Chapitre 6 :

Merde merde merde merde merde!

Athos se dépêchait de rejoindre le lieu de rassemblement matinal. La nuit précédente, après son altercation avec Milady, il avait pris ses bouteilles, s'était écroulé au pied d'un arbre d'un petit boisé tout proche et, trop saoul pour se relever après avoir calé tout le liquide, avait fini par y passer la nuit. Il s'était réveillé bien après le lever du soleil, avec un solide mal de tête et le profond malaise d'avoir oublié quelque chose d'important.

Et d'avoir perdu quelque chose d'important : sa bourse. Enfin, « perdu » étant un bien grand mot, il ne doutait pas une seconde de l'endroit où elle pouvait se trouver à cette heure : dans les mains d'Anna. Par chance, habitué à ce type de vol de la part de soudards et autres désargentés de Paris, spécialement lorsqu'il était lui-même trop ivre pour réaliser qu'on lui dérobait son argent, il avait pris l'habitude de laisser trainer quelques pièces dans le fond de son sac de soldat et dans la fonte de son mousquet.

Les mousquetaires étaient déjà en rang et se faisaient appeler un par un. Aussi, quand Athos arriva, tous les visages se tournèrent vers lui y comprit celui de Monsieur de Tréville qui, sous ses sourcils broussailleux, le fusillait des yeux. Athos rougit profondément, releva les épaules et cala la tête pour se dissimuler d'avantage sous son feutre et aller se poster silencieusement à sa place habituelle, c'est-à-dire au bout de la première rangée, juste à côté de Porthos. Dans un moment d'optimisme, il avait cru s'en tirer à bon compte quand le tonnerre de la voix de son supérieur gronda et lui rappela que, même s'il était le plus âgé et le plus adroit de ses subalternes, il ne se soustrairait pas aux règles de la compagnie.

« Monsieur Athos! Avez-vous une bonne explication à nous offrir pour votre absence hier soir et votre retard ce matin? »

« Je n'ai aucune excuse, capitaine! » plaida l'incriminé sur –le-champ. « Mon…mon attitude est inexcusable et je vous prie de me pardonner! » Il ne fallait surtout pas qu'on sache qu'il avait été absent pour cause d'ivrognerie!

« Ce n'est pas envers moi de faire vos excuses, mais à vos camarades! » Un long sermon de remontrances se poursuivit. Athos n'écouta pas, trop préoccupé par la douleur qui avait élit domicile en son cortex frontal. Il ne perçu que la fin, importante, s'il voulait s'épargner d'autres semonces, du monologue. « En guise de châtiment, après le repas de ce soir, vous serez de corvée et vous irez me récurer tous les mousquets! »

« Oui, monsieur! » s'empressa-t-il de répondre afin de mettre un terme à ce calvaire verbal.

Entre les chuchotis des hommes qui s'élevaient du groupe, le capitaine perçu un tout petit rire qui attira son attention. Deux places à gauche d'Athos, il aperçu le sourire condescendant et très satisfait d'Aramis. Cela lui rappela le rictus que cette garce de Milady de Winter avait esquissé lorsqu'il avait remis sa démission…

« Monsieur Aramis! » tonna-t-il encore, peu content d'avoir lu sur le visage de sa protégée un souvenir amer.

« Oui, monsieur! » répondit-elle avec une once de superbe. Elle s'était raidie, fière et ravie d'avoir vu Athos se faire admonester devant tout le reste de la troupe. Elle présumait maintenant que leur commandant allait faire son éloge pour avoir remplacé son partenaire absent la veille.

« Quelle est la devise des mousquetaires? » poursuivit le chef.

