Chapître 3 :
Aussitôt sortie de la cellule d'Athos, Milady croisa Manson dans le même corridor. Lorsqu'il remarqua ses yeux, son complice su quel genre « d'interrogatoire » avait eu lieu. Il mit une main au menton et baissa le regard.
« Ma foi, vous ne perdez pas de temps! » dit-il en ricanant.
Elle lui sourit en retour. « Vous êtes-vous amusé, vous aussi? » demanda-t-elle.
Le rictus de l'homme s'évapora subitement et, visiblement scandalisé, Manson cracha au sol avec dédain. « Plutôt mourir que de toucher à cette guenon! » Il s'était exclamé, presque furieux et insulté.
A ses yeux, Aramis, vêtue comme un homme, était le summum de la laideur et de la répugnance. Elle était tout le contraire des canons de beauté de leur époque : sa taille était très – trop – fine; sa peau, au lieu d'être d'une blancheur laiteuse, était légèrement hâlée à force d'être constamment au grand air; résultat d'une sous-alimentation typique des militaires, son visage était trop long et pas assez rond; sans maquillage, ses lèvres semblaient trop fines et ses yeux, trop ternes; sans bijoux, son être tout entier manquait d'éclat; ses cheveux n'étaient pas assez soyeux; les courbes de ses hanches et de sa poitrine étaient dissimulées; ses mains présentaient un épiderme rugueux et ses paumes étaient couvertes de durillons, signe d'années d'entrainement à l'épée; son accoutrement mâle grotesque, sa voix déguisée, ses manières masculines, et enfin, cette répugnante odeur de soldat, un permanent mélange d'écurie, de cuir et de poudre à mousquet !... Manson se disait qu'il aurait eu plus de respect pour sa rivale si elle avait accompli sa vengeance sans se travestir. Quand il avait eu en sa possession le médaillon de François, il avait quelquefois regardé le portrait qui se trouvait à l'intérieur : la jeune femme qui y était peinte n'était pas superbe, mais loin de l'abjecte gueuse déguisée qu'elle était devenue! A cette pensée, il frémit, une fois de plus, de dégoût.
Milady fut très surprise par cet élan de colère peu habituel de la part de son interlocuteur. Elle pencha légèrement la tête de côté, plissa les yeux, mais décida d'écarter cet emportement de Manson. Peut-être haïssait-il les blagues à caractère pédérastes? …« C'est vrai qu'Aramis ressemble beaucoup à une femme… » Elle s'arrêta quelques instant avant de poursuivre. « Cela lui donne toutefois un charme très particulier! » Elle se mit à rêvasser, tapotant son menton, se demandant si, la prochaine fois, elle pourrait aller « questionner » Aramis….
Manson se renfrogna, plissa les yeux à son tour et resta silencieux pendant un bon moment.
« Venez….j'ai à vous parler… » fit-il enfin, profondément sérieux, en s'éloignant des cachots, sa torche en main. Remarquant son air grave, Milady le suivit silencieusement, se demandant qu'est-ce qu'il avait à lui dire d'aussi important….Sortant des culs-de-basse-fosses, ils gravirent un étroit escalier en colimaçon. Manson les dirigea vers une pièce inondée de l'éclat bleuté de la lune et qui portait tous les signes d'avoir été autrefois une petite chapelle : un autel décrépit, des candélabres renversés, de la cire qui tachait le plancher, des bancs couverts de poussière et de toiles d'araignées, quelques bréviaires moisis qui jonchaient le sol... Après avoir suspendu sa torche, il ferma la porte derrière eux avant d'inspecter brièvement l'endroit du regard, s'assurant ainsi de leur solitude.
« Qu'y-a-t-il donc? » demanda la femme, de plus en plus intriguée. Elle n'aurait su dire si Manson était inquiet, confus ou en proie en un dilemme. Il hésita pendant encore quelques instant avant de parler.
« J'hésite à vous faire part de certaines informations… » avait-il avoué.
