CHAPITRE 21 :

La merde, c'était comme les sables mouvants. Athos marchait dedans en sachant qu'ils étaient là, sans les contourner, et sans trop en connaître la profondeur du trou. Et ce trou, il le réalisait, pouvait prendre des proportions gigantesques.

Il réfléchissait peu quand ses sentiments étaient en jeu, c'avait toujours été son problème : il attaquait d'abord et ensuite il songeait à un plan. Le soldat en lui était bien peu fier de ses derniers 'exploits'. Pour la centième fois, son ventre se noua d'inquiétude. Il voulait quitter cet endroit, là, tout de suite, et partir à la recherche d'Aramis. Mais Anna, tout juste à côté de lui, sortirait de sa ceinture son pistolet et abattrait Porthos. Pourquoi était-il toujours amoureux de cette femme fourbe, il aimerait bien le savoir. La simplicité de ce raisonnement le frappait à chaque fois et pourtant, il s'embourbait invariablement dans le même pétrin. Retour à la case départ.

Vous ne m'avez jamais fait l'amour…

Oh Seigneur, et il fallait qu'il ait pensé à Aramis à ce moment….et il fallait qu'Anna s'en soit aperçu. Il avait inconsciemment fait l'amour à Aramis? Mais Aramis était son frère d'armes, rien de plus! Ce n'était pas supposé être différent de Porthos. Était-ce parce qu'elle était femme? Et s'il s'était imaginé avec Porthos, comment se serait-il comporté? Son imagination s'emballa; des images de lui et de son compagnon s'ébattant sauvagement lui laissèrent une sensation étrange qui le fit grimacer. 'Suce, Porthos!' Nenni! Jamais il ne dirait une chose pareille à son ami! Il ne pourrait donc pas en être ainsi. Des images d'ébats beaucoup plus doux, de baisers posés, lents, plus amoureux se présentèrent alors. Voilà qui était mieux. C'était comme, la veille, avec…

…Retour à la case départ.

Voilà. Il était officiellement fou. Il ferait l'amour à Porthos comme il ferait l'amour à Aramis. Parce qu'ils étaient eux. Parce qu'ils les aimaient tellement. Parce qu'ils étaient les êtres les plus importants de sa vie. L'un état là, quelques pas derrière lui, bien portant. L'autre était il ne savait où, il ne savait dans quel état.

C'est pour cela que je vous ai trompé.

C'était quoi, cette histoire? 'Oh oui! encore! C'est bon! encore! plus fort! Baise-moi encore!' Depuis quand ce n'étaient plus des variations acceptables de 'J'aime ce que tu fais! Fais-le encore!' ? Qui plus est, en revenant le hanter, fois après fois, toujours de la même manière aguicheuse et sensuelle. Comment était-il supposé réagir? Dans la prison de Belle-Isle, qu'était-il supposé faire d'autre que de céder à sa demande?

Il se souvint des paroles d'Aramis : Elles n'ont que faire de coucher avec vous. Mais elles se meurent quand même d'avoir votre amour et votre affection.

Pourquoi affirmer le contraire, alors? Pourquoi revenir à la charge?

Parce qu'elles savent que vous ne leur offrirez rien de plus que votre queue.

Mais si Anna voulait de la tendresse et de l'affection, et qu'elle savait qu'elle n'aurait de lui que son sexe, pourquoi revenait-elle? Cette femme était démente.

Il l'avait pourtant aimée, non? Ou l'avait-il si mal aimée qu'il avait provoqué son propre malheur? S'était-il donc toujours trompé? Avait-il condamné Anna? L'avait-il trahie?

Il écoutait à peine l'engueulade que Tréville leur avait réservée pour avoir déserté le groupe la nuit précédente. Même 'Annaramis' se tenait bien tranquille, prostrée, silencieuse, implorant constamment du bout des lèvres la clémence du supérieur qui n'avait pas encore constaté l'échange qui avait eu lieu.

En guise d'excuse, Athos avait argumenté que les deux s'étaient éclipsés sur le conseil de leur chef : apprendre à se connaitre. Le capitaine s'était cru nargué et s'était mis à crier encore plus fort. Pas de doute : la quinzaine de mousquetaires s'interrogeait maintenant sur le niveau intellectuel de leur vétéran. Porthos les questionnerait sans doute dès que Tréville leur ordonnerait de se disperser…

Il avait été un idiot de croire qu'Aramis aurait pu revenir aussi facilement et rapidement. Ils étaient maintenant rendus à Laval, à plus d'une quinzaine de lieues de l'endroit où ils avaient été séparés. Le monarque, épuisé d'avoir galopé la veille, avait décrété qu'il passerait la journée à l'intérieur du carrosse. Quelle coïncidence! Il s'était mis à tomber une fine pluie. Sa Majesté resterait au sec tandis que ses gardes seraient bien hydratés, forcés de subir la cadence funéraire de l'attelage qu'il ne fallait pas secouer outre mesure pour ne pas incommoder le souverain. Le seul côté positif était qu'Aramis avait plus de chance de les rattraper à ce rythme qu'au galop…

Athos soupira à nouveau.

