CHAPITRE 8 :

Première lettre de Saint Paul Apôtre aux Corinthiens, chapitre 12, versets 14 à 27, sur l'unité des membres d'un seul corps.

Le corps humain se compose non pas d'un seul, mais de plusieurs membres. Le pied aurait beau dire : « Je ne suis pas la main, donc je ne fais pas partie du corps », il fait cependant partie du corps. L'oreille aurait beau dire : « Je ne suis pas l'œil, donc je ne fais pas partie du corps », elle fait cependant partie du corps. Si, dans le corps, il n'y avait que les yeux, comment pourrait-on entendre ? S'il n'y avait que les oreilles, comment pourrait-on sentir les odeurs ? Mais, dans le corps, Dieu a disposé les différents membres comme il l'a voulu. S'il n'y avait en tout qu'un seul membre, comment cela ferait-il un corps ?

En fait, il y a plusieurs membres, et un seul corps. L'œil ne peut pas dire à la main : « Je n'ai pas besoin de toi » ; la tête ne peut pas dire aux pieds : « Je n'ai pas besoin de vous ».

Bien plus, les parties du corps qui paraissent les plus délicates sont indispensables. Et celles qui passent pour moins honorables, ce sont elles que nous traitons avec plus d'honneur ; celles qui sont moins décentes, nous les traitons plus décemment; pour celles qui sont décentes, ce n'est pas nécessaire. Mais en organisant le corps, Dieu a accordé plus d'honneur à ce qui en est dépourvu.

Il a voulu ainsi afin qu'il n'y ait pas de division dans le corps, mais que les différents membres aient tous le souci les uns des autres. Si un seul membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance ; si un membre est à l'honneur, tous partagent sa joie.

Or, vous êtes le corps du Christ et, chacun pour votre part, vous êtes membres de ce corps.

Aramis, sa bible dans une main, les rênes dans l'autre, était concentrée sur la mémorisation du passage biblique qu'on lui avait imposé. Elle plongeait intensément son regard dans le livre, marmonnait quelques bribes, puis relevait la tête, levait les yeux au ciel et répétait les mêmes mots sans regarder. Elle recommençait ensuite les mêmes gestes avec le verset suivant. Son ouvrage était traduit en français et en latin, langue qu'elle maitrisait maintenant très bien, et la veille, lors de leur arrêt au couvent d'Auray, elle avait réussi à se faire offrir une version en grec. Elle allait donc d'un bouquin à l'autre, grimaçant et fronçant les sourcils chaque fois qu'elle tentait de mémoriser l'extrait en langage hellénique. Elle poussait alors un grognement insatisfait et pestait contre son supérieur et son amour pour les langues étrangères.

Le matin même, Athos s'était levé beaucoup plus tôt qu'elle. Est-ce que c'était pour éviter de la voir et lui parler, ou pour ne pas qu'elle ne voit sa main posée contre la sienne? Il se questionnait sans trouver la réponse. Il avait toutefois le désir de paraitre irréprochable aux yeux de Tréville, et ses doigts frôlant son abdomen douloureusement bleui par Porthos lui rappelèrent qu'il serait indiscutablement judicieux de ne pas provoquer le courroux de ses amis.

Il avait rêvé d'Aramis, la nuit précédente. Des évènements qui avaient jonchés les dernières semaines avaient traversé ses songes : Le faux roi, l'affaire du brevet, son emprisonnement au Châtelet… En se réveillant, il avait fait remonter ses souvenirs à plus loin : La chevauchée vers Calais, la tentative d'assassinat de Rochefort, l'affaire de Buckingham, l'arrivée de D'Artagnan parmi eux… puis encore plus loin : l'ambassade à La Rochelle, la terrible embuscade près de Poitiers, l'arrivée d'Aramis parmi eux… Il avait eu une brève pensée pour le jour où il avait rencontré Porthos, puis était revenu sur Aramis. Il s'était arrêté là.

Il était entré chez les mousquetaires il y avait presque dix ans. Deux ans plus tard, il rencontrait Porthos. Une autre année s'était écoulée, puis c'était avec Aramis qu'il avait fait connaissance, et le duo d'anonymes s'était rapidement transformé en trio. Avant l'arrivée d'Aramis, il fraternisait fréquemment avec Porthos, et cela l'avait forcé à cesser de constamment broyer du noir : Avec lui, on s'amusait, on oubliait, on profitait du moment présent, on se saoulait pour le plaisir…il était ce roc inébranlable sur lequel il avait pu s'accrocher pour ne pas couler dans les abîmes du désespoir; il lui avait littéralement sauvé la vie! Le colosse parvenait à ressusciter cette part heureuse de lui-même qu'il avait abandonnée à La Fère. Il paraissait si insouciant, si hors du malheur…Avec Porthos, tout incident menait à un enseignement positif. Il lui semblait donc que son ami ne comprendrait pas la profondeur de sa souffrance; Pouvait-il vraiment y avoir quelque chose de positif dans son mariage avec Milady? Sans doute que de s'ouvrir à son ami lui aurait permis de sortir définitivement de sa torpeur…mais une part d'Athos se complaisait dans son malheur et le maintenait bien ancré dans ses tourments intérieurs.

