Jamais Tulio n'aurait cru que de tels habits pouvaient peser autant. Constituée d'un tissu relativement souple, la tenue n'était pas aussi austère ou rustique que celle que portaient les moines et, pourtant, elle lui pesait. Le désir de se gratter se faisait lancinant, harcelant. Elle donnait chaud aussi – très chaud. Le soleil qui les surplombait au-dessus de leurs têtes n'aidait en rien, suppléé par l'absence de nuages responsable d'un ciel d'un bleu trop éclatant, parfaitement dégagé à perte de vue. La température en était étouffante et renforçait son sentiment d'inconfort. Il sentait les gouttes de sueur glisser sur sa peau, le long de ses courbes et de son dos, et imbiber le tissu, ce qui l'alourdissait. Il frissonnait et pourtant, malgré son envie de tout retirer, en priorité cette veste inconfortable qui empirait les choses et ce col serré qu'il maudissait entre ses dents, il s'en abstenait et demeurait stoïque tout comme ses compagnons d'infortune, tout comme sa fonction provisoire l'exigeait – du moins se l'imaginait-il.

Ce n'était pas comme s'il avait reçu une formation pour être prêtre et, à vrai dire, il n'avait pas assez la foi chrétienne pour s'en soucier véritablement.

Cela faisait un peu plus de quatre mois depuis leurs aventures à El Dorado et après tout ce qu'il leur était arrivé, il regrettait presque, parfois, d'en être parti. L'insouciance de leur séjour là-bas, les gens, la vénération dont ils avaient été l'objet… Dire que leur chef savait pour la supercherie ! Miguel le lui avait confirmé. S'il l'avait su… Comment avaient-ils donc pu les accepter si facilement dans ce cas ? Sans doute était-ce l'aura de Miguel qui, bien que voleur, disposait d'une certaine curiosité candide, un peu innocente. Sa volonté de rester n'avait pas été feinte, aussi, peut-être le chef s'en était-il aperçu, d'où son indulgence… Tulio n'avait jamais osé demander à son ami s'il regrettait d'être reparti avec eux, finalement. Il ne souhaitait pas en connaître la réponse.

Pas si elle devait être positive, en tout cas.

Tulio s'approcha lentement de la balustrade et y posa les mains pour s'y appuyer, n'osant s'y accouder vulgairement comme l'instinct le lui ordonnait, craignait de se trahir par sa nonchalance et sa négligence. L'attitude un peu trop enthousiaste de Miguel et les dérapages de Chel avaient failli provoquer quelques catastrophes à plusieurs reprises. Heureusement, ils avaient rattrapé la situation à chaque fois. Son regard erra quelques instants sur les flots tandis que son esprit dérivait vers des souvenirs, ceux des incidents qui les avaient conduits là. Devant lui et tout autour du bateau s'étendait la mer d'Arabie, une immense étendue bleue, calme et indolente, striée d'éclats argentés ou blancs par les rayons du soleil qui s'y reflétaient. Elle occupait tout l'espace, de sorte qu'il ne voyait rien d'autre que la mer et le ciel – et eux. Le bateau devait les conduire au comptoir portugais des Indes, à Goa. Soit bien loin de leur destination première ! Inconsciemment, le visage neutre de Tulio se rembrunit, maussade. Comment avaient-ils pu être affublés d'une malchance pareille ?

Au début, ils avaient cru à leur bonne étoile, bien qu'ils eussent perdu tout leur or. Réellement. Après avoir quitté El Dorado, ils avaient retraversé toute la jungle pour regagner les côtes, poursuivis par Cortès et ses hommes, et ils avaient réussi à les semer. Ils avaient même réussi à trouver un bateau sans trop d'encombres et avaient quitté les terres sauvages. Ils avaient cru emprunter la bonne route mais leur mauvaise fortune s'était exprimée là ; car au lieu d'accoster en Espagne, ils avaient atterri au Portugal. Puis les événements s'étaient enchainés, et alors qu'ils cherchaient un moyen de rentrer à bon port, ils avaient été enrôlés de force, pris pour des prêtres dont ils avaient revêtu les habits pour s'enfuir. Direction les Indes portugaises, dans le but de convertir les natifs à Goa, comptoir asiatique installé là-bas depuis moins d'une dizaine d'années. Et les voilà à présent dans ce maudit rafiot au milieu de nulle part voguant en direction de l'Asie. Il avait réellement envie de croire à une farce.

Mais il savait que ce n'en était pas une, pas plus qu'un mauvais rêve ou un cauchemar. C'était simplement la triste réalité.

