CHAPITRE 5 :
Deux bouteilles sous le bras, Athos entra dans la tente qui lui avait été assignée sur le campement. Quelques heures de sommeil seraient souhaitables avant son tour de garde prévu plus tard.
La tente n'était pas très large. Elle servait plutôt à protéger des intempéries qu'à assurer le confort. Il y avait à peine d'espace pour y déposer ses effets personnels. Sur le sol, une couche de fortune avait été installée; on y logeait deux soldats le temps d'une nuit, pour qu'ils puissent se reposer.
Ou pour baiser, nota mentalement le mousquetaire en entendant quelques soupirs et gémissements qui s'élevaient d'un chapiteau voisin; On avait du engager quelques putes du coin….
Il soupira, mécontent, abandonna ses bouteilles dans un coin et s'écroula sur son grabat. Sa tête était lourde d'alcool, mais il était loin d'être intoxiqué au point d'être non fonctionnel ou de faire taire le monde extérieur. Il plaqua ses mains de chaque côté de son crâne en grognant : tous les moyens étaient bons pour ne pas entendre le plaisir ou le bonheur des autres. Peut-être pourrait-il fourrer le coin d'un mouchoir dans chacune de ses oreilles? Il allait se relever pour fouiller dans son sac quand il perçu, trop tard, le parfum honni flottant dans l'air: une sensuelle odeur de rose ; Cachée dans la pénombre, il n'avait pas remarqué la présence de Milady juste à ses côtés. Son corps qui l'écrasait, sa main plaquée sur sa bouche et une lame sous sa gorge remplacèrent soudainement un simple « Bonsoir ».
Une fois qu'elle se fut assuré qu'Athos allait rester silencieux, la femme retira sa dague et sa main, mais le garda au sol en restant assise sur son bassin.
« Que faites-vous ici? » vociféra l'homme à voix basse en se relevant partiellement sur ses coudes. La peste! Si on les voyait ensemble, s'en serait vraiment fini de sa réputation!
« Nous n'avions pas fini de discuter, » répondit-elle simplement au même volume de voix.
« Et bien, moi, si! Je vous ai sauvée de la noyade, je vous ai fait embarquer clandestinement sur la Pomone, maintenant, partez et laissez-moi tranquille! »
« Je venais juste vous remercier…et obtenir des remerciements de votre part.»
Dans l'obscurité, Milady devina les yeux septiques et plissés de son mari.
« Ne vous avais-je pas promis de garantir votre sécurité et celle de vos amis si vous vous montriez coopératif? Comment croyiez-vous avoir pu échapper au Masque de Fer? Qui a plaidé pour vous garder en vie? Vous étiez supposé mourir, ce jour-là!» fit-elle en tapotant de son doigt le torse du mousquetaire.
Athos se renfrogna. Quelle était la part de vérité dans ces paroles?
« Et puis, » continua la femme, « j'ai aussi épargné la vie de votre ami d'Artagnan. Car lui aussi, était supposé mourir, la cervelle grillée d'un coup de pistolet de la main du Masque de Fer! » De ses mains, elle mima, en direction de la tête d'Athos, le geste qui aurait pu être fatal à D'Artagnan. Un 'boom!' guttural accompagna le coup de feu fictif. « Mes charmes et mon intelligence, je peux les utiliser tout à votre avantage, comme vous le voyez!»
« Bien! » capitula-t-il avec sarcasme. « Très bien. MERCI. Nous sommes quittes, encore une fois. Vous êtes contente? »
Athos serra les poings. Il avait toujours détesté comment, après lui, Anna semblait avoir fait main-basse sur le jeune gascon. D'Artagnan, par contre, semblait beaucoup mieux immunisé contre les charmes de l'Anglaise, vouant à la demoiselle Bonacieux un tendre amour. Il devrait toutefois le questionner sur cette supposée clémence que Milady avait eu envers lui…sans doute en retour pour lui avoir laissée la vie sauve alors qu'il y avait eu un ordre d'exécution contre elle? Argh, il aurait du la mettre à mort lui-même, cette nuit-là!... Non,…il le savait, il en aurait été incapable…il aurait fait exactement comme son jeune ami : lui ordonner de partir, en espérant qu'elle choisisse enfin une vie honorable. Il aurait été berné une fois de plus. Est-ce que Porthos aurait été capable de mettre fin à ses jours? Ou Aramis…car c'était bien Aramis qui avait suggéré qu'un des trois s'en charge à la place de D'Artagnan. Oh oui, Aramis, l'intransigeante, l'aurait égorgée sans hésiter…Les femmes, entre elles, n'ont aucune pitié. Est-ce que Milady savait, à cette époque, qu'Aramis était une fille?