Elle devina qu'il était véritablement incertain à parler; ce devait être une information cruciale. Milady fronça les sourcils. Pendant les dernières semaines, il avait été clair entre Manson et elle qu'ils étaient tous deux effrayés : bien qu'ils admiraient le génie maléfique de leur troisième complice, le Masque de Fer, leur confiance envers le chef de la bande était loin d'être solide. Ce dernier pouvait se montrer d'une cruauté aussi intense et soudaine qu'elle était inutile, voire même contreproductive. Milady, soumise à l'aura dictatrice de l'homme masqué, en était venue à considérer Manson comme un égal dans cette contraignante soumission. Elle fut aussi fort heureuse de constater que ce dernier, bien que pervers et aimant les femmes de petite vertu, n'avait jamais eu pour elle un regard ou une parole déplacés : il la respectait – ou la craignait –ou du moins le feignait-il.
« C'est Aramis, » dit-il enfin. Il se retourna pour faire complètement face à Milady. « C'est vraiment une femme. »
Milady ouvrit grand les yeux. « Comment?! » Elle prit quelques instants pour digérer ce renseignement dont elle ne s'attendait pas recevoir. « Vous en êtes certain? » ajouta-t-elle, plus bas, bien qu'ils fussent seuls.
Manson hocha la tête et fit quelques pas. « Vous souvenez-vous, dans cette affaire avec le Prince Philippe…le précepteur du prince? »
Elle chercha quelques secondes dans sa mémoire. « Oh…François de… »
« Oui, celui-là. Il appert qu'elle s'apprêtait à l'épouser quand nous l'avons assassiné. »
Pour Milady, le reste du scénario était évident ; Elle-même aurait sans doute fait la même chose. « Et il-…elle cherche à se venger. »
« C'est exact. »
La femme anglaise réfléchit quelques instants, un index aux lèvres. Le fait qu'Aramis soit une femme ne la choquait pas outre-mesure : n'était-elle pas, elle aussi, capable de manier diverses armes et de chevaucher? Ne s'était-elle pas aussi travestie à quelques reprises pour échapper à ses poursuivants ou se fondre dans la foule?
« Elle semble être au courant de l'existence de Philippe depuis le début, » ajouta le petit homme trapu. « On s'est fait avoir par une fille. »
Milady fronça les sourcils et lui jeta un vif regard désapprobateur.
« Je ne dis pas cela pour vous vexer, » reprit Manson, levant les mains pour s'excuser. « Mais si le Masque de Fer venait à l'apprendre… »
« S'il apprenait qu'il s'est fait avoir par une femme… » poursuivit Milady, connaissant pertinemment le caractère misogyne de leur chef.
« Et qu'il a négligé ce détail dans l'élaboration de son complot… » continua l'homme. « Il reportera sans doute une part de sa colère sur nous et nous en pâtirons. »
Coward, pensa Milady en lui jetant un regard de côté, regard dont son récepteur devina le contenu. Manson n'osa alors pas avouer que le médaillon qu'il avait volé à François avait été la preuve la plus incriminante…et que s'il n'avait pas dérobé cet objet, Aramis n'aurait sans doute jamais fait le lien entre lui et Chameau; Conséquemment, il était le plus en faute dans l'échec du complot. Il décida donc d'omettre ces détails et de dévier la conversation sur son interlocutrice.
« Mais du coup, adieu Aramis et Athos! Car le Masque de Fer voudra certainement les éliminer dès qu'il reviendra. »
« TSSSSSK! » siffla aussitôt Milady entre ses dents serrées, telle un chat enragé, se retournant d'un bloc vers Manson.
