CHAPITRE 13:
Le capitaine avait convaincu son souverain d'accélérer la cadence, aussi cavala-t-on toute la matinée et la troupe s'arrêta à l'abbaye d'un bourg minuscule qui portait néanmoins le nom pimpant de Paimpont. Ils se restaurèrent et firent souffler leurs montures puis repartirent, alternant cette fois le pas et le galop, en direction de Rennes où le roi voulait passer la nuit au couvent de Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle et porter ses hommages à la Reine du Ciel qui, disait-il, lui avait accordé la victoire de Belle-Isle. Certains hommes murmuraient que leur trajet s'agissait non pas d'un simple retour sur Paris mais plutôt d'un pèlerinage incognito. On connaissait la dévotion de Louis Treize pour les choses religieuses…
Athos se sentait bien. Il était dommage qu'il n'ait pas eu d'ennemis à terrasser, car il aurait été invincible! La course du matin l'avait revigoré; il n'avait pas pu dialoguer avec Aramis, mais galoper à ses côtés avait toujours fait partie de ses exercices favoris. Avec Porthos, les trois avaient partagés leur repas ensemble en se remémorant les absurdités qu'ils avaient inventées au fil des années pour se sortir l'un ou l'autre du pétrin, indignités qui ne bernaient jamais leur capitaine et qui leur méritaient ici et là une mise aux arrêts de rigueur.
« Vous semblez en grande forme! » remarqua Aramis avec justesse alors qu'ils reprenaient la route.
« En vérité, je n'ai pas pu fermer l'œil de la nuit, grâce à votre intervention indigne d'un futur prêtre! » Malgré ses traits tirés, la voix de l'homme était rieuse. N'ayant pas pu trouver le sommeil, il était sortit très tôt pour répéter quelques mouvements d'escrime et avait été rejoint par Tréville. Le commandant n'avait fait aucun commentaire sur les précédentes insinuations vicieuses d'Athos à son endroit et avait suggéré à son subalterne d'échanger quelques coups avec lui. Le mousquetaire avait terminé l'entraînement avec le soulagement de ne pas avoir provoqué outre-mesure le courroux de son chef.
« Alors! » poursuivit Athos sur une note résolument positive. « De quoi allons-nous discuter, aujourd'hui? »
« Choisissez le sujet. »
« Bien... Un secret pour une confidence! Je commence : Pourquoi être devenue mousquetaire? »
« Pour venger François, » répondit-elle fermement et sans détour.
Encore ce nom… « Devenir mousquetaire vous permettait de venger sa mort? »
« Oui et non. Je ne voulais pas nécessairement devenir mousquetaire. Je voulais seulement retrouver son assassin. Et je présageais qu'il se pointerait tôt ou tard dans l'entourage royal. Devenir mousquetaire était la meilleure excuse pour trainer constamment autour du roi. Le capitaine l'avait compris.»
Athos était abasourdi. Mille questions se chevauchaient dans sa tête : Qui était cet assassin? L'avait-elle retrouvé? Qui d'autres que lui et Porthos étaient au courant de son secret? Comment Milady et Manson étaient aussi au fait de son identité? Est-ce que Milady était cet assassin recherché? Toutefois, une interrogation primait sur les autres : Avait-elle fait tout cela, se travestir, apprendre à se battre, s'isoler…tout ça seulement…pour un macchabée? Un type qui était mort, qu'elle aurait pu oublier, mais surtout vers lequel elle n'avait aucun compte à rendre?
« Seulement pour cette raison? » demanda-t-il donc.
« Bien sûr! Pour qu'elle autre raison, sinon? »
« Je ne sais pas, moi…pour l'aventure? »
« Pour l'aventure?! » Sa mine en disant long sur l'amplitude de son étonnement. « Croyez-vous vraiment que c'était là mon désir? Vous vous imaginez vraiment qu'un jour, j'en ai eu soudainement assez et que je me suis dit 'Tiens, je vais me déguiser en homme, ça me semble intéressant!' Jamais, jamais je n'avais imaginé un tel chemin! J'aimais cet homme plus que tout. Je voulais ses baisers. Je voulais être son épouse, je voulais me faire belle pour lui, je voulais être à ses côtés tous les jours, je voulais porter ses enfants. Mon cœur le désirait, mon corps le désirait, je désirais ses lèvres et ses mains sur chaque parcelle de ma peau! » Elle soupira fortement en songeant au destin qui lui avait été retiré, à toutes les choses qui auraient pu se produire si la mort ne les avait pas séparés. « Je n'attendais que le jour où il me mette la bague au doigt pour qu'il me mette enfin son-... »
« Ça va! Ça va, j'ai compris! » fit Athos en imposant sa dextre pour l'empêcher de divulguer des détails plus explicites.
