CHAPITRE 23 :

La rivière n'était pas très profonde et le courant était plutôt faible. Le pont n'était pas bien surélevé non plus. Ce saut, c'était comme plonger dans la Seine. Il n'y avait absolument rien de dangereux. Elle savait nager; elle n'avait qu'à se propulser vers la surface. Pourtant, elle restait sous l'eau.

Passé le chahut de la chute dans la rivière, l'eau qui entrait dans ses oreilles dans un vacarme de milliers de bulles qui flottaient tout autour d'elle, le silence sous-marin était divinement apaisant.

C'était étrange….Depuis qu'elle avait quitté la maison de son oncle, elle avait toujours cru que la mort viendrait la faucher différemment. Un mortel coup d'épée ou de mousquet. Subir la torture, oui. Se faire mener à l'échafaud si son secret était découvert. C'avait toutes été des avenues qu'elle avait méditées plusieurs fois.

Mais le suicide? Ca ne lui avait jamais effleuré l'esprit. Il y avait le suicide au poison si la mort s'avérait inévitable, certes. Ce n'était pas différent de mourir de la main de l'ennemi. Au contraire, c'était comme si son adversaire lui versait lui-même le venin dans la bouche. Mais le suicide pour cause de tristesse? Pour cause d'abandon? Ca lui ressemblait peu.

Pourtant, la solitude n'était pas une fin en tant que tel. La vie pouvait continuer. Mais y avait-il encore raison de s'appeler Aramis quand Athos et Porthos n'étaient plus là? Est-ce que la fin d'Aramis signifiait la fin de tout? 'Ce n'est pas Aramis….Aramis est là-bas.' Même ses ennemis lui envoyaient un ironique message et l'amenait à se détacher du personnage qu'elle avait revêtu dans les six dernières années. D'ailleurs, 'Aramis' avait été créé dans un unique but bien précis : retrouver l'assassin de son fiancé. Sa mission terminée, y avait-il intérêt à continuer de marcher sur ce chemin?

S'il n'y avait plus d'Aramis, que restait-il?

Le Masque de Fer semblait déprécier son vrai prénom. Pourquoi? Est-ce que, comme Athos l'avait suggéré, il avait été au courant de son union avec François et cherchait à s'assurer qu'elle ne parle jamais? C'était un peu trop tard si c'était le cas, et franchement il aurait du se mettre à sa poursuite dès le début! S'il elle ne pouvait pas être Renée, qui restait-il?

Pourtant, il y avait bien quelqu'un, là, au fond de cette rivière. Qui était-elle?

Quelqu'un qu'elle ne connaissait pas encore…une inconnue avec un gros sentiment de déjà-vu. Une femme presque sans histoire, lavée de Renée, d'Aramis. Une toile presque blanche. Une ardoise presque vierge. Quelqu'un qui n'avait pas de comptes à rendre ou d'image à maintenir. Elle pouvait choisir tout ce qu'elle voulait, autant retourner parmi les mousquetaires que de disparaitre de leurs vies à tout jamais. Elle était à nouveau à la croisée de deux chemins et le choix lui appartenait totalement. Quel sublime et soudain sentiment de liberté!

Animée d'une grande paix, elle refit lentement surface et nagea doucement vers la berge, faisant fi des exclamations qui provenaient du pont. Le mot « sorcière » fut perçu, mais le reste se perdit dans le clapotis de l'eau.

Assise sur le bord de la rivière, fixant le vide, elle n'avait pas froid bien qu'elle fut complètement mouillée. Elle aurait juré avoir atteint la nature même de l'insensibilité. Les ecchymoses qu'elle avait au visage n'étaient plus douloureuses. Il lui semblait que ses pensées étaient beaucoup moins nombreuses et surtout moins bruyantes. Quel calme dans sa tête! Elle profita de quelques instants de sérénité avant que le même sbire qui l'avait poussée s'approche d'elle. Il était inutile de tenter de s'échapper à nouveau : ils la retrouveraient rapidement et elle n'avait plus aucune énergie pour fuir.

« Viens, » ordonna-t-il.

