CHAPITRE 9 :
S'il faisait déjà chaud au matin, il faisait très chaud au midi. Mais même sous ce soleil de plomb, le roi semblait dans un tout autre monde, la chaleur ne paraissant nullement l'atteindre. D'habitude peu volubile, il se surprenait lui-même à discuter inlassablement avec son jumeau. Il ne voulait laisser son cadet dans l'ignorance d'aucun détail de sa vie passée, d'aussi longtemps qu'il puisse se souvenir jusqu'au moment où les deux s'étaient enfin tenus face à face, ne se gênant pas pour vilipender son demi-frère César et son frère Gaston; même la Reine-Mère y passait, surtout pour l'avoir laissé dans l'ignorance de l'existence de Philippe! Ce dernier avait mené une vie totalement différente, voire inintéressante, alors écoutait-il patiemment son aîné tout en posant de nombreuses questions.
La majorité des mousquetaires, profitant de la présence d'un ruisseau lors de la halte du midi, avaient décidé de se rafraîchir et se soulager de ce soleil accablant. Même 'Rex' et 'Vulpes' avaient retiré bas et bottes pour profiter de l'eau froide. Porthos ne s'était pas fait prier pour aller les rejoindre. Un peu en aval, les chevaux en bénéficiaient aussi et se désaltéraient.
Athos était en train de détacher son pourpoint pour accompagner ses camarades quand il embrassa la scène du regard. Ce n'est qu'à ce moment qu'il réalisa enfin pourquoi Aramis ne se baignait jamais en leur compagnie. Alors que les autres enlevaient leurs chemises et même leurs culottes pour certains, ne laissant ainsi que leur sous-vêtement pour cacher leur nudité, Aramis ne s'était départie que de son feutre et de ses gants. Pourtant, même femme, elle devait atrocement souffrir de cette torride température. Justement, elle s'était accroupie précairement tout près de la berge pour plonger ses mains dans le ruisselet et s'asperger le visage. Elle passait ensuite ses doigts mouillés dans sa chevelure en soupirant de bien-être, bien que sa physionomie dénonçait son inconfort et que ses yeux lançaient quelquesœillades envieuses à l'endroit des autres soldats.
Il se dirigea vers elle en continuant de la regarder intensément, presque avec pitié, sachant pertinemment que ce serait là le seul répit qui lui serait permis. Un sentiment d'injustice s'immisçait en lui. Jamais elle ne pourrait se baigner avec les autres sans risquer de se dévoiler…D'ailleurs, Tréville n'était pas loin et veillait, par sa seule présence, à ce qu'elle ne déroge pas à la règle, bien que, il le savait, elle n'en aurait pas fait autrement en son absence.
« Vous ne vous baignez pas avec les autres, Monsieur Aramis? »
Elle avait levé les yeux, incertaine de l'auteur de cette question, les deux hommes ayant le même visage, mais aussi la même voix : Louis ou Philippe? Elle reconnu la plume rousse que le prince avait épinglée à son chapeau.
« Le service du roi d'abord, monsieur Vulpes, » répondit-elle avec flegme. « Si ces lourdauds sont occupés à se baigner, qui protègera Sa Majesté et Son Altesse si une attaque survient? »
« Quelle rigidité! On n'en demande pas tant! » badina Philippe.
Le service du roi d'abord…Athos avait reconnu la phrase que sa partenaire utilisait à toutes les sauces pour s'excuser d'une situation embêtante. Vous ne vous baignez pas? -Le service du roi d'abord! Vous ne buvez pas? -Le service du roi d'abord! Vous ne voulez pas venir au bordel avec nous? -Le service du roi d'abord! Mais quoiqu'il en fût, situation délicate ou pas, elle allait bientôt pâtir d'une insolation si elle ne se mettait pas au frais rapidement. Il leva les yeux au ciel : pas un nuage à l'horizon. L'après-midi s'annonçait encore plus pénible, et ils en avaient encore pour trois ou quatre heures à cuire sur la route avant d'atteindre Vannes.
« Aramis…vous me prêtez votre bible? »
Elle s'était retournée vers Athos, surprise d'une telle demande. Sans réfléchir ni poser de question, elle la sortit de sa poche et la lui tendit.
« Merci, » répondit-il…. heureux qu'elle se soit départit de l'objet qui aurait pu s'abîmer au contact d'un liquide. Il allait alors faire un mouvement vers elle, mais s'arrêta : il avait remarqué que Philippe le regardait. Athos posa discrètement un doigt sur ses lèvres pour enjoindre le prince au silence, puis, d'une bonne poussée de son pied contre le derrière de la jeune femme, il la fit basculer vers l'avant. Elle échappa un cri de surprise et, dans un éclaboussement, alla terminer sa chute dans le ruisseau.