« Un pour tous, tous pour un, monsieur! »

« C'est exact. Ainsi, quand un de vos camarades est en difficulté, il est de votre devoir de l'aider et de le supporter, et non de vous moquer de lui! Par conséquent, vous serez le partenaire d'Athos pendant tout le voyage de retour vers Paris. Vous aurez ainsi l'occasion de faire plus ample connaissance… »

Les yeux exorbités de la femme en disaient long. Elle aurait voulu crier à la traitrise! Judas! Fourbe! Ne lui avait-elle pas fait part de ses appréhensions au sujet d'Athos la veille même? N'avait-elle pas travaillé le double d'heures pour ne pas mettre son supérieur dans l'embarras?

Tréville remarqua son ressentiment, mais l'ignora et continua.

« Vous en profiterez aussi pour mémoriser le passage de l'épitre de Saint Paul, celle aux Corinthiens je crois, sur l'unité des membres d'un seul corps. Vous nous en ferez la récitation par cœur, en français, en grec et en latin. »

Aramis était si vexée qu'elle en resta muette.

« Mais non, capitaine! » s'écria Athos rapidement en s'approchant et enroulant son bras autour du cou de la femme. « Aramis ne faisait qu'une blague! Et je mérite ses railleries! Nous sommes les meilleurs amis du monde, n'est-ce pas, Aramis? » Le regard d'Athos, jovial à l'endroit de Tréville, se mua subitement en une expression beaucoup plus colérique à l'égard de la jeune femme. Dites quelque chose, crétine! pouvait-elle lire dans ses yeux glacés.

« Est-ce vrai? » fit Tréville, nullement convaincu. « Dans ce cas, les meilleurs amis du monde ne trouveront rien à redire s'ils passent le reste du voyage ensemble, n'est-ce pas? Rompez, messieurs. ».

Les hommes s'éparpillèrent en murmurant et en jetant par-dessus leurs épaules de brefs coups d'œil vers les deux mousquetaires punis. Lorsqu'ils se furent éloignés, la guerre recommença.

« C'est trop demandé, de vous taire, des fois? »

« Et vous, de vous présenter à l'heure? »

« Nous sommes coincés ensemble pour le reste du voyage, à cause de vous! »

« Vous croyez que ça m'enchante, d'être en si mauvaise compagnie? »

« Ne me rejetez pas la faute alors que c'est la vôtre! »

« La mienne, ingrat? Et vous, où étiez-vous, hier?» Le sourcil surélevé d'Aramis dissimulait une sous-question implicite qu'Athos capta: Avec QUI étiez-vous?

« Je n'ai pas à vous rendre compte de mes allées et venues! »

« Et moi, je n'ai pas à vous suppléer lors de vos escapades nocturnes! »

A ce moment, Athos remarqua les yeux petits et cernés de son ami. Il n'eut pas le temps de s'en sentir fautif que les doigts d'Aramis s'étaient accrochés à son col et l'avaient rudement forcé à rapprocher son oreille de sa bouche.

« Pour votre plus grand malheur, si j'apprends que vous avez passé la nuit avec-» débuta-t-elle, les mots sortant tels des lames acérées entre ses dents. Elle fut toutefois interrompue dans ses menaces.

Les deux mains de Porthos, que les deux avaient ignoré jusque là, attrapèrent chacune le pourpoint d'Athos et d'Aramis et forcèrent les deux compères à s'éloigner l'un de l'autre.

« SILENCE! Vous êtes vraiment horribles, tous les deux! Quelle honte! Est-ce un exemple à donner à nos amis? À D'Artagnan? D'ailleurs, où il est, lui?»

Aramis se dégagea et maugréa. « Il a été chargé de ramener rapidement Mademoiselle Constance à Paris, » grogna-t-elle. « Quel veinard! » marmonna la femme pour elle-même.

« Hé, vous trois, dépêchez-vous! » fustigea de loin Tréville à leur endroit. « Et vous deux, remettez-moi vos casaques! » Athos et Aramis s'exécutèrent sans poser de questions. Tréville, en la leur arrachant des mains, grommela un « Vous ne la méritez pas aujourd'hui, de toute façon! » sous sa moustache.

