CHAPITRE 10 :

Tel que prévu, le groupe avait rejoint Vannes avant le soir. C'était une charmante ville portuaire dont les remparts avaient été généreusement garnis de rubans et de fleurs multicolores pour les célébrations de la Fête-Dieu. L'ambiance était joyeusement animée par des femmes qui chantaient et des hommes qui battaient du tambour. Les habitants étaient beaux et éparpillés partout dans les rues où trainaient des pétales de roses, marguerites, campanules et coquelourdes. Aux fenêtres, des draperies colorées pendaient et ondulaient sous le vent. Malgré la fin de la journée qui approchait, les cloches sonnaient encore et on paradait toujours avec le Saint Sacrement, s'arrêtant ici et là pour prier à chaque reposoir prévu avant d'arriver à la cathédrale pour la messe solennelle.

L'auberge que Tréville avait choisie était toutefois dans un quartier beaucoup plus tranquille de la citée, l'endroit se situant presque hors des limites de la ville. Elle proposait, à l'étage, assez de chambres pour son petit régiment et, au rez du sol, une taverne pour nourrir sa troupe. Le tenancier fut ravit de faire une aussi bonne affaire en affichant complet. Le roi aurait aimé prendre part aux festivités, mais le capitaine s'était vertement opposé; il était hors de question de s'exposer plus que nécessaire. Qui pouvait savoir si des ennemis ne s'en prendraient pas à eux…

…. ….. ….

C'était lourd, ce voyage. La gaieté de ses camarades l'énervait. La présence constante d'une femelle à ses côtés le frustrait. Le soleil éblouissant se moquait de lui. Même la beauté de la ville le narguait.

S'il avait été à Paris, Athos aurait demandé un congé 'pour affaires familiales', il aurait feint de sortir de la capitale, mais se serait plutôt barricadé chez lui avec une imposante réserve d'alcool et n'en serait ressorti que lorsqu'elle aurait été vide. A la fin de son jeûne éthylique, il aurait mendié les caresses de deux belles filles du meilleur tripot, les aurait baisées toute la nuit et au matin, sobre et vidé de toute négativité, il aurait paru dans la cour de la caserne, immaculé et frais comme un jouvenceau revenant d'une ballade provinciale pour aller saluer sa mère. Quel hypocrite il était…

Mais, comble de l'ironie, alors qu'il désirait plus que tout être seul, il était coincé avec son groupe sans vraie échappatoire possible, constamment en service et désargenté. Pas d'argent; pas de femme, pas de boisson. Un vin renommé et une pute anonyme soulageaient pourtant bien des maux! Il lui restait certes quelques écus pour une bonne cuite, mais il savait par expérience que sa morosité actuelle pouvait encore empirer, et il préférait économiser ses deniers pour le jour où il aurait réellement besoin de s'enfoncer dans la bouche le goulot d'une bouteille, et non le canon de son pistolet.

En descendant de son cheval, il accrocha son sac et un doux tintement l'appela. Peut-être que…oui? Une toute petite piquette bon marché lui remonterait un peu le moral? Après cette journée merdique, il la méritait bien!… Plongeant la main tout au fond de sa besace, il se mit à la conquête de l'or salvateur. Sous ses doigts, le contact du métal le soulagea et le fit presque sourire, et c'est d'un pas allègre qu'il se dirigea vers la taverne.

Ah non, pas encore elle!

Il n'avait fait qu'un pas à l'intérieur de l'estaminet qu'il avait vu briller au loin le doré de sa chevelure. Pas question d'aller lui confier ses malheurs, ni qu'elle le considère comme faible! D'ailleurs, Porthos était déjà là et lui parlait.

« Vous savez à quel point je me sens seul, loin de vous? » l'entendit-il dire.

« Nous ne sommes qu'à quelques chevaux l'un de l'autre! »

« Dites plutôt qu'un océan nous sépare! Je m'ennuie de vos homélies, et je dois me contenter de refaire l'histoire française en auguste compagnie! Mais attendez d'entendre tous les ragots que j'ai à vous raconter…! »

Il y avait une telle connivence entre Aramis et Porthos…et ce dernier avait su bien avant lui qu'elle était femme…Ce pouvait-il qu'il soit amoureux d'elle? Ces tapes amicales, ce constant élan protecteur envers elle, la facilité qu'il avait de la faire rire…Et elle? Est-ce qu'elle l'aimait en retour? Les taquineries qu'elle lui faisait, cette façon qu'elle avait de se détendre lorsqu'il se battait à ses côtés et son nom, qu'elle avait prononcé avec un soulagement et une douceur manifestes quand elle l'avait vu apparaitre sur les remparts de Belle-Isle!... Athos eu un pincement de jalousie au cœur, se crut délaissé par les deux autres et tourna les talons.

« Mais c'est notre autre meilleur! L'autre élu de mon cœur!» fit la voix tonitruante de Porthos du fond de la salle. « Vous vous joignez à nous, Athos? »

'L'élu de mon cœur'…et puis quoi, encore! Athos pinça les lèvres et tenta de se composer une façade impassible avant de se retourner.