Anna se délectait du pétrin dans lequel il était englué. Il avait évité Porthos pour ne pas avoir à lui mentir à nouveau. Ils s'étaient tous remis en selle, et Athos regardait incessamment derrière lui pour voir si, inopinément, une silhouette à la tête blonde surgirait. Une nouvelle forme de désespoir lui serra le cœur.

« Anna… » commença-t-il. « C'est moi que vous voulez punir; laissez Aramis hors de tout cela. »

« Ça vous affecte beaucoup plus ainsi…. Vous auriez du vous en doutez; j'avais usé du même stratagème avec d'Artagnan.»

Elle s'arrêta un instant avant de poursuivre. « Et puis, je voulais punir également Aramis. Pour avoir déjoué notre complot. »

« Vous faites ainsi d'une pierre deux coups… »

« Quelle perspicacité! On jurerait que vous pourriez être capable d'intelligence!»

« Vous êtes ma femme, Anna… »

« Oui. Vous êtes mon époux, Olivier,» fit-elle, ironique, en lui dédiant un regard lourd de sarcasme.

Il ne répondit rien à ces piques. En temps normal, il aurait répliqué, mais il n'en n'avait plus le goût, d'autant que la culpabilité se mettait à le gangréner : ces échanges verbaux mesquins n'avaient en rien amélioré leur relation. Bien sûr que non! Mais c'était comme si, avant aujourd'hui, il n'avait pas désiré arranger les choses. Il roula des yeux, s'invectivant lui-même : à l'époque où Anna l'avait retrouvé, elle était déjà devenue 'Milady' avec, à son actif, de nouveaux actes criminels. Elle lui avait même avoué d'emblée s'être débarrassé de son deuxième mari. Athos n'avait pas été ébranlé pas la nouvelle. Au contraire, il avait presque espéré rejoindre bientôt ce cadavre. Il n'y avait rien à vouloir améliorer avec une assassine!

Les apparitions de plus en plus fréquentes d'Anna n'aidaient en rien ses tentatives d'oubli et entretenaient ses préjugés. Les femmes, aux yeux d'Athos, n'étaient que des cruches frivoles qui manquaient de sincérité et d'honnêteté. Le monde des soldats était une bénédiction : aucune femelle à l'horizon! Gravitaient toutefois autour les putains de bas étages qui servaient de dévidoirs à foutre. Les autres, mieux nanties et qu'il fallait traiter avec un peu plus de déférence, – et qui parfois payaient au lieu d'être payées! - appartenaient à la classe des dindes, des oies, ou autres volatiles à peine plus héritières d'esprit. Selon son humeur, Milady se situait dans l'une ou l'autre catégorie.

Puis vint Aramis et toutes ses certitudes furent bousculées.

Il était heureux qu'Anna ait accouché d'un enfant mâle : Athos n'était pas certain qu'il ait pu aimer sa pseudo-fille. Il n'éprouvait pas d'amour particulièrement profond pour le jeune Innocent – le prénom que les religieuses du couvent où Milady avait donné naissance avaient officiellement imposé à John Francis 'pour ne pas qu'il soit souillé des péchés de sa mère' – mais il avait senti une sorte de communion avec le malheur du garçonnet. Lui aussi, avait été abandonné par cette femme. Le gamin fut donc pris à sa charge et placé dans une abbaye de Franciscains, accompagné d'un don généreux, bien que l'ordre prônât la pauvreté. Francis; Franciscains. C'était d'augure.

Avec le Frère Supérieur de la congrégation, c'était la seule correspondance qu'Athos entretenait sérieusement et dont il se réjouissait d'avoir des nouvelles. Si l'enfant se révélait être son véritable fils, il aurait au moins eu l'impression d'avoir réussi quelque chose de ce mariage. De sa vie, peut-être. C'était probablement la seule chose qui le liait encore à son épouse. Il se prit graduellement d'affection pour John Francis, même s'il ne le voyait que rarement et toujours de loin. Il valait mieux que le jeune restât dans l'ignorance de ce qui était arrivé à ses parents, que le père s'appelât Olivier ou Antoine.

Est-ce qu'il éprouvait du remord d'être à la source de la disparition brutale de son ami d'enfance? Même dans ses ivrogneries, il se languissait rarement de son ancien copain. Mis à part Anna, la vie d'avant n'avait plus d'importance. Moins il y pensait, moins il y avait de chance que, dans son ivresse, il échappe des indices révélateurs. Le souvenir de la forme blanche de sa belle épousée au milieu des bras hâlés du coupable mettait un terme à ses regrets.

