Il était une fois une petite fille qui avait six ans lorsqu'elle fut confrontée à la mort pour la première fois. Son cœur d'enfant n'y était pas préparé.

Cette petite fille avait toujours prit soin d'être calme, respectueuse et aimable. Elle n'aurait su dire si elle l'était par nature ou si c'était parce que son père insistait toujours pour qu'elle reste tranquille comme une souris afin que sa chère maman puisse se reposer. Celle-ci était en effet si malade que la petite fille ne marchait jamais que sur la pointe des pieds quand elle rentrait dans sa chambre. Il lui avait bien été recommandé qu'elle soit précautionneuse en touchant sa mère, comme si elle était faite de verre.

Peut être que c'était pour ça qu'elle s'était laissé nommée Cendrillon et enfermée au grenier. Elle avait trop été éduquée à l'obéissance et à la tranquillité.

Cendrillon n'avait que six ans quand sa mère les avait demandés sur son lit de mort, elle et son père. Elle avait écouté sagement sa mère leur demander à tous les deux de ne point trop la pleurer, d'être braves, et surtout, de se soutenir l'un l'autre. À sa fille, elle avait également demandé de rester bonne et douce et d'accepter les épreuves que Dieu lui enverrait avec le sourire, comme elle même l'avait fait et lui promis de veiller sur elle en retour depuis le ciel, tant qu'elle se montrerait une fille méritante. Et puis, surtout, elle avait demandé à Père de se remarier pour qu'ils ne soient pas trop longtemps seuls avec leur chagrin. Elle disait que Cendrillon avait besoin de sœurs avec qui jouer et que son seul regret était de ne pouvoir les lui donner elle-même. Cendrillon ne comprenait pas vraiment pourquoi c'était si important à ses yeux. Elle n'avait pas besoin de sœur, elle avait ses poupées, son papa et sa maman. Une enfant n'a rien besoin de plus.

Puis, maman était morte. Cendrillon avait du jour au lendemain du comprendre ce qu'étaient un lit de mort, une maladie incurable, un enterrement et tout le reste. Elle et son père avaient pleuré, longtemps, pendant qu'on descendait la défunte en terre. Ils avaient pleuré comme ça un an. C'est long, un an passé à pleurer. Cendrillon avait l'impression qu'elle n'aurait plus jamais une lame à verser. Leur source s'était tarie, mais le chagrin était toujours là.

Un an après l'enterrement, jour pour jour, le père de Cendrillon avait parlé pour la première fois de se remarier et demandé à sa fille s'il avait son autorisation.

Cendrillon avait dit oui.

Alors, c'était sans doute sa faute, tout ce qui s'en était suivi.

Son père avait mis un an de plus à trouver chaussure à son pied. Il souhaitait que sa nouvelle épouse soit parfaite en tout point pour le consoler de celle qu'il avait perdu et qu'elle ait déjà une ou deux filles pour devenir les sœurs de Cendrillon. Dans son esprit, une veuve comprendrait mieux qu'une jeune femme la douleur qui ne quittait pas son cœur. Il avait expliqué tout cela à Cendrillon qui s'était contentée de hocher la tête en supposant que c'est ce qu'on attendait d'elle. Cendrillon avait du mal à dire aussi vite adieu à sa mère. Deux ans, c'était long pour ses yeux d'enfant, mais pas assez pour faire son deuil. Cependant, sa mère lui avait dit d'être brave et de soutenir son père, Cendrillon faisait donc ce qu'elle lui avait demandé. Il ne lui serait jamais venu à l'idée de dire qu'elle aurait préféré une nouvelle maman qui lui donne plus tard un petit frère ou une petite sœur, quand elle serait davantage préparée à l'idée, d'ici encore quelques années.

Rassuré d'avoir son accord, son père avait fini par trouver l'épouse idéale, veuve, de noble naissance et dotée de deux filles un tout petit peu plus jeunes que Cendrillon. Celle-ci réussit à sourire lors des noces. Son père avait l'air heureux, même si sa nouvelle mère avait l'air sévère. Au moins, ses nouvelles sœurs étaient jolies et avaient l'air gentilles. Cendrillon se déclara rassurée et en dit autant à son père. Il avait eu l'air si heureux de la voir satisfaite que Cendrillon n'avait rien osé dire quand les choses avaient commencé à changer. C'était si nouveau de le voir sourire, comment pouvait-elle prendre le risque de le faire pleurer encore ?