Puis vint Aramis. L'air songeur qu'il avait souvent vu sur le visage de cette dernière l'avait attiré. C'était souvent un regard mélancolique qui fixait un passé malheureusement révolu, accompagné d'un silence obstiné sur tous détails de sa vie d'avant. Une part de la personnalité d'Aramis était exactement comme la sienne après sa courte épopée avec Anna. Avec Aramis, il se permettait donc d'être maussade, taciturne, de se saouler pour noyer sa peine… Elle n'en faisait jamais aucun cas. Elle le sermonnait certes lorsqu'elle le trouvait affalé, presque inconscient, sur une table d'une taverne, puis elle lui prenait le bras, l'enroulait autour de son cou pour le soutenir alors qu'elle le reconduisait chez lui. Aviné, il se mettait à radoter ses échecs personnels. Elle l'écoutait patiemment sans l'interrompre. Elle lui disait alors des paroles qu'il ne se lassait jamais d'entendre...

Il arrêta ses souvenirs ; il ne savait encore rien des raisons derrière ces nuages de tristesse qui passaient aléatoirement dans les yeux de son amie…Mais ces mots…c'était sans doute des mots qu'elle aurait elle-même aimé entendre…Des mots qui aurait peut-être épongé le chagrin dont elle était imprégné…Elle paraissait toutefois tellement plus forte que lui ! Mais égoïstement, même si elle ne sombrait pas dans des comas éthyliques, il n'avait jamais imaginé qu'elle aurait peut-être eu besoin de lui autant qu'il avait eu besoin d'elle.

Il leva les yeux. Juste un peu plus loin, à quelques pas de lui, elle lui montrait son dos. Toujours aussi droite, aussi fière, sa mise toujours aussi impeccable : même son pourpoint déchiré au bras n'altérait pas sa solide prestance! Sa frêle constitution opposait sa magnifique adresse à l'épée et en faisait la fierté particulière de la caserne : aux yeux de tous, elle était la preuve que les soldats n'avaient besoin que d'intelligence et de talent pour réussir. Les muscles ne servaient à rien si on ne savait pas s'en servir; la grosseur du cerveau importait plus que le tour du biceps. Ou de la longueur de la queue, aurait ajouté Porthos à la blague.

Athos retourna à ses soliloques intimes. Il n'avait jamais questionné Porthos sur les raisons derrière son choix d'utiliser un pseudonyme. L'autre ne l'avait pas interrogé non plus. Puis un jour, le géant était apparu dans la cour de l'hôtel de Tréville suivi d'un frêle blondinet. « Porthos, ça, c'est une fille, » avait-il laissé tomber en pointant le nouvel arrivant.

À cette pensée, Athos eut un petit rire alors qu'il passait une main sur son visage. Il le savait depuis le début…!

Puis Aramis avait répliqué…à cette réminiscence, son sourire s'effaça. «Votre femme, elle ne vous aimait pas ? » Elle aussi avait tout deviné. ##

Depuis la seconde où ils s'étaient rencontrés, ils avaient respectivement découvert le secret de l'autre. Pourquoi maintenant, six ans plus tard, agissaient-ils donc comme s'ils étaient surpris, comme s'il ne leur était jamais venu à l'esprit que l'un d'eux était une femme et l'autre, un mari trompé? Ils avaient balayé ces idées, les avaient remisées dans un coin poussiéreux de leurs placards, et n'y avaient plus retouché.

La différence, c'est qu'Aramis n'avait pas soupçonné – et n'aurait sans aucun doute jamais deviné non plus - que cette épouse infidèle s'appelait Anna Du Breuil, et qu'elle la connaissait déjà sous l'appellation de « Milady ». Et encore! Tout ce qu'il savait sur sa femme, jusqu'au nom qu'elle avait signé dans le registre de mariage, pouvait très bien avoir été inventé.

Il releva à nouveau la tête pour chasser des souvenirs désagréables et tenter de décortiquer une question qui avait maintenant beaucoup plus d'importance que la véritable identité de sa femme : Pourquoi Aramis était devenu mousquetaire? Il mourrait d'envie d'en savoir plus sur elle!

