnement. Désirer Ping n'était ni grave, ni méprisable en soi.

Seulement, Shang était son supérieur. Il pouvait ordonner à Ping de le rejoindre chaque nuit dans sa tente ou de se mettre à genoux devant lui maintenant et Ping n'aurait eu d'autre choix que d'obéir. Jamais Shang ne se serait abaissé à un tel comportement, bien sûr, mais le seul fait qu'il ait ce pouvoir sur Ping devait l'arrêter sur le champ. Il ne pourrait jamais être sûr de son consentement. Ping était brave, mais aussi loyal et fidèle. Il obéirait, s'il prenait les désirs de Shang pour des ordres, et cette idée retournait l'estomac de Shang. S'il avait davantage mangé, il en aurait vidé le contenu de son estomac.

Non, tant que Ping était son subalterne, il ne pouvait pas y avoir le moindre geste déplacé de la part de Shang. Et si c'était Ping qui faisait le premier pas, il serait de son devoir de le remettre à sa place. Par contre, si Ping devenait un jour l'égal de Shang... à cette idée, la nausée se dissipa. C'était là enfin une idée raisonnable. Le jour où ils seraient tous les deux capitaines, Shang pourrait mettre ses désirs aux pieds de Ping et le laisser en faire ce qu'il voulait sans déshonorer ni l'un ni l'autre.

Mais même là, il ne pourrait rien se passer. Certains soldats étaient peut être capable de donner leur promesse à une femme et leur cœur à un amant ou une amante, mais le sens du devoir de Shang le lui interdirait. Il ne se sentait pas plus capable de tromper son épouse éventuelle avec Ping que de quitter les bras de ce dernier pour la couche de cette femme qu'il devrait prendre un jour. Shang ne pouvait infliger cela à aucune des personnes concernées.

La seule chose raisonnable à faire était donc de s'arracher cette passion naissante du cœur, de la brûler et d'en piétiner les cendres. Avec le temps, il pourrait prétendre qu'il ne s'était rien passé, mais pour l'instant, Shang se détestait de ne pas avoir réussi à se cacher plus longtemps la profondeur de ses sentiments. Tout aurait été plus simple s'il y était parvenu. Une infatuation était plus simple à ignorer qu'une passion. Maintenant qu'il en était informé, il devrait veiller à traiter Ping comme avant. Hors de question de le mettre à l'écart des hommes en lui accordant trop d'attention ou en le maltraitant par rancune. Ping n'était pas responsable des sentiments qu'il créait chez Shang, c'était à ce dernier de se maîtriser.

Au moins, Shang était sûr de ce qu'il devait faire maintenant. Ce ne pouvait être qu'une bonne chose. Et cette patrouille lui faisait du bien. Mieux valait penser à tout cela en marchant, même à trois pas de la personne concernée, plutôt que de se retourner dans son lit de camp sans réussir à s'endormir. Il aurait été incapable de fonctionner correctement au matin.

La patrouille dura une petite heure, mais lui parut quand même trop courte. Il finit par se retrouver avec Ping non loin de leur lieu de départ. Il n'avaient pas échangé plus de quelques mots depuis que Shang avait manqué de l'embrasser. Shang avait parlé plus longuement avec les différentes sentinelles.

Le jeune soldat se tourna vers son supérieur et attendit ses ordres.

-Bon travail, réussit-il à dire. Continuez votre garde, et veillez à vous faire remplacer d'ici quelques heures. Quatre heures de sommeil valent mieux que pas de sommeil du coup, même si toi au moins, tu pourras dormir sur ton cheval pendant la marche.

-Certainement pas !, s'offusqua Ping. Les autres n'auront pas cette chance, alors moi non plus. Et puis, Khan doit déjà tirer le chariot des fusées, je ne vais pas lui rajouter plus de poids.

Shang ne put retenir un rire.

-Ne change pas, Ping.

Un voile sombre s'empara un instant des yeux de Ping.

-Je crois que c'est la première fois qu'on me dit ça.