Le cortège devant ramener le roi et son frère à Paris se composait d'une vingtaine de mousquetaires. Une calèche non-ostentatoire en milieu de peloton assurerait leur confort et une certaine sécurité. Tréville, en tête, mènerait la troupe. Porthos, que le roi affectionnait particulièrement pour être son partenaire de chasse, se trouverait aux côtés du souverain. Enfin, tout à la fin, Athos et Aramis étaient demandés de fermer la marche et de surveiller les arrières. Le reste des soldats seraient dispersés ici et là, la majorité en milieu de groupe, les autres allant au devant pour préparer la venue du roi à la prochaine halte prévue.

« N'ais-je pas fière allure? » fit Louis en prenant une pose cavalière. Philippe et lui avaient vêtu des habits beaucoup plus simples ainsi que les casaques bleus et or. Sans perruque ni dentelles superflues, ils passaient pour d'anonymes mousquetaires.

« Votre Majesté, est-ce prudent? » questionna Tréville, peu enclin à devoir faire des compromis sur la sécurité royale. S'ils étaient attaqués, les deux princes seraient directement exposés…

« Pas de ça, Tréville. Pour les prochains jours, j'aurai pour nom de mousquetaire 'Rex'! » fit le monarque, fier de sa trouvaille. « Et voici mon coéquipier 'Vulpes'! » ajouta-t-il en désignant Philippe. « J'ai envie de grand air! Et mon frère, qui n'a jamais vu son pays, en profitera également! Qui plus est, on nous bombardera d'obligations ennuyeuses dès notre retour au Louvre…je considère ceci comme d'agréables vacances!»

Philippe resta silencieux et se contenta d'obtempérer aux caprices de son aîné. D'un autre côté, après avoir été cloîtré pendant plus de vingt années, il n'était pas contre l'idée de faire une longue promenade dans la nature. Partout où il allait, il se tordait donc le cou à regarder à gauche et à droite, à étudier avec grand intérêt chaque individu de bas en haut, notant tous les détails de leurs physionomies ou de leurs vêtements, retenant tous les noms…comme si flottait constamment dans son esprit la possibilité de ne plus jamais rien revoir de tout cela le lendemain.

Il sourit à ce nom, Vulpes, 'Renard'. C'était le sobriquet que Louis lui avait servit, en éclatant de rire, lorsqu'il lui avait confié comment il avait pu sortir de Belle-Isle sans encombres. « J'ai dit aux gardes que j'étais Philippe, le nouveau roi de France… »

« Bien, Monsieur Rex,» capitula Tréville. « Mettons-nous en route. »

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« C'est quoi, cette allure de lambins? »

« J'allais en dire autant! Foutredieu! »

« On s'en va à Paris, pas à des funérailles! »

« Vous avez raison! On se fout de notre gueule? »

« Je suis crevée, morbleu! »

« Pfff, faiblarde…. »

« Je ne suis pas faible! J'ai du vous remplacer pour votre tour de garde la nuit dernière, l'avez-vous encore oublié? »

« …. … … Je suis désolé,» balbutia sincèrement Athos.

Dans un reniflement, Aramis détourna la tête pour ne pas avoir à disculper son partenaire.

« Je vais voir de quoi il s'agit.. .» soupira l'homme en poussant sa monture vers l'avant pour aller interroger son supérieur. Il revint après quelques minutes, avec encore plus de mécontentement sur le visage.

« Sa Majesté 'Rex' veut profiter du paysage et surtout rattraper vingt-quatre années de conversation avec son frangin 'Vulpes', » grommela le vétéran pour justifier la vitesse de tortue avec laquelle le groupe se déplaçait.