Après lui avoir lié les mains, il la reconduisit vers le reste du groupe. Il ne prononça toutefois aucune parole, se contentant d'attendre que son maitre lui en donne la permission. Le Masque de Fer, sa culotte roulée aux genoux, ne portait maintenant qu'un pudique sous-vêtement et était intensément plongé dans l'opération qu'il menait sur sa propre cuisse. Muni d'aiguilles recourbées qui ressemblaient à des crochets, il faisait délicatement passer un fil dans ses chairs. Parfois il s'arrêtait pour inspirer profondément et prendre une bonne rasade d'eau-de-vie avant de se remettre à ses sutures.

Pendant l'attente, la femme eut tout le loisir de détailler son physique avec neutralité. S'il n'était pas associé à l'opprobre qui allait de pair avec son sombre sobriquet, il pourrait passer, à première vue, pour un homme très séduisant. De belles ondulations châtaines encadraient et dissimulaient son visage avant de se poser sur une paire d'épaules puissamment musclées. Les mêmes lignes athlétiques parcouraient son torse et ses jambes. Ici et là, des veines saillantes se dessinaient sous sa peau.

Enfin, il releva la tête et son faciès subit le même examen. Son teint était un peu pâlot – sans doute à cause du port du masque, se dit-elle. Il devait être un peu plus jeune que François, un peu plus vieux qu'Athos. Une fine moustache bien entretenue surmontait sa lèvre. Suivant tout le long de l'os de la mâchoire, une ligne brune, tout aussi bien découpée, allait d'une oreille à l'autre. Dans ses yeux pers ne brillait plus l'étincelle de fureur des minutes précédentes mais il y restait une sorte de lueur malicieuse. Il la toisa de bas en haut et la dévisagea longuement.

« C'est quoi, ton VRAI nom? » demanda-t-il une seconde fois.

«Renée, » répéta-t-elle.

Il eut un petit rire. « C'est Milady qui t'as dit de répondre ça? »

« Pourquoi il ne vous plait pas, mon nom? »

Il se rembrunit aussitôt et jappa : « C'est pas tes affaires! »

Il la désigna du menton et eut un sourire sarcastique avant de blaguer : « Au moins t'es propre, là! »

Elle ne réagit pas.

« Tu sais que les femmes accusées de sorcellerie sont jetées ainsi à l'eau? Si elles se noient, cela prouve leur innocence. Si elles remontent à la surface, cela prouve qu'elles sont sorcières. Et moi, j'aime les sorcières. Il n'y a pas assez de sorcières, en France.»

« Est-ce que cette salope de Milady est… »

Elle n'eut pas le temps de terminer sa phrase qu'il s'était levé et l'avait giflée.

« Un peu de respect, c'est une sorcière de qualité! »

Elle lui lança un regard noir et le défia avant de se mettre à parler entre ses dents serrées. « Cette POUFIASSE de Milady a intérêt à ne pas recroiser mon chemin, car à ce moment je l'égorgerai comme la sale truie qu'elle est! Et quand je dis 'égorger', je veux dire 'égorger'. »

Mimant de gestes ses paroles, elle poursuivit : « Je l'attraperai par les cheveux tandis qu'elle me supplierait de l'épargner. Je glisserai la lame de mon poignard sur sa gorge pour l'ouvrir. Un trou noir et béant apparaitrait et des flots de sang noir se mettraient à couler! Pas rouge, noir! Du sang bien épais et collant! Je la laisserais tomber pour ne pas que le sang de cette chienne ne me salisse. Elle porterait la main à sa gorge pour tenter vainement d'arrêter l'hémorragie. Son autre main serait tendue vers moi et elle me supplierait de l'aider. Mais de sa bouche ne sortirait encore que plus de sang. 'Urgouh! Urgheu!' qu'elle ferait! »

« Eurk! » fit un des hommes en entendant la description plus que réaliste des sons que produirait une Milady égorgée.

« Ça pisserait de partout! Et pendant qu'elle est encore vivante, je devrais lui arracher les yeux et les foutre dans sa bouche pour arrêter qu'elle vomisse du sang! Urgghaa! Ergggha! Eaaarrghuooo!» Elle pointa sa gorge. « Ca, c'est une veine principale. On se vide de son sang en quelques minutes à peine. C'est la même chose pour les porcs! Je n'aurais pas à attendre longtemps pour que la salope qui a OSÉ me foutre dans ce merdier crève! Et pour m'assurer qu'elle soit vraiment morte et qu'elle ne revienne plus JAMAIS à la vie et que PERSONNE ne puisse la sauver, je la pendrais par les pieds pour qu'elle soit bien saignée! Des corbeaux, des loups viendraient se délecter de cette charogne! »

Le chef s'était assit à nouveau et l'écoutait en silence, légèrement abasourdi.