« A quoi pensez-vous? » demanda la femme en avisant le silence de son conjoint.
« Quand avez-vous su qu'Aramis était une femme? » questionna-t-il de but en blanc.
Milady prit un air faussement offensé. « Tiens donc, nous sommes seuls, ensemble, et de toutes les personnes que vous connaissez, c'est à cette chère Aramis que vous songez? » Elle passa sensuellement ses mains sur les habits qu'elle avait volés avant de monter sur le navire qui lui avait fait quitter Belle-Isle : un ample accoutrement de marin qui cachait habilement ses courbes et un large foulard qui dissimulait sa chevelure. « Ça vous excite, qu'une femme se déguise en homme? »
« Peuh! Vous fabulez! » s'insurgea-t-il en roulant des yeux.
Elle se pencha sur lui et posa doucement ses lèvres sur la ligne de sa mâchoire. Sous son corps, comme à chaque fois qu'elle se rapprochait de lui, elle le sentit se raidir nerveusement alors qu'il la repoussait. Elle tâcha alors de le distraire en lui faisant la conversation. « C'est Manson qui me l'a dit. »
« Manson? » Quel était le rapport entre Manson et Aramis? Comment ce fourbe savait-il? Comment avait-il su avant que lui-même ne le sache? Les réponses semblaient lui échapper tandis que son corps et son esprit s'alourdissaient de sommeil et de vin. Les caresses de son épouse n'aidaient en rien ses facultés de concentration.
« Partez, Anna… » articula-t-il faiblement en se laissant recoucher sur le sol et en fermant les yeux.
« Mais j'ai envie de rester avec vous…» Elle laissa glisser son corps pour se positionner sur le côté, contre Athos, et enroula une de ses jambes autour de celle de l'homme. Elle posa alors sa tête sur son épaule. « Je sais que notre relation est compliquée… »
« Vous vous en moquez!… » ricana-t-il avec lucidité.
« Je vous ai sauvé, vous m'avez sauvée…j'ai besoin de vous, et vous de moi, vous le savez. Aidez-moi à retrouver notre fils, je vous en supplie. » Elle couvrait son cou et son torse de doux baisers. « Repartir à zéro…Vivre ensemble…vous n'êtes même pas obligé de me présenter à qui que ce soit. Je me ferai passer pour une autre…je teindrai mes cheveux. Je m'habillerai même en homme si c'est votre fantasme. J'en ai assez de fuir. »
Notre fils…Ces mots sonnaient si lointains, mais si tentants aux oreilles d'Athos. Reprendre sa vie d'autrefois, là où il l'avait laissée. Replonger dans une existence oisive et luxueuse. Mettre fin aux remontrances de ses parents qui l'enjoignaient d'oublier, d'être raisonnable et de prendre en main le domaine familial. Fonder une famille. Prouver à ses jeunes frères qu'il n'était pas qu'un faiblard…Redevenir le comte Olivier De la Fère…
A ce dernier détail, il frémit de dégoût. Avec les années, il s'était mis à détester son véritable patronyme. Chaque missive provenant de sa famille affichait les noms exécrés; à quelques reprises, il avait même remis les lettres dans les mains du coursier en lui disant qu'il s'était trompé de destinataire. 'Olivier De la Fère' était le synonyme d'un raté qui avait cumulé de nombreux échecs. Le chemin était long, ardu et constellé de rechutes lamentables, mais Athos était bien disposé à changer de route et à devenir une autre personne.
« C'est impossible, » fit ce dernier en se relevant difficilement.
« Rien n'est impossible! Il suffit de le vouloir. Olivier… »
Encore ce prénom maudit! Il la repoussa avec force et elle tomba à son tour sur le sol. « Non! »
Les traits de Milady, alors si tendres, se transformèrent subitement et devinrent orageux.
« Je ne veux pas être avec vous, et je ne peux pas vous faire confiance! » continua Athos.
