CHAPITRE 18

Aramis regardait avec hébétement le chemin qui s'ouvrait devant elle, planifiant son retour parmi les siens. Son cœur balançait entre l'indignation et la tristesse : comment avait-on pu partir sans elle? Comme si elle n'avait jamais trouvé la réponse à sa question, elle réalisait, une fois de plus, que Milady était partie avec ses vêtements et qu'elle s'était sans doute infiltrée dans le groupe, à l'insu de tous, ses amis inclus.

Juste au-delà du mur qui ceinturait Rennes, la route serpentait sur un terrain plat et ouvert, se calquant sur un cours d'eau tout aussi sinueux mais bordé d'arbres et de buissons très denses. Analysant le territoire, elle décida de son plan: elle pourrait d'abord suivre la route de la rivière sur sa gauche puis, à chaque lieue, demander aux passants et aux paysans s'ils avaient vu passer un groupe de soldats… La troupe n'avaient que quelques heures d'avance sur elle et, s'ils étaient fidèles au caprice royal, ne feraient qu'une lieue à l'heure. Elle leva les yeux vers la pureté azure du ciel : pas un nuage. Le temps était superbe; Si elle courait, elle pourrait parcourir presque deux lieues dans le même laps de temps. Sa robe, légère, ne restreindrait pas ses mouvements…tiens, elle pourrait tenter de dérober des vêtements masculins.

Elle se renfrogna légèrement à l'idée qui venait d'éclore dans sa tête : et si elle volait un cheval, elle pourrait facilement les rejoindre avant la fin de la journée. Ce qu'elle ferait au moment de leur réunion, elle n'en savait toujours rien. Confronter la traitresse devant tous et se révéler femme? Impossible. L'opprobre serait bien trop grand et difficile à gérer, et impossible à cacher au souverain qui se dissimulait au sein de ses confrères. Il lui faudrait donc agir discrètement pour reprendre sa place en tant qu'Aramis. Elle devra demander l'aide de Porthos et…

Athos!

C'était sans doute lui qui courait le plus grand danger! Quels étaient les schémas diaboliques que l'épouse-serpent projetait de lui faire subir? C'était sans doute pour cela qu'elle avait pris sa place : pour l'humilier elle, et lui par le fait même! Avec son immense talent dans l'art du déguisement, il était plausible que Milady ait pu prendre son apparence et passer inaperçue.

Le doute re-germa dans l'esprit de la militaire alors qu'elle se remémorait les élucubrations de leur ennemie : peut-être qu'Athos était un piètre mari et qu'il méritait sa punition après tout. Peut-être qu'il avait été le fat orgueilleux qu'elle avait décrit. Il lui était toutefois difficile de l'imaginer comme un homme violent, et encore moins comme un de ces prétentieux nobliaux poudrés qu'elle avait bien failli être forcée d'épouser... Décidément, il y avait encore quelques secrets à élucider chez son ami!

Déterminée, Aramis s'avança d'un pas décidé sur le chemin poussiéreux. Elle en avait presque oublié les outrages vécus quelques heures plus tôt lorsque, baissant les yeux sur ses vêtements, elle se remémora le vulgaire crachat dont elle avait été victime. Devait-elle s'inquiéter de cet étrange épisode? Un nuage de craintes passa sur ses traits mais, relevant fièrement la tête et pinçant sa chemise pour dissimuler ses courbes, elle décida d'adopter une attitude positive, quitte à se leurrer. Elle était forte! Elle était capable! Elle avait un groupe à rejoindre et une scélérate à démasquer! Ses scrupules muselés, elle scruta l'horizon pour voir si, sur sa route, il n'y avait pas une maison ou une fermette qui pouvait renfermer la monture qu'elle voulait se procurer et qui pourrait la ramener aux siens le plus rapidement possible. Concentrée, perdue dans ses pensées, elle sursauta quand une exclamation hostile s'éleva dans son dos.

Encore? pensa la mousquetaire en faisant claquer sa langue contre son palais avant de pousser un soupir exaspéré.

Quand elle se retourna, elle faisait face à un groupe d'hommes armés de fourches et de bâtons. Parmi eux se tenaient certains des Rennais qui l'avaient insultée plus tôt en matinée. Ils semblaient nerveux et apeurés, chuchotant et s'échangeant entre eux des commentaires à son sujet.

« C'est elle! » s'éleva une voix au sein du murmure.

