CHAPITRE 20 :
Aramis avait attendu qu'un clocher de Rennes annonce six heures avant de se remettre en route. Elle avait déjà perdu beaucoup de temps, mais elle était convaincue que ce serait beaucoup plus facile ainsi même si le soir était synonyme de bandits et autres mécréants. Le soldat en elle jugea plus aisé de se débarrasser de truands que de villageois ignorants et ce, malgré l'impossibilité de questionner quiconque au sujet du chemin emprunté par les mousquetaires. Dans le pire des cas, elle les rejoindrait à Paris.
Elle revint aussitôt sur sa dernière idée : au contraire, il fallait les rattraper le plus rapidement. Si Milady s'en prenait au roi ou au prince 'en son nom', elle pouvait définitivement mettre une croix sur sa carrière de soldat, d'autant plus que l'avenir politique du pays serait sérieusement compromis. Si c'était sur Athos que la criminelle se vengeait et qu'il disparaissait, Aramis n'était pas certaine qu'elle aurait le désir de rester au sein de la compagnie. Athos et elle passeraient outre leur différend, elle en était certaine. Tout allait bientôt rentrer dans l'ordre! En aucun cas elle ne souhaitait sa mort!
Nouant du mieux qu'elle put sa chemise pour éviter qu'elle ne partage son contenu, poitrine et encrage inclus, elle débuta son voyage.
Un escarpin perdu dans la vase de la rivière où elle avait chuté, l'autre n'avait pas tardé à être abandonné. Marcher pieds nus sur une route rocailleuse était plus ardu qu'elle ne l'avait cru et elle se mit à regretter la perte des souliers, aussi inconfortables étaient-ils. Elle aurait de vilaines blessures lorsqu'elle rejoindrait ses camarades, mais rien qui ne pouvait pas guérir. Que valaient quelques ampoules comparées à la perte de sa vie? A de nombreux endroits, la route était parfois bordée de belle verdure dans laquelle il était plus agréable de courir, mais plus sournois aussi : le terrain était alors inégal et elle risquait une entorse à chaque pas.
La dureté de la route n'était pas la seule chose qui la ralentissait : ses muscles n'étaient pas habitués à une telle exertion, ses poumons non plus. Si elle pouvait courir à perdre haleine pour s'enfuir du Louvre ou poursuivre Manson, l'effort n'était pas le même que de courser sur une lieue entière. Sa trachée était en feu et ses mollets lui lançaient de lancinants appels au repos! Elle aurait voulu s'écrouler au sol pour reprendre son souffle, mais s'arrêter était synonyme de retard; Mieux valait marcher que d'être complètement immobilisée. La meilleure solution serait encore de trouver une monture, mais il n'y avait hélas aucune habitation à l'horizon. De plus, encore échaudée par l'altercation du matin, elle doutait qu'elle pouvait simplement aborder un paysan et lui demander gentiment de lui prêter son cheval. Et au nom de quoi? Du roi? Accoutrée de ces vêtements, on se moquerait d'elle. Elle devrait donc se le procurer en utilisant la force…ou l'escroquerie. Pour le vol, mieux valait attendre que la nuit soit tombée.
Enfin, l'autre problème était sa sous-alimentation. Produire un tel effort à jeun lui donnait des étourdissements et la nausée. Elle se sentait affreusement faible et un nouveau gargouillement douloureux le lui rappela ….plus jamais elle ne se moquerait de Porthos et de son appétit insatiable! Une pareille tonne de muscles devait se sustenter constamment pour ne pas défaillir, elle en était maintenant consciente! Elle avait faim, elle aurait pu dévorer un de ces repas gargantuesques dont son grand ami était friand! Des images de rôtis, de pain chaud et de montagnes de fruits se succédèrent et ne firent qu'accentuer sa frustration et son inanition.
Après quelques heures alternées entre la marche et la course, un autre défi se présenta : l'obscurité. De la route, dans la noirceur, malgré la lune éclatante, il était difficile de voir au loin s'il y avait une maison à proximité, mais la chance était avec elle : elle aperçu de la lumière et su qu'elle pourrait se procurer là au moins l'une des deux choses qui lui manquaient : de la nourriture ou un cheval.