« Et pourtant…je vous ai prouvé le contraire, quelques jours à peine! Je vous ai sauvé la vie, j'ai épargné celle de votre ami…mais je comprends que ce ne sera jamais assez.»
Elle se releva, mis de l'ordre dans sa tenue et continua. « Vous ne m'avez jamais laissé la chance de vous montrer comment je vous aimais. Vous m'avez abandonnée. Comme tous les autres, d'ailleurs. C'est pour cela que je vous déteste.»
Assis, il releva un genou et y déposa un bras. Son regard était baissé et refusait de croiser celui de son épouse. Cette pose frustra encore plus la femme. D'un geste rude, elle se pencha et empoigna douloureusement la mâchoire d'Athos pour le forcer à la regarder.
« Vous m'avez abandonnée! » répéta-t-elle.
Il attrapa rudement le poignet de Milady et le tordit. « Et vous m'avez menti, » ragea-t-il entre ses dents serrés, plantant finalement ses yeux dans les siens. Son regard glacial eu raison de la condescendance d'Anna, qui lâcha un faible cri de douleur. Mieux valait filer avant qu'Olivier redevienne complètement Athos…La dernière fois qu'il avait eu ces yeux, c'était la nuit où elle aurait du être exécutée. Il n'avait pas bronché, n'avait eu aucune faiblesse, lui avait arraché des mains le blanc-seing de Richelieu… Elle lui avait lancé une dernière pique 'Périr de la main d'un jeune homme BON ET GÉNÉREUX sera sans doute mon ultime consolation!'
En se redressant, elle se cacha derrière un sourire pour ne pas laisser paraitre à quel point il pouvait la soumettre.
« Je n'ai pas menti. Je ne vous ai juste pas fait part de détails frauduleux me concernant. »
« 'Frauduleux', c'est votre version de l'histoire. Et un péché par omission, c'est un péché. »
Cette fois, elle rit à gorge déployée. « Et c'est ce genre de soupe insipide que vous allez servir à….à Aramis? Vous aimez cela, les coquines qui dérobent leur passé à votre insu! Oh oh oh oh! Goodnight, my love! »
Prêt à user de violence pour répondre à l'injure, il n'eut toutefois que le temps de mettre la main sur la garde de son épée avant qu'elle ne le quitte en ricanant. Se faufilant prestement entre les tentes, elle sortit discrètement du campement. Une fois qu'elle se fut assuré qu'il ne l'avait pas suivie, Milady soupesa la bourse qu'elle avait dérobée à la ceinture de son mari et prit la route vers Paris.
De son côté, Athos se maudissait de n'avoir que tordu son poignet, et non son cou…Il aurait du la laisser croupir sur Belle-Isle, l'abandonner à la noyade, se charger de son exécution, la faire pendre au lieu de seulement la répudier… Il la laissa partir, ayant trop peur qu'elle ne se mette à crier et ameute les autres soldats; il n'y avait rien de plus dangereux qu'une femme qui n'avait plus rien à perdre, et qui n'hésiterait pas à entrainer avec elle dans la mort ceux qui étaient responsable de sa chute.
Un rapide coup d'œil à l'intérieur du chapiteau lui suggéra qu'il n'avait pas assez mal à la tête pour oublier sa honte, et que ces deux litres de vin seraient sans doute plus utiles dans ses veines que sur le sol.
Toutefois, la seule chose qu'il parvint à oublier, c'était son tour de garde.
Pendant ce temps…
Porthos avait salué le roi et le prince qui se mettaient au lit. Ce n'est qu'après qu'Aramis se présenta pour la garde. D'un mouvement las, elle appuya son dos contre le mur qui faisait face à la porte de la chambre, se laissa glisser le long de la cloison et s'écrasa au sol.
« Tenez, » fit-elle sèchement en tendant à Porthos la bouteille de vin, toujours intacte, avec laquelle elle s'était dérobée quelques heures plus tôt.
« Ah! Le retour de la bouteille prodigue! » s'exclama-t-il tout sourire en récupérant son précieux bien, en le calant dans le creux de son coude et en le caressant comme un bébé. « Ça m'étonnait, aussi! Vous ne buvez qu'à peine avec nous, vous ne boirez sans doute pas seule! »
« J'aurais du? » répliqua la femme avec sarcasme.
Porthos ne répondit rien à cette boutade, coinça le bouchon de liège entre ses dents pour le retirer, le recracha au sol et se prit une bonne rasade. Il tendit vainement le flacon à son amie.