Aramis n'en croyait pas ses oreilles. Est-ce que c'était encore un coup bas de leur commandant? Incrédule, elle se dressa sur ses étriers et s'étira le cou pour mieux voir au devant d'elle: en effet, en milieu de file, le roi, vêtu de sa casaque, faisant fi de tout et tous autour de lui, était plongé dans un entretien joyeux et animé avec son jeune frère. Elle se rassit sur sa selle avec lourdeur.

« Athos, » questionna-t-elle d'une voix blanche, bien qu'elle se doutât déjà de la réponse. « Combien de lieues entre Quiberon et Paris? »

« Environ une centaine… »

« Comment?! Mais..!.Mais à cette allure, on en a pour deux semaines! » Cent lieues, au galop, pouvaient se parcourir en trois jours… cinq tout au plus si on tenait à ménager sa monture!

« Hélas, oui… » abdiqua Athos avec un profond soupir.

Découragée, elle soupira bruyamment à son tour.

Le jour précédent, c'avait été pénible de passer une seule heure avec Athos sur le navire. Quinze jours collés ensemble, peut-être dix si, par chance, on arrivait à convaincre le roi de se dépêcher un peu, risquaient de se muer véritablement en marche funeste : tendus et frustrés comme ils l'étaient, Athos et elle pourraient aisément en venir au duel. La physionomie exaspérée de son aîné prouvait qu'il partageait les mêmes craintes qu'elle. De plus, le capitaine ne démordrait pas et les forcerait à rester ensemble jusqu'au retour à la capitale. Quel supplice!

Elle jeta un regard à sa gauche. Athos semblait tout aussi épuisé qu'elle, mais il était toujours aussi superbe, aussi droit, aussi beau. Comment cet homme, qui avait été son mentor et envers qui elle avait toujours voué une profonde admiration, pouvait-il avoir sombré dans une obscure déchéance au point d'avoir été marié à une femme telle que Milady? Est-ce que son côté ténébreux était une façade pour cacher son déshonneur? Est-ce que ces sporadiques, mais parfois fréquentes soirées de beuverie auxquelles il s'adonnait étaient une façon de noyer sa peine? Mais d'abord, quel était le sentiment qui l'habitait concernant Milady? De la peine? De la honte? De l'amour? Tant de questions, si peu de réponses!

Au bout d'un moment, il remarqua qu'on l'épiait.

« Quoi? » laissa-t-il tomber après avoir jeté un regard en coin vers son compère.

Peut-être que, comme le capitaine l'avait suggéré, ils pourraient prendre ce temps afin de faire réellement connaissance?

« Le capitaine a raison, » parla-t-elle. « Nous devrions…nous devrions tenter de nous connaitre d'avantage. Si vous en saviez plus sur moi, sur mon passé, et moi sur vous, peut-être arriverions-nous à laisser tomber nos préjugés et à comprendre les raisons derrière les décisions étranges que nous avons prises autrefois? » Elle avait parlé d'une voix douce mais à la fois incertaine, devinant qu'elle s'avançait peut-être sur un terrain dangereux.

Il leva les yeux au ciel, saisissant parfaitement le bien-fondé et la logique derrière la suggestion, mais néanmoins peu séduit par cette idée. Partager les détails de sa vie passée ne l'enchantait guère, même si, en contrepartie, il en apprendrait plus sur sa collègue. Et il brûlait d'en savoir plus! Mais Aramis en savait déjà bien trop sur lui et Anna; déjà que ce matin, elle avait justement pressenti la raison derrière son absence la nuit précédente. Il en rageait juste de penser et de s'être fait découvert aussi facilement! Il aurait du se méfier : Aramis avait toujours été le genre à tout calculer et à exposer des détails insignifiants qui finissaient par s'avérer cruciaux.

« Un…un secret pour une confidence? » proposa-t-elle en se remémorant les échanges de la veille qu'elle avait eus avec Porthos.

Il grimaça. « C'est quoi, ça? » Il était fatigué, il avait manqué le repas du matin et était affamé, son ivresse de la veille lui provoquait encore des maux de tête, et il avait maintenant la nausée à force de se faire secouer sur son cheval!