« Dis-donc, ça t'a fait du bien, la baignade! Je préfère ça à ton braillage. »

Qu'il était arrogant!…Elle aurait tellement dû en finir avec lui quand elle l'avait eu à sa merci, le jour où elle lui avait volé la clé du masque…un petit coup de lame sur la jugulaire lui aurait épargné bien des problèmes aujourd'hui, dont celui de risquer de se faire écorcher ou violer à tout moment! Pourquoi s'était-elle retenue, lui avait-elle laissé 'le temps de se préparer'? Ne pouvait-elle pas tuer de sang froid? Voilà où ça menait, la bonté : à rien!

Les paroles d'Athos lui revinrent à l'esprit : le vrai coupable de tout son malheur était devant elle. Manson n'avait été qu'un pantin, que l'extension du bras du Masque de Fer. Elle n'avait vraiment poursuivi que du vent durant tout ce temps? La nausée la reprit et, avec une moue dégoûtée, elle lui promit :

« Et ensuite je ferais la même chose avec vous. »

« Les gros mots! Je t'ai rien fait, moi! »

« A peine tabassée, en effet… » ironisa-t-elle en roulant des yeux et en passant innocemment un doigt sur sa joue rougie.

« Je t'ai peut-être prise pour quelqu'un autre… »

« Faut être vraiment con pour confondre une femme avec un homme. Je crois que c'est vous, le pédé! »

En entendant l'injure, les sbires murmurèrent entre eux.

Le Masque, lui, eut un sourire. Il finit de panser sa plaie, se rhabilla et, en se relevant, décréta :

« Tu viens avec moi. »

« Pourquoi? »

« Je te l'ai dit : je t'ai peut-être prise pour un autre. Ou une autre.» A ces mots, il s'approcha lentement et, du haut de sa grande taille, la toisa de haut. « Tu es peut-être Aramis qui cache bien son jeu. Ou une Renée qui ne vient pas de La Fère…»

Une profonde indifférence empêcha la jeune femme de s'émouvoir à cette vérité.

« J'avoue que j'aurais quelques regrets à te tuer, si c'est le cas, » enchaîna-t-il.

Elle haussa un sourcil, demanda ainsi silencieusement plus d'explications. Elle ajouta toutefois un « Ce n'est pas la première impression que j'ai eue! »

« Si tu es vraiment Aramis, ça voudrait dire que tu as dupé bien des gens pendant plusieurs années. Donc, que tu possèdes une intelligence supérieure. Des capacités supérieures. »

« Vous croyez vraiment que j'aurais pu faire ça? Me faire passer pour un soldat du roi?»

Il plissa dangereusement les yeux. « Je n'ai jamais dit qu'il était un soldat du roi…! »

« J'ai compris qu'il fait partie d'un groupe de mousquetaires. Et je sais ce qu'est un mousquetaire, ne vous en déplaise. »

Autre rire sinistre. «Tu vois? Il ne faut jamais sous-estimer les sorcières… » conclut-il dans un murmure.

Il étendit la main et, répondant à son désir, un de ses disciples déposa dans sa paume la fiole de poison.

« Je te la redonne. J'espère que tu ne t'en serviras pas, bien que je sois curieux de voir à quoi ressemblent les derniers moments d'une empoisonnée. Quel bruit ça fait? 'Arhgnnn! Nnggghhiiaaa!'? » nargua-t-il en la parodiant.

Elle approcha ses mains toujours liées pour s'en emparer mais il se ravisa.

« Attends, je vais t'aider à la remettre en place. »

S'il n'était pas l'ignoble malfrat masqué et s'il n'y avait pas cette constante intonation lugubre dans sa voix, il pourrait PRESQUE être gentil. Elle le laissa déplacer sa chevelure pour accéder à sa nuque.

