Chapître 4 :

« Et merde! »

Le lourd sac de soldat d'Aramis fut rageusement lâché sur une table de bois d'une taverne déserte de Quiberon, faisant résonner un bruit métallique produit par le contenu de l'attirail : tasse de fer blanc, munitions, armes de poche, pierre à feu, casaque, chemise de rechange, couverture de fortune, quelques bandages, pièces de monnaie, bouts de pain rassis…

« Aaaaah!» fit derrière elle la voix joviale de Porthos alors qu'il ouvrait les bras pour s'étirer et prendre une profonde inspiration. « N'est-il pas agréable de revenir en terre ferme après toute cette pagaille? Moi, ça me donne faim, les voyages en mer! Pas vous? »

En guise de réponse, Aramis arracha ses gants et les fourra dans son sac, s'affala négligemment sur une chaise puis lui dédia son meilleur regard blasé.

« Je comprends, » dit calmement Porthos, levant les mains en signe de reddition : quand Aramis avait cette tête, il était inutile de plaisanter. Il s'assit à tour, se retourna en direction des cuisines, le bras par-dessus le dosseret de sa chaise, avant de hurler « Aubergiste! Une bonne bouteille, et deux verres! » Après cette interjection digne de son caractère bonace, il refit face à son amie. « Allez-y : Je vous écoute! »

Sous le regard et le sourire silencieux de son ami, Aramis soupira bruyamment, se passa une main dans le visage, se gratta la tête avec l'autre. Elle appuya les deux coudes sur la table et se prit le crâne à deux mains, y enfonçant ses ongles. Après quelques secondes, elle poussa violemment son sac sur le plancher avant de se remettre dans la même position.

Une bouteille et deux verres furent déposés sur la table, entre elle et le géant.

« Au final, apportez-nous une deuxième bouteille, » fit ce dernier à l'intention du tavernier en lui allongeant quelques pièces. « Je sens que ça va être long…. »

« Argh! » grogna la femme en guise de commentaire. Sans se soucier du caractère orageux de son amie, Porthos remplit tranquillement leurs verres.

Par où commencer?...

La traversée entre Belle-Isle et Quiberon, ville portuaire la plus proche de l'île-forteresse, n'avait duré qu'une heure. Une heure pendant laquelle Athos et Aramis s'étaient regardés tels deux chiens de faïence; Une heure, coincés sur le même navire alors qu'une part d'eux aurait voulu imposer la plus grande distance possible. L'autre part, cependant, suggérait plutôt de ne pas s'éloigner l'un de l'autre et de se garder à distance de vue mais aussi d'ouïe. Les deux s'étaient donc épiés du coin de l'œil avec une seule pensée en tête : qui serait le premier à révéler- ou plutôt trahir- le secret de l'autre?

Une heure à espionner, à garder tous ses sens en alerte, à serrer les dents et les poings, c'était déjà éprouvant. Pourraient-ils poursuivre, ensemble, leur carrière dans cet état d'esprit? Pour Aramis, une réponse négative s'imposait à cette interrogation. De plus, maintenant que François était vengé et que Philippe était en sécurité, qu'est-ce qui la retenait plus longtemps au sein de la compagnie des mousquetaires? Peut-être même que Tréville exigerait son renvoi….

Elle leva enfin les yeux sur son ami et sentit son cœur se serrer de peine. Serait-elle capable de vivre sans l'amitié de Porthos?

« Je dois vous apprendre quelque chose… » commença-t-elle en se penchant légèrement vers lui. La vie parallèle d'Athos lui importait peu; s'il voulait cacher ses fréquentations douteuses, c'était son propre problème, et il devrait, tout comme elle, en gérer les pénibles conséquences si on advenait à connaître la vérité. Par contre, il n'était pas dit que ce serait elle, Aramis, qui révélerait au monde les détails qui le concernait! Ah! Elle avait de l'honneur, elle, et ne s'abaisserait pas colporter les cancans comme ces poules de la Cour! Mais si Porthos devait savoir son secret à elle, elle voulait le lui annoncer elle-même, et non qu'il l'apprenne de la bouche d'un autre…celle d'Athos, en l'occurrence! Elle allait se mettre à parler mais s'arrêta toutefois, l'aubergiste interrompant son élan en apportant la deuxième bouteille demandée.