Elle s'approcha donc de l'habitation, d'abord rapidement, puis de plus en plus précautionneusement. Il ne fallait surtout pas qu'on détecte sa présence. Étirant le cou, elle tentait de deviner la forme d'une écurie ou celle d'un poulailler où elle pourrait chiper quelques œufs. Faudrait-il s'introduire dans la maison pour faire un rapt sur les réserves de nourritures? Il devait bien y avoir quelques viandes séchées ou des carottes? Un quignon de pain? Même sec et rassis, elle en mangerait!
Une écurie! Dieu soit loué! Elle ouvrit une des portes et se faufila à l'intérieur. Il faisait extrêmement sombre et ne voyait pas plus loin que le bout de son bras. Un mugissement lui signala la présence d'une vache; quelques bêlements, celles de moutons…et un grognement, celle d'un chien qui montait la garde. Elle attrapa prestement un bâton de bois qui trainait pour tenir le canin à distance.
« Ça va, ça va, je m'en vais… » fit-elle à l'animal qui montrait déjà ses crocs. Il aboya une première fois. Le bruit la fit reculer d'un pas.
« Tais-toi! » supplia Aramis.
La bête se crut menacée et se fit de plus en plus bruyante.
« Chuuuut! »
La voix du propriétaire des lieux, averti par son indiscret gardien, s'éleva au loin. La lueur d'une lanterne s'approchait de l'écurie
« Mais tu vas te taire, sale cabot?! » ragea-t-elle en sortant son poignard.
L'intervalle ne dura que quelques secondes. Le chien se jeta sur elle. Dans un mouvement de panique et d'impatience, Aramis fendit l'air avec son arme et aussitôt, dans une plainte, l'animal s'écroula. Elle en profita pour abattre le bâton sur le crâne de la bête affaiblie qui s'immobilisa complètement. En dissimulant son couteau, elle recula prestement dans un coin de la grange: un homme y était entré. Grâce à la lumière qu'il avait apportée avec lui, Aramis put voir qu'il n'y avait aucun cheval en ces lieux. Une vache, des moutons, un âne. Un chien mort. Le déclic d'un mousquet.
« Qui va là? »
Elle eut beau être immobile et silencieuse, il se tourna pourtant vers elle, le fusil prêt à être déchargé. Constatant qu'il s'agissait d'une femme, il crut la situation sans danger et posa sa lanterne sur un crochet. Passé la première surprise, il avisa de l'animal sans vie et reporta son visage fâché, et son arme, vers l'intruse.
« Que faites-vous ici? »
« Je suis désolée…je m'en vais! »
« Pas avant de me donner des explications! »
« Je me suis perdue! » mentit-elle.
« Drôle de manière de demander son chemin! »
« Je pars tout de suite! »
« Vous n'êtes qu'une voleuse! »
Elle leva ses mains vides. « Comme vous le voyez, je n'ai rien volé… »
Ce qui aurait été un commentaire acceptable dans la bouche d'un homme n'en était plus un dans celle d'une femme.
« Impertinente! »
L'homme fit un pas vers elle. Aramis s'était assez battue pour prévoir les mouvements de son adversaire, aussi agrippa-t-elle l'arme dans un geste rapide avec ses deux mains. Elle s'était toutefois attendue à ce que l'homme tienne son mousquet plus mollement et qu'elle puisse le lui subtiliser. Elle fut donc surprise quand le fusil resta autant dans les mains de son propriétaire que dans les siennes. Leurs regards se croisèrent brièvement : le paysan n'était maintenant plus d'humeur à discuter! L'idée était maintenant de lui faire croire qu'elle n'était pas forte pour qu'il baisse sa garde. Il tomba dans le piège et, relaxant ses bras, elle n'eut qu'à pousser subitement sur l'arme pour aller l'écraser contre le visage de l'autre. Dans la foulée, il pressa involontairement sur la détente et le coup de feu partit, effrayant toute la ménagerie qui se mit à s'exciter bruyamment. Même à l'extérieur, c'était maintenant des voix paniquées de femmes qui s'élevaient.
Dans un juron, l'homme porta ses doigts et toute son attention à son nez ensanglanté et ne se préoccupa plus d'Aramis qui saisit l'occasion pour s'enfuir sans se faire abattre; même s'il avait sur lui d'autre munitions, il lui faudrait plusieurs secondes pour recharger le canon. Elle courut aussi vite qu'elle put et disparut dans l'obscurité de la nuit.
