CHAPITRE 19 :

D'une main, Athos poussa Milady dans d'une chambre minuscule. L'intérieur n'était éclairé que par la lueur des derniers rayons d'un crépuscule que laissait passer une étroite et haute fenêtre. Si l'orifice avait eu des barreaux, on aurait pu confondre la chambre avec une cellule de prison.

« Vous auriez pu en prendre une plus spacieuse… » déplora la femme.

« C'est vrai…mais mon épouse m'a volé ma bourse, l'autre jour, et elle semble avoir gaspillé jusqu'au dernier de mes écus pour s'acheter… » Il agita la main à la hauteur de la tête de l'incriminée. « Une perruque! Mes finances sont réduites au minimum! »

Il porta la bouteille de vin qu'il avait en mains à sa bouche. "Je n'investis donc que pour le strict nécessaire," ajouta-t-il en désignant le flacon de verre.

Un faible rire la secoua. Quel ivrogne! Toujours vêtue des vêtements d'Aramis, elle se départit de la rapière et du chapeau en les posant sur l'unique grabat. Puis, un poing sur le côté, elle s'avança en se déhanchant. Le mouvement fit rouler Athos des yeux et l'incita à se prendre une autre gorgée d'alcool. Jamais sa collègue ne se dandinerait de la sorte devant lui. Bien sûr que non; elle devait se comporter comme un homme et non comme une gourgandine! Mais en privé, qu'en était-il? Quel genre de femme était vraiment Aramis? Il fut amusé de réaliser que, pour la seconde fois depuis qu'il connaissait le secret de sa partenaire, il pensait à elle avec un corps féminin.

Il jeta un regard renouvelé sur son épouse. Les vêtements lui seyaient; les deux femmes étaient de taille similaire. Aramis serait sans doute très jolie dans une des robes de Milady...

Il secoua la tête. Il ne fallait pas penser à ça. Il ne fallait surtout pas confondre Aramis avec Anna. Pour oublier ce à quoi il venait de cogiter, il cala bruyamment le reste de sa boisson. Aramis voulait qu'on la considère comme un homme et il en serait toujours ainsi.

Athos déplaça le lit au travers de la porte, bloquant ainsi la seule véritable issue de la pièce.

« On ne sort pas d'ici avant demain matin. Je ne prends pas le risque que le capitaine s'aperçoive que vous n'êtes pas Aramis. »

« Tout ça pour une épître biblique… » soupira-t-elle en inspectant le piètre mobilier de la chambre.

Athos s'assit lourdement sur le bord de la couche et, les coudes sur ses genoux, il laissa pendre ses bras entre ses jambes, faisant aussi doucement glisser sa bouteille entre ses doigts jusqu'à ce qu'elle roule au sol. Son air penaud et découragé était sans équivoque : l'absence d'Aramis le tourmentait profondément. Où était-elle? Que lui était-il arrivé? Anna restait obstinément vague à ce sujet.

Malgré leur récent différend, elle lui manquait tellement! Il ne s'était presque jamais séparé de son amie dans la dernière demi-douzaine d'années. Oh bien sûr, ils se quittaient lorsque leur tours de gardes étaient terminés et qu'ils regagnaient leur demeures respectives...Il savait alors où elle était. Il la savait en sécurité. Il ne s'inquiétait pas pour elle...La seule fois où il avait été dans l'ignorance de ses déplacements, c'était lors de ces quelques jours où elle avait été à la tête de la Compagnie. Et à ce moment, elle était dans une position très avantageuse, à l'abri des traquenards…Et il aurait été très facile de savoir où elle était, s'il avait voulu le savoir. Son autre moment de panique avait été lorsque Rochefort l'avait fait jeter en prison. Il s'était alarmé, et avec raison; il ne fallait jamais sous-estimer les ordres venant du cardinal. Le Châtelet, il l'avait su plus tard, aurait pu devenir le tombeau d'Aramis. Porthos et lui avaient été prêts à tout défoncer pour aller la chercher. La reine s'en était finalement mêlée et tout était rentré dans l'ordre. On ne séparait pas "les trois mousquetaires"!

Mais aujourd'hui, rien. Il était dans l'ignorance totale et ce néant le rongeait. Il ne pouvait qu'imaginer les pires scénarios. Il était mort d'inquiétude et de panique, et comble de l'angoisse, il ne pouvait pas partir à sa recherche sans mettre son autre ami en danger. Choisir entre Porthos et Aramis, c'était une véritable torture et il culpabilisait affreusement d'avoir pris cette décision. Entre Porthos certainement mort et Aramis potentiellement morte, il n'y avait pas pourtant pas d'hésitation à avoir. Son grand ami lui reprocherait sans doute sa résolution…mais Aramis était forte et pleine de ressources…elle avait encore une chance de s'en sortir.

