CHAPITRE 12 :

Cela faisait longtemps qu'elle avait rêvé de François, et jamais ses songes n'avaient été aussi horribles. Certes, il y avait eu plusieurs nuits où elle avait revu son corps ensanglanté et torturé de douleur…mais les autres scènes étaient beaucoup plus douces, où il lui assurait son amour, ou nostalgiques, où elle se renvoyait riant et chevauchant avec lui, ou carrément érotiques, alors que ses mains et ses lèvres parcouraient voluptueusement les zones les plus intimes de son corps. Les images nouvellement entrevues s'étaient imprimées dans son cerveau et contaminaient ses véritables souvenirs…. Avant même qu'il n'enlève son masque, elle avait su que c'était lui. Le rictus mauvais qu'il avait arboré et qui avait complètement défiguré son visage adoré avait rendu la vision plus que sinistre. Et que dire des mots qu'il avait crachés avec un tel mépris, et l'indifférence qu'il avait démontrée alors qu'il répétait à quel point il la haïssait! Elle ressentait encore tout son être s'empoisonner de cette hostilité et se broyer de peine!

Elle renifla et essuya lentement la larme qui avait coulé le long de l'os de sa joue. Elle pinça vite ses lèvres et serra un poing.

Non…elle l'aurait su! Elle l'aurait senti, s'il lui avait menti! Elle ne se serait pas noyée joyeusement dans l'océan d'amour de ses yeux si elle n'avait eu qu'une seule réticence à son égard!

Elle s'assit dans son lit et tira de sa chemise le médaillon or et rubis. Le soir précédent, Athos ne l'avait pas remarqué; où s'il l'avait remarqué, n'en avait fait aucune remarque. Elle regarda autour d'elle : Dans la chambre, elle était seule. Où était Athos?

Athos!

Son malaise la rebalaya comme un puissant raz-de-marée tandis que sa conversation de la veille remontait à la surface. Athos n'aurait pas épousé Milady s'il avait su qu'elle était marquée au fer…il aurait poussé l'investigation avant…il aurait eu un doute! Elle cachait sa marque sous un bandage…

Mais Milady était maitresse dans l'art de la dissimulation et de la supercherie. Même le génie suprême du cardinal de Richelieu n'avait pas été à la hauteur de cette démone! Et si, aveuglé d'amour, Athos n'avait su que trop tard la vérité? De la même manière que si elle, Renée, n'aurait su que trop tard la vérité à propos de son fiancé-Masque de Fer? La bonne affaire était que François était mort – oh, comme elle s'en voulu de penser que la mort de François était une 'bonne' chose! – et qu'il ne pouvait plus revenir pour lui dire une vérité différente de celle qu'elle avait crue jusqu'alors : elle pourrait à jamais se conforter dans l'idée qu'il était un homme irréprochable et totalement digne de sa confiance.

Athos, de son côté, ne pouvait pas en faire autant….

La crainte creusa des plis dans son front. L'inquiétude se répandait dans ses veines comme une traînée de poudre enflammée alors qu'un détail la tarabusta : avait-on retrouvé le cadavre du Masque de Fer?... Sous ce déguisement, qui se cachait réellement? Et si c'était lui?...Diantre, est-ce que c'était la fièvre qui la faisait divaguer ainsi?! Elle se toucha le front, les joues et le cou : aucune tiédeur inhabituelle ne l'échaudait; elle était rétablie et en bonne santé. Elle avait toutefois un urgent besoin de parler à Athos, et surtout Tréville!

Elle jeta un coup d'oeil vers la fenêtre : Le soleil se levant à peine, il était donc environ six heures…Le capitaine, un homme qu'elle savait très matinal, était certainement déjà levé. Aramis s'habilla à la hâte, sortit de sa chambre et se mit à la recherche de son supérieur. Elle le trouva dans la cour arrière de l'auberge, près de l'écurie, en train de ferrailler avec Athos.

Si Athos était la meilleure lame de la compagnie, c'était parce qu'il avait reçu un entrainement de Tréville lui-même. Ce dernier, malgré les années supplémentaires qui le séparaient de son vétéran, n'avait rien à envier au fin bretteur qu'il avait pris sous son aile, et s'il était un peu plus lent que son protégé, il en compensait les lacunes avec la puissante force de ses bras. La façon dont il n'hésitait pas à se servir de ses larges épaules pour forcer la distance entre lui et son adversaire était impressionnante et ressemblait à la manière dont Porthos chargeait ses ennemis.

La paume de Tréville, levée vers l'autre soldat, ordonna soudainement la fin de l'exercice.

« Ça fait longtemps que vous nous espionner? » tonna la voix sévère du capitaine. Sans même se retourner, il avait su qu'elle était là.