Il aurait dû la pendre avec l'autre. Unir deux amants dans la mort, n'aurait-ce pas été romantique? Mais elle était déjà enceinte lorsqu'il l'avait surprise dans un lit différent que le leur; c'était la seule chose qui lui avait évité la corde. Elle avait toutefois reçu une généreuse dose de claques. Il avait sciemment évité de la frapper au ventre; il avait eu assez de lucidité pour ne pas condamner l'innocent Innocent. Le bébé n'avait pas demandé à naître et encore moins de subir les affres de sa mère ou les colères de son père. Il valait bien mieux qu'il soit écarté.

Du coin de l'œil, Athos observa son épouse. La taille avait retrouvé sa sveltesse. Les hématomes qui s'étaient jadis formés sur son visage avaient disparu depuis longtemps. Il fut amusé en se rappelant que, quelques semaines plus tôt, des gardes aux portes de la cité parisienne avaient été floués car elle n'avait pas voulu retirer son masque. Elle avait prétexté que 'son mari l'avait battue et qu'elle était vilainement défigurée'. A ce moment, s'était-elle rappelé ce qu'il lui avait fait subir?

« Quoi? » fit l'observée, sentant un regard peser sur elle.

« Rien. »

C'est pour cela que je vous ai trompé. Car je savais que vous ne m'offririez rien de plus que votre queue.

Avant tout cela, avant la fin, l'avait-il donc si mal aimée qu'il avait provoqué son propre malheur? Est-ce que cette seule chose, ce seul manque, pouvait être à la source d'une formidable chaine à réaction? Est-ce qu'il devait se sentir coupable de la mort du Lord de Winter? Des tentatives d'assassinat sur d'Artagnan et Constance? Du décès de Buckingham? Du complot contre le roi? De son association avec le Masque de fer? Ca lui semblait surréaliste.

Sa culpabilité s'amenuisait chaque fois que Milady prononçait le nom de l'enfant. Éprouvait-elle de l'amour pour son rejeton, ou se demandait-elle s'il pourrait être aussi, comme Porthos et Aramis, le tendon d'Achille d'Athos?

« John Francis est vivant, » laissa-t-il tomber dans l'espoir d'en savoir un peu plus à ce sujet.

Les yeux grands ouverts et le visage décomposés de leur propriétaire signalaient tout son étonnement.

« Comment? » Elle plissa aussitôt les yeux. « Vous mentez. »

Il haussa les épaules. Avait-il semé le doute chez elle? Il était toutefois hors de question qu'il se serve du garçon pour l'amadouer, même si c'était pour soutirer des informations au sujet d'Aramis.

« Contrairement à vous, je me suis assuré de son bien-être. »

« Je suis retournée le chercher! » s'écria-t-elle.

« Pour lui offrir quoi, malheureuse? » fit-il aussitôt sur le même ton en lui faisant face. « Vous l'auriez trainé avec vous dans vos mésaventures? Serait-il devenu un disciple du Masque de Fer? Recruter des enfants, ça pourrait être très pratique, à bien y penser!»

Tandis qu'elle restait muette, il poursuivit.

« Vous me parliez de d'Artagnan, plus tôt. Pour le punir, pour le faire souffrir, vous avez tenté de brûler vif son ami, un garçon d'un peu moins de dix ans - à ces mots, il pencha la tête de côté et releva les sourcils en une expression qui signifiait 'Tiens! Ça me rappelle quelqu'un!' - qui s'appelle Jean. Et comment dit-on 'Jean', en anglais? JOHN! La coïncidence était tellement affreuse que je n'ai pas su si je devais en rire de désespoir ou en pleurer de rage!»

Elle ne sut que répondre : il avait parfaitement raison.

« Pourquoi croyez-vous que je ne l'ai pas gardé avec moi non plus? Aurais-je été un modèle pour lui? Non! On n'implique pas ceux qui ne sont pas impliqués! Cette affaire est entre vous et moi, et nous seuls! Que ce soit John, ou Aramis, on laisse les autres hors de tout cela!»

Voyant qu'il avait fait un geste vers elle, Anna, méfiante, redirigea son pistolet vers le dos de Porthos.

« Et Porthos aussi! Vous voyez? Vous êtes incapable de vous en prendre qu'à moi! Ou plutôt, ça ne vous suffit plus. Ca fait presque dix ans que je suis misérable, que je suis ce….ce…quel est le mot?...Ce pathétique indigne de porter le nom 'd'humain'! Cet ivrogne, oui! Ce menteur!…allez-y, je vous le permets! Énumérez-les tous, ces qualificatifs négatifs, il y en a peu sur lesquels je ne vous donnerais pas mon accord! Vous croyez que j'ai pris John sous mon aile pour vous faire souffrir? Si vous l'aimiez un tant soit peu, vous me remercieriez!»