« Vous êtes tout rouge… »
« Mais quel langage! » fit-il, feignant d'être offusqué. « Après vos perversités de la veille, voilà que vous remettez ça! »
« Pourtant, je vous ai tous entendu parler de vos nuitées, -ma foi!-, pleines de péripéties aussi lubriques les unes que les autres! » rétorqua-t-elle en levant les yeux. « Les hommes désirent les femmes…Pourquoi une femme ne pourrait pas désirer un homme? Est-ce donc mal que j'aie eu du désir pour l'homme que j'aimais, pour celui qui allait devenir mon époux? »
« Ce n'est pas cela! » Il avait répondu un peu plus sèchement qu'il ne l'avait désiré, et déjà, malgré toutes ses bonnes intentions et sa bonne humeur, il avait de la difficulté à éprouver de la joie pour le bonheur conjugal de l'autre. Encore une fois, il se reporta tout entier à son propre malheur.
Ainsi, Aramis avait tellement aimé son amoureux qu'elle avait tout quitté pour lui. C'était si beau et admirable…cet homme avait eu beaucoup de chance! Sa jeune fiancée était débarquée, déjà travestie, chez les mousquetaires il y avait environ six années…son arrivée correspondait sans doute à son décès. Depuis ce jour, elle n'aurait donc pas dérogé de la promesse qu'elle lui avait faite?
« Vous n'avez aimé personne d'autre? » poursuivit-il.
« Non. »
« Vous l'aimez encore? »
Malgré elle, elle prit une microseconde de plus pour réponde et fût déçue de sa réaction. « Il sera toujours dans mon cœur. »
Cet homme avait toujours beaucoup de chance. Même mort, il se faisait encore aimer! Une profonde et triste jalousie envahit Athos. Il avait été incapable d'inspirer un tel sentiment chez son épouse, ni chez aucune autre femme. Pourrait-il un jour s'enorgueillir d'être aimé sans condition et d'avoir conquis le cœur d'une personne au point où elle donnerait sa vie pour lui?
Assombri, il détourna la tête. Il le savait : jamais Anna n'aurait fait ce sacrifice pour lui.
« Et vous l'avez trouvé, l'assassin? » continua-t-il pour se changer les idées.
« Oui. C'était Manson. C'est lui qui a tué François quand le Masque de Fer est venu kidnapper le prince Philippe.»
« Manson… » réfléchit Athos. « Mais…c'était pourtant le Masque de Fer, le cerveau de la bande, non? »
« Oui… et alors? »
« Alors c'aurait pu être n'importe qui de cette bande qui aurait pu porter le coup fatal à votre fiancé. »
« C'est pourtant Manson qui l'a fait. »
« Comment avez-vous su que c'était lui? Vous étiez présente lors de l'enlèvement? Non, bien sûr que non, » pensa tout haut Athos. « On vous aurait assassinée avec lui si vous aviez été témoin. »
« J'ai su que c'était lui parce que c'est ce que la marée-chaussée m'avait affirmé. »
« Et le Masque de Fer? »
« Son nom ne figurait pas dans le rapport du meurtre. »
« Mais vous avez dit, hier, que François était mort dans vos bras, en vous révélant l'existence de Philippe? »
« C'est exact. »
« Pourquoi le nom de Manson était là dans le rapport, et non celui du Masque de Fer? »
« Pas Manson. Son autre nom c'était 'Chameau'.»
« Ah!… Chameau…j'en avais entendu parler, aussi. Il avait commis quelques larcins dans ma région…Ainsi, Manson et Chameau sont la même personne…intéressant! D'Artagnan avait donc raison! Mais il n'empêche que celui qui tirait les ficelles, c'était le Masque de Fer. Et je soupçonne que son association avec Manson ne servait qu'à recruter des sous-fifres…et à couvrir l'enlèvement du prince sous la marque de 'Chameau' pour que lui passe inaperçu. »
Aramis ne comprenait pas tout à fait où Athos voulait en venir, et ce dernier pouvait en lire l'interrogation dans le bleu perplexe de ses prunelles.