Aramis ne peut pas nous trahir…. Aramis ne peut pas nous trahir….En se remémorant ses rêves de la nuit précédente, Athos se répétait cette rengaine alors qu'il avançait son cheval pour être à la hauteur de la jeune femme. Elle ne lui avait pas adressé la parole depuis le début de la matinée, lui non plus d'ailleurs. Côte à côte, mais sans un regard, ils avaient scellé et chargé leurs chevaux en silence. Il fallait que cela cesse. Il ne voulait ni perdre Aramis, ni Porthos…surtout pas à cause d'Anna. De plus, Aramis avait raison : même si elle était une femme, elle ne leur avait jamais fait défaut! Il ne pouvait pas faire fi de ses succès seulement parce qu'elle n'avait pas un appendice supplémentaire qui lui pendouillait entre les jambes! Allez! T'es Athos! On t'admire! On te respecte! T'as passé dix ans à te forger une nouvelle identité, ne te laisse pas avoir comme un couillon parce que t'as peur d'une femme! On s'en fou, qu'elle ait des nichons ou pas!

« Euh…Aramis? » fit-il d'une voix mal assurée.

Elle le dévisagea du coin de l'œil; dans sa prunelle brillait cet éclat dur et froid qu'il avait déjà vu scintiller. C'était quand, déjà? Ah oui, quand elle l'avait conduit au Châtelet….Cette étincelle furieusement déterminée qui semblait dire « Allez-y, moquez vous encore de moi, j'en ai plus rien à foutre, mais je vais vous faire regretter le jour où vous êtes né! » Encore profondément insultée par la tirade qu'il lui avait lancée hier, elle ne grogna qu'un « quoi? » las et désintéressé.

Athos soupira de malaise. Il l'avait méritée, celle-là… Mais fonce, sangdieu! Ne t'arrête pas là! Dis-le!

« Je suis véritablement et sincèrement désolé de vous avoir insultée hier. »

Elle ne répondit rien et se renfrogna d'avantage. Celle-là aussi, il l'avait méritée; la veille, ne lui avait-il pas présenté des excuses pour ensuite l'outrager quelques minutes plus tard? Il se maudit pour cette maladresse. Pour une fois dans ta vie, ne sois pas lâche! **

« Le capitaine…et vous… avez raison, » poursuivit-t-il. « Nous devrions… t-tenter de nous connaitre d'avantage. S-Si vous en saviez plus sur m-moi, et moi sur v-vous, peut-être a-arriverions-nous à nous comprendre. » Tremblant, bégayant, il avait usé les mêmes mots qu'elle. Mais voilà, c'était dit! Il jubilait de soulagement. Il ouvrait la porte à des pourparlers! Il proposait une trêve! Il suggérait d'abattre le mur! Bon, tu vois! Ce n'était pas si difficile! On ira boire pour fêter ça!

Elle se retourna partiellement vers lui pendant quelques secondes. « Voyez-vous ça! » répondit-elle avec sarcasme. Bien sûr, qu'elle avait raison! Elle n'était pas dénuée d'intelligence! Elle avait compris que la principale raison de leur embrouille était le fossé de mystères qui les séparait et qu'il fallait rapidement colmater. Si, à ses tous débuts chez les mousquetaires, elle avait accepté qu'on la traite inférieurement, il n'en était maintenant plus question! Elle exigeait d'être leur égale! Elle n'avait pas trimé si fort pour se faire reléguer à un rôle de putain à la première occasion!

Mais qu'est-ce qui avait pu se passer pour qu'Athos revienne sur sa décision? Elle le scruta à nouveau : l'échine légèrement courbée, les yeux baissés, il était indéniablement conscient de son mauvais comportement de la veille.

Il lui fallait se montrer bonne joueuse. C'avait été son idée, après tout, d'échanger des informations sur leurs vies passées. Elle appréhendait toutefois la possibilité que son partenaire lui débite d'autres conneries. C'était un risque à prendre, mais cette fois, elle lui ferait regretter son audace mal placée! Lâchant sa bible, sa main alla toucher discrètement la crosse de son mousquet…

« Un secret pour une confidence? » soupira-t-il devant le mutisme de la femme. Il était néanmoins toujours peu disposé à devoir partager des détails de sa vie privée, mais il comprenait enfin l'urgence de le faire. Aramis ne peut pas nous trahir… Aramis ne peut pas nous trahir!…

« Fort bien, » accepta-t-elle presqu'à contrecoeur. « Commençons donc par le plus simple! » ajouta-t-elle avec une pointe hautaine. Elle chercha une question facile à répondre afin de briser la glace, bien qu'elle avait bien plus envie de l'interroger sur Milady au lieu de choses triviales. « Quel est votre vrai nom? » demanda-t-elle en haussant les épaules.