Il lui dédia un regard ténébreux. Ses yeux bifurquèrent une fraction de seconde vers l'arme et revinrent soutenir les deux émeraudes de Milady. Elle devina son intention car elle recula aussitôt lorsqu'il s'approcha rapidement d'elle pour lui dérober son fusil en maugréant entre ses dents serrées:

« Donnez-moi ça! »

« Jamais! »

Il attrapa plutôt son poignet mais, beaucoup plus fort qu'elle, parvint facilement à la maitriser. Sa main libre s'approcha de l'arme quand soudain une voix s'éleva :

« Encore en train de vous houspiller, vous deux? » ricana le mousquetaire Nazelle à quelques pas devant eux.

Les deux, surpris, se rétractèrent sur leurs montures respectives.

« Mêlez-vous de ce qui vous regarde! » ragea Athos à son collègue, tandis qu'il venait de perdre sa chance de prendre le dessus sur sa femme. Il lâcha un grognement frustré et se mura.

Le silence s'installa pendant plusieurs minutes avant que la femme ne le brise timidement en reprenant la conversation là où ils l'avaient laissée. Elle n'eut pas besoin de préciser qu'elle parlait de leur enfant, Athos l'avait compris.

« Vous…l'aimez? »

Il ne donna pas de réponse et elle en devinait le pourquoi : Il avait peur qu'elle se serve maintenant de John Francis pour lui faire payer. Peut-être avait-il raison de se méfier...

« Et vous, Anna… » fit-il d'une voix radoucie. « Ne m'avez-vous jamais aimé? » Il ne sut d'où il avait pris le courage pour prononcer ces mots.

Elle ne donna pas non plus de réponse et elle savait qu'il savait pourquoi. Pourtant, au lieu de le rabaisser ou de se moquer de lui, une part d'elle ne voulait pas officialiser une vérité qu'il connaissant déjà.

Et si c'était elle qui s'était trompée pendant tout ce temps?

Olivier l'avait certes battue et chassée après l'avoir négligée en fait d'affection. Elle s'était retrouvée à la rue, oui…mais ce n'était pas la première fois. Que s'était-il passé ensuite? Elle l'avait vindicativement pourchassé. En avait-il fait de même en retour? Nenni! L'imbécile la protégeait! Et s'occupait de son bâtard…qui n'était peut-être même pas son propre fils!

« Pourquoi ne m'avez-vous pas exécutée quand vous aviez le blanc-seing? »

Il sourit et avoua. « J'en aurais été incapable. Et j'ai insisté pour que d'Artagnan le fasse car je savais qu'il vous épargnerait aussi. »

A ces mots, elle se souvint de cette nuit… Quand Aramis avait proposé que l'un des trois l'exécute, Athos avait bel et bien insisté pour que le Gascon s'en occupe lui-même. Il ne s'était pas non plus opposé à ce qu'elle demande à mourir seule, alors qu'un stratège comme lui savait pertinemment qu'il était crucial qu'il y ait un témoin. Porthos aurait peut-être été capable de porter la sentence sans se laisser émouvoir par son histoire tragique. Aramis, sans aucun doute.

« Aramis était vivante quand je l'ai quittée hier, » avoua à son tour l'Anglaise après un autre moment de silence.

« Merci, » murmura Athos avec un soulagement manifeste. Si Aramis était vivante, elle pouvait s'en sortir. Elle était la meilleure, la plus forte…

Ses épaules s'abaissèrent et ses pensées se mirent à voguer sur toutes les occasions où Aramis avait pu s'échapper d'épineuses situations… son élève, sa protégée…qu'il était fier d'elle!

De son côté, Milady se mordit la lèvre et omit de mentionner que la probabilité qu'Aramis reste en vie s'amenuisait à mesure que les heures s'écoulaient. Si la travestie avait rencontré le Masque de Fer; si ce dernier l'avait reconnue…elle reviendrait sans doute…. en pièces détachées. Il y avait eu un temps où elle se contrefichait du sort d'Aramis. Aujourd'hui, le sentiment était mitigé. Qu'espérait-elle donc? Éliminer une adversaire politique, ou supprimer la rivale qui avait élu domicile dans le cœur d'Athos?

Du coin de l'œil, elle observa son premier mari. Olivier avait changé. Pas complètement, mais son cheminement l'avait rendu meilleur. Elle ne pouvait pas en dire autant d'elle-même.

Je suis le monstre qu'il a lui-même créé, tenta-t-elle de se convaincre alors que de nouvelles voix s'élevaient toutefois en elle pour la première fois.

Est-il le monstre que j'ai moi-même créé?

Suis-je le monstre que j'ai moi-même créé?