Définitivement, c'était de sa faute ce qui s'en était suivi.

Ses sœurs n'étaient pas bonnes et douces comme Cendrillon s'était habituée à l'être pour ne pas gêner sa mère malade. Elles courraient et criaient partout dans la maison, faisant mal aux oreilles de Cendrillon quand elles les tiraient. Son père prenait le parti d'en rire, même quand elles cassèrent un vase ayant appartenu à la mère de Cendrillon. Il était bon, dit-il, que la vie revienne entre ces murs. Cendrillon fronça les sourcils. N'était-elle pas vivante, elle aussi ? Elle n'avait jamais fait rire son père, le rendait-elle si malheureux qu'il préfère ce bruit au calme de Cendrillon ?

Si c'était le cas elle ne pouvait le rendre plus malheureux encore en lui disant que ses nouvelles sœurs lui volaient ses poupées et ses rubans, qu'elles la pinçaient, la tiraient et la poussaient chaque fois que Cendrillon se proposait de participer à leurs jeux. Cendrillon estima préférable de s'en plaindre à sa nouvelle mère qui accueillit sa réclamation d'une gifle cuisante sur la joue gauche.

-Jeune fille, je n'aime guère le mensonge, mais je ne supporte pas les rapporteuses et je peux vous garantir que votre père ne les aime pas davantage. Est-ce la première fois que vous agissez de la sorte ?

-Oui, mère, balbutia Cendrillon.

-Appelez-moi belle-mère, je vous prie. Vous et moi ne sommes pas du même sang. C'est la première fois, fort bien. Qu'il n'y en ai pas d'autre, car c'est fort laid. Soyez contente que j'en ai été la première informée et pas votre père. Il est bon qu'il en soit ainsi, puisqu'il m'a chargé de votre éducation et qu'il aurait été plus sévère que moi, je vous le garantis. Le chagrin que vous lui auriez causé ! Allez donc vous mettre un peu de glace sur cette joue à la cuisine, qu'elle ne gonfle pas. Je ne veux plus entendre parler de cette histoire.

Cendrillon n'avait jamais été frappée. Sous l'effet du choc, elle crut tout ce que sa belle-mère lui dit et n'osa déranger son père avec ce qui semblait être des gamineries d'enfants. De ce jour, elle jura d'être bien sage pour ne pas désoler son père et s'éviter d'autres punitions de ce genre.

Il n'y en eut pas d'autre, pour un temps, car Cendrillon avait déjà compris que le silence avait ses vertus. Il permettait à une mère malade de bien dormir et à une vilaine fille de ne point décevoir ses parents. Tant qu'elle gardait le silence, sa vie pouvait rester relativement inchangée, et n'était-ce pas suffisant ?

Oh, comme elle avait eu tort ! Les choses changèrent dans la maison de son père, trop doucement pour qu'elle s'en rende compte.

D'abord, elle vit moins son père. Ses affaires l'appelaient malgré lui loin de sa famille et l'heureux homme pensait que sa fille serait heureuse de passer du temps à apprendre à connaître sa nouvelle mère et ses nouvelles sœurs. Ensuite, sa belle-mère se mit à parler d'elle à ses amies qui venaient prendre le thé. Les deux sœurs de Cendrillon étaient conviées à faire une démonstration de leurs talents qui était regardés avec indulgence. Elles étaient fort jeunes, elles avaient le temps d'apprendre. Cendrillon, elle, était jugée sur toutes les coutures, alors qu'elle devait rester debout à accepter chaque critique.

-Cela lui apprendra l'humilité, déclarait sa belle-mère, car cette enfant est parfois en proie à des crises d'arrogances qui me laissaient pantoise au début. Je comprend qu'il est difficile d'accepter d'être la grande sœur et de partager ses affaires, mais elle y met un de ces manque de bonne volonté !

Cendrillon baissait la tête, les joues en feu. Refuser de donner la dernière poupée que lui avait offert sa mère à une enfant qui brisait tout n'était pas un caprice à ses yeux.

-Regardez-la baisser la tête !, s'exclamait alors sa belle-mère. Ne voit-on pas sur son visage qu'elle est coupable de quelque mauvaise pensée ? Sa jalousie, mes chères ! Voilà un défaut qui n'aurait pas plu à sa pauvre mère. Nous verrons bien assez tôt le résultat de ses machinations, j'imagine ! Même quand elle vous déclare une gentillesse on peut deviner son manque absolu de sincérité.