« C'est simple : vous me posez une question, et je dois y répondre honnêtement. Nous inversons ensuite les rôles : je vous pose une question, et vous devez y répondre également. »

« C'est ridicule! Quelle idée idiote! » s'opposa le vétéran avec lassitude. Il se ravisa toutefois quelques instants plus tard, une idée sournoise et vicieuse ayant traversé son esprit. « Non, à bien y penser, je veux bien me prêter à votre jeu stupide! Je commence! »

Il se pencha en direction d'Aramis, un rictus peu amène sur ses lèvres, et parla rapidement à voix légèrement plus basse. « Combien de fois avez-vous couché avec Tréville pour qu'il vous accepte dans ses rangs? »

Il savait quel genre de réponse elle lui remettrait. Aussi, en ricanant, se recula-t-il juste à temps pour éviter que le poing d'Aramis ne s'écrase contre son nez. Dans son élan, elle perdit légèrement l'équilibre et s'affaissa sur son cheval en se cramponnant à la crinière.

« La vérité choque? » railla-t-il un peu plus. Il regretta aussitôt ses paroles : devant lui, Aramis n'était pas choquée ou fâchée : seulement profondément attristée. Avec un tremblement dans la voix et les prémices de larmes dans les yeux, elle lui répondit.

« Alors, c'est ainsi? Pendant des années, vous faites mon éloge, vous louangez mes aptitudes et mes progrès, vous châtiez ceux qui se moquent de moi ou font exactement cette sorte de blague dégoûtante, et à la première occasion vous balayez tout du revers, avec ce même genre de bassesse, seulement parce que je suis une femme? La seule raison qui expliquerait pourquoi j'ai réussi à être votre égale est que je me serais avilie à faire la catin, et non plus grâce à mes talents ni mon adresse à l'épée? » Excédée, elle cracha une insulte : « J'ai plus d'honneur que la pute qui vous sert d'épouse!»

Piqué par ce dernier venin, ne voulant pas perdre la face et encore moins admettre ses torts, il la nargua encore avec un calme profondément hautain. « Vous n'avez pas répondu à ma question. »

« ALLEZ AU DIABLE! » lui hurla-t-elle alors qu'une unique goutte d'eau glissa sur sa joue. Quelques mètres plus en avant, des mousquetaires étonnés se retournèrent à ce cri.

Elle éperonna son cheval pour distancer ce goujat. Ne pas pleurer, ne pas pleurer! Pas question de pleurer devant ces deux soldats retournés vers elle, et encore moins à la face d'Athos! Quel vil personnage! Elle avait autrefois remarqué à quel point ses commentaires envers les femmes pouvaient être grossiers et misogynes. Elle ne s'était pas douté qu'il puisse toutefois être aussi mesquin, aussi ignoble! Elle allait lui prouver – une fois de plus! – qu'elle était digne de confiance, qu'elle méritait sa place, et qu'il n'avait pas à craindre qu'elle ne s'abaisse à des mesquineries de femmes perfides ou des vilénies de prostituées! Mais pour l'instant, pas question d'accorder une seconde de plus d'intérêt à ce butor! Elle était exténuée, et conséquemment se savait nullement à la hauteur pour gagner ni un duel d'épée, ni un combat verbal.

A peine quelques pas derrière, Athos regardait le dos de la silhouette d'Aramis avec culpabilité. Il se l'était admis : il y avait été beaucoup trop fort et il savait pertinemment de quel fond de lui-même autant de méchanceté pouvait sortir, ce morceau qui avait pour nom « Olivier De La Fère ». Il était néanmoins conscient que cette part de son être, qu'il avait toutes les difficultés du monde à dompter et qui détonnait maladroitement sur « Athos », refusait obstinément de faire confiance à une femme. Intérieurement, il se méprisa sévèrement pour avoir été aussi odieux. Pauvre Aramis! Elle avait bien raison de lui tourner le dos et de refuser de répondre à son affront!