-Alors ceux qui t'ont élevé ont eu tort. Ils auraient du...

Ping éloigna le bras que Shang avait posé sur son épaule sans même s'en rendre compte.

-Ni ma mère ni mon père ne sont en faute. Il ne s'attendait pas, je crois, à avoir un enfant comme moi. Il a fait de son mieux avec ce que les dieux ont cru bon de lui donner. Je n'ai manqué ni d'amour, ni de conseils.

-J'applaudis ta piété filiale, Ping, mais ton père aurait du mieux te préparer à ce qui nous attend. Mon père est général, comme le tien, mais lui n'a pas hésité à m'entraîner à la dure jusqu'à ce que je sois prêt. Le potentiel dont je parlais est chez toi gâché par ta gaucherie et ton ignorance. Tu n'imagines même pas le retard que tu as a rattrapé pour...

-Mon père a fait de son mieux, insista Ping d'un ton calme, mais très froid. Je suis parfaitement informé de mon inadéquation. Un autre homme m'aurait rejeté ou ignoré, mais lui m'a toujours donné ma chance. Je lui dois la moitié de ce que je suis aujourd'hui.

L'autre, il la devait à Shang, mais ce soir, cela sonnait comme un reproche. Shang n'avait pas réalisé à quelle vitesse son propre ton était monté. La peur de voir Ping mourir dans quelques jours avait parlé à sa place, mais le jeune homme avait raison, Shang ne savait pas tout et ne voulait perdre ni le respect, ni l'amitié de Ping. Il s'inclina devant lui.

-Pardonne-moi. Je parle sans savoir et je n'aurais pas du agir ainsi. Si un homme tenait ce genre de propos sur mon père, je l'aurais déjà frappé.

Un petit sourire hâbleur apparut sur les lèvres de Ping.

-J'y ai pensé, capitaine. Vous trouvez pas ça marrant, cette manie des hommes à se crier dessus plutôt que d'écouter les arguments de l'autre.

Shang lui sourit en retour, en partie calmé.

-En cela les femmes sont incontestablement nos supérieures.

L'œil de Ping se mit à pétiller. Shang n'avait peut être pas tout gâché.

-Alors vous reconaissez des qualités à la femme, capitaine ?

-Je n'en ai pas peur. Tout homme a un peu de yin en lui, toute femme un peu de yang. Le calme est une vertu féminine que l'on ferait bien d'imiter plus souvent.

-Et si elles venaient à nous imiter ?, demanda Ping en se mordant la lèvre.

Ce geste failli faire perdre tout son sang froid à Shang. Il s'efforça de se concentrer sur la conversation en cours et secoua la tête.

-Non, une femme est incapable de faire preuve des vertus masculines. Le courage, l'abnégation, le sacrifice, la résistance à la douleur leur seront à jamais étrangères.

-Elles vous surprendraient peut être, marmonna Ping.

-J'en doute. Je sais à quoi m'en tenir avec les femmes. Tu l'apprendras tôt ou tard.

Ping semblait dubitatif, mais ne protesta pas. À la place, il se mit à osciller d'une jambe sur l'autre d'un air incertain. Shang aurait du en profiter pour prendre son congé et s'en aller et pour renvoyer Ping à sa garde. À la place, il attendit patiemment que le jeune homme trouve ses mots.

-Je ne deviendrais pas capitaine, vous savez ?, finit par déclarer Ping.

-Pourquoi cela ?

À la fin de la guerre, je rentrerais à la maison. Mon père a besoin de moi, je ne suis parti que pour lui éviter de le faire.

Shang s'était préparé à protester. Ils avaient besoin d'hommes à l'esprit affûté comme celui de Ping, mais il ne pouvait lui reprocher sa piété filiale.

-Tu as encore le temps de prendre ta décision, soupira-t-il. Réfléchis sagement, et n'hésite pas à venir me voir si tu as besoin de conseils. Je suis ton supérieur, je suis aussi là pour ça, pas seulement pour te donner des ordres.