Mais si Aramis ne revenait jamais? Que penserait Porthos de lui? Que dirait-il quand il apprendrait toute la vérité sur son passé? Sur sa criminelle épouse? Sur l'échange qui avait conduit à la mort de leur camarade? Pourrait-il continuer à mentir? Assurément non, car si Aramis ne revenait pas, il ne se le pardonnerait jamais et mettrait un terme à sa vie. D'un autre côté, s'il mettait l'existence de Porthos en jeu, c'est Aramis qui le maudirait pour toujours. Mais il ne serait pas là en subir les foudres justifiées, car il mettrait aussi un terme à sa vie dans ce cas.

Il soupira de désespoir. Que ne donnerait-il pas pour aller se confier à l'un ou l'autre! Il était prêt à tout avouer à Porthos! Au lieu de pouvoir aller se confesser au colosse, il était enfermé dans la même cage qu'une tigresse qui pouvait autant ronronner que le déchiqueter. Justement, elle s'était assise près de lui.

« Nous pourrions prendre avantage de ce temps, seuls tous les deux… » fit-elle, langoureuse, en faisant courir ses doigts dans le dos de son mari.

Il grimaça alors qu'il retirait rageusement son pourpoint et le jetait au pied du lit. Croyait-elle vraiment qu'il avait ça en tête?

"On dort!" somma-t-il en la repoussant avant de s'allonger.

Deux litres de vin dans le sang, il ne mit pas long à sombrer dans le sommeil malgré le puissant malaise qui lui tordait les intestins.

Il se réveilla avec un corps pressé contre le sien. Une main caressait son visage avec délicatesse. Il sourit instantanément: Cela lui rappela aussitôt la manière dont elle s'était approchée de lui, sur Belle-Isle, quand le garde avait envoyé son fouet contre sa joue. Ou lorsqu'après qu'il eut été transpercé par Rochefort, l'année précédente, elle l'avait soigné. Ou comme toutes ces autres fois où, trop ivre pour faire quoi que ce soit, elle épongeait doucement son visage avant de le mettre au lit…

Aramis…vous êtes là….

"Athos..." répondit-elle comme si elle avait lu dans ses pensées. "Je suis là..."

"Aramis! Vous êtes..." Il ne put finir le reste de sa phrase car des lèvres pulpeuses s'étaient posées sur les siennes et réprimait son hoquet surpris. Que faisait-elle, tudieu! Mais Seigneur que sa bouche était délicieuse! Elle lui rappelait celle d'Anna...

Anna! réalisa-t-il en posant les mains sur ses épaules mais sans la repousser. Arrêtez! Les mots restaient toutefois coincés dans sa gorge et ses bras étaient résolument mous. Quel faiblard il était lorsqu'il s'agissait de son épouse! Mais ô combien ses sens se délectaient de sa présence!

« Athos… » murmura l'Anglaise en brisant le baiser, tout en continuant d'imiter la voix d'Aramis. Sa main se glissa sur le torse de l'homme et joua avec les lacets de sa chemise. « Oh, Athos…. Baisez-moi, Athos… »

Quoi? C'était insensé!

"J'en ai terriblement envie..." Sa dextre avait tracé un chemin jusqu'à son entrejambe mais s'était arrêtée sur l'intérieur de sa cuisse. "Avec vous..." Elle pressa ses doigts. "Je n'ai jamais fait...avec personne..."

Quelle sorcellerie! Anna utilisait la même façon qu'avait Aramis pour hésiter, pour sous-entendre, autant en paroles qu'en gestes. Cette façon timide d'effleurer sa peau, de se coller contre lui, de caler sa tête dans le creux de son cou, de frotter sa joue contre son épaule...c'était tellement potentiellement, plausiblement, Aramis!

Il les fit rouler et se plaça au-dessus d'elle pour détailler son visage. Il était peut-être légèrement ivre, mais il était bien conscient. C'était Anna, et non Aramis, contre qui il se pressait. Pourtant! Le maquillage était parfait. La perruque était parfaite. La voix était parfaite. L'imposture était phénoménale! Il n'y avait vraiment que ses yeux qui la trahissaient. Et il fallait être l'un des rares à avoir maintes fois plongé son regard dans celui d'Aramis pour capter la différence. Il passa sa paume près des paupières de son épouse; par réflexe, cette dernière ferma les yeux. Voilà. Elle était de nouveau Aramis.