« C'est plein de nœuds… »

Tirant un peigne de ses propres effets, il se mit à lui brosser les cheveux avec une délicatesse surprenante pour un être qui, au contraire, était capable d'extrême violence.

« Pourquoi faites-vous ça? » demanda-t-elle sur un ton neutre.

« Je veux que tu sois une belle sorcière, » souffla-t-il dans son cou. Le timbre était maintenant aussi lugubre que dangereux et la fit frissonner malgré tout. « Si je dois te torturer devant tes amis, il faut que tu sois présentable, non? Mais si tu n'es pas ce salopard d'Aramis, ni cette salope de Renée, et que je te garde avec moi… que penserait-on de moi si on me voyait avec une telle dégingandée? Peut-être seras-tu ma future sorcière?»

« Ne me faites pas vomir… »

« Je t'en prie, ne recommence pas, c'est dégoûtant… »

« Pourquoi ce changement d'attitude envers moi? »

« Parce que tu flottes, tu es une sorcière… »

« Vous croyez vraiment à ces sornettes? » soupira-t-elle.

« Tu en connais beaucoup, toi, des femmes qui savent nager? »

« C'est très facile pourtant, pour autant qu'on nous laisse apprendre. »

« Ton énoncé est vrai, mais encore faudrait-il que vous vouliez apprendre. Il est aussi vrai que les hommes vous empêchent d'apprendre. Mais voilà la nature même de la sorcière : elle veut tellement apprendre qu'elle n'a pas peur, elle s'en fout. Elle veut prendre sa place. C'est pour cela que je méprise les femmes : ce ne sont que des faibles, timorées, incapable de surmonter leur peur.»

« Finir sur le bûcher n'est pas effrayant du tout… » fit-elle avec sarcasme.

« La sorcière ira au-delà de son effroi. Et cette femme-là, je la respecterai.»

« J'ai pourtant hurlé sous vos menaces. Je me suis pissé dessus. »

« Tu crois que Milady n'a pas hurlé elle non plus? T'es pas si différente. Il fallait d'abord que je te brise ton enveloppe de bienséance et de soumission pour que la vraie toi sorte enfin.»

La blonde, mécontente de la comparaison avec l'odieuse Anglaise, fronça les sourcils. Il y avait des niveaux de déchéance acceptables. Se pisser dessus passait encore. Mais de se faire dire qu'elle pouvait ressembler à Milady, elle ne le souffrait pas.

« Tu es plus belle quand tu te fâches. Le jour où tu me tueras, j'aurai terminé ta transformation de sorcière. »

A son tour, elle eut un rire plutôt sombre. Elle n'était pas dupe : la façon qu'avait l'homme de parler, les mots qu'il employait n'étaient que des manières de manipuler son esprit. En disant qu'il l'avait torturée pour la rendre plus forte, il légitimait ses agissements et leur donnait un sens positif, l'invitant même à les accepter. En suggérant que son futur assassinat signifiait le summum de la sorcellerie, il semait le doute dans l'esprit de son interlocutrice. Lorsque qu'elle aurait le bras levé, prêt à le pourfendre, craindrait-elle de devenir une véritable 'sorcière' et arrêterait-elle son geste? Était-ce ce que Manson avait tenté de faire? Une femme comme vous n'oserait pas m'achever! Elle n'avait pourtant pas hésité…

Était-elle déjà une sorcière?

Elle ferma sa mémoire. Il ne fallait pas penser aux choses d'avant.

« Allez…on y va. »

« Où? »

« Retrouver nos amis les mousquetaires, bien sûr. Tu croyais que j'allais te laisser filer aussi aisément?»

Deux mains puissantes attrapèrent sa taille et la soulevèrent aisément pour l'asseoir sur un cheval à la robe brune. Il enfourcha également sa monture et s'installa juste derrière elle.

« On va apprendre à se connaître, toi et moi. Qu'en penses-tu? »

La seule chose à laquelle elle songeait était l'incongruité du fait qu'elle était logée entre les bras du Masque de Fer et que la dernière fois qu'elle avait été dans cette position, c'avait été avec François. C'était une insulte à la mémoire de François.

Au moins elle aurait un moyen de locomotion pour retrouver les siens….si c'avait encore de l'importance.