Assise dans la rivière, l'eau montait jusqu'à la taille de la mousquetaire, mais elle ne pouvait pas éteindre la rage qui flambait maintenant dans ses yeux bleus ni dissoudre la sinistre moue qui déformait ses traits. Si un regard pouvait tuer, Athos aurait été immédiatement carbonisé.
« Inutile de me remercier! » murmura doucement l'homme avec un fin sourire.
Comme une brûlure apaisée au contact d'une compresse glacée, sa colère fondit instantanément lorsqu'elle croisa le regard d'Athos. Dans ses yeux pâles ne brillait aucune malice; elle devina qu'il l'avait expressément poussée pour qu'elle profite également de cette savait maintenant qu'elle était une femme; il avait comprit pourquoi elle ne dévêtait pas comme les autres et que seul un 'malencontreux incident' lui permettrait de se rafraichir autant que ses compagnons. Elle lâcha un imperceptible soupir de soulagement. Cette froideur était si bonne! Mieux encore! Ses vêtements mouillés prendraient du temps à sécher; elle serait alors au frais pendant encore une bonne heure! Même si les autres mousquetaires se moquaient maintenant de sa chute, elle ne se releva que très lentement pour profiter encore de l'eau. Il fallait maintenant s'assurer que son pourpoint ne colle pas trop à sa peau et ne dévoile des arrondis compromettants…
« Seigneur, Aramis! Vous ne vous êtes pas fait mal? » C'était Athos qui, d'une voix fausse, lui tendait la main pour l'aider à se redresser.
Mi-figue, mi-raisin, elle lui retourna un sourire un peu forcé mais ignora sa dextre tendue. «Ça va… j'ai seulement perdu l'équilibre en me penchant. »
« Ouais, comme Narcisse devant son propre reflet! » ricana le mousquetaire D'Éry.
« Vos vêtements sont trempés… » commença le prince, suggérant qu'elle les enlève, et ne sachant pas trop s'il devait rire ou non de la 'blague' d'Athos.
« Merci, monsieur Vulpes, mais je n'aime pas me dévêtir. Car il est écrit que 'les parties du corps qui sont les plus indécentes, on doit les couvrir. » Elle chercha Tréville du regard avant de lui crier. « Première Lettre de Saint Paul Apôtre aux Corinthiens! »
« Épargne-nous et ferme-la, Aramis! Si on veut entendre ton sermon, on ira te voir à l'église! » cria le mousquetaire Gaspard à l'endroit de la femme.
« Son sermon? » fit Philippe, intrigué.
« Bah oui! Il va devenir prêtre! » l'informa D'Éry en posant sa main sur l'épaule d'Aramis. « Après l'armée du Roi, l'armée du Christ! Aramis est un vrai soldat dans l'âme! »
« Un prêtre? » fit le prince, très amusé, en joignant ses deux mains. « J'aurais justement besoin d'un confesseur! »
« Euh…. » balbutia Aramis dans un malaise extrême.
Aramis et Philippe avaient pris place dans le carrosse-potiche, le bruit des sabots des chevaux masquant commodément leur conversation aux oreilles extérieures.
Aramis était heureuse de ce moment de repos à l'ombre. Toutefois, elle était animée d'une très grande nervosité : elle n'avait jamais imaginé qu'elle se ferait prendre dans son faux rôle ecclésiastique et ce, par le prince Philippe, rien de moins!Elle avait eu beau gesticuler et tenter de le convaincre qu'elle n'était pas « ordonnée », il avait insisté en démontant habilement toutes ses excuses.
De son côté, nullement incommodé par le silence qu'il imposait, Philippe regardait vaguement à l'extérieur, un coude posé sur le rebord de la fenêtre, le poing sous son menton.
« Euh….Votre Altesse… » débuta Aramis en voulant mettre un terme à cet inconfortable mutisme.
« Oh, pardon! Je réfléchissais à comment démarrer la conversation… » Il lui fit un grand sourire.
Elle pinça les lèvres et les mordilla doucement. Quel homme déstabilisant! Il émanait de lui soit une profonde mélancolie, soit une complète gaité, mais chaque fois ses sentiments étaient purs et faciles à saisir. Il était tel un livre ouvert, mais dont les émotions pouvaient changer à chaque page tournée : avec lui, il était difficile de prévoir ce qui se tramait dans sa tête et qu'elle serait la suite des aventures!
