Chapitre 7 :

Après un bref arrêt vers midi, le cortège avait repris la route. La pause avait été la bienvenue : Athos avait dévoré sa pitance sans dire un mot, sous le regard abasourdi de Porthos; ce dernier n'avait pas cru possible que quelqu'un engloutisse son repas plus rapidement que lui.

Le convoi à la cadence funèbre avait rapidement repris sa route car on avait prévu rejoindre la petite ville portuaire d'Auray en fin de journée. La queue du peloton était résolument silencieuse. Même les centenaires dolmens de pierre entrevus dans la plaine de Plouharnel n'avaient pas émus les deux mousquetaires fâchés.

A l'intérieur des murs d'un couvent de capucins, ils avaient monté leur campement pour la nuit. Le roi, le prince et Tréville purent donc avoir leur propres chambres, tandis que les autres devraient se contenter de chapiteaux dans la cour commune ou de paillasses dans les écuries, quand ils n'étaient pas de service; en effet, même si les princes étaient incognito et que le groupe était relativement bien protégé au sein de ces saintes murailles, Tréville insistait qu'une garde soit montée près de la chambre du roi et de son frère.

C'est dans une austère cellule qui ne comportait qu'un lit et un petit bureau de bois que le capitaine avait demandé à rencontrer Porthos et Athos. Il ne fallait pas une grande intelligence pour remarquer la hargne entre ce dernier et Aramis, et Tréville désirait mettre fin à une situation qui risquerait de s'envenimer si ces deux têtus continuaient à s'enfoncer dans leur crisette. Fidèle à ses habitudes, il se dépêcha d'en venir aux faits qui l'importaient.

« Messieurs, je crois vous devoir des explications… » avait-il commencé, entrant d'emblée dans le vif du sujet dès que la porte se fut refermée.

« Au sujet de l'embauche d'Aramis parmi nous? » Athos ne laissait parfois pas sa place lorsqu'il s'agissait d'être bref. Une légère pointe de désaccord perçait volontairement dans sa voix. Porthos devina alors qu'Athos savait, comme lui, qu'Aramis était une femme, mais que cela l'offusquait. C'était inévitable, pensa-t-il. Il ne restait plus qu'à l'amadouer à force d'arguments rationnels et le faire « revenir » comme avant…

Tréville fut à peine surpris de cet élan de la part du plus expérimenté de ses soldats. Aramis l'avait d'ailleurs prévenu que la découverte de son secret n'avait pas paru lui plaire. « Oui, à ce sujet, » fit-il en baissant les yeux. L'homme n'était ni contrit ni ne se sentait fautif de cette omission. Il estimait toutefois qu'il avait des éclaircissements à donner. « Aramis ne vous a rien dit? »

« Non, rien! Pourquoi ce secret? Et pourquoi l'avoir acceptée parmi nous? » répéta Athos. Il jeta un regard bref, mais un peu hautain, vers Porthos, afin de chercher son approbation. Ce dernier haussa les épaules en signe d'indifférence.

Ni l'attitude d'Athos, ni celle de Porthos n'étaient ce qui surprit le plus Tréville : Au fil des années, il s'était réellement attendu à ce qu'Aramis se confie à ses plus proches camarades, ou qu'au détour d'une mission épineuse elle ne se soit mise dans l'embarras et se soit vue forcée d'admettre les faits. Il l'avait toujours envoyée avec ces deux-là, présageant que c'était en leur compagnie qu'elle pourrait le mieux s'en sortir si quelque chose de fâcheux advenait, et pressentant que c'était en eux qu'il pouvait avoir l'assurance qu'ils n'ébruiteraient pas cette délicate et surprenante information. Il avait maintenant la confirmation qu'elle n'avait soufflé mot à personne et qu'elle avait spectaculairement bien caché son identité pendant toutes ces années, tel qu'il le lui avait sévèrement commandé dès le premier jour.

N'ayant plus aucun prétexte pour éviter un lapsus révélateur ou utiliser des adjectifs et des pronoms masculins, il parla. « Elle n'a rien dit parce que c'est ce que je le lui avais ordonné. Pourquoi je l'ai acceptée? Parce qu'elle détenait des informations très importantes au sujet de la famille royale, et je tenais absolument à la garder près de moi. Alors, soit je l'engageais, soit je l'épousais! Mais, ayant entendu des histoires assez désagréables au sujet de mariages ratés, - à ces mots, le regard de Tréville dévia vers Athos durant une fraction de seconde - j'ai donc opté pour la première solution. »

Porthos n'avait rien raté de ce coup d'œil ponctuel : il en déduisit qu'Athos avait bel et bien été marié, tel qu'il l'avait soupçonné après sa conversation avec Aramis. Il suspectait maintenant que l'union avait été plutôt malheureuse.