Sa belle-mère devait avoir raison. Cendrillon était parfois jalouse de voir ses sœurs applaudies pour des misères et elle critiquée pour des peccadilles. Sa belle-mère s'en était même expliquée auprès d'elle, lui disant que si la situation était inversée, la mère de Cendrillon aurait favorisée sa fille et qu'il n'était donc que justice que sa belle-mère favorise les siennes. Les parents de Cendrillon lui avaient toujours dit d'être calme, respectueuse et aimable. Hélas, avec le temps et les avanies, elle même devait convenir que son amabilité n'était plus que de façade et qu'elle ne pouvait trouver en elle la force d'être sincèrement aimable avec sa nouvelle famille. Sa mère aurait été horrifiée de son comportement.

-Qu'y puis-je, moi, si cette enfant est fausse ?, soupirait enfin sa belle-mère. Les dégâts sont déjà irrémédiables, je le crains. Et ma foi, j'essaie d'être indulgente. Quand je vois ce teint pâle et sa façon de se traîner en silence d'une pièce à l'autre, je me demande si elle n'a pas hérité de la complexion fragile de sa regrettée mère.

Cette idée était insupportable à Cendrillon. Elle ne pouvait faire du chagrin à son père en dépérissant comme sa mère. L'idée la terrorisait tellement que Cendrillon en restait silencieuse et tremblante, faisant malgré elle hocher les têtes des amies de sa belle-mère, convaincues de la justesse de ses propos.

Les corrections et les remarques méprisantes devinrent son quotidien. Cendrillon se laissa faire, sans réaliser qu'on prenait bien garde à ne jamais la toucher là où les marques seraient visibles par son père. Cendrillon ravalait ses plaintes pour ne déranger personne. Après un an de ce traitement, elle était plus calme et polie que jamais. Elle n'avait jamais non plus été aussi malheureuse. Du moins, c'est ce qu'elle pensait, avant que son père ne tombe malade.

Pour la toute première fois, Cendrillon et sa nouvelle famille se retrouvèrent unies dans l'angoisse. Les trois plus jeunes avaient déjà perdu un père ou une mère, la plus âgée, un époux. Aucune ne souhaitait revivre cela. Un soir, sa belle-mère les prit même toutes les trois dans ses bras en leur expliquant qu'ils allaient falloir qu'elles soient fortes.

Le jour où le docteur annonça qu'elles devraient commencer à penser à leurs vêtements de deuil, Cendrillon découvrit qu'elle était incapable de pleurer. Sa belle-mère la serra alors tout contre elle.

-Pauvre enfant, la nouvelle lui a fait un choc, déclara-t-elle au docteur. Mais je serais là pour elle, n'est-ce pas ? Nous serons là l'une pour l'autre.

Pour la première fois, Cendrillon rendit son étreinte à sa belle-mère. L'ironie de la situation lui faisait mal. Il avait fallu un tel malheur pour qu'elles apprennent à se connaître. Elle se prit à espérer que le docteur se soit trompé et que ce petit miracle soit le signe d'autres à venir.

Son père vint à mourir, malgré tous ses espoirs et ses prières. La nouvelle laissa Cendrillon totalement abasourdie, au point que sa belle-mère dut la traîner hors de la chambre et l'aider à se déshabiller ce soir là.

Le lendemain, elle lui fit une demande des plus raisonnables. Elle comptait inviter quelques membres de sa famille pour l'aider à prendre les mesures qu'il convenait pour l'enterrement et le reste. Cendrillon avait la meilleure chambre de la maison, à part celles de son père et de sa belle-mère. N'était-il pas raisonnable de prêter cette chambre, le temps du séjour de leurs invités ? Cendrillon aurait dit oui à tout, dans son état. Elle hocha la tête et fit retraite dans une des chambres de l'aile nord, presque jamais utilisée.

Le lendemain, sa belle-mère la convoqua pour lui demander son opinion. La demeure allait accueillir moins de monde après l'enterrement, vu leur deuil. Ne serait-il pas raisonnable également de congédier quelques serviteurs, les plus vieux notamment, qui méritaient de se reposer après de longs et loyaux services ? Cendrillon opina à nouveau. Son père avait toujours dit combien il était fier d'avoir une fille si raisonnable, elle devait le rendre fier, même maintenant qu'il était parti rejoindre sa chère mère. Surtout, peut être.