Tulio sentit une main lui taper fraternellement l'épaule et frémit, les yeux agrandis de stupeur, révulsé quant au geste irréfléchi de son ami qui s'installait tranquillement à son côté pour s'appuyer à la rambarde avec indolence. Il le fixa avec horreur avant de se retourner, angoissé à l'idée qu'à cause de l'attitude malencontreuse de ce dernier – qui faisait certes des efforts pour se retenir, mais ce n'était tout de même pas très glorieux –, leur déguisement fût compromis. Il scruta l'équipage avec attention ; personne ne regardait dans leur direction car tous vaquaient à leurs tâches en les ignorant. Ils avaient parfois droit à des salutations respectueuses, comme les hommes de foi et les représentants de l'Eglise qu'ils n'étaient pas réellement, mais l'on ne se tracassait pas davantage à leur sujet ; même si la mer était plutôt calme pour le moment, elle les tenait occupés. Tulio faillit soupirer de soulagement devant ce constat mais se contenta de détendre ses épaules. À force de stresser autant, c'était lui qui risquait de les trahir à cause de son attitude anxieuse. Il fallait avouer que se coltiner deux joyeux lurons enthousiastes ne l'aidait pas à s'apaiser.

Ce voyage se plaçait sous de bien mauvais augures.

– Tu es bien stressé, mon ami, dis-moi, souffla Miguel, après un coup d'œil à la dérobée afin de vérifier que personne ne les écoutât. Tu devrais te détendre un peu – la vue n'est-elle pas magnifique ?

– La vue des côtes espagnoles le serait bien davantage, grogna Tulio en se renfrognant, le visage assombri.

Si lui-même était agacé et horrifié de ce voyage impromptu, il n'en allait pas du tout de même pour ses deux compagnons. Bien au contraire ; tous deux avaient hâte de poser pied à terre au port de Goa. Eux ne parlaient que de découvertes, de l'architecture antique des peuplades autochtones, démonstration de la puissance des dynasties désormais tombées, autant que des forêts profondes et des jungles qui entouraient les îlots de civilisation, sombres et mystérieuses, dangereuses et remplies de mille promesses – lesquelles, hormis la mort ? Tulio n'en avait aucune idée. Miguel et Chel étaient ravis de cette escapade et excités par ces perspectives. De ce fait, ils attendaient impatiemment leur arrivée au comptoir pour des raisons radicalement différentes aux siennes. Ils ne voyaient pas les dangers qu'ils encourraient s'ils cédaient à leurs caprices. Le comptoir était installé depuis moins de dix ans et la zone était encore assez instable, avec de nombreux autochtones qui refusaient l'autorité de la royauté portugaise. Les attaques contre des représentants de l'autorité allaient en diminuant au fil des ans mais étaient encore courantes. Eux se faisaient actuellement passer pour des prêtres chargés de convertir ces gens dans un contexte qui ne s'y prêtait pas. La religion était, pour eux, une arme pour soumettre les peuplades et l'Eglise avait soif d'étendre son influence. Ils constitueraient des cibles de choix pour les rebelles – s'ils parvenaient déjà à conserver leur déguisement, cela allait de soi. Ils ne seraient pas crédibles pour un sou et seraient aussitôt mis à jour, quelques minutes à quelques heures après avoir mis pied à terre ! Il leur fallait s'en débarrasser au plus vite, mais Tulio n'avait aucune idée de ce qui les attendait, aussi les idées de plans ne se disputaient pas ses faveurs, et il n'osait questionner l'équipage pour glaner des informations. Difficile d'estimer celles dont un prêtre était supposé disposer… Ce qui signifiait qu'une fois à quai, ils devraient fuir et trouver une autre façon de passer inaperçus en se mélangeant à la population locale aux mœurs inconnues. Et eux espéraient consacrer ces efforts à satisfaire leur curiosité personnelle ? De toute façon, les traces du conflit lors de la conquête devaient être encore visibles et, si cela se trouvait, les bâtiments et les palais dont Miguel chantait les louanges sans jamais les avoir vus et que Chel imaginait, les yeux remplis d'étoiles, n'existaient même plus. Tulio l'espérait presque. Ils seraient alors bien déçus – ce qui ne chagrinait pas le brun le moins du monde.

Tout cela paraissait si évident, et pourtant les deux autres refusaient de considérer ces aspects-là. Selon eux, il faisait, une fois encore, montre d'une excessive prudence ; leurs yeux parlaient pour eux.

Après avoir observé son ami pendant de longues secondes, Miguel secoua la tête, dépité par l'attitude bornée de ce dernier. Il trouvait dommage qu'il ne parvînt pas à se détendre et à profiter de l'opportunité qui s'offrait à eux ; ils allaient dans les Indes portugaises ! Tulio était décidément trop pragmatique pour son propre bien.