« Et si le roi l'avait su? » s'objecta obstinément Athos.

« Et bien, il aurait pu me renvoyer, la renvoyer, la faire exécuter...elle était bien au courant de ce qui pourrait lui arriver. Mais il aurait fini la tête tranchée, ainsi que celle de son épouse, son premier ministre, moi-même, et vous aussi sans doute. J'étais prêt à prendre le risque; bien m'en fut! Ma tête, je l'aime là où elle est!»

Le mousquetaire s'interrogeait en quoi la présence ou l'absence d'Aramis dans leurs rangs faisait une différence au point de mettre la vie du roi en jeu. A l'énumération des autres potentielles victimes d'une carence aramisienne, Athos songea que ce pourrait vraisemblablement être en lien avec la récente affaire du Masque de Fer. Lorsqu'elle l'avait fait prisonnier au Châtelet, Aramis avait bien dit qu'elle avait accepté le brevet 'à cause d'une affaire la concernant'. La veille, Milady lui avait confié que Manson savait qu'Aramis était une femme…est-ce qu'Aramis avait, dès ses débuts chez les mousquetaires, des renseignements concernant ce complot contre le roi? Lorsque ce dernier avait été libéré et rétabli, elle avait plaidé, avec maints détails précis au sujet de la jeunesse du prince Philippe, pour ne pas que le monarque fasse exécuter son frère…Était-ce là les informations qu'elle détenait et qui justifiait sa présence parmi eux? Cela semblait plausible…

Malgré toute cette logique, une part d'Athos n'était pas satisfaite de la réponse de Tréville et continuait de reprocher à son supérieur d'avoir gardé le silence. « Nous aurions pu protéger ce secret avec vous et s'assurer que… »

« Ce n'était pas à vous d'en décider! » interrompit brusquement le chef. « Le moins de personnes étaient au courant, le mieux c'était, vous en conviendrez! »

L'intervention, au lieu de faire taire le mousquetaire, l'éperonna dans son orgueil mal placé. « Qu'aviez-vous à nous cacher?» L'œil plissé du sombre mousquetaire recelait une lueur indécente que capitaine capta parfaitement.

Tréville fut mécontent et déçu que son plus fidèle homme puisse penser qu'il entretenait des relations adultères avec Aramis. Il ne doutait pas un instant dans quelle marinade perverse les pensées d'Athos baignaient. Il se prêta toutefois au jeu, bien décidé à lui fermer le bec et à en finir avec ces inutiles justifications. Il se gratta le menton, baissa le regard et parut réfléchir tout haut.

« Humm…. elle aurait fait un bon parti, car elle a fait exactement ce que je lui avais ordonné. Quel homme peut se vanter, de nos jours, d'avoir une femme obéissante? Vous avez raison, Monsieur Athos, j'aurais sans doute du la forcer à m'épouser! Elle est jeune, pas trop vilaine à l'œil, de santé robuste…Elle aurait pu me donner un héritier, un fils vigoureux!… » Il s'arrêta quelques secondes, releva la tête, bomba le torse, son œil faisant feinte de fixer un futur alternatif. Il reprit la parole et se recroquevilla légèrement. « Et…entre nous, messieurs… »

Tréville baissa la voix, se pencha sur sa table, et fit signe aux deux subordonnés de s'approcher de lui dans un signal de partage de confidences. Athos s'approcha avec une vive curiosité tandis que Porthos, très hésitant, était inquiet de devoir écouter des détails qu'il n'était pas prêt à entendre. Lorsque les deux furent assez près de lui, le capitaine continua d'une voix où se mêlaient luxure et concupiscence.