Ping lui offrit un de ses sourires timides si dangereux.

-Je ne changerais pas ma décision, mais merci, capitaine. Et si c'est vous qui avez besoin de parler, moi aussi je suis là. On doit se sentir seul, quand on est capitaine.

Shang resta un moment estomaqué. Il n'avait jamais vu les choses comme ça, mais oui, il se sentait bien seul depuis qu'il était capitaine. Jamais il n'oserait se confier à Chi Fu, mais Ping était quelqu'un à qui il était facile de parler, en particulier en seul à seul, quand il oubliait de faire le dur devant ses camarades. Il fallait sa sensibilité pour se mettre à la place d'un capitaine que la plupart des soldats devaient tester pour sa froideur et son exigence.

Il y avait un peu trop de yin chez Ping, mais le général Li disait toujours que son fils avait un surplus de yang. À eux deux, ils s'équilibraient assez bien. Shang rendit son sourire au soldat.

-Tu es quelqu'un d'étrange, Ping.

-On m'a souvent dit ça. Pour une fois, on dirait que c'est quelque chose de positif.

Shang rit et se força à tourner talons. Il aurait pu rester toute la nuit à discuter avec Ping, mais il était temps pour chacun de retourner à ses devoirs, que ce soit l'étude de cartes ou une patrouille.

Derrière lui, Ping se racla la gorge. Shang se retourna aussitôt vers lui.

-Autre chose, Ping ?, demanda-t-il avec une indulgence qu'il n'aurait eu pour aucun autre homme de la troupe.

-Tout à l'heure..., balbutia Ping en rougissant jusqu'aux oreilles. J'ai cru... J'ai pensé... Vous alliez m'embrasser ?

Shang ferma les yeux. Si Ping lui même abordait le sujet, comment pouvait-il résister à la tentation ? Leur conversation éclairait la scène sous un nouvel angle. La guerre ne durerait pas éternellement. S'ils survivaient tous les deux, Ping remonterait sur son cheval et rentrerais chez lui. Shang ne le reverrait plus, ils ne partageraient pas d'autres campagnes.

Quel que soit l'avenir que leur réservait le destin, il n'y avait que la séparation au bout, alors Shang ne voulait pas de regrets. Il chercha le regard de Ping. À présent, ils étaient chargés de défi, mais il y lisait quand même une pointe d'incertitude.

-Et si c'était le cas ?, demanda-t-il d'une voix nouée.

-Je suis un homme. Ce n'est pas censé... si ?

Il était tellement étonné qu'il en devenait incohérent. Shang soupira. Expliquer la situation à Ping était la dernière chose qu'il voulait faire en ce moment.

-La vie dans l'armée... Disons qu'elle est parfois différente de ce que tu vois à la campagne. La plupart des gens n'y trouveraient rien à redire ici.

-Même Chien Po, Ling et Yao ?

-Pour le savoir, tu devrais leur demander.

Ping hocha la tête. Il se mordait à nouveau les lèvres en réfléchissant intensément. Shang sentit sa bouche s'assécher et son cœur battre à tout rompre. Il fit deux pas vers Ping, mais veilla à rester à une distance suffisamment respectueuse pour que le jeune soldat puisse fuir les lieux s'il le souhaitait.

-Vous voulez toujours m'embrasser ?, demanda Ping d'une toute petite voix.

Incapable d'ouvrir la bouche, Shang hocha la tête.

-Vous ne me connaissez même pas si bien que ça. Est-ce que vous voulez m'embrasser parce que je suis un homme ou même si je suis un homme ?

C'était là une étrange question, mais s'il lisait bien le regard de Ping, elle était importante. Shang s'accorda un instant de réflexion avant de répondre.

-J'ai envie de t'embrasser, parce que Ping est quelqu'un d'intéressant et que j'ai envie de le connaître mieux. Parmi tous les hommes du camp, il est le seul qui me fasse cet effet.

-Pourquoi ne pas l'avoir fait alors ?

-Aurais-je eu ta permission ?