Lorsqu'elle se crut hors d'atteinte, elle s'arrêta enfin et regarda autour d'elle : il n'y avait que noirceur. Ses jambes frôlaient quelque chose et elle y passa sa paume: elle était au milieu d'un champ et elle reconnu la forme primitive des épis de blé. Où était la route? Au-delà des quelques mètres qu'elle pouvait distinguer, il n'y avait que du noir. Où était la route? Comment retrouver ses amis si elle ne savait pas dans quelle direction aller? Et si elle la retrouvait, irait-elle de l'avant, ou rebrousserait-elle chemin? Perdrait-elle l'avance qu'elle avait si chèrement gagnée!
C'est pas vrai! C'est un vrai cauchemar, cette galère!
Elle se cala le visage à l'intérieur de ses deux paumes.
Calme-toi, calme-toi!
Si la maison était sur sa gauche, alors la route devait être sur sa droite. Seigneur, pourquoi tout était soudainement si compliqué? Elle n'avait jamais eu de problème d'orientation autrefois, même en pleine nuit! Fallait-il qu'elle soit si énervée qu'elle en perdait tous ses sens?
Aramis se remit en route en espérant être dans la bonne direction. Elle était trop faible pour courir sans s'arrêter, aussi alternait-elle des moments de marche et de course. Ses jambes lui faisaient mal; ses pieds, elle le devinait, étaient déjà couverts d'écorchures. Elle voulait des bottes….ses bottes!
Ma vertu pour mes bottes!
Seigneur….Elle ne pouvait pas croire qu'elle venait d'avoir cette pensée! Il fallait être tombée bien bas! Pourtant, les mots s'étaient levés en elle avec un tel naturel qu'on aurait cru qu'elle les avait répétés de nombreuses fois.
Accepter l'offre, même la plus minable...
Une vie où je ne crèverais pas constamment de faim...
Aramis croisa un ruisseau et s'y arrêta quelques instants pour boire un peu d'eau.
Est-ce que Milady vivait toujours ce genre de douleur, de rejet, de fuite? Est-ce que, dès qu'elle arrivait quelque part, on la considérait comme moindre à cause de son sexe? Est-ce qu'on se mettait automatiquement à douter de sa parole parce qu'elle était femme? Devait-elle tout le temps mentir pour échapper à ...tout?
Au point de mentir...
Le couinement du chien qu'elle avait assommé résonna dans sa tête...
Au point de tuer...
Elle n'allait pas s'en faire pour un vulgaire clébard!
Vous ne savez rien du monde des hommes…
Est-ce que Milady était devenue ce qu'elle était à cause de tout cela?
Je suis le monstre qu'il a créé.
Est-ce que tout était de la faute d'Athos?
Accepter l'offre, même la plus minable, du premier venu... Une vie où je ne crèverais pas constamment de faim...
Pauvre Milady! Qu'elle avait eu tort de la juger! Ce n'était pas une horrible femme après tout; elle était seulement meurtrie, apeurée, abandonnée! Oh, il lui faudrait questionner Athos sur sa version des faits, et elle espérait qu'il en ait une bonne!
D'ailleurs…Où était Athos? Pourquoi ne venait-il pas la chercher? S'était-il aperçu de la substitution entre elle et Milady? Il était impossible qu'il n'ait pas remarqué l'échange! Porthos était peut-être resté dans l'ignorance, mais cela n'avait pas pu échapper au flair acéré d'Athos!
De la rivière où elle était penchée pour boire, elle releva la tête subitement et ses yeux s'écarquillèrent d'horreur.
Peut-être qu'Athos était déjà mort!
Mais dans ce cas, on aurait remarqué son absence à lui! Ou se pourrait-il que Milady ait un autre complice qui ait pris la place d'Athos?
Toutes ces questions et ces réflexions lui donnaient un mal de tête intense. Réfléchir le ventre vide, ça ne donnait rien de bon. Il lui fallait manger, et vite, avant de laisser d'autres chiens morts sur son passage!