« Bien entendu, » dit-il en s'approchant. « Je n'ose pas imaginer les rumeurs si on vous voyait tous les deux seuls sans que je ne sois présent pour vous servir de chaperon!»

Sans percevoir le sarcasme d'Athos, les deux incriminés se regardèrent un moment, crurent à une blague et pouffèrent de rire.

Ils sont si adorables, c'en est écoeurant… rumina avec dégoût le vétéran devant la joie de vivre de ses camarades.

« Athos…je suis désolée, pour tout à l'heure… je ne voulais pas vous insulter, » commença Aramis, sincèrement contrite.

« Soit…Faites-vous pardonner en m'offrant à boire. » S'il pouvait avoir du vin gratuitement, il était prêt à tout disculper!

« Vous ne devriez pas boire autant, » fit Aramis en se levant, une pointe d'inquiétude dans la voix.

« Je le reconnais, mais vous me prêcherez la tempérance à un autre moment, d'accord? Si vous ne m'offrez pas à boire, j'irai m'en cherchez moi-même. »

« Bien dit! » s'écria Porthos. « Prenez-moi aussi une bouteille! » poursuivit-il en faisant virevolter une pièce dans la direction de son amie. « C'est jour de fête! On ne jeûne pas, aujourd'hui! »

Seul avec Athos, ce fut le géant qui parla. «Alors…vous semblez être réconciliés?»

« Pardon? »

« Vous ne vous engueulez plus, au moins… »

« Nous sommes professionnels, rien de plus.»

« Au contraire, elle vous aime bien. Et vous l'appréciez tout autant, je le sais parfaitement bien! Vous êtes bien assortis, tous les deux. Vous, vous êtes beau et séduisant, avec cette belle prestance qui vous caractérise si bien et qui plait tant aux dames. Vous vous battez tous deux d'une façon semblable. Vous discutez de choses sérieuses. Quand vous vous mettez à déblatérer en latin, je n'y comprends plus rien! A vos côtés, je suis un parfait simplet; Mettez Athos et Aramis ensemble, les deux cerveaux du régiment, et l'ennemi encaisse une défaite éclatante. Porthos, lui, s'occupera de foutre une raclée aux pauvres idiots qui auront eu la mauvaise idée de vous résister! »

Elle vous aime bien…Athos sourit presque à ces mots.

« Et Aramis ne vous gronde jamais, vous… » se plaignit Porthos.

«Pfff… Qui aime bien châtie bien…! »

Porthos n'eut pas le temps de répondre que les deux litres de vin apparurent sur la table.

« Je vous préviens, vous deux, je ne ramasserai aucun corps morts, humains ou bouteilles! »

« On ne peut pas se souler avec seulement une bouteille, » déclara le colosse.

Aramis soupira, s'installa à leur côtés et ouvrit sa bible.

« C'est ça, retournez à votre épitre aux Corinthiens… en grec!» plaisanta Athos en débouchant son flacon.

Aramis ne lisait que distraitement et jetaient vers ses camarades de rapides coups d'oeil. Athos et Porthos étaient tellement complices…dès qu'ils s'attablaient côte à côte, les fous rires étaient assurés; ce n'était qu'en compagnie du géant qu'Athos se déridait enfin! Leurs échanges étaient toujours vifs, légers et animés; Entre hommes, ils se comprenaient vraiment. Elle, elle était le trouble-fête, celle qui avait déjà mal à la tête après deux verres. Même lorsqu'ils ignoraient son véritable sexe, ils ne l'intégraient que très peu dans leurs sagas de conquêtes féminines. Et contrairement à elle, ils pouvaient compter sur leurs muscles pour se défendre et s'échanger quelques astuces…

Tout en buvant et divaguant avec Porthos, Athos ne pouvait s'empêcher d'ignorer le troisième membre de leur trio. Autant une part de lui ne souffrait pas sa présence, autant l'autre la réclamait. Comme il était fascinant de voir Aramis sous un nouveau jour! Athos n'avait de cesse de l'observer et de poser sur elle un regard renouvelé, regards qui ne passaient pas inaperçus au flair animal acéré de Porthos.

Fidèle à son habitude, Aramis s'était assise dans un des coins de la salle à manger.

Elle était calme, posée, elle sirotait son vin dans une coupe, et non directement au goulot. Pas de crachat, pas de vulgarité, pas d'exclamations bruyantes. Parfois, un petit juron s'échappait de ses lèvres.

Elle jouait parfaitement le rôle de l'aspirant prélat. En effet, aux yeux des autres soldats, elle se faisait passer non seulement pour un homme, mais également pour un futur prêtre ayant fait vœu de chasteté. On blaguait sur son choix, on l'incitait quelque fois à la débauche 'avant qu'il ne soit trop tard', moqueries auxquelles elle répondait dédaigneusement qu'elle était « fiancé à la Vierge Marie ». D'une poche intérieure de son pourpoint, elle sortait une bible à la couverture de cuir brun et, à la vue de l'ouvrage pieux, les autres la quittaient comme des diables aspergés d'eau bénite. Une servante la rejoignait rapidement pour s'enquérir de ses besoins. Toujours avec flegme, elle répondait poliment, sans s'offusquer des œillades pesantes qu'on lui dédiait. Après leur service, une deuxième, puis une troisième femme venaient s'asseoir à sa table seulement pour l'entendre réciter des versets de sa voix douce, pour admirer le blond de ses cheveux ou le bleu de ses yeux.