« Et, bien que je comprenne que l'heure était grave et qu'il sentait sa fin approcher, votre fiancé n'a pas songé à vous dire qu'il avait vu un homme bizarre qui portait un masque de métal? Si vous aviez su, vous ou la marée-chaussée, dès le début, qu'un homme au masque de fer était lié à son assassinat, vous auriez pu avoir la puce à l'oreille dès qu'il s'est pointé sur Paris! Quoique nous savions tous qu'il était un malfaiteur, et cela n'a pas empêché Manson et Milady de s'installer au pouvoir. Je retire ce que j'ai dit : ce détail n'aurait rien changé.»
Aramis se sentait stupide. Quand Athos se mettait à réfléchir, tout semblait tellement s'éclaircir. Elle le regarda avec un air déçu, déception causée par son propre manque de perspicacité.
« Votre amoureux devait mourir ce jour-là, c'était inévitable. Je pousse même l'audace en ajoutant que la raison pour laquelle vous êtes encore en vie, c'est que le Masque de Fer ne savait pas que vous alliez l'épouser. Sinon, il vous aurait fait périr avec lui! Enfin!…Si Manson n'avait pas passé son épée au travers de son corps, c'aurait été un autre. Peut-être le Masque de Fer lui-même, peut-être un de ces sbires anonymes…mais il devait mourir. Si c'avait été un autre, auriez-vous poursuivi un homme sans nom ni visage, ou auriez-vous tout de même poursuivi Manson pour n'avoir que prêté son pseudonyme à ce complot?»
Aramis devint si tendue, ses jambes et ses bras se crispèrent si fortement que son cheval s'arrêta subitement dans un faible hennissement.
L'homme stoppa également sa monture. « Je suis désolé, je me suis laissé emporter. Je pense trop…je devrais apprendre à me taire.»
C'était tellement Athos, de poser plein de questions, de tout suranalyser, de renverser les informations et de les voir sous un autre angle. Une part d'Aramis était heureuse de retrouver son ami dont l'intelligence et la sagacité n'étaient jamais remises en question. L'autre part aurait voulu le trucider des yeux pour avoir crevé sa bulle, avoir détruit les illusions qu'elle s'était construites depuis la mort de François : le véritable responsable était-il Manson ou le Masque de Fer? N'avait-elle poursuivi que du vent?
Piquée, elle se refrogna et dévisagea son interlocuteur. « Ainsi vous dites que Manson a été manipulé par le Masque de Fer et que c'est ce dernier que j'aurais du poursuivre? »
« Je crois… Manson n'était qu'un pion sur l'échiquier. »
Aramis éperonna son cheval et, sans le regarder, passa au-devant d'Athos en ironisant hautainement :
« Et Milady n'était également qu'une 'innocente victime' du Masque de Fer? »
Athos reçu le commentaire comme une gifle. Là où ça fait mal! songea-t-il en dépréciant la précision avec laquelle Aramis arrivait toujours à faire tourner le poignard dans une plaie. A ses yeux, Anna n'avait jamais été innocente, mais responsable de toutes les monstruosités qu'elle avait commises de son propre chef, à commencer par son adultère et le crime qui lui avait valu cette brûlure au bras. Le fait qu'il ait réduit Manson à un pantin manipulé discréditait le meurtre qu'il avait commis, et allégeait à la fois toutes les avanies que Milady avait commises sous le règne du malfrat masqué. Manson s'était associé au Masque de Fer comme Anna l'avait fait. Les deux étaient tout aussi coupables que leur chef. Si Aramis voulait blâmer Manson pour ses malheurs, comme lui condamnait Milady pour les siens, c'était son choix, et il n'avait aucun droit de les remettre en question. Il poussa son quadrupède pour la rejoindre, ouvrit la bouche pour lui parler mais elle l'en interrompit.