Athos laissa échapper un hoquet de douleur. Il aurait préféré recevoir un autre boulet dans le ventre plutôt que de répondre à cette interrogation. Mais tôt ou tard, il devrait sans doute le lui dire... Autant en finir tout de suite avec les affaires désagréables. Baissant la tête, il prit donc une profonde inspiration.

« Mon vrai nom est… » Il s'arrêta un instant avant de poursuivre, presque en murmurant de désespoir. « Olivier De la Fère. » Il s'empressa d'ajouter, dans un excès de mauvaise humeur : « Mais je vous conseille de l'oublier car je le déteste! »

Aramis fut surprise de cet empressement un peu brusque et l'examina à nouveau du coin de l'oeil. « Olivier » n'était pourtant pas un prénom ridicule, bien qu'elle n'avait connu, dans sa jeunesse, qu'un autre garçon de ce nom, un petit blond gras et joufflu, un peu timide, au sourire doux et sans malice. Elle toisa Athos : il n'avait pas du tout le profil 'Olivier' de son enfance.

« Et vous? » demanda-t-il à son tour, heureux que sa part d'interrogatoire déplaisant soit déjà terminée.

« Renée d'Herblay, » fit-elle avec un froid détachement. « Et je vous autorise à vous en rappeler car je ne le déteste pas. »

« Renée? » Il n'avait jamais rencontré de femme avec ce prénom, ni même d'homme.

« Oui. »

« Ça sonne autant masculin que féminin, » émit-il en songeant au travestissement de son compagnon.

« En effet! » Tiens! Elle n'y avait jamais songé! Elle aurait aisément pu se faire passer pour 'René d'Herblay' aux yeux des autres si sa famille ne l'avait pas fait rechercher.

« Herblay… C'est un peu au nord de Saint-Denis, non? » questionna-t-il davantage.

« C'est exact. Mais j'ai habité à Noisy-le-Sec après la mort de mes parents. »

« Juste au sud de Paris? » fit-il, étonné qu'Aramis pourrait aisément faire le chemin à pied si elle désirait retourner chez elle.

« Oui…c'est à peine plus de trois lieues. »

« C'est beau? »

Aramis s'arrêta. Visuellement, c'était charmant, Noisy. Mais Noisy, c'était la mort de François, le manoir et ses cadavres, le cimetière, l'intransigeance de sa famille…« Il n'y à rien à voir, à Noisy, » laissa-t-elle tomber, assombrie en secouant la tête. Lorsqu'ils seraient de retour à Paris, elle irait porter quelques fleurs sur la tombe de François, mais rien de plus. Elle ne retournerait plus jamais à Noisy.

Athos remarqua avec étonnement que si lui ne tenait pas à son nom, elle ne semblait pas porter dans son cœur le lieu qui l'avait vu grandir. Il nota mentalement les interrogations qui lui montaient pour pouvoir la questionner plus tard à ce sujet.

« Et vous, La Fère? C'est où? » sonda-t-elle.

« C'est un peu au-delà de Soissons.»

« C'est beau? » demanda-t-elle à son tour.

« Non, c'est laid,» fit-il avec une grimace de dégoût. « Le comté a été assiégé deux fois et il a été inondé quand le roi Henri a voulu reprendre la ville des Espagnols. Ils ont rasé les arbres autour…Il y a encore des marques de tirs de mousquet et de canon un peu partout. »

Aramis, entendant le mot « comté », se demanda si Athos était l'héritier de ce domaine, ou si, comme Porthos, il était le cadet de la famille et n'aurait la chance d'acquérir de titre qu'à la mort de ses frères aînés. Ainsi en allait-il des questions d'héritage; Le premier fils pour la Famille, le deuxième pour le Seigneur, le troisième pour les armées du Roi...mais certains dérogeaient à cette hiérarchie filiale.

« Êtes-vous comte de La Fère? »

En guise de réponse, Athos pinça fermement ses lèvres, roula les yeux et prit une profonde et très intense inspiration par les narines. Il expira l'air aussi fortement par le même orifice.

« Diantre! Dois-je vous offrir mes sympathies? » fit-elle avec ironie, en agrandissant légèrement les yeux, percevant le poids incommensurablement insupportable de ce titre sur les épaules de son collègue.

Soudainement morose, il détourna le regard. « C'est laid, La Fère. » répéta-t-il sur un ton qui mettait fin à la conversation. A bien y penser, lui non plus n'appréciait pas sa patrie d'origine, et il songea que ce petit jeu de confidences lui serait beaucoup plus pénible qu'il ne l'avait imaginé.

## Voir Re-Née pour la scène intégrale

** J'ai hésité à ce que la petite voix d'Athos utilise les mêmes mots qu'Aramis a dit à Manson…