« Écoutez, » commença Aramis. « Je ne comprends pas ce qui- ». Elle s'interrompit quand, faisant un pas vers eux, ils reculèrent d'un bloc.

« Nous ne voulons pas de problèmes! »

« A la bonne heure! Moi non plus! Et justement, je partais!»

Le plus brave d'entre les inconnus braqua son instrument vers elle.

«Tout doux! » fit-elle en levant ses paumes. Quelle était l'idée de la traiter comme une vulgaire criminelle? Ils ne la connaissaient même pas!

« Vous n'irez nulle part! » décréta l'audacieux.

« Mon frère habite par là! » renchérit un autre.

« Quoi? » C'était à n'y rien comprendre! Ils la chassaient et maintenant ils ne voulaient plus qu'elle parte?

« On ne peut pas laisser une sorcière comme vous prendre le large! »

Une quoi? Les yeux exorbités de la jeune femme en disaient long alors qu'elle sentait sa peur monter et son pouls s'accélérer. Encore ce mot : Sorcière…. Dans ses craintes, dans ses cauchemars, c'était un mot qu'elle avait elle-même fait naître, mais elle ne l'avait jamais entendu prononcer de vive voix à son endroit. Est-ce que ces gens avaient découvert son travestissement et voulait la punir pour son audace? C'était plutôt invraisemblable. Et si c'était Milady qui avait répandu la rumeur?...

« Mais allez-vous me dire ce que j'ai fait? Ou ce qui vous effraie tant chez moi? » hurla-t-elle, excédée et insultée.

« On voudrait bien le savoir, ce qui vous a mérité cette marque! »

« Marque? mais quelle marque? »

On pointa son épaule droite avec dédain.

Sa blessure à l'épaule? Encore une fois, la panique la gagna. Allons, ils ne pouvaient pas avoir entendu tous les détails de la bataille de Belle-Isle, ni savoir comment et pourquoi elle avait été blessée! Milady leur avait tout révélé? Oh, la chienne!

Elle dénuda et ausculta le haut de son bras : pourtant, l'entaille était toujours bien camouflée sous le bandage.

« L'autre bras, idiote! »

Son autre bras était indemne, sangdieu! Perplexe, elle regarda à son tour l'épaule opposée et se mit à hurler tandis que la tache d'un écarlate sombre, à la forme très reconnaissable, avait enfin capté son attention.

« AAAAHHH! MAIS C'EST QUOI, ÇA? »

D'une couleur se situant entre le rouge et le noir, une ignoble fleur de lys se dessinait. La marque de l'infamie, de la honte! La flétrissure ultime qui rappelait au monde que la personne qui la portait avait commis un grave crime! Vol! Adultère! Meurtre!...ou bien….Mensonge? Travestissement?

Ses doigts tremblotants n'osaient même pas y toucher. Milady ne pouvait pas avoir fait ça! C'était trop ignoble! Non! Ce n'était pas vrai! Non! Elle l'aurait senti! Elle aurait eu mal! Elle aurait encore mal! Elle avait assisté à des sentences de femmes marquées au fer, leurs cris de douleurs trahissaient leurs souffrances, même au-delà de plusieurs jours!

« Non…Non! » couinait-elle. Tout mais pas ça! Pas le déshonneur suprême!

Ignorant la petite assemblée qui voulait la capturer, Aramis, la lèvre tremblante, rassembla son courage et plaqua sa dextre sur la marque en poussant un léger cri : Elle avait beau toucher, tâter, il n'y avait aucun renflement, aucun creux, aucune douleur. Mais alors c'était…c'était de l'encre? Elle frotta de plus belle sa paume contre l'odieux ornement : ça ne s'effaçait qu'à peine! L'intérieur de sa main n'était que très peu noircie.

Elle n'eut pas le loisir de cogiter plus longtemps sur le sujet: le groupe d'habitants s'étaient approché.

« Vous allez venir avec nous… » avait-on menacé.

Ce n'était pas pour diner, elle s'en doutait bien! Et il était impensable de leur expliquer – et qu'ils comprennent! – les raisons derrière cette sinistre plaisanterie! Relevant la tête, l'incertitude sur le visage, elle leur fit face. Elle comprenait maintenant leur 'intérêt' à son égard : on voulait la mettre en prison ou la châtier à nouveau. Elle recula très lentement de quelques pas en prenant le temps de juger de ses adversaires. Aucun d'eux ne semblait aguerri; ils auraient donc de la difficulté à la suivre si…

Elle tourna brusquement les talons et détala à toute vitesse, se donnant une confortable avance sur ses opposants; elle aurait pu courir plus rapidement si ces maudits escarpins n'étaient pas aussi incommodants!