« Revenons à notre sujet principal, » coupa-t-elle sur un ton impératif en lui dédiant un regard en coin. « Et vous, » questionna Aramis à son tour, « pourquoi êtes-vous devenu mousquetaire? »
Parce que ma femme m'avait trompé avec mon frère de lait, mon meilleur ami, que j'ai ensuite fait pendre dans un élan de rage. J'ai chassé mon épouse alors qu'elle était enceinte. De moi ou de l'autre? Je n'en sais toujours rien. Mais je me souviens de l'avoir battue. J'étais la risée de notre village…le comte cocu! Le comte cocu! Je n'avais aucun support de ma famille, d'abord qui s'était toujours fortement opposée à mon mariage, puis qui trouvait ridicule que je me sois emporté publiquement pour une chose aussi banale qu'une affaire d'adultère. « Nous t'avions prévenu! Fais-en ton deuil et marries-en une autre! Et cette fois-là, attends-toi à ce qu'elle te trompe!» Je n'en pouvais plus de ma propre honte, des mes propres échecs, alors j'ai tout quitté, jusqu'à mon nom.
« Pas pour l'aventure, en tout cas. » Son ton signifiait qu'il ne voulait pas s'étendre d'avantage sur le sujet.
« Ce n'est pas une réponse, ça! » se fâcha Aramis. « Le but du 'jeu', c'est de répondre honnêtement, pas d'éviter la question! »
Athos soupira contre sa propre mauvaise foi et se reprit. « Pour tenter d'oublier. Et vous ne m'aidez pas dans ma quête, avec vos questions. »
Quoi!? Aramis fut vexée. N'était-ce pas lui qui voulait discuter, qui posait plein de questions, qui insinuait plein de doutes dans son esprit, et maintenant il faisait à nouveau la tête et voulait se taire? C'était encore le souvenir de cette garce de Milady qui le mettait dans cet insupportable état, alors que, quelques minutes à peine, il était si vif d'esprit et plein de gaité?
« Vous vouliez oublier Milady? » Elle n'allait pas l'épargner en se taisant!
« Oui, et ça n'a pas marché, comme vous pouvez le constater. »
« Il faudrait peut-être que vous commenciez à ne plus voler à son secours…! »
« Oh tiens, la belle idée! Je n'y avais jamais songé! » rétorqua-t-il sans méchanceté, mais avec une profonde ironie. Sa lamentable conduite sur Belle-Isle l'avait vendu. S'il l'avait laissée se noyer, il n'en serait pas là. Il transpirait l'échec.
« Mais oubliez-la donc! »
« Ne me parlez pas comme le fait ma mère… »
« Vous voulez que je vous dise quoi, alors? »
« Je ne sais pas! Rien?» Il commençait sérieusement à perdre patience. Alors qu'il devait s'excuser pour avoir semé l'incertitude dans la tête d'Aramis, c'était lui qui se fâchait contre elle! Penser à sa vie antérieure avec Anna avait toujours le même effet instantané : les questions se remettaient à se bousculer dans sa tête, lui causant une migraine, et s'empilaient en une montagne qui portait le nom de 'RATÉ'. Il voyait arriver le moment où il chuterait à nouveau dans sa faillite comme un promeneur au bas d'une montagne voyait l'avalanche glisser le long du flanc et s'avancer droit vers lui. Qu'est-ce qu'il avait fait de mal? Pourquoi elle avait fait cela? Est-ce qu'elle avait dit la vérité, ou non? Est-ce que c'était son fils? Pourquoi avait-il été aveugle? Bon à rien! Pourquoi n'avait-il pas écouté tous ceux qui avaient tenté de le décourager de cette union? Qu'espérait-il vraiment fuir en quittant La Fère? Qu'espérait-il trouver en joignant les mousquetaires? Échec! Pourquoi restait-il accroché à son souvenir? Raté! Qu'attendait-il d'elle? Que voulait-il d'elle? Incapable! Pourquoi elle ne l'avait jamais aimé? Pourquoi Anna ne pouvait pas aimer comme elle!
« Mais qu'est-ce que vous voulez, à la fin? » C'était maintenant Aramis qui s'impatientait et qui, encore insultée par les précédents commentaires d'Athos, perdait rapidement son sang-froid. Et comme il était frustrant de ne pouvoir rien faire pour l'aider, pour le sortir de son marasme!
Qu'est-ce qu'il voulait? Qu'est-ce qu'il aurait aimé par-dessus tout?
« JE VOULAIS QUE MA FEMME M'AIME! »
Il s'arrêta brusquement, hébété, pour réaliser toute l'ampleur de son cri.
Il l'aimait! Il l'aimait toujours! Et il espérait toujours son retour! C'est pour cela qu'il n'arrivait pas à l'oublier, à l'haïr, à la laisser mourir!