Après une autre heure de marche, Aramis arriva au milieu d'un minuscule village; elle ne l'avait pas traversé plus tôt et elle sût alors qu'elle se dirigeait dans la bonne direction…à moins qu'elle n'ait emprunté une route complètement différente et qu'elle soit totalement perdue. Quoi qu'en était sa situation, elle avisa d'une échoppe et, par l'enseigne au-dessus de la porte, distingua l'image d'un pain. Une boulangerie! Elle se précipita vers la fenêtre, vit deux petites brioches non réclamées de la veille et sentit aussitôt la salive humidifier sa bouche tandis que son estomac réclamait sa pitance. Un coup de coude bien placé fit voler la vitre en éclats et, par l'ouverture, passa son bras, attrapa la nourriture et détala avec son maigre butin avant qu'on la surprenne.
Assez pour voler… la titilla sa conscience.
Ce n'était pas du vol! Elle était au service du roi et elle avait faim! Elle devait sauver le roi! Voilà! Toutes les raisons étaient bonnes pour excuser son geste!
Elle engloutit son modique festin en deux bouchées et, momentanément revigorée, elle reprit encore la route. Elle était épuisée, mais il lui fallait parcourir la plus grande distance possible avant le matin, lorsque les gens envahiraient à nouveau les chemins. Bien qu'elle fut loin de Rennes et qu'elle faisait très attention à couvrir son épaule, la discrétion serait toujours de mise. Qui sait si on n'avait pas envoyé son signalement dans tous les hameaux du coin…
Le reste de la nuit se passa sans encombre et bientôt une nouvelle journée commençait. Il y avait bien longtemps qu'elle avait cessé de courir et qu'elle ne se contentait que de marcher, n'ayant aucune énergie pour aller plus vite. Si ce n'était pas de ses pieds douloureux et de son estomac vide, elle aurait pu cheminer ainsi pendant bien des lieues, même si elle n'avait aucune idée de la distance qu'elle avait parcourue ni de l'endroit où elle se trouvait maintenant. Marcher, c'était agréable, après tout. Il n'y avait personne pour interrompre le flot de ses pensées. Elle pouvait méditer ainsi sur son existence de mousquetaire, sur les personnes qui l'entouraient...pourquoi étaient-elles dans sa vie, et elle dans les leurs. Cela aurait-il fait une différence si Athos et Porthos n'avaient pas été là? Si elle n'avait pas rencontré d'Artagnan? Quelle place tenait le capitaine dans sa vie? Si c'avait été un autre capitaine, aurait-elle pu devenir mousquetaire? S'il ne l'avait pas acceptée, qu'aurait-elle fait? Oh, il lui faudrait aller le remercier dès qu'elle le reverrait!
Enfin, elle arriva à un escarpement et, au sommet, vit enfin le panneau indiquant le nom du village duquel elle s'approchait. Cela lui donna de l'espoir et, souriante, elle pressa le pas pour y arriver.
Son allégresse fut de très courte durée.
C'était qui, ces hommes? Pourquoi l'encerclaient-ils? Pourquoi diable ne la laissait-on pas tranquille? Elle voulait seulement retrouver les siens! Pourquoi c'était si compliqué? L'un d'eux, par derrière, enserra ses bras autour d'elle et tentait de maintenir la furie qui se débattait. Un coup de talon contre son tibia lui permit de retrouver momentanément sa liberté, jusqu'à ce qu'un autre la rattrape par le bras, lui fasse perdre l'équilibre et la force au sol.
« Mais c'est que t'es coriace, toi! »
Elle se débattit encore, plus par acquis de conscience que par volonté. D'énergie, elle n'en avait plus. On la força à genoux, on la fouilla et la dépouilla de son arme. Deux hommes agrippaient chacun un de ses bras, le troisième, derrière, les doigts entremêlés dans ses cheveux, maintenait sa tête. Le quatrième malotru s'approcha devant elle, la main sur l'attache de sa culotte.
Elle n'avait peut-être aucune expérience pratique en la matière, mais elle suivait les aventures théoriques de ses collègues mousquetaires et connaissait la suite des événements. Elle pinça les lèvres. L'homme derrière elle lui serra rudement la mâchoire.
« Fais pas ta farouche, mets-la dans ta bouche! » ironisa le pervers dont la rime fut couronnée d'éclats de rire.