Vint le jour de l'enterrement. Cendrillon avait été incapable de manger les deux derniers jours et sa belle-mère avait refusé que quiconque l'y force, demandant qu'on respecte son chagrin. Nul ne l'avait forcée non plus à aller se coucher quand elle restait assise à côté de la cheminée jusqu'au delà de l'heure habituelle de son coucher, incapable de se réchauffer auprès d'un feu trop faible, par manque de serviteurs pour l'alimenter. Au moment de la mise en terre, elle s'effondra au sol, de chagrin, de fatigue et de faim. Sa belle-mère poussa presque un cri d'inquiétude et insista pour la raccompagner et qu'elle s'alite aussi longtemps qu'il faudrait pour qu'elle se remette.

Cendrillon ne quitta pas le lit d'une semaine, d'abord par faiblesse, puis parce qu'elle n'avait pas la force d'affronter une maison dépourvue de la présence de son père.

Lorsqu'elle sortit enfin du lit, des draps avaient été placés sur une bonne partie des meubles de pièces rarement utilisés. Cela aussi était raisonnable, et cela l'empêcha de réaliser que quelques objets provenant de son héritage avaient disparus.

Il n'y avait plus guère de serviteurs à l'intérieur de la maison, à part une unique cuisinière, que Cendrillon n'avait jamais rencontré. Quand elle s'aventura dehors, elle ne reconnut aucun des serviteurs. Elle s'en étonna auprès de sa belle-mère.

-Ton père, mon époux, était un homme merveilleux, mais parfois peu au fait des difficultés à gérer une maison de cette taille, fut l'explication raisonnable que lui apporta cette dernière. Sous prétexte d'être là depuis toujours, ils lambinaient et nous volaient joyeusement. J'ai préféré m'en débarrasser et embaucher de vrais travailleurs, prêts à un travail dur.

L'esprit de Cendrillon était comme enfermé dans un étau de brumes et de cendres. Elle accepta tout. Sa belle-mère avait été si bonne, si compréhensive avec son chagrin qu'elle ne voyait aucune raison de ne pas l'écouter. Quand ses yeux se décillèrent, il était hélas trop tard et elle s'appelait Cendrillon aux yeux de tous, et même, hélas, des siens.

Quelques jours plus tard, les invités partirent, mais la belle-mère rappela Cendrillon alors qu'elle s'apprêtait à regagner sa chambre. En allant à sa rencontre, Cendrillon fut bien forcée de réaliser que la poussière s'était installée partout dans la maison. Quand elle s'en ouvrit à sa belle-mère, celle-ci soupira.

-Tu l'as remarqué, toi aussi ? Je crains qu'avec moins de serviteurs, il devienne difficile d'entretenir la maison, mais il nous faut faire des économies. Peut être que la solution serait d'apprendre à en faire une partie nous-même ? Ne pourrait-tu apprendre la cuisine et le ménage, puis enseigner ce que tu auras appris à mes filles ? Une fois qu'elles seront plus grandes, vous vous partagerez équitablement les tâches.

Cendrillon doutait bien un peu de cette proposition. Ses demi-sœurs lui semblaient trop indisciplinées et gâtées pour se mettre au travail sans hurler leur colère, mais la décision lui semblait raisonnable, tout comme celle de rester dans cette chambre froide et isolée, mais plus proche de la cuisine où elle allait passer davantage de son temps.

Au moins, le travail la distrairait de son chagrin, pensait-elle. Et toute à celui-ci, elle ne réalisa pas que les nouveaux serviteurs la traitait en domestique et pas comme la fille aînée de la maison. Et quand ce fut le cas, elle eut trop honte de l'image qu'elle donnait d'elle-même, mal habillée, mal coiffée et ses souliers tout crottés qu'elle n'osa pas corriger leur erreur.

Bientôt la cuisinière fut à son tour congédiée, sous un faux prétexte. Cendrillon se retrouva à tout faire à l'intérieur de la maison, de la cuisine à la vaisselle, au ménage, au reprisage et tout le reste. Sa journée commençait à l'aube et s'arrêtait bien après le crépuscule.