D'Artagnan et Athos avaient découvert hasardement la vérité à propos de sa véritable identité. Il lui semblait tellement injuste que Porthos soit laissé à l'écart de son secret… Pourtant, le capitaine lui avait formellement interdit d'en parler…et Athos savait, et pourrait user de chantage contre elle, monter Porthos contre elle...et ils se mettraient tous les deux contre elle, comme dans l'affaire du brevet de capitaine. Ah, ça, non! Elle ne voulait pas du tout revivre cet épisode de sa vie!

Elle se mordit la lèvre inférieure et plongea son regard apeuré dans celui de son ami. Il devina le combat intérieur qui se tramait en elle et, pour soulager ses souffrances, il se pencha également vers la femme et prit la parole.

« Vous voulez me dire que vous êtes une femme? » demanda-t-il doucement.

Les yeux soudainement écarquillés d'Aramis et son brusque mouvement de recul servirent de réponse. « Co…comment?... » bredouilla-t-elle.

En souriant, l'homme fixa le fond de son verre pendant quelques instants et pris une gorgée du liquide avant de poursuivre. « Je le savais, dès les premiers jours. » Devant l'air médusé de son amie, il continua, non sans avoir poussé un léger soupir. « Votre secret contre une de mes confidences, d'accord? J'ai sept sœurs, Aramis. Je suis l'avant-dernier d'une famille de dix enfants. Mon père est tombé malade et invalide alors que j'étais encore gamin. Il était, pour ainsi dire, absent…Mes frères aînés étaient déjà partis lorsque je suis né; l'un marié, que je n'ai vu que deux ou trois fois, l'autre au séminaire – celui-là, je ne l'ai jamais connu. Quand on a grandit avec huit femmes autour de vous, on apprend tout d'elles : leurs manières, leurs parfums, leurs malaises, leur façon de se tenir, de parler, de s'excuser, de rire, ou de feindre une obligation quand vient le temps d'aller pisser… » A ces mots, il cligna d'un œil.

« Vous…vous n'avez rien dit pendant tout ce temps? » articula-t-elle faiblement, trop hébétée pour rire de la blague de son compère.

« Non. Pourquoi l'aurais-je fait? Il y avait une fille qui voulait devenir mousquetaire…et puis après? Certes, au début, je me questionnais. N'avais-je pas quitté les miens pour échapper à ce monde de femmes, et voilà qu'il me rattrapait? » Il s'arrêta un instant et poursuivit avec un peu plus de douceur. « Mais….je vous avoue, quand je vous avais à mes côtés, c'était comme si j'avais ma petite sœur avec moi. » A ces mots, il lui dédia un chaleureux sourire. « Qu'il soit homme ou femme, j'étais heureux d'être avec Aramis. Et cela me suffisait. »

Il vida le reste de son verra d'une traite et le reposa sur la table. « Voilà. Fin de ma confidence.»

Honteuse, Aramis dévia le regard tout en faisant tourner son propre verre entre ses doigts. Elle ne savait que dire, que répondre pour s'excuser d'une telle omission. Encore une fois, Porthos vint à sa rescousse.

« C'est pour cela que vous êtes de mauvaise humeur? »

En un instant, toute la gêne et la culpabilité que la jeune femme avait pu ressentir s'étaient évanouies, laissant place à sa frustration précédente.

« Non, ça, c'est Athos! » grogna-t-elle, les sourcils froncés.

Elle n'eut pas le loisir, ni le désir, d'en ajouter d'avantage, ni Porthos de répondre, qu'une voix de ténor menaçante s'éleva derrière elle.

« Qu'est-ce qu'il a encore fait, Athos? »

Dès la première syllabe, tous les membres d'Aramis s'étaient tendus, son dos s'était raidi alors que ses intestins s'étaient inconfortablement noués. D'un coup de talon, elle avait aussitôt déplacé sa chaise pour la positionner juste un peu derrière celle de Porthos. Elle avait alors levé les yeux pour croiser le visage sombre et fermé de celui dont elle avait deviné la voix : Athos, debout, la surplombant, la toisait silencieusement d'un regard glacial.