«Je voulais que ma femme, - ma propre femme!-, ait eu pour moi une seule fraction de l'amour que vous avez éprouvé pour cet homme! »
Il était jaloux des sentimentsqu'Aramis avait éprouvé pour ce François, alors qu'il n'avait jamais ressenti pareille intensité de la part de Milady. Il n'avait jamais pu susciter l'amour d'Anna. Dès le début, il s'était menti à lui-même et s'était laissé croire qu'elle l'aimait. Il avait fait taire tous ses malaises, toutes ses intuitions, toutes les petites voix intérieures qui lui disaient que c'était trop beau pour être vrai…il avait été volontairement et consciemment aveugle. Et voilà qu'il la blâmait, elle, pour ses déboires.
De son côté, Aramis était complètement interloquée. Elle n'avait jamais pensé que son amour pour François avait pu être exceptionnel, ou si intense, si spécial qu'il pourrait susciter de l'envie. Elle l'avait aimé sans mesure, certes…mais dans son esprit, tous les amoureux s'adoraient de cette même façon. Toutefois, alors qu'elle s'attarda sur le sujet, elle réalisa que les amants s'aimaient – ou pas – chacun à leur manière et à des degrés divers. Est-ce que Constance aurait quitté son père pour aller venger la mort de d'Artagnan? Elle en doutait…Peut-être que c'était elle, Renée, qui n'était pas normale. Quelle autre fille laisserait tout tomber pour se travestir et poursuivre un assassin? Était-ce une preuve d'amour, ou de folie?
Et puis… cette déclaration, 'je voulais que ma femme m'aime'….! Athos avait utilisé un temps de verbe passé, mais son interjection sonnait beaucoup plus comme quelque chose de perpétuel et d'actuel. 'Je veux que ma femme m'aime', semblait-il plutôt avoir crié. La mousquetaire sentit sa gorge se nouer.
« Athos, je… je...!» Pauvre Athos!
De la tête du cortège, une exclamation retentit et les dérangea.
« On arrive à Rennes, » conclut-il avant de se murer dans un implacable mutisme.
….. ... ... ...
La troupe n'avait pas mis pied à terre qu'Athos s'était déjà volatilisé. Mais le retrouver à Paris, où il avait ses lieus préférés, était différent que de tenter de le retracer dans une ville inconnue. C'était comme chercher une aiguille dans une botte de foin. Aramis et Porthos se mirent à sa recherche, mais durent bientôt se rendre à l'évidence qu'ils devaient se séparer pour être efficaces.
Au bout de quelques heures, alors que la noirceur était déjà bien installée, la femme-soldat le retrouva. Au loin, alors qu'elle était figée à l'entrée d'un estaminet bruyant et emboucané d'un nuage provoqué par des fumeurs de pipes, elle le vit seul et aviné dans un coin, ignoré des autres fêtards. Quelques cadavres de bouteilles jonchaient la table où il était affalé, le visage contre le bois, une main enroulé autour du pot qu'il portait hasardement à sa bouche.
Les yeux de la femme se remplièrent d'eau. Son meilleur ami avait aimé, et aimait toujours éperdument une femme qui ne l'avait que trahi en retour. Comme dans son rêve avec François-Masque de Fer, c'était maintenant Milady qui entourait le cou d'Athos de ses doigts, en lui rappelant à quel point elle le maudissait et qu'elle n'avait que faire de son affection…
N'aurait-elle pas envie, elle aussi, de s'écrouler et de noyer sa peine si son fiancé avait réellement joué double et lui avait menti? En le voyant effondré sur la table, complètement ivre autant d'alcool que de douleur, Aramis se dit que le malheur d'Athos était infiniment plus grand que le sien. Elle n'aurait sans doute jamais été capable de supporter une pareille trahison de la part de François, de le voir être un criminel, d'entendre ses insultes dirigées contre elle; non, il valait mieux qu'il soit mort et qu'elle soit en deuil plutôt que de vivre dans un éternel déni, dans un sempiternel état de marchandage d'affection. Athos…Elle voulait lui répéter que tout irait bien, qu'il n'avait pas à s'en faire …Elle voulait être là, près de lui…quoiqu'il arrive, il serait toujours son ami! Un pour tous, tous pour un!
Elle allait faire un pas dans sa direction quand une main se plaqua contre sa bouche et son nez la fit basculer vers l'arrière. Une odeur hostile assaillit et brûla ses narines et la fit sombrer dans le néant.
à suivre!