« …elle excelle dans un art que la grande majorité des femmes ignorent, mais que nous, les hommes, nous adorons...une chose toute simple dont je raffole particulièrement… »

Porthos était scandalisé; il avait plaqué une main sur sa bouche, l'autre sur ses yeux exorbités, et déplorait de n'avoir de mains supplémentaires pour se boucher les oreilles. Pas Aramis avec leur chef! Sa petite sœur n'oserait jamais s'abaisser à ces manèges pour s'assurer de privilèges! Elle n'en n'avait d'ailleurs pas besoin! Mais pourquoi Athos pensait le contraire? Il devait savoir, autant que lui, qu'il n'était pas du tout du genre d'Aramis de s'écarter de la sorte!

De son côté, Athos souriait de plus belle et s'imaginait des choses résolument perverses. Il le savait! Il avait eu raison de se méfier! La putain! La trainée! Il jubilait d'avance à l'idée de remettre ces indiscrétions à la face de son blond partenaire.

Le sourire de Tréville était manifeste, et sa voix lente au ton libidineux avait trompé Athos. « Vous savez ce qu'elle sait si bien faire?... » susurra-t-il une dernière fois en se mordillant un doigt.

La bouche légèrement entrouverte, Athos était suspendu à ses lèvres et attendait que le couperet tombe et dénonce la culpabilité d'Aramis. Le sourire carnassier et impudique du capitaine s'effaça en un éclair et il déversa son orage uniquement sur son vétéran. « ELLE SAIT SE TAIRE! » hurla-t-il en frappant le bureau de son poing et en se relevant comme une flèche, imposant son impressionnante carrure militaire à ses subalternes. Porthos s'était écarté précipitamment dans un coin de la cellule pour se faire oublier. Le doigt raide et tremblant de fureur du capitaine pointa la porte tandis que ses prunelles trucidaient Athos. « Je vous donne cinq secondes pour sortir d'ici et ne plus JAMAIS requestionner mes décisions! » Il se retourna pour empoigner son mousquet posé sur le mur derrière lui, prêt à répondre d'une autre façon aux idioties de son interlocuteur. Il mit Athos, qui était devenu livide, en joue. « Je vais vous mettre un peu de plomb dans la cervelle! Un! …Deux!...CINQ! »

Le coup de feu résonna bruyamment et la balle partit, mais alla intentionnellement se loger dans le plâtre du mur à côté de la porte dont Athos était accroché à la poignée. C'est plutôt sous une salve d'injures qu'Athos, totalement mortifié, sortit précipitamment de la chambre, dévala le corridor et se retrouva dans la cour intérieure du couvent. Une fois qu'il fut seul, le géant le rejoignit et éclata de rire.

« Pardieu! J'ai bien cru qu'il allait me fusiller sur place! » fit Athos à bout de souffle, une main posée sur son cœur qui défonçait sa poitrine.

Porthos se tordait d'hilarité et peinait à parler. « C'est trop! C'est trop! J'ai mal au ventre! Tudieu, Athos! vous auriez du voir de quoi vous aviez l'air! » Et le capitaine! Qui eut cru qu'il aurait l'audace de tenir un tel langage et de tendre un piège pareil! « 'Se taire! Elle sait se taire!' » Le cadet fut pris d'une autre décharge de rire incontrôlable. Après avoir tant bien que mal repris son souffle, il posa la main sur l'épaule de son compère. « Ah, c'est bien fait pour vous, après tout! »

Athos ne répondit rien et, penaud, rougit de sa lamentable bévue.

« Ahem…bon, revenons aux choses sérieuses, » déclara Porthos en essuyant les larmes de rire de ses yeux. Après ces mots, il envoya son poing directement dans l'abdomen d'Athos, ce dernier se pliant en deux de douleur sous la force de la frappe.

« Qu'est-ce qui vous prend, morbleu? » brailla-t-il en se tenant le ventre, sachant pertinemment qu'un hématome gigantesque allait bientôt s'y former.

« On n'insulte pas ma petite sœur, » fit le colosse, soudainement très sévère. Une sérieuse lueur de menace brillait dans ses yeux bruns. Du haut de sa grande taille, et de la manière dont Athos était penché, il paraissait encore plus monumental et dangereux.

« Quoi? C'est votre sœur? » cria Athos d'une voix étranglée.