Il avait bien vu… Il avait remarqué l'immense peine dans son regard bleu quand l'avait humiliée…Athos avait du se rendre à l'évidence: il avait peur de la femme-mousquetaire. En la rabaissant, c'était un moyen pour la fuir. En la dénigrant, il croyait s'assurer d'avoir la mainmise sur elle. Bêtement, il ne savait plus comment réagir face à une femme. Lui ! Un des hommes les plus courtisé de la capitale, il ne savait plus que faire devant celle-ci ! Certes, il avait connu plusieurs femmes dans sa vie…mais la première à qui il avait ouvert son coeur avait trahi sa confiance. Avec le temps, il avait fini par se mettre à déprécier l'autre sexe…les femmes n'étaient qu'objets désirables de luxure, rien de plus. On pouvait les cajoler, apprécier superficiellement leur compagnie, leur beauté, leur entrejambe surtout, mais on ne pouvait pas leur faire confiance. Les femmes avaient leur place bien définie dans la société, et les hommes la leur. Il en était ainsi dans la vie d'Athos. Alors, conjuguer le nom d'Aramis au féminin lui semblait simplement inconcevable. Cette femme, Aramis, qui n'était pas à sa place, c'était déconcertant. Aramis le discret, le prude, le petit, le trop beau, le rusé…tout cela faisait du sens. 'Aramis la discrète, la prude, la petite, la trop belle, la rusée', NON! Dans le passé, il avait bien songé qu'Aramis ressemblait beaucoup à une fille, mais de là à s'imaginer qu'elle puisse en être vraiment une, et qui plus est qu'il lui fallait devoir mettre sa vie entre ses mains, ça dépassait son entendement!

Pourtant, Aramis n'avait jamais failli à son devoir. Il se remémora brièvement des missions où elle s'était mise en réel danger afin de les protéger, lui, Porthos et D'Artagnan! Elle n'avait jamais fui, feint une excuse ou prétexté une défaite pour se dérober au « Un pour tous, tous pour un ». Le souvenir du Gascon ne cessant de faire ses louanges sur la route de Calais, près d'Amiens, refit surface. Même ses compagnons ne trouvaient rien à redire à propos du courage et de la loyauté d'Aramis!

…Mais savaient-ils qu'elle était une femme? Est-ce que, comme le lui avait jeté Aramis à la face, ils changeraient leur fusil d'épaule et balaieraient du revers tous ses exploits, tous ses sacrifices, s'ils apprenaient la vérité? Il flairait que Tréville n'était pas dans l'ignorance de ce secret…pourquoi avoir accepté de la prendre parmi ses gardes? Pourquoi avoir pris un tel risque si ce n'était pas pour s'approprier quelques avantages supplémentaires? Ferme-la, maudit Olivier!

Il releva les yeux. Devant lui, Aramis peinait à rester éveillée sur son cheval : Sa tête tombait, son corps était légèrement penché vers l'avant, se baladant mollement au gré de la marche de son destrier et sursautant aléatoirement lorsqu'elle se surprenait à somnoler.

Au bout d'un bon moment, le convoi arriva à une intersection. La jument bornée d'Aramis, abandonnée par sa maitresse endormie, aurait voulu partir dans la direction opposée. Athos pressa alors son cheval pour arriver à la hauteur de son amie. Sans la réveiller, il prit délicatement les rênes de l'autre monture pour la guider; il lui permettrait ainsi de continuer à se reposer.

Le mousquetaire se félicita pour avoir au moins eu la décence de ne pas avoir laissé la femme, épuisée par sa faute, errer sur la mauvaise route. Le geste était anodin; un minime pas pour l'humanité, mais un grand pas pour Athos.

A SUIVRE!

ps. 100 lieues = 500 km