Quand un homme mécontent arrivait à leur hauteur, c'était immanquablement qu'elle paraphrasait les saintes écritures. « Mon ami, vous vous inquiétez pour rien! Ces dames ont choisi la meilleure part, et elle ne leur sera pas enlevée! » Il y avait alors deux situations possibles : soit les dames s'offusquaient et chassaient le maroufle qui interrompait leurs rêveries, soit le lourdaud montrait ses poings ou tirait son épée. Aramis dégainait alors la sienne et offrait à ses admiratrices le spectacle de son habileté au maniement des armes.

Parfois, très rarement, elle sortait avec une fille pendant une heure ou deux. Elle montait sur son cheval et la prenait en croupe, la baladait, lui tenant alors une conversation privée. Ou plutôt, elle laissait parler l'inconnue, lui donnait l'espace et la liberté pour s'exprimer enfin. La fille revenait, béate et repue du parfum d'Aramis, mais surtout avec cette étincelle de bonheur dans les yeux : la joie de ne pas avoir été, pendant un moment juste à elle, comptée pour quantité négligeable ou bar à chair. Monsieur Aramis s'intéressait à ce que renfermait son esprit, et non à l'intérieur de ses cuisses.

Avant que la mousquetaire ne quitte l'endroit où elle était attablée débutait alors le cérémonial d'adieux. « Mesdames, je ne peux vous offrir ni mon corps, ni mon cœur, mais prenez ceci en mémoire de moi. » Encore cette paraphrase biblique! Tirant son poignard, elle coupait puis elle remettait à chacune une petite mèche de ses blondes boucles en leur baisant le dos de la main.

La soirée dans la taverne nantaise ne fut pas différente des autres. Athos s'était approché d'elle.

« C'est donc ainsi que vous soumettez la moitié de la France à vos pieds…! » lâcha-t-il, un tantinet abasourdi par cet audacieux déploiement d'artifices.

Elle leva les yeux vers lui, puis les rabaissa. «Vous, vous vous servez de votre m-…moustache pour arriver à vos fins; moi, j'utilise ma tête. A chacun sa tactique! »

« Ha! Ma moustache!» Il se pencha un peu plus vers elle. « Vous avez déjà couché avec une d'entre elles? »

Elle lui dédia un regard blasé. « Non, Athos. » Elle soupira d'exaspération, mit de l'ordre dans sa tenue et se leva pour le quitter. « Tout ce que ces femmes veulent, c'est de se savoir appréciées, l'espace d'un instant. Elles n'ont que faire de coucher avec qui que ce soit. »

« Pourtant, cette façon de se vêtir… »

« Parce qu'elles savent que vous ne leur offrirez rien de plus que votre queue. Mais elles se meurent quand même d'avoir votre attention et votre tendresse. Croyez-moi, leur imagination fait le reste!»

« Par contre, avec votre tactique, vous vous faites des ennemis et vous vous mettez à dos tous les hommes… »

« Mmm. Mais seulement la moitié des hommes. Les premiers, piqués dans leur orgueil mâle, voudront certes m'embrocher pour être un jeune éphèbe imberbe qui vole les cœurs des belles et ce, sans carrure imposante » – elle posa un doigt sur l'épaule d'Athos -, « sans poil au menton » – elle souligna la ligne sombre au-dessus de sa lèvre supérieur -, « sans membre viril » – elle pointa son entrejambe. « Les seconds voudront, légèrement à contrecoeur, imiter ce jeune éphèbe imberbe pour profiter, eux-aussi, de toute cette attention féminine. Ils se laveront, se raseront de près, auront des manières un peu plus polies… Vous savez ce qu'on dit : si vous ne pouvez pas les battre, alors rejoignez-les!»

Éclatant de rire, elle s'éloigna.

Sans les embrasser, sans retirer sa chemise, sans dénouer sa culotte, c'était de cette manière qu'Aramis parvenait à imposer sa virilité et faire soupirer tant de femmes. Il n'y avait que ceux qui détestaient ouvertement l'androgyne soldat qui disaient de lui qu'il préférait les hommes. Aramis était la coqueluche des dames! Il était même le fantasme secret de certains mâles! Même Constance Bonacieux appréciait particulièrement d'être escortée par Aramis. « Aramis a de belles manières, lui. Aramis ne dit pas de choses dégradantes, pas de regards déplacés, il ne tente pas de me courtiser, Aramis sent bon! » Était-ce donc simplement ce que les femmes voulaient : se faire juger en égales, se faire traiter avec respect, se sentir appréciées?

Athos pinça son vêtement et le renifla discrètement en grimaçant. Il aurait peut-être intérêt à user de certaines des tactiques de son compère…