« Vous l'aurez deviné : Je ne veux pas me confesser, » amorça-t-il en notant le soulagement instantané de son interlocutrice. « Je voulais seulement parler avec vous sans trop attirer l'attention. Et je vais profiter du secret de cette fausse confession pour garder Louis hors de cette conversation.»
Il eut un autre sourire moqueur avant de poursuivre : « Mon frère m'entretient depuis des heures, voire des jours…c'est fascinant! J'en apprends tant! Il m'a dit qu'il ignorait complètement mon existence; Qu'il l'a apprise quand un de ses mousquetaires lui a parlé de moi, que cet homme savait mon histoire et avait plaidé en ma faveur, alors que lui voulait plutôt me faire exécuter… Je me suis demandé qui de ces soldats pouvait en savoir plus que le roi lui-même. Il m'a dit que c'était vous. Et j'ai voulu vous rencontrer. Voilà pourquoi nous sommes ici! » blagua-t-il en étirant à nouveau ses lèvres.
« Vous auriez pu me faire mander à n'importe quel moment à notre retour à Paris… »
« C'est vrai. Mais c'était maintenant que je voulais le faire. Je ne voulais pas attendre. »
Elle sourit doucement. Elle se rappelait avec nostalgie comment François lui racontait que son protégé était tellement de nature impatiente et sociable qu'il tentait souvent de s'échapper de la maison pour aller à la rencontre d'autres enfants, d'autres adultes. Tout le captivait, sauf la solitude dans laquelle on l'enfermait constamment.
« Alors! » fit l'homme en se frottant les mains. « On commence? »
« Quoi? »
« Racontez-moi! »
« Raconter quoi? » mentit-elle, de plus en plus nerveuse, tordant ses doigts inconsciemment.
« Comment êtes-vous au fait de tous ces détails me concernant? » Un coin de sa bouche s'était retroussé, ses yeux s'étaient plissés et s'étaient rempli de cette espièglerie qui caractérisait tant ses moments joyeux.
Aramis pâlit de malaise en se raidissant et se tortillant sur son siège. Comment lui dire sans le lui dire? Quoi inventer cette fois-ci?
« Comment êtes-vous au fait de tous ces détails me concernant? » répéta-t-il en la voyant hésiter. « Vous êtes de mèche avec Milady et Manson? »
« Moi? » s'étrangla-t-elle en posant un doigt sur sa poitrine, furieusement offusquée. « Mais jamais! Jamais! » Elle avait froncé les sourcils et dévisageait son interlocuteur, aucunement gênée d'avoir haussé la voix sur lui. Quelle outrecuidance, d'avoir osé sous-entendre son nom et celui de Manson dans la même phrase sans utiliser le verbe « tuer »!
Philippe haussa les épaules. « Je vous crois. Vous m'auriez déjà tué si c'était le cas. »
Aramis ragea. Cet homme était-il totalement insensé? Avait-il vraiment pris le risque de s'enfermer seul dans ce carrosse avec elle seulement pour savoir d'où elle le connaissait, sans même avoir l'assurance qu'elle ne l'égorgerait pas à la première occasion?
Le prince regarda de nouveau par la fenêtre, ses yeux fixant le vague, tandis qu'il forçait à nouveau un moment de silence entre les deux.
Le cœur d'Aramis battait la chamade. Elle avait tout abandonné de sa vie d'autrefois pour retrouver Philippe et le protéger, pour poursuivre la mission de François! Le seul fait qu'il ait pu douter d'elle, même s'il était dans l'ignorance de ses véritables motifs et de sa vraie identité, la laissait presque nauséeuse, déçue et perplexe…Elle laissa échapper un profond soupir. Comment dissiper les soupçons du prince sans révéler qui elle était réellement?
Néanmoins, le jeune homme se remit à parler, mais sans la regarder. « Je me sens très honteux de m'être fait duper par Milady. En la voyant, et surtout en l'écoutant parler de mon passé avec autant de précisions, j'avais cru…j'avais cru qu'elle était…! »
Philippe s'arrêta. Sans qu'il ne s'en aperçoive, sa respiration s'était accélérée et ses pupilles s'étaient agrandies…Il ferma les yeux pendant quelques instants. « J'aurais pourtant dû le savoir, » murmura-t-il. Il reporta ses yeux sur la mousquetaire et la fixa avec attention. « Je me suis trompé. »
«Milady en a berné plus d'un, » fit Aramis pour détourner la conversation, bien qu'elle n'avait pas saisi le trouble de Philippe. « D'Artagnan, Rochefort…même le cardinal de Richelieu! » Elle fut soudainement prise d'une profonde culpabilité :Comme il était facile d'absoudre les erreurs de tous ces hommes, alors qu'Athos était seulement tombé dans le même traquenard qu'eux!