« Non, monsieur…je vous cherchais,» bredouilla Aramis.

« Ah? »

D'un signe du menton, il enjoignit Athos de les laisser seuls, ce dernier pâlissant légèrement. Allait-elle révéler la vérité à leur chef?

« Ce n'est pas nécessaire, » s'opposa-t-elle à l'exclusion de son partenaire. « Je voulais seulement savoir si vous aviez retrouvé le cadavre du Masque de Fer. »

Les deux mâles furent surpris de cette question et s'échangèrent un rapide regard.

« Nous avons retrouvé le masque dans les décombres, mais sans plus, » fit le plus âgé. « Nous n'avons d'ailleurs pas retrouvé le corps de Milady non plus. S'ils n'ont pas péri dans l'explosion, ils seront morts noyés.»

« Ah, » fit-elle d'une voix blanche. Elle savait fort bien ce qui était advenu de Milady, et Porthos lui avait décrit avec maints détails l'état dans lequel on avait retrouvé Manson – particulièrement la bouillie sanguinolente qu'il avait maintenant au lieu du crâne. C'était tant mieux pour celui-là, et elle espérait qu'il cramait maintenant dans les flammes éternelles de l'enfer! Il était toutefois étrange que dans le cas du troisième malfrat, on n'ait retrouvé que le masque…si le mécréant masqué avait été tué dans l'effondrement de la citadelle, aurait-il vraiment pris le temps de retirer ce qui cachait son visage avant de trépasser? Ne serait-il pas plutôt mort en le portant? Si c'avait été le cas, on aurait retrouvé le reste de son corps attaché avec; et même s'il avait été décapité dans la déflagration, on aurait trouvé le masque avec sa tête…. Ce pouvait-il qu'il ait survécu en abandonnant son casque de métal pour faire croire à tous qu'il était décédé?...

« Quelque chose vous tracasse? » fit Tréville en plissant le front. C'était le genre de détail saugrenu qu'Aramis soulignait fréquemment qui confortait le capitaine dans son choix de l'avoir acceptée parmi ses soldats; elle apportait souvent un point de vue complètement différent des autres.

« J'ai toujours cru que tant qu'on n'a pas vu le corps, il faut se méfier. » Elle avait pourtant vu le corps inerte de François. Elle n'avait donc pas à se vautrer dans les méandres de ses rêves absurdes ni se laisser impressionner par des choses irréelles. Le Masque de Fer n'était qu'un odieux bâtard qu'elle ne reconnaitrait nullement s'il avait le visage découvert. Rien de plus!

Elle était toutefois parvenue à semer le doute dans l'esprit de Tréville. Celui-ci regarda vers l'auberge. Le roi et le prince – l'actuel dauphin de France! - y dormaient encore. Philippe était en compagnie de Porthos, mais Louis était seul. Et deux des trois meilleurs de ses soldats, ainsi que lui-même, étaient à l'extérieur. S'ils venaient à être attaqués…

« Rentrons, » fit-il en les quittant d'un pas pressé. Il se sentirait beaucoup plus rassuré s'ils rejoignaient tous Paris au plus vite. Ils avaient fait prisonniers de nombreux sous-fifres ennemis, ces derniers étant déjà envoyés comme esclaves dans les plantations de canne à sucre des colonies antillaises du pays. Plusieurs autres avaient péri, mais d'autres auraient pu survivre et se cacher. Et si leur chef avait survécu et rassemblait à nouveau ses survivants, sa contre-attaque pourrait être terrible…

Aramis allait suivre le capitaine quand Athos l'arrêta.

« Qui y a-t-il? » murmura-t-il, inquiet.

« Rien…j'ai fait un mauvais rêve, c'est tout. Le Masque de Fer aurait pu survivre, lui aussi…»

« Vous croyez? »

« Tant qu'on n'a pas vu le corps…! » laissa-t-elle sous-entendre. Avec un large sourire, elle poursuivit : « Rappelez vous les funérailles de d'Artagnan! »

Athos s'empêcha d'éclater de rire. « Nous avons été assez horribles, sur ce coup-là! »

« Mais un peu plus, on se faisait accuser de blasphème…une chance que vous nous avez sauvés de la potence! »

C'était si agréable, de se rappeler ces bons souvenirs! Athos ne méritait pas d'être malheureux, et surtout pas à cause de Milady. Il était beau quand il souriait; son visage s'illuminait, ses yeux brillaient, l'atmosphère s'imprégnait de sa bonne humeur et tous autour de lui se détendaient. Aramis se promit de la transpercer sans hésitation si l'Anglaise commettait l'erreur de recroiser son chemin. Elle ne perpétrerait pas les mêmes impairs que d'Artagnan et Athos.