Ping rougit encore plus fort.

-Peut être.

Il ne dit rien de plus. Ping était trop timide et bien élevé pour oser demander à Shang quoi que ce soit. Cela voulait dire qu'il devait prendre l'initiative, au risque de contraindre Ping. Que faire ? Shang attendit un long moment, mais Ping restait figé, incapable de lui donner un signe dans un sens ou dans l'autre. Ne tenant plus, il réduisit la distance qui les séparait et prit le visage dans ses mains. Ping lui sourit maladroitement, mais le feu dans ses yeux... Shang n'y tint plus. Il pris le fin visage de Ping dans ses mains et s'empara des lèvres qui s'offraient à lui. Sa peau et ses lèvres étaient aussi douces qu'il les avait imaginé. Pendant que Ping répondait avec enthousiasme à son baiser, une main de Shang suivit la pommette du jeune homme, descendit le long de son cou puis commença à s'introduire sous son uniforme. Il n'eut pas plus tôt effleuré sa clavicule que Ping mis fin à leur baiser et se recula.

-Bonne nuit, capitaine, fit-il d'une voix un peu trop aiguë.

Il y avait à nouveau de la peur dans son regard. Shang se haïssait d'être celui qui l'y avait mise. Il n'aurait pas du être si empressé.

-Bonne nuit, Ping. Nous... Je te vois demain. Ce sera une longue journée.

Ping hocha la tête, posa ses doigts sur ses lèvres comme s'il avait du mal à croire à ce qui venait de se passer, puis disparu prestement dans le feuillage. Shang, lui, trouva l'arbre le plus proche et s'y appuya pour retrouver son souffle.

Il ne savait pas quelle folie l'avait pris. Ils étaient à deux pas du camp, n'importe quel soldat pris d'une envie nocturne aurait pu les surprendre, sans compter les autres sentinelles ! Il donnait le bel exemple, en séduisant un de ses hommes au lieu de le laisser faire sa garde. Ping avait agit de la bonne manière en le repoussant. Une chose était sûre, on ne le reprendrait plus à agir de la sorte.

Une fois qu'il eut reprit le contrôle de lui-même, Shang reparti à grandes enjambées vers sa tente. Fort heureusement, pour lui et pour les autres, il ne croisa personne. Une fois à l'intérieur, il se débarrassa rageusement de son armure et la laissa traîner dans un coin au lieu de la poser convenablement sur son support. Il tenta bien d'examiner une dernière fois ses cartes avant d'éteindre, mais il n'arrivait pas à se concentrer sur ce qu'il avait sous les yeux. De toute manière, il avait déjà calculé l'itinéraire, alors autant abandonné pour ce soir. Il ne serait bon à rien de plus.

Shang se laissa tomber sur son lit et ferma les yeux. Le doux visage de Ping s'imprima aussitôt à l'intérieur de ses yeux clos et refusa de s'en aller. Ses grands yeux intelligents, sa bouche ronde, son cou fin, les muscles naissants qu'il avait sentit sous ses bras et cette fougue que le jeune homme osait de plus en plus souvent dévoiler...

Ce baiser était quelque chose qu'il était incapable de regretter, mais maintenant qu'il avait cédé à la tentation, Shang était certain qu'il saurait y résister. Ping s'était montré plus sage que lui en reculant, il ferait donc de même.

Cette nuit, Shang rêverait du goût des lèvres de Ping. Demain matin, il se réveillerait avec un pincement au cœur en découvrant que le jeune homme n'était pas endormi sur sa manche comme il l'avait rêvé. Mais au moins, Shang pouvait retourner à son devoir. Il serait un bon soldat, un bon fils, un loyal sujet pour son empereur. Bientôt, il serait également un bon mari et un bon père. C'était dans l'ordre des choses. Et puis, il savait également ce qu'il devait faire à partir du matin. Protéger Ping autant que possible des horreurs de la guerre, puis le laisser partir. C'était ce qu'il y avait de mieux à faire.

Pour tous les deux.