« Diantre, non! » Le visage bonace de Porthos était remit en place, mais l'étincelle menaçante était toujours là alors qu'il pressait douloureusement ses doigts sur l'épaule d'Athos et se penchait pour être à sa hauteur afin de le forcer à le regarder droit dans les yeux. Il pesa chacun de ses mots et parla un peu plus lentement que d'habitude, voulant être certain que son compagnon n'en échappe aucun. « Si c'avait été ma vraie sœur, je vous aurais passé mon épée au travers le corps… » Il tapota l'épaule de son ami pour lui laisser savoir que s'il s'en tirait relativement indemne aujourd'hui, il n'accepterait pas une fois de plus cette sorte d'insinuations obscènes.

Athos déglutit en songeant qu'il ferait mieux, lui aussi, d'apprendre à se taire s'il voulait rester en vie.

Tout sourire, sa malice envolée, Porthos se redressa, prit Athos par les deux épaules et le força à se redresser. « Voilà qui est mieux! »

« Vous le saviez…vous le saviez qu'elle était femme et vous ne m'avez jamais rien dit! » souffla tristement Athos, se sentant plus que jamais seul.

« Non. Et vous ne m'avez jamais posé la question. Voyez-vous, Athos, le problème avec vous, c'est que vous croyez à tort que si vous n'êtes pas au courant de quelque chose, personne ne doit être au courant de cette chose. Vous avez besoin d'amour et de câlins! Si vous êtes gentil, Aramis pourrait finir par vous en donner!»

« PFFFF! » fit Athos en se retournant, révolté.

« Je vous rappelle que vous êtes partenaires pour le reste du voyage. Cela inclus aussi de partager la même chambre ou la même tente! »

Athos avait complètement oublié ce détail. Il ferma les yeux et émit un long râle découragé.

Porthos le quitta en riant. « N'oubliez pas d'être gentil avec ma petite sœur! »

. . . . .

« Tréville! J'ai entendu un coup de feu! » s'était écrié le roi en sortant de sa chambre.

« Ce n'était qu'un rat, sire, » grommela le commandant. « Un très gros rat! »

. . . . .

N'ayant pas oublié sa corvée imposée au matin, et ne voulant surtout pas que s'abatte à nouveau sur lui la fureur du capitaine – à la pensée de la bouche noire du canon du mousquet pointée vers lui, ses intestins se nouèrent inconfortablement, – Athos passa quelques heures à récurer les mousquets de ses camarades à la lueur d'un candélabre. Chaque fois qu'il se demandait si Tréville avait réagit aussi violemment parce qu'on avait découvert ses cachoteries, il revoyait ce sombre orifice prêt à lui faire exploser le crâne, puis se mettait à frotter l'arme entre ses mains avec une nervosité redoublée.

Il faisait complètement nuit lorsqu'il se dirigea vers la tente qu'on lui avait assignée, songeant avec bonheur au moment où il pourrait s'y écrouler pour dormir enfin. Il releva un des pans du chapiteau dans un mouvement las et s'arrêta subitement, paralysé.

Il avait encore oublié qui était son partenaire.

Pendant de longues minutes, il regarda la forme endormie devant lui, à ses pieds. Légèrement recroquevillée sur le côté, son épée entre ses bras, Aramis dormait. Malgré la chaleur, elle ne s'était même pas dévêtue, sachant peut-être qu'il lui faudrait partager ce lieu étroit avec un homme qui ne l'appréciait plus et qui se moquerait de sa féminité. Seules ses bottes et ses bas avaient été retirés et dévoilaient une paire de pieds délicats. Son abondante chevelure dorée, miroitant sous un rebelle éclat de lune, coulait dans son dos. Pour éviter que son compagnon ne soit incommodé plus que nécessaire par sa présence indésirée, elle avait posé leurs sacs au milieu de la tente, entre les deux couches, dans une tentative pour former un mur entre eux deux.

Il sentit son pouls s'accélérer. Il se surprit à la trouver belle dans l'abandon de son sommeil.

Ce n'était pas la beauté sensuelle et charnelle d'Anna qui, telle une mythique sirène, enroulait ses bras autour de son cou en lui disant des mots si beaux qu'ils coulaient de sa bouche comme une enivrante chanson. C'était la beauté ingénue d'une femme qu'on n'avait pas encore souillée. C'était la beauté fascinante et tragique de la guerrière vierge. C'était la chaste nymphe des lacs, l'innocente fée des bois, l'ange pur descendu des armées célestes; il ne lui manquait plus qu'une paire d'ailes diaphanes!

Cette vision finit de le convaincre complètement : Aramis n'avait jamais connu d'hommes.