A cette vision, Athos sourit. Seigneur, qu'il aimait être en compagnie d'Aramis! Mais qu'il était incongru d'être dans une telle promiscuité avec elle. Quand ils s'entraînaient, il l'avait souvent coincée sous son poids, entre ses cuisses. Aurait-il exécuté les mêmes mouvements s'il avait su qu'elle était femme à ce moment? Bien sûr que non, il aurait fait preuve de retenue. Pire, il aurait sans doute poussé une blague dégoulinante de misogynie. Ou pire encore, s'imaginant ce qui se cachait sous les vêtements, il en aurait été terriblement émoustillé…

Non non non non non…il ne fallait pas penser à cela!

Malgré sa bonne volonté, son esprit revenait constamment sur le sujet. Il n'avait jamais songé à son amie de cette façon, de la prendre entre dans ses bras et de la dénuder...oh, par pure fantaisie, il s'était imaginé une fois ou deux en présence de sa version mâle... mais sans plus! Il avait maintenant envie d'être avec elle, la femme...elle lui manquait, elle le fascinait, il était irrémédiablement attiré vers elle. Mais ce n'était pas pour son sexe...c'était quoi alors?

Et avec Anna, il pourrait...oh qu'il avait la tête qui lui tournait et qu'il était difficile de prendre une décision sage et rationnelle...c'était décourageant! En fait, non, il n'avait jamais pris de bonnes décisions en ce qui concernait sa femme, et c'était pire avec ce déguisement. Oh…que c'était troublant! Il pourrait avoir, là, ce soir, un avant-goût de la présence d'Aramis... de son corps surtout... Il pourrait retrouver Anna…retrouver Aramis…personne n'en saurait rien!

Et, se dit-il une nouvelle fois, un pas de plus dans la déchéance ferait-il une différence?… Creuser lui-même le trou dans lequel il allait péniblement tomber… il était vraiment un maître à ce jeu.

Il écrasa sa bouche contre celle de Milady...non, ce n'était plus Milady: c'était Aramis! Il se précipita sur ses vêtements; vite, avant qu'il ne change d'avis! Vite! La dévêtir, la connaître enfin! La connaitre complètement!

Non...Lentement...il devait y aller doucement...Aramis n'avait jamais connu d'hommes; il ne pouvait pas se jeter sur elle comme un butor, s'introduire en elle comme on entre dans une écurie, triomphant, conquérant, à grand fracas de portes claquées! Ce n'était pas une vulgaire fille de joie! Devait-il d'ailleurs la pénétrer? Mais non, il voulait juste voir à quoi elle ressemblait, nue…

Les vêtements tombèrent au sol. Oh, Ciel! Quelles courbes enivrantes! Quelle était l'idée d'être si belle, de cache un si beau corps et d'avoir un nom si doux! Aramis! Aramis! C'était divin, comme nom! Et ce délicat parfum de violettes qui ne faisait que lui rappeler de bons souvenirs. Elle était son Aramis! Il la connaissait presque par coeur! Seul son corps féminin lui était encore secret. Vite! Il voulait tout savoir sur elle! Tréville avait raison : ils devaient se connaître afin de mieux se comprendre! Il fit courir ses mains sur sa gorge puis sur ses seins. Bien sûr que c'était là ce que pourrait être Aramis! C'était splendide! C'était spectaculaire! Comment un être doté d'un tel physique avait pu se hisser au rang des meilleurs soldats du pays? Ses paumes descendirent plus bas et soulignèrent les lignes de son abdomen. Elles bifurquèrent ensuite et suivirent le rond des hanches. Une femme, morbleu! Ses doigts parcoururent ses cuisses; la peau était douce, ferme et souple à la fois…celle d'une femme, bien entendu!

« Oh oui, Athos! » fit-elle avec langueur en écartant ses jambes.

Il déglutit. Non, non…il ne pouvait pas faire cela avec Aramis! Il y avait des limites à ne pas franchir, non? Mais tout son être l'incitait à faire le contraire : s'unir à elle, sans débauche, sans empressement… Avec hésitation, il accepta l'invitation. Il se dénuda prestement et se glissa en elle avec milles précautions : il n'avait aucun scrupule à le faire. Ce n'était pas Aramis, c'était Anna! Il pouvait bien coucher avec sa femme s'il le désirait! N'était-ce pas ce que faisaient les époux?