« Toujours d'aussi mauvaise humeur? » fit-il en réalisant qu'elle n'accepterait pas la boisson.
Perdue dans ses pensées, elle ne répondit rien. Comment et pourquoi Athos était-il marié avec Milady? Est-ce que Tréville était au courant? Pourquoi la secourrait-il? Est-ce qu'il l'aimait?
« Alors, qu'est-ce qu'il a fait, Athos, pour vous mettre en rogne? »
« Cela ne vous regarde pas. »
« Je ne suis pas très avancé pour vous conseiller… »
« Allez le-lui demander vous-même! »
« Je l'ai fait, il n'a pas répondu! »
« Et je ne répondrai pas pour lui. » Elle se dérida avant de poursuivre : « Tiens! Vous devriez lui offrir une de vos confidences en échange de son secret! »
Les deux pouffèrent de rire. Il lui retendit la bouteille et cette fois elle l'accepta. Elle prit une gorgée, ferma les yeux et appuya sa tête contre le mur derrière elle. Elle était exténuée et voulait dormir, mais les précédentes questions ne cessaient de la tourmenter; Athos. Marié. Milady.
« Et vous, Porthos… »
« Mmm? »
« Avez-vous déjà été marié? »
Porthos sourit malicieusement et jeta lentement un regard en coin vers son amie. Qu'il était intéressant que, soudainement, le sujet de discussion passe d'Athos au mariage!….Sans compter cette tournure de phrase involontaire : « Et VOUS, Porthos, avez-vous déjà été marié? » Peut-être se trompait-il, mais le mousquetaire en déduit qu'Athos était, ou avait déjà été marié, et que cet état matrimonial déplaisait à Aramis…Pourquoi cela? Il pourrait lui soutirer quelques indices pour en apprendre plus…
« Un secret pour une confidence? »
Inconsciente des déductions que Porthos montait à son insu, Aramis mit quelques secondes pour jauger du contrat dans laquelle elle s'embarquait. Si son camarade lui répondait, elle devrait aussi répondre à son tour…
« D'accord, » accepta-t-elle.
« Non, je n'ai jamais été marié. Mais peut-être que ma famille manigance quelque chose dans mon dos…Je préfère toutefois ma liberté. »
« Votre liberté …ou cette brunette du Tonneau Percé? A moins que ce ne soit la belle qui ressemble à une pêche…»
« Madeleine? »
« Oui, c'est ça! Je vous avoue, Porthos, que j'aurais croqué moi-même dans ses joues! Sa peau est si belle et appétissante, rosée comme une pêche, et sa robe verte était comme son feuillage.» Elle divaguait complètement, la fatigue et l'alcool dénouaient sa langue.
Porthos sourit et regarda son amie. « Elle serait heureuse de l'entendre! Ooooh, Porthos, quand inviterez-vous votre ami Aramis à revenir? Il est si beau! »
« N'importe quoi! »
Il rit doucement puis se tut. Après quelques instants, il reprit. « Est-ce que c'est mal de ne pas être amoureux de la même personne toute sa vie? »
Était-ce une question, ou un énoncé de fait? L'interrogation la surprit car elle n'avait jamais songé à sa réponse. Elle n'eut pas le loisir de répliquer tout de suite.
« Et vous? » questionna-t-il à son tour, revenant à la confidence qu'elle lui devait.
« J'allais me marier, mais il est mort, » fit-elle vaguement.
« Je suis désolé… »
« C'était juste avant que je n'arrive… »
C'était la première fois, après sa vengeance accomplie, qu'elle parlait de François. Autant que, la veille, elle en avait encore le trémolo dans la voix en se confessant à D'Artagnan, autant, soudainement, sa douleur et sa peine semblaient avoir laissé place à un calme serein, une sorte d'acception finale. Bien sûr, elle était triste que François ne soit plus là. Mais elle ne pouvait rien changer à ce fait : il était mort, il avait été vengé… mais il ne reviendrait jamais.
Et maintenant…quoi? La page s'était tournée. Quelle serait la suite de son histoire? Aimerait-elle à nouveau? Était-ce mal d'aimer une seconde, une troisième, une quatrième personne dans sa vie? On attendait des femmes – et des hommes! - qu'ils se marient, et se remarient, et non qu'ils pleurent éternellement leur amour disparu. On laissait tranquille les plus vieux, mais les jeunes qui ne se résignaient pas se destinaient à l'Église. Aramis grimaça à la pensée de porter une aube de bure brune et de se cloitrer jusqu'à la fin de ses jours.