Philippe se ressaisit et reprit sur un ton espiègle. « Mais vous…Vous ne semblez pas avoir cédé à ses charmes! »
Aramis ne brocha pas.
« Vous préférez les hommes? »
« Je ne préfère personne, Votre Altesse, » rétorqua-t-elle, impassible, habituée aux commentaires homosexuels à son endroit. « Sauf Notre Seigneur Jésus-Christ et sa Sainte Mère. »
« Oui….Bien sûuuuuur, » répond Philippe en hochant lentement la tête, avec un rictus et un sarcasme si profond qu'il était sans équivoque qu'il n'en croyait absolument rien.
Aramis déglutit discrètement et tenta de maitriser tant bien que mal ses émotions tandis que l'homme continuait de la fixer et la laissait ainsi mariner dans sa nervosité assez longtemps.
Ce fut pourtant lui qui baissa les yeux le premier alors qu'il reprenait son sérieux. « Quoi qu'il en soit, je vous relève de votre serment. Vous êtes libre. Personne n'aurait du se sacrifier à ma cause; ni vous, ni François, ni aucun de ces hommes. » À ces mots, il balaya le vide de la main, en direction de l'extérieur. « Et si le roi décide un jour de vous faire exécuter, je plaiderai pour vous avec la même énergie, le même zèle que vous avez eu à mon égard. »
Ses yeux rencontrèrent les siens; Elle sut alors qu'il savait tout d'elle.
« Merci pour tout. »
Dès qu'elle eut repris sa place à la queue du convoi, Athos l'avait harcelée. « Qu'avez-vous dit au Prince? Se vêtir comme un homme, ça passe, mais se faire passer pour un prêtre et recevoir des secrets de confessions, y'a des limites! »
Le visage de la femme s'adoucit et elle parla calmement. « Non… il voulait seulement parler un peu de son passé. »
« Ah!….En effet, vous semblez en savoir beaucoup sur lui…! »
Elle le regarda avec perplexité.
« Vous croyez que je n'ai pas remarqué, lors de notre dernière audience avec le roi? Vous avez défendu la vie du prince avec maints détails, et un élan peu commun!…Si vous aviez dû vous mettre à genoux et vous jeter aux pieds du roi pour implorer sa grâce, vous l'auriez fait! »
Elle rougit qu'il ait remarqué ce qu'elle ne savait pas elle-même, c'est-à-dire à quel point Philippe comptait pour elle et qu'il avait été…son maillon faible?
« Un secret pour une confidence! » fit vivement Athos, très grave. Pas question de s'empêtrer dans des vanités inutiles de prénoms et de patelins! « Comment êtes-vous au courant de ces informations? Comment avez-vous appris l'existence du Prince Philippe avant tout le monde? »
Aramis se raidit d'étonnement et ne put émettre qu'un faible « Oh…! » en détournant la tête. Elle ne s'était pas attendue à lui avouer un détail si secret aussi rapidement. Mais maintenant que François était vengé, et que l'existence de Philippe était maintenant d'ordre public, plus rien ne la retenait à la discrétion.
« Voyez-vous…On avait caché Philippe dans un manoir de Noisy, où j'habitais. J'avais rencontré, par hasard, l'homme qui était chargé de son éducation. »
« Et il vous a tout dit? Un secret d'état! »
« Il me l'a dit…parce qu'il mourrait. Il ne m'avait jamais rien dit avant. Même si… »
« Même si quoi? » Athos s'expliquait mal son empressement.
« Même si nous étions fiancés. Il est mort dans mes bras en me révélant l'existence de Philippe. »
Son fiancé?Aramis avait déjà eu un amoureux?
« Et vous l'aimiez? »
« Mais bien sûr, que je l'aimais! » s'écria-t-elle, presque insultée d'une question aussi ridicule. « Ceux qui se promettent en mariage, ce sont des gens qui s'aiment mutuellement! »
« Ha. Oui, bien sûr! J'avais oublié!» fit-il en roulant des yeux et usant d'un ton si sarcastique qu'Aramis en comprit aussitôt toute l'étendue.
« Athos…je suis désolée…je ne voulais pas…! »
« Laissez-moi, » laissa-t-il tomber, très sombre. « Et vous pouvez mettre votre question sur mon crédit, vous me la poserez plus tard. »
Décidemment, aujourd'hui n'était pas une bonne journée pour donner ou recevoir des confidences. Il fouilla dans ses affaires pour attraper sa gourde et la porta à sa bouche. Il grogna aussitôt sa déception : évidemment, il fallait qu'elle soit remplie d'eau, et non de vin…!
A suivre!