"Oh Athos!" gémit-elle un peu plus fort.

A ce nom, il était de retour au pays d'Aramis. Qu'il était doux de s'introduire en elle! D'être si près d'elle qu'il était à l'intérieur d'elle! Que son corps était chaud! Souple! Il couvrait chaque parcelle de sa peau de baisers. Il se surprenait lui-même à gémir à travers ses propres manœuvres. Doucement…se mouvoir doucement. Ses mains devaient être pleines de douceur. Sur ses hanches…effleurer un sein…sa bouche contre son cou, contre son épaule, revenir dans le creux du cou, remonter jusqu'à son oreille….

« O…Olivier… »

Qu'il aimait son prénom quand c'était elle qui le prononçait! Aramis pouvait faire ce qu'elle voulait de lui. Il était à sa merci, et il en était heureux! Quelle agréable soumission! Redites mon nom, Aramis! Faites-moi l'aimer! Effacez tout de mon passé! Vous en avez le pouvoir! Quel emprisonnement délicieux que d'avoir ses deux bras enroulés autour de son cou! Quelle attaque succulente que celle de sa bouche contre la sienne : comme il aimait embrasser Aramis! Mais non, ce n'était pas Aramis! Diantre! Quel mélange…Pourquoi Anna insistait-elle tout le temps pour se rapprocher de lui? Il le savait, la même ritournelle allait embrumer son cerveau : Oui! c'était cela! Elle l'aimait, à n'en pas douter! Il s'était indubitablement trompé à son sujet….il avait été trop prompt à la répudier…cet enfant était peut-être son propre fils…ils pourraient peut-être vivre enfin heureux…ensemble….Anna! Anna! Comme il la désirait! Comme il voulait tout effacer et recommencer…!

…Mais non! C'était insensé! Il était impossible de vivre une vie normale en ayant pour épouse 'Milady de Winter'! Mais…mais…mais il pourrait être avec Aramis!

« Olivier! » le supplia-t-elle encore avec plus d'insistance.

L'image d'Anna s'embrouillait de plus en plus. Il n'y avait plus que le blond des cheveux et le bleu des yeux d'Aramis. Complètement perdu dans son imaginaire, il fondit sur elle de plus belle.

Si Athos paraissait comme un modèle impeccable et parfait dans sa vie professionnelle, c'était tout le contraire dans sa vie sentimentale. Olivier était impulsif, irréfléchi et maladivement désespéré. C'était toujours facile de le faire flancher, de lui faire oublier toutes ses bonnes résolutions. Ce soir n'avait pas été différent des autres fois où elle s'était pointée chez lui, sans invitation, avec le seul désir de semer la confusion dans son esprit.

Ce n'était toujours qu'un jeu. Elle n'avait que très peu envie de reprendre sa vie avec lui. Pas après toutes ces années. Pas après ce qu'elle avait enduré à cause de lui. La part d'elle qui désirait la présence d'Olivier, c'était celle qui recherchait la facilité. Elle savait qu'elle n'aurait qu'à jouer le rôle de l'épouse soumise et contrite pour bientôt reprendre la route du comté dont elle avait été chassée une décennie plus tôt. Elle était toutefois ni soumise ni contrite, aussi s'évertuait-elle à inventer mille stratèges pour rendre le quotidien d'Athos infernal.

Le sexe était une arme redoutable qu'elle manipulait mieux que toutes les autres. Elle savait toujours quoi dire, quoi faire pour attiser la convoitise. Rares étaient ceux qui lui résistaient même si, depuis quelques temps, ses techniques de séduction semblaient s'amenuiser. Son mari n'était pas bien différent des autres hommes qu'elle charmait. De plus, le sexe était une lame à double tranchant : il pouvait soit rapprocher deux êtres, soit les distancer, et Milady avait hâte de tester cette théorie. Dans quel malaise Athos fermenterait-il lorsque, après avoir couché avec une fausse Aramis, il se retrouverait devant la vraie? Et si l'originale apprenait à quel loisir son ami s'adonnait au lieu de se mettre à sa recherche, quelle excuse pathétique débiterait-il?