Un long silence se fit avant qu'elle ne parle à nouveau et ne revienne à cette phrase bizarre.
« Je suppose que non; il n'est pas mal de ne pas être amoureux de la même personne toute sa vie. »
Le reste du tour de garde fut passé à jouer aux cartes, mais sans échanger d'autres mots.
« Où est Athos? »
Son feutre sous le bras, Tréville venait relever ses hommes. Aramis se contenta de hausser les épaules et de secouer doucement la tête.
« Nous l'ignorons, Capitaine… » rétorqua Porthos.
« Ce n'est pas dans ses habitudes d'être en retard… » s'inquiéta leur supérieur.
« Voulez-vous que j'aille le chercher? » Porthos s'était offert, sachant qu'en ce moment, cette tâche serait plutôt une corvée pour Aramis.
« Faites donc. Aramis, vous resterez avec moi jusqu'à son arrivée. »
Elle s'empêcha d'émettre un profond soupir. « Oui, monsieur. » Que ne pouvait-elle dormir…et il fallait qu'ATHOS soit la raison pour laquelle elle devait rester debout!
« Je m'excuse de vous tenir éveillée, je comprends que nous sommes tous épuisés… »
Elle sourit faiblement. « Ça va aller, Capitaine. »
Le chef hocha la tête en guise de réponse et poursuivit. « Tout est calme? »
« Oui. Rien à signaler. »
« Tant mieux. »
Un très long moment de silence s'installa. Tréville était d'un naturel peu loquace, et il s'assurait que tout ce qui sortait de sa bouche avait son utilité. C'avait été sans déception qu'il avait accepté de quitter sa famille et son comté pour devenir soldat, puis chef de la garde personnelle du roi, et d'accepter des responsabilités qui l'obligeaient à se tenir loin des mondanités imposées par la noblesse - du moins, juste assez loin pour ne pas y prendre part activement. Son poste l'excusait aussi de ne pas tenir un langage pédant et flagorneur; on l'appréciait justement pour son franc-parler sans détours. 'La seule réponse que je ferai viendra de la bouche de mes canons et du feu de mes mousquets! *' était une tirade qu'on l'avait entendu crier lors du dernier siège et qui résumait bien quel genre de martial il était et quel type de 'conversations' il affectionnait. 'Venez-en aux faits, » étaient les mots qu'il prononçait le plus souvent lorsqu'il recevait des nouvelles recrues.
« Capitaine? »
« Oui? » soupira-t-il. Le silence lui manquait déjà.
Elle avait hésité avant de parler. Comme tous les autres mousquetaires, elle savait qu'il fallait s'en tenir à l'essentiel lorsqu'il s'agissait de dialoguer avec leur supérieur. « Athos, Porthos et D'Artagnan ont récemment su, à mon sujet.»
« Ah, » fit-il en appréciant la carence de détails superflus. « Comment ont-ils pris la chose?»
« Porthos et D'Artagnan, étrangement bien. Athos, lui… »
« C'était prévisible, » interrompit le capitaine. A cet aveu, Tréville se demanda si l'actuelle absence d'Athos était volontaire : est-ce que le mousquetaire montrait ainsi son refus de faire équipe avec une femme? Il savait que son vétéran avait eu quelque échec conjugal dans le passé, mais il n'était nullement ici question de remariage! Si Athos manquait ainsi à son devoir, il le châtierait lui-même pour désobéir aussi effrontément à ses ordres! « Je me chargerai de son cas. »
« Je devrais quitter… » admit-elle à contrecœur.
« Nous en reparlerons à notre retour à Paris. »
« Bien, monsieur. »
Au bout d'une heure, Porthos revint bredouille de ses recherches. Tréville le renvoya et força Aramis à rester avec lui pour le reste de la nuit, songeant à la questionner d'avantage, bien qu'il n'en fit rien. Pour cette nuit d'insomnie, elle se promit d'envoyer paître Athos à la première occasion où elle le reverrait.
A SUIVRE!
* Cette phrase est plutôt attribuée au général De Frontenac lors de la Bataille de Québec en 1690 :p