La tâche devenait insurmontable, mais qu'est-ce que Cendrillon pouvait y faire ? Elle supporta tout sans se plaindre, car chaque fois qu'elle essayait de parler à sa belle-mère, celle-ci portait un mouchoir à ses yeux et s'excusait que le visage de la fille lui rappelait trop celui du défunt père. D'ailleurs, Cendrillon était trop fatiguée et écrasée par la douleur pour protester. Les avanies qu'elle subissait, toujours plus nombreuses, achevait chaque jour un peu plus de détruire en elle toute volonté de confronter sa belle-famille. Elle courba l'échine devant les gifles et les griffures, les vilains noms et les ordres sans fin. Ne devait-elle pas rester bonne et douce comme sa mère le lui avait demandé ? Celle-ci veillait sur elle depuis les Cieux et Cendrillon craignait plus que tout que sa mère détourne le regard d'elle.

Vint un jour où sa belle-mère et ses demi-sœurs s'absentèrent longuement. Ce jour-là, comme il n'y avait pas assez de bois pour chauffer sa chambre en plus de celles de sa belle-famille, Cendrillon avait passé la journée à tout laver et tout préparer dans la cuisine, avant de s'endormir juste contre l'âtre pour en récupérer un peu de chaleur.

Trois éclats de rires mauvais la réveillèrent. Cendrillon ouvrit les yeux pour découvrir sa belle-mère et ses sœurs, toutes de noir vêtues, qui la surplombaient avec des sourires moqueurs. Elle se redressa, honteuse d'être ainsi surprise, pour découvrir que ses cheveux étaient couverts de cendre.

-Regardez-moi la souillon, incapable de rester propre !, s'exclama la cadette des deux filles.

-Le cul et les cheveux dans la cendre ! La Cucendron qu'on devrait l'appeler, ricana l'aînée.

-Non, Cucendron, c'est trop laid, encore plus vilain qu'elle. Cendrillon ! La vilaine Cendrillon, ça lui va si bien !

Cendrillon aurait voulu que la terre l'avala. Ses joues étaient rouges de honte, mais elle n'arrivait toujours pas à pleurer, malgré le désespoir qu'elle ressentait. Elle chercha sur le visage de sa belle-mère, mais n'y trouva aucune pitié.

-Et bien, Cendrillon ferait mieux de nous préparer notre repas. Qu'il soit léger. Il ne ferait pas beau voir qu'on festoie ce soir dans cette maison.

Un geste suffit à faire bondir Cendrillon pour qu'elle exécute les ordres, mais elle s'arrêta à mi-chemin des casseroles.

-De qui portez-vous le deuil ?, s'enquit-elle en se demandant si elle devait les imiter.

Trois sourires mauvais lui répondirent.

-Ne le sais-tu donc pas, souillon ? J'imagine qu'à passer ta vie dans la cendre, tu ne réalises rien de ce qui se passe en-dehors de ces murs. Nous pleurons la fille de mon mari, qui a trépassé après une longue maladie. La pauvre fille n'a pas supporté la mort de son père.

Cendrillon la regarda, interloquée, puis courba la tête. Elle comprenait maintenant les plans de sa belle-mère. Celle-ci l'avait séparé de tous les serviteurs que Cendrillon connaissait, avec son accord, et maintenant qu'elle était morte aux yeux du monde, sa belle-famille héritait seule des biens de ses parents. Cendrillon aurait pu protester, tempêter, mais qui aurait écouté la parole d'une souillon ? Elle n'avait pas besoin de miroir pour savoir quelle image elle renvoyait.

-Au travail, Cendrillon !, insista la belle-mère. Que notre repas soit servi dans l'heure, puis tu pourras te reposer puisque ton travail semble tant te fatiguer. Mais pas dans ta chambre. Il ferait beau voir qu'une souillon couche dans des draps de lin fin et répande de la cendre partout dans la maison. Le grenier, voilà où est ta place.

Un dernier regard lourd de menaces fit s'incliner Cendrillon, vaincue. Elle se remit au travail et fournit à ses nouvelles maîtresses ce qu'elles exigeaient. Le soir même, réfugiée dans un lit qui bientôt serait trop étroit pour elle, mal abritée sous une couverture trouée, dans un grenier habité par autant de souris que de courants d'air, Cendrillon put seulement se demander comment elle en était arrivée là et prier sa mère au ciel de l'aider à surmonter cette épreuve. Elle-même n'en avait plus la force. On ne lui avait jamais appris à être autre chose que gentille et douce, qu'aurait-elle pu faire d'autre qu'accepter son sort ?

Il lui faudrait des années pour trouver en elle la force de s'élever contre la volonté de ses persécutrices et de se remettre à rêver. Pour l'instant, Cendrillon tremblait de froid et de chagrin.