Il aurait pu la tuer sur le champ. Il pourrait lui trancher la gorge puis s'enfuir pour ne plus jamais revenir, se pendre pour l'avoir ainsi assassinée après s'être frappé le cœur, tel un habitant de Rouen deux siècles plus tôt, en se maudissant et en criant Nous avons brûlé une sainte!

Il pourrait prendre ses effets et aller sommeiller dans la grange avec les autres, ou tirer sa couverture et dormir à l'entrée de la tente; tout pour ne pas partager l'intimité d'une femelle…tout pour ne pas se polluer d'avantage par leur présence… ou la polluer, elle, de sa souillure à lui. Dans les deux cas, on lui demanderait des explications pour son comportement excentrique, et il n'était pas d'humeur à inventer des balivernes pour satisfaire les curieux.

Il pourrait ne pas dormir du tout, sortir du couvent et aller s'enivrer dans une taverne de la ville, cuver sa déchéance hors de ce lieu sanctifié et ne pas le ternir de son esprit tordu. Ses finances gracieusement limitées par Milady et sa beuverie de la veille le rappelèrent sagement à la raison.

Ou il pourrait simplement s'étendre sur son grabat pour béatement la regarder dormir…Espérer être purifié dans la douceur de son aura. Aspirer à être lavé de ses péchés grâce à sa seule présence. Si j'arrivais seulement à toucher son vêtement, je serais guéri! Et elle lui répondrait, divinement : Va, ta foi t'a sauvé!

Il entra sans un bruit, s'allongea en silence et se mit dans la même position qu'Aramis, mais en lui faisant face. Comment trouver le sommeil? Comment faire taire toutes les questions dans sa tête?

Se demander comment il pouvait être aussi odieux avec une créature aussi admirable. Se questionner si elle ébruiterait vraiment son secret. S'interroger sur quel était son secret à elle…pourquoi elle était parmi eux. Pourquoi Tréville prenait-il autant de risques pour la garder. Quelles étaient ces informations importantes qu'elle avait. Il aurait du poser ces questions au capitaine au lieu de s'envaser dans des grossièretés à peine dignes d'une porcherie! Non seulement il venait de se mettre à dos son supérieur pour le restant du voyage – Ciel, que croyait-il, plutôt pour le restant de ses jours! - il avait aussi pris une solide raclée et un ferme avertissement de la part de Porthos. Sans compter l'ire d'Aramis elle-même… Il se sentait si seul. L'absence de D'Artagnan lui pesait. Il pensa à son jeune ami : ce dernier était tellement en admiration devant la jeune femme qu'il lui semblait impensable qu'il nourrisse un jour de l'animosité envers elle, pour quelle que raison que ce soit. Même quand Porthos et lui avaient débarqué chez le Gascon, la nuit où ils avaient remis leur démission, d'Artagnan n'avait pas dit un mot à ce sujet. Il avait été incrédule, dubitatif, mais aucune colère semblable à la sienne ne s'était manifestée. Porthos savait pour Aramis – depuis quand? -, et il n'avait rien dit, n'en avait fait aucun cas, la qualifiait même de « petite sœur » !…Il en serait sans doute de même pour d'Artagnan. Il n'y avait vraiment que lui-même qui trainait encore dans son esprit des relents de désir de la ternir.

Pourquoi donc, encore? Parce qu'elle savait. Et qu'il avait une peur bleue qu'on déterre son passé. Athos n'avait que faire qu'Aramis soit un homme ou une femme. Le vrai Athos avait confiance en Aramis. Athos ne doutait jamais d'Aramis. Athos savait qu'Aramis ne pourrait jamais le trahir!

Toutes ces incertitudes venaient-ils donc de la part d'Olivier? Pourquoi Olivier était-il toujours présent, malgré la décennie qui s'était écoulée depuis qu'il avait quitté La Fère sans y remettre les pieds?

Une paire d'yeux d'un vert marin traversa douloureusement son esprit.

Incertain, il étira lentement son bras. Au travers du mur de sacs, il perça une brèche et alla poser si délicatement le dos de sa main contre celle de la femme qu'elle ne se réveilla pas. Le sommeil l'enveloppa bientôt et il sombra dans le rêve.

Aramis…redites-moi que tout ira bien…de ne pas m'en faire…que nous serons toujours amis….

A suivre!