Les ongles du troisième homme s'enfonçaient douloureusement dans ses joues. Elle aurait de vilaines marques à ces endroits. Le sexe du quatrième s'approchait de sa bouche. Peut-être que ce n'était pas si pire…qu'elle pouvait accepter cela…juste pour faire cesser la douleur…pour qu'on la laisse tranquille. Si elle faisait ce qu'ils demandaient, ils s'en iraient bientôt et la laisseraient…
Elle ferma les yeux. Elle ne voulait pas voir ce membre obscène. Elle relaxa sa mâchoire et permis l'intrusion du phallus…..pour mieux le mordre de toutes ses dents. Il y avait tout de même des limites à la déchéance! Elle lui dédia un regard ténébreux : ce n'était pas le premier mécréant venu qui réussirait à la briser! Elle était Aramis! Pas une faiblarde!
Le goujat incriminé hurla et lui dédia rapidement un formidable coup de poing sur le visage.
« SALOPE! » cria-t-il avant d'envoyer un autre coup dans son abdomen. Les deux premiers inconnus la laissèrent tomber au sol, encourageant leur compère à défouler sa rage sur leur prisonnière. Il enchaîna un premier puis un second coup de pied au ventre. Au troisième, il fut interrompu dans son élan.
« Hé! N'abîme pas ma surprise! »
Sa surprise...
Le complice de Milady l'avait déjà retrouvée.
Parmi le petit groupe, le silence se fit aussitôt tandis que le nouvel arrivant s'approchait et s'arrêtât à quelques pas d'elle. Elle ouvrit faiblement son œil déjà tuméfié et, au travers sa chevelure en bataille, ne put voir que les bottes du nouveau venu...
Ces bottes, elle les aurait reconnues parmi milles. Elles étaient très semblables aux siennes, mais d'un bleu plus profond, presque noir. Des bottes très confortables, dont le haut talon permettait de se retenir facilement à l'étrier, mais qui pouvaient s'avérer traître et faire perdre l'équilibre. Le cuir encerclait la jambe jusqu'au genou et permettait donc une meilleure protection du membre inférieur. Elles étaient un peu trop chaudes sous le soleil de l'été, mais en toutes autres circonstances, elles protégeaient du froid et de la pluie. Certains étaient incommodés dans leurs mouvements à cause de leur hauteur, mais pas elle. Il fallait avoir cheminé avec ces bottes pour pouvoir les apprivoiser, les épouser, être en harmonie avec elles…
Des souvenirs confus se bousculaient dans sa tête où irradiait déjà une intense douleur. Elle avait suivi ces bottes des yeux…quand, déjà? Elle avait calculé les pas de son propriétaire…un escalier de dix marches...il avait une cape! Elle s'en souvenait, car elle n'avait pu voir que les pieds, non le reste des jambes…Elle avait pourtant déjà vu ses jambes; ce n'était donc pas la première fois qu'elle le voyait. Elle le suivait pour lui dérober quelque chose…quoi, déjà? Le fracas d'une épée retombant sur le sol…le tintement d'une clé…une clé! ...un homme qu'elle avait désarmé brutalement… après qu'il l'ait fait trébucher avec vigueur. Quelle force, dans ses jambes! avait-elle songé. Elle s'en souvenait, ce n'avait pas été un duel aisé. Elle avait dû user de créativité pour le battre; ce n'était pas un adversaire ordinaire. Ses bras étaient puissants, ses coups étaient sans pitié…
Elle sentit son estomac se nouer de la même peur qui l'avait envahie lorsque, juste avant de l'affronter, elle s'était tenue devant la porte de la chambre dans laquelle il se trouvait. 'Je vais en finir avec vous!' l'avait-il menacée, son arme levée et décidée à la pourfendre.
La voix de son souvenir était différente de celle de l'auberge de Rennes, ou celle entendue à la rivière aux sangsues. Il fallait imaginer à quoi elle pourrait ressembler si elle n'était pas entravée, pas masquée, sans cette vibration métallique qui lui donnait un éclat plus nasillard mais aussi plus mystérieux, plus sinistre, plus effrayant.
Ah oui…c'était le Masque de Fer.
Ainsi, cette ENFOIRÉE de Milady l'avait livrée aux mains d'un des hommes les plus dangereux de leur époque. Elle aurait du s'en douter. Mentalement, elle aurait voulu serrer son poing de rage, mais physiquement son corps lui dictait une autre conduite. L'heure n'était pas à la haine mais à trouver une façon de rester en vie. Et là, étendue sur le sol poussiéreux, désarmée, vulnérable, aucune idée ne venait. Une seule syllabe monta alors aux lèvres de l'infortunée mousquetaire, qu'elle laissa échapper avec une lassitude extrême :
« Fuck. »