Hélas, les poursuivants étaient résolus à la faire prisonnière et se mirent à sa suite en poussant cris et grognements. Elle bifurqua donc sur sa gauche et s'enfonça dans les sous-bois. Dans sa course, ses cheveux se prirent dans une branche et, dans sa hâte pour retrouver sa liberté, elle trébucha aussi contre une racine d'arbre et déboula lourdement une berge de sable et de quenouilles. Au bout de sa chute, elle atterrit dans les eaux boueuses d'une rivière marécageuse dont les bords étaient bien touffus. Ignorant la douleur, elle remonta quelques peu la rivière pour dissimuler sa position et, se cachant prestement dans les hautes herbes, l'eau jusqu'au menton, elle attendit, immobile. Dieu merci, le courant était très faible. Elle pouvait entendre les voix de ses poursuivants qui se demandaient où elle était passée et qui, repoussant les branches et faisant craquer des brindilles sous leurs pieds, semblaient s'approcher de sa cachette. Après leur infructueuse inspection, ils quittèrent l'endroit pour retrouver la route principale.

Elle sentit un pincement sur sa poitrine. Doucement, sans bruit, elle sortit son torse de l'eau et grimaça aussitôt de dégoût : une sangsue noirâtre s'était logée sur le dessus de son sein et, par en juger de la même sensation sur l'intérieur de sa cuisse, elle n'était pas seule à se repaître de son sang. Aramis bougea très lentement un bras pour retirer un premier vampire mais s'arrêta brusquement dans son geste.

Le groupe paraissait être grossi par de nouveaux arrivants…

« Elle est passée par ici? » demanda une voix qui glaça le sang dans les veines de la jeune femme et la fit replonger dans l'eau jusqu'au nez, juste assez pour respirer. Tétanisée, Aramis retint pourtant son souffle, n'osant même pas fermer les yeux de peur que son poursuivant ne perçoive jusqu'au mouvement de ses paupières.

Elle s'expliquait mal ce malaise, le même qui l'avait saisie au matin en quittant l'auberge. Ce devait donc être le même individu, celui dont avait parlé Milady. Il lui sembla que son cœur s'était arrêté lorsqu'elle se mit à réfléchir à qui pourrait être cet inconnu.

J'ai toujours cru que tant qu'on n'a pas vu le corps, il faut se méfier.

Oh Seigneur….pourquoi ses propres mots résonnaient-ils dans sa tête à ce moment précis? Mais qui d'autre que lui, ce terrifiant bandit masqué, serait en contact avec Milady, si peu de temps après la pagaille de Belle-Isle? Comme l'Anglaise, le Masque de Fer aurait-il pu survivre à l'explosion?

La bande était revenue, fouillait maintenant un peu moins sommairement les alentours mais abandonna encore après plusieurs minutes, décrétant d'une voix audible que « la fille avait sans doute descendu la rivière pour brouiller les pistes. » Aramis resta toutefois dissimulée pendant un long moment. La seule pensée de se retourner et de croiser le regard du criminel la paralysait! De plus, elle connaissait les tactiques de recherche : faire croire au poursuivi qu'il était désormais seul, mais rester tout près pour mieux l'épingler quand il sortirait de sa planque….Au bout de presque une heure d'inertie, elle sortit timidement de l'eau en grelottant et arracha rageusement les bestioles qui se gavaient joyeusement de son sang. En voulant s'extirper du cours d'eau, un de ses souliers resta coincé dans la boue qui tapissait le fond de la rivière. Au diable, l'escarpin! Elle n'allait certainement pas replonger et se couvrir à nouveau de sangsues pour cette maudite chose! Elle était déjà dans un état assez lamentable, juste à en juger de ses cheveux poisseux.

Examinant ses alentours, elle jugea qu'il n'était pas sécuritaire de quitter les sous-bois. Pour éviter de nouveaux ennuis, elle songea qu'il lui faudrait sans doute retrouver les mousquetaires en faisant la route de nuit, ou quitter le chemin principal et rester dans la forêt, donc être sérieusement retardée dans sa progression.

Un gargouillement lui rappela qu'elle n'avait rien mangé depuis la veille et très peu dormi.