Porthos aurait voulu se fondre dans le plancher tellement l'animosité entre les deux était palpable, et cela le rendait terriblement mal à l'aise. Ses deux amis, immobiles, se dévisageaient avec agressivité et semblaient prêts à se jeter l'un sur l'autre et à s'égorger au moindre mouvement. Certes, ils avaient déjà eu quelques altercations, certains désaccords pour des broutilles…mais jamais de cette ampleur. Il se demanda si leur hostilité partagée n'avait pas été causée par la découverte de l'identité d'Aramis. Sans en connaître la raison, il savait qu'Athos n'était pas particulièrement friand de la gent féminine… Mais si c'avait été le cas, Aramis, seule fautive concernée dans cette découverte, se serait sentie plutôt coupable, et non frustrée; Athos avait donc du lui aussi faire, dire ou omettre quelque chose d'assez terrible pour qu'elle se sente tout autant blessée que lui.

Porthos jeta un bref regard vers Athos; non, assurément, celui-là n'était pas une femme déguisée en homme! De quoi pouvait-il donc s'agir, alors?

« Les amis… » débuta-t-il faiblement.

« Les amis….C'est le temps de festoyer! » firent plusieurs voix derrière eux. Un flot de soldats envahit bruyamment la taverne, allant occuper toutes les autres tables. « Ah! Voilà nos héros! » On s'approcha des trois mousquetaires en leur donnant de gaillardes tapes sur les épaules pour accompagner les félicitations. Congratulations auxquelles remerciaient Athos et Aramis avec des sourires forcés et des lèvres pincées, tandis que Porthos les surveillait nerveusement tout en répondant absentement aux compliments. Bientôt, l'endroit fut plein à craquer et trop assourdissant pour tenir une conversation sans se mettre à crier pour se faire entendre.

A l'extérieur, le crépuscule pointait déjà. Il était évident que les soldats ne se remettraient pas en route pour Paris avant le lendemain et que plusieurs avaient décidé de se sustenter dans les auberges du coin au lieu de se contenter des pitances fades offertes par les cuisiniers du campement. Certains préféreraient aussi se départir de quelques pièces pour dormir dans un lit plutôt que de coucher sous la tente.

« Ah, vous voilà! » C'était le capitaine De Tréville qui venait d'entrer à son tour dans l'estaminet et qui avait repéré ses trois principaux hommes de main. Ces derniers, professionnels, avaient subitement oublié leurs problèmes et s'étaient mis au garde-à-vous. « Il faudra assurer la sécurité de Sa Majesté et de Son Altesse cette nuit. Ils dormiront ici. Porthos et Aramis, vous ferez le premier tour de garde à la porte de leur chambre. Athos et moi se chargeront du second. Les autres mousquetaires assureront la sécurité autour de l'auberge.»

« Oui, monsieur! »

Aussitôt le capitaine avait-il tourné le dos que les trois paires d'épaules retombèrent et les sourcils froncés regagnèrent deux des trois visages. Aramis attrapa une des deux bouteilles par le goulot, son sac abandonné au sol fut projeté par-dessus son épaule, puis elle s'éloigna en maugréant.

« Hé! Où croyez-vous aller, comme ça? » tonna Athos, peu content de voir son collègue hors de vue.

« JE VAIS PISSER! » lui hurla-t-elle en lieu de réponse avant de se frayer un chemin parmi la horde de soldats et de sortir de l'endroit.

Athos s'apprêtait à la poursuivre quand la poigne de Porthos le retint et le força à s'asseoir. « Vous restez avec moi, l'ami! Il me reste encore une bouteille et… »

Athos se dégagea d'un mouvement sec et, à l'instar de la femme, attrapa la bouteille restante par le goulot, bu une bonne rasade du liquide, offrit son plus sarcastique sourire au colosse et, accompagné du litre de vin, prit également la direction de la sortie.

Bouche-bée, Porthos resta coi un moment, puis secoua la tête avec découragement.

« Pfff…! » fit-il en se rasseyant. Il allongea le bras pour se servir un verre de vin, mais réalisa que ses camarades étaient partis avec toute la boisson… qu'il avait lui-même payée!

« Sans blague? » fit-il à haute voix sur un ton sarcastique. Il fouillait dans sa bourse pour vérifier s'il en avait assez pour un autre flacon quand Athos réapparut devant lui en déposant rageusement « sa » bouteille sur la table.

« C'est malin! A cause de vous, je ne sais pas où il est allé! » gronda l'ainé, frustrée, avant de s'écraser sur la chaise et de bouder.

En silence, Porthos prit lentement un des deux verres, le remplit et le glissa vers Athos. « Et…Qu'est-ce qu'il a fait, Aramis, pour vous mettre d'aussi mauvaise humeur? » risqua innocemment le géant tout en se versant aussi un peu de vin.