L'homme sourit malicieusement, voyant que son commentaire avait fait mouche. « J'ai remarqué votre….intérêt pour le mousquetaire Athos. Si le Masque de Fer apprenait que nous les avons capturés, il voudra se venger. Et il les tuera. Tous les deux. »
Serrant un poing, Milady enfonça ses ongles dans la paume de sa main. Elle grogna de rage. Elle se contrefichait du sort réservé à Aramis, mais la mort d'Athos – ou plutôt la souffrance qu'elle voulait continuer à lui imposer - était à ELLE. Elle voulait se venger de l'humiliation qu'elle avait subie – bien que méritée - lorsque, quelques temps après leur mariage, il avait découvert cette brûlure infâme sur son épaule, et tous les autres détails de sa vie passée. Sa grossesse, au lieu de retenir auprès d'elle son époux, n'avait qu'alimenté les doutes de ce dernier. Répudiée, enceinte, elle avait été réduite à passer les mois suivants dans un couvent jusqu'à la naissance de son fils. Comme sa propre mère l'avait fait avec elle, elle avait abandonné son bébé aux religieuses. Elle avait reprit la route de l'Angleterre et séduit le comte de Winter, puis l'avait envoyé ad patres et hérité de ses richesses avant qu'il ne découvre qui elle était réellement. De retour en France, elle avait tenté de retrouver son fils, en vain. Elle avait essayé de retrouver son premier mari, en vain. C'est plutôt le chemin d'un autre comte, celui de Rochefort, qu'elle avait croisé par pur hasard. Ce dernier semblait en avoir vu d'autres et n'avait jamais succombé aux charmes de Milady. Le même scénario s'était répété lorsqu'elle avait atterri dans le cabinet privé de Richelieu : même s'il était homme d'Église, le cardinal aurait pu céder à ses avances. Rien n'en fut. Anna, doutant maintenant du pouvoir de ses charmes, se mit à s'instruire auprès de sorcières afin de pratiquer la magie noire. Réalisant rapidement l'ampleur des sornettes derrières les promesses des filtres d'amour et autres techniques vaudous, elle eut toutefois l'agréable loisir d'en apprendre plus sur l'art des poisons.
C'est à ce moment qu'elle avait retrouvé son mari Olivier de la Fère, qu'elle avait reconnu sous les traits d'un mousquetaire surnommé « Athos ».
L'échec dans l'affaire des ferrets de diamants de la reine Anne, suivie de la perte des faveurs de Richelieu, avaient ajouté l'insulte à l'injure. Assassiner le duc de Buckingham n'avait pas calmé sa rage. Son ordonnance d'exécution avait semblé pointer vers la fin de son parcours. Elle avait été honnête lorsqu'elle s'était confessée à d'Artagnan : c'était vraiment la fin, et elle y avait cru! Il lui avait donné la chance de se repentir, de commencer une nouvelle vie. Elle avait pensé se remettre à la recherche de John Francis…
Puis elle s'était arrêtée dans son élan. Quel genre de vie lui restait-il? Quel genre de vie pouvait-elle offrir à son fils? Elle ne savait faire rien d'autre que séduire et mentir, et encore, en était-elle toujours capable? Mis à part ce benêt d'Athos, personne ne semblait plus céder à sa beauté…quel soulagement avait-elle ressenti quand cet homme anonyme, qui n'avait de nom que Masque de Fer, avait tout de suite réalisé à quel point elle pouvait lui être utile! Et pas juste dans son lit!
« Vous m'écoutez? » Manson tira Milady de sa rêverie, puis il balaya le vide du revers de la main, en direction de la mer. « Le Masque de Fer est parti inspecter les côtes cette nuit….il sera sans doute de retour à l'aube seulement. Nous devons nous assurer qu'il ne soit pas au courant qu'ils sont ici. Du moins, pour le moment. »
« Et trouver une raison pour qu'il accepte de les garder en vie, » renchérit-elle. Keep Athos alive until he escapes... « Du genre que nous avons besoin d'eux pour attraper Porthos et d'Artagnan. »
Mais Manson n'était pas dupe. Ils restèrent tous les deux muets pendant un long moment avant qu'il ne brise le silence. « Qui est Athos pour vous? »
« Cela ne vous regarde pas, » fit Milady d'une voix calme en se dirigeant vers la sortie. « Je veux seulement le tuer moi-même. »
« A la bonne heure! » ricana-t-il. « Et moi, je m'occuperai de la petite dame… »
Elle s'arrêta et lui fit face de nouveau. « Nous sommes d'accord, alors? » dit-elle en étendant lentement sa dextre dans sa direction. Manson la regarda pendant quelques secondes et serra la main de sa complice dans la sienne. « Oui. »
(Fin du flashback)