Épuisée, affamée, ses vêtements mouillés lui collant à la peau et la faisait frissonner, Aramis s'installa contre un immense tronc d'arbre mort qui s'étendait au milieu des buissons. Ramassant quelques branches encore partiellement feuillues, elle s'en camoufla avant de s'allonger pour un moment de repos et de réflexion. Elle devait retrouver des pensées rationnelles - et du courage! - avant de reprendre la route.

Son premier réflexe fut de profondément maudire la responsable qui l'avait plongée dans une pareille situation jusqu'à ce qu'elle rappelle les paroles que l'autre avait prononcées la veille: Je vous propose une petite excursion dans notre monde féminin, puisque vous ne savez rien de celui des hommes non plus. C'était donc ça…les vêtements, la marque…elle voulait lui donner une idée de ce qu'elle vivait elle-même dans son quotidien. Pendant quelques minutes, Aramis fut triste et eut pitié de Milady. Elle n'avait pas cru possible qu'un être puisse être l'objet de tant de méchanceté, seulement à cause d'une empreinte indélébile dont on refuserait d'entendre la raison pour laquelle elle était là...seulement parce qu'elle était une femme...une femme comme elle…

« Pffff! » s'indigna subitement la mousquetaire en s'invectivant elle-même en plissant le front et fronçant les sourcils. Si Milady croyait qu'elle allait l'entourlouper et l'émouvoir avec ses histoires, elle se leurrait sur toute la ligne! Son châtiment n'était que la conséquence de son horrible vie! Rien à voir avec celle qu'elle menait! Elle était au service du roi, de la justice! Elle était mousquetaire! Elle était une…une….

Une travestie. Une menteuse. Une imposture. Une femme.

Est-ce que c'était cela, la vie d'une femme? Lorsqu'elle avait quitté sa famille, elle était encore sous la tutelle de son oncle et avait été rapidement prise en charge par Tréville…un autre homme. Si François n'avait pas été mort, c'est lui qui se serait occupé d'elle. Était-ce ce que Milady voulait lui faire comprendre : que les hommes n'acceptaient les femmes que lorsqu'ils avaient le contrôle sur elles et pouvaient décider de leur sort? Qu'une femme seule serait toujours ostracisée, jugée, méprisée?

Sentant son moral l'abandonner, elle ferma les yeux et, se forçant à adopter une attitude confiante et positive, s'installa pour le petit rituel auquel elle s'adonnait pour chasser le doute quand il s'incrustait : penser à François.

Toutefois, son dynamisme fut de courte durée. Elle avait beau se concentrer, se remémorer les moments les plus heureux ou toutes les bonnes et meilleures raisons pour lesquelles elle s'était engagée sur ce chemin, aucune image réconfortante de son défunt amoureux ne se présentait clairement à son esprit pour venir la convaincre. Au contraire: c'était comme si, maintenant vengé, il avait enfin rejoint le Paradis et ne pouvait plus l'atteindre pour la consoler! A cette pensée, ses monstres d'hésitation et d'inquiétude se mirent à l'envahir et ses pensées se noircirent. Où es-tu, François? J'ai besoin de toi… Je me sens si seule…

Comme un animal sur le qui-vive, elle sursauta et se recroquevilla d'avantage lorsque, provenant de la route, elle entendit les voix de voyageurs. Tirant le poignard des plis de sa jupe, elle le serra précieusement contre elle.

Elle sentit sa gorge se nouer alors qu'elle se frottait le bras. Serait-elle brûlée au fer si son secret advenait à être ébruité? Serait-elle marquée ou exécutée? Oh, exécutée, à n'en pas douter. Est-ce que la mort valait mieux que cette existence de proie pourchassée sans cesse? Il ne s'était écoulé que quelques heures et elle en avait déjà assez! Certes pas au point de s'enlever la vie, mais assez pour…

…Assez pour voler. Pour tuer. Pour mentir. Pour accepter l'offre, même la plus minable, du premier venu. Lors de notre première rencontre, je n'avais rien en ma possession…c'avait été facile de me faire miroiter une vie où je ne crèverais pas constamment de faim et de froid. L'offre du Masque de Fer…de Richelieu...d'Athos...

Athos…

Comme il lui manquait! Comme elle avait hâte de le revoir! Et Porthos aussi! Elle se sentirait tellement plus en sécurité s'il était là…s'ils étaient là… Un fin sourire se dessina sur sa bouche alors que, s'imaginant riant et chevauchant à leurs côtés, elle s'endormit.