Mais ce soir, c'avait été complètement différent. Ce n'était ni l'Olivier de sa jeunesse, ni l'Athos de sa vengeance qui était entre ses bras. C'était Athos certes, mais un Athos changé, dans un tout autre état d'esprit. Ivresse? Elle l'avait déjà saoulé des dizaines de fois avant de le plaquer contre le lit pour savoir que le vin n'était pas en cause. Pensait-il à une autre femme? Les échos qu'elle avait des putains avec qui il se complaisait ressemblaient forts aux nuits torrides qu'elle partageait avec lui.

« Oh Athos! » avait-elle exagéré en miaulant avec chaleur, tandis qu'il devenait de plus en plus passionné, plus fébrile…mais aussi plus distrait. Elle s'était attendue à ce qu'il la prenne comme toutes les autre fois, qu'il fasse subir à « Aramis » son habituelle fougue sauvage, son langage cru et sa domination libidineuse. Étrangement, rien n'en fut. Son propre plaisir n'avait pas passé en premier. Au contraire! Il l'avait couverte de baisers et de caresses sensuelles jusque-là inconnues! Il l'avait pénétrée certes, mais c'avait été si bienveillant! Si suave! Si déstabilisant qu'elle s'était senti complètement fondre….c'était elle-même qui avait perdu le contrôle! Incapable de continuer à jouer le rôle de la mousquetaire travestie, elle s'était mise à supplier l'homme en l'appelant par son véritable prénom. Ça ne l'avait pas ralenti dans ses manœuvres et son plan s'était retourné contre elle. Sa tête avait explosé en même temps que son corps.

Olivier avait été capable d'amour.

Alors que, couchée sur le dos, les yeux grands ouverts, elle reprenait son souffle, elle sentit une larme glisser le long de sa tempe. Bénie était la noirceur qui camouflait tout! Il ne fallait pas qu'il s'aperçoive qu'elle avait un moment de faiblesse! Elle chassa vite cette perle mouillée.

Il n'y avait qu'une autre explication possible à cet extraordinaire rapprochement. Athos s'était imaginé avec une autre femme, oui, mais une femme qu'il aimait beaucoup... Beaucoup…Beaucoup.

« Vous pensiez à elle, » dénonça la déguisée. Les quatre mots tombèrent comme un couperet.

« P-Pas du tout! » répondit-il aussitôt sur la défensive en se raidissant.

Milady n'avait pas eu besoin d'extrapoler qui était « elle ». Athos l'avait tout de suite saisit car elle était encore dans son esprit.

« Si. Vous pensiez à Aramis. Moi, vous ne m'avez toujours que baisée. Vous ne m'avez jamais fait l'amour comme vous venez de le faire. »

Elle se leva pour commencer à se rhabiller. Alors qu'elle attachait sa chemise, elle se retourna vers lui et, le surplombant :

« C'est pour cela que je vous ai trompé. »

Interloqué, Athos restait silencieux. Il aurait pu penser à trouver un moyen de retourner toute cette mascarade contre elle, à lui lancer un commentaire mesquin, mais toute son attention était dirigée vers l'absente de la journée.

Faire l'amour?

Était-il si épris d'Aramis que, même si son esprit en était encore inconscient, son corps lui avait dicté une nouvelle conduite à adopter?

Mais non, pardieu! Elle se trompait! C'était Anna, qu'il désirait! Qu'il voulait enrouler de ses bras, plaquer contre son corps, qu'il voulait posséder! Aramis? Il ne voulait que la connaitre, qu'avoir sa simple présence à ses côtés, la savoir en sécurité! Il donnerait sa vie pour elle mais il ne….il ne…!

Athos arrêta brusquement le fil de ses pensées.

Il donnerait sa vie pour Aramis. Sa seule présence le réconfortait. Il n'avait aucun souvenir désagréable de son amie. Il pourrait se contenter de mourir à l'instant s'il pouvait passer ses derniers moments entre ses bras.

Il ne l'aimait pas comme Anna. Il l'aimait autrement. Il ne savait pas comment il l'aimait…Mais il l'aimait, à n'en pas douter.

« Anna… » commença-t-il alors que, se recouchant à se côtés, elle lui tournait le dos. Il devait lui parler, lui expliquer…

« Taisez-vous. Je dors. »

Athos retourna à sa contemplation du plafonnier. Il savait qu'il perdrait son temps à tenter de la persuader de l'écouter.

Athos. Aramis. Anna.

C'était étrange...ils avaient tous les trois un nom qui commençait par la lettre A.

L'homme leva lentement ses mains à la hauteur de son visage et colla ses pouces et ses index ensembles.

La lettre A formait, géométriquement, un triangle.

à suivre!