« Il vous le dira lui-même! » vociféra le vétéran. Ce dernier cala le contenu de son verre et croisa les bras sur sa poitrine pour réfléchir. A peine quelques secondes plus tard, il se penchait sur la table vers son ami et murmurait entre ses dents serrées.

« Qu'est-ce qu'il vous a dit? »

« Quoi? »

« Qu'est-ce qu'Aramis vous a dit à propos de moi? »

« Mais…Rien! Absolument rien!»

« Je l'ai entendu prononcer mon nom! »

« Il a juste dit qu'il était de mauvais poil à cause de vous, c'est tout! Vous vous êtes encore engueulés pour des niaiseries?»

Un grondement exaspéré servit de réponse.

« Vous n'êtes pas vous-même, Athos… » remarqua son ami avec justesse. « Ça ne vous ressemble pas, de vous énerver comme cela! »

« Je…! » Athos s'interrompit, se rendant à l'évidence que Porthos avait entièrement raison. Il soupira profondément, ferma les yeux et, malgré le vacarme ambiant, tenta de reprendre contrôle de ses émotions et de retrouver son calme.

Le fait qu'Aramis soit une femme le laissait plutôt indifférent. Il était vrai que, depuis son mariage raté, il se méfiait des femelles et de leurs manières enjôleuses…mais son blond camarade n'avait jamais eu envers lui, ni envers quiconque d'ailleurs, de gestes ou de paroles pour le séduire ou le manipuler. Au contraire, Aramis était prude comme une none, citait la Bible comme un pape, et s'avérait d'une ennuyante compagnie lorsque venait le temps de s'amuser! Alors, qu'est-ce qui l'énervait autant? Qu'Aramis soit une fille ne l'empêchait pas de faire son boulot, et se sera bien tant pis pour elle s'il advenait que son identité soit mise à jour! Il n'était toutefois pas dit que ce serait lui, Athos, qui ébruiterait ce scandale! Ha! Il avait de l'honneur, lui, et ne s'abaisserait pas à colporter des ragots comme ces génisses de la Cour! Non, ce qui le stressait, c'était le fait qu'elle savait, qu'elle était la toute première personne à le savoir, et qu'elle pourrait user de ces informations contre lui. Il anticipait la profonde et terrible honte qu'il éprouverait si on apprenait que, de toutes les femmes de la terre, c'était la tristement célèbre MILADY DE WINTER qu'il avait épousée.

Il leva les yeux vers son ami.

Mais si Porthos advenait à savoir son secret, il voulait le lui annoncer lui-même, et non qu'il l'apprenne de la bouche d'un autre…celle d'Aramis, en l'occurrence! Il allait se mettre à parler mais s'arrêta toutefois, tétanisé. Non. Il était incapable de parler d'elle. Même la possibilité qu'Aramis use de chantage contre lui était insuffisante pour le convaincre de se confier. Ainsi, seul un autre soupir s'échappa de ses lèvres.

« Mmm…Toujours aussi discret, cet Athos. Je vous ressers à boire? »

« Nous n'en aurons pas assez… » dit Athos avec une certaine tristesse qui contrastait avec le tempérament belliqueux qu'il avait affiché quelques minutes plus tôt. Il fouilla dans sa bourse, en tira quelques pièces d'or et les mis sur la table.

« Eh ben, vous avez soif! » se moqua Porthos en calculant la somme d'argent avancée.

L'aîné ne répondit rien, indiqua d'un geste qu'il souhaitait que son ami hèle l'aubergiste à sa place, prit la bouteille qu'ils avaient déjà entamée et se servit un autre verre. Oui…boire lui ferait du bien.

« Vous me jurez qu'Aramis n'a rien dit? » demanda-t-il doucement.

« C'est exact. » Un silence s'installa pendant plusieurs secondes avant que Porthos ne le brise. « Et…qu'est-ce qu'il était supposé me dire? » questionna-t-il encore avec innocence.

Athos tenta vainement d'arrêter le flot de pensées négatives qui le submergeait.

« Rien que je ne serais fier de partager… » Toutefois, Porthos n'entendit pas sa réponse et ses mots se perdirent dans le brouhaha de l'auberge.

Oui…boire était sans doute la meilleure solution.

A suivre...