Et si le fait qu'il fût la tête pensante du duo les avait bien aidés par le passé, il aurait aimé que son ami refoulât un peu son côté rationnel et sérieux de temps à autre. Ils ne pouvaient rien y faire, de toute façon, alors autant profiter de l'instant présent !

– Nous les reverrons, ne t'en fais pas, l'assura Miguel d'un ton badin.

Tulio roula des yeux, exaspéré. C'était trop lui demander que de comprendre le problème que posait la situation. L'insouciance de son ami était prévisible mais il ne pouvait se défaire d'une certaine part d'agacement ; il prenait la situation trop à la légère.

Et le fait que Chel partageait son point de vue ne le dissuaderait pas de changer sa façon de penser.

— Nous ne pouvons pas rester ici, marmonna Tulio entre ses dents après un autre coup d'œil pour veiller à ce que personne ne les entendît.

Comme d'habitude, tout le monde se tenait à une distance respectueuse d'eux et vaquait à leurs activités. Le déguisement avait ce mérite de ne pas les obliger à se mélanger à eux, et le prestige de leur fonction de créer un fossé suffisant pour qu'ils ne forçassent pas la discussion. Cela arrivait parfois mais, la plupart du temps, ils étaient quelque peu livrés à eux-mêmes et ne faisaient rien de particulier. Ce n'était qu'épuisant psychologiquement pour le brun, dont la prudence malmenait ses nerfs à fleur de peau.

Miguel tourna la tête vers lui, les sourcils haussés, surpris.

– Tu voudrais partir ? Mais comment ?

Tulio roula des yeux une seconde fois en secouant la tête et Miguel comprit. Il fronça les sourcils.

– Tu veux voler un canot et partir avec ? Tu es sérieux ?

– Nous l'avons déjà fait.

– Mais Altivo –

– Avec lui en plus. Je te rappelle que c'était ton idée que d'embarquer ce cheval !

– Il allait se noyer ! Et ne viens pas me dire que tu le regrettes avec toute l'aide qu'il nous a apportée !

Leur semi-dispute se composait de chuchotements qui se voulaient tranquilles, même si Tulio devait lutter en lui-même pour cela. Il grimaçait aux exclamations de surprise de Miguel qui, heureusement, se faisaient à voix basse. Cependant, ce n'était pas leur plus gros problème.

Tulio haussa les épaules avant de balayer ses propos d'un geste indifférent, peu enclin à laisser dériver la conversation sur le sujet. La pertinence de la présence de l'étalon ne se posait plus ; il faisait désormais partie de leur groupe, tout comme Chel.

– Là n'est pas la question, il vient avec nous de toute façon – tout ce que je voulais dire, c'est qu'on a déjà traversé l'océan en rames avec un cheval à bord. Ce ne sera donc pas un problème.

– Il y aurait Chel en plus.

– Ce ne serait pas un problème non plus.

– Et il faudrait voler le radeau.

– Ce sera encore plus facile que la dernière fois, nous sommes libres !

– Mais ils sont sous surveillance ! Et nous avons beau nous faire passer pour des prêtres, ils ne sont pas aussi stupides, ils comprendront vite la supercherie en nous voyant en emprunter un, ce n'est pas comme si nous pouvions faire semblant de partir en balade avec ! Et puis, en radeau jusqu'en Espagne ? Même sans tempête à l'horizon, ce sera une gageure ! Nous n'aurions même pas de vivres !

Tulio se raidit et il jeta un coup d'œil discret dans son dos. Personne n'avait réagi ni ne s'était tourné vers eux. Le marin le plus proche se trouvait au niveau des gréements. Il se dérida un peu et reporta son attention sur son ami avant d'argumenter, saisi d'une impression étrange qu'il ignora :

– C'est tout à fait faisable, il suffit juste de vérifier les tours de garde qu'ils effectuent pour que j'établisse un plan pour déjouer leur surveillance au moment de sa mise à exécution ! Tu –

Tulio fronça les sourcils, pris d'un affreux doute. Miguel était l'optimiste de la paire, jamais il ne rétorquait de la sorte – c'était plutôt de son apanage. A moins que...

– Tu… tu veux vraiment rester ici, c'est cela ?

Il s'était montré tout aussi têtu à El Dorado, lorsque lui parlait de précipiter leur départ et Miguel de le retarder. Tulio se retint de se frapper le front ; s'il avait espéré qu'avec un plan, Miguel cèderait à la raison, il avait peut-être eu tort. Son ami n'était aucunement sensé.

Il eut sa confirmation sous la forme d'un sourire, ce qui lui arracha un soupir. Il ne savait plus s'il s'agaçait encore de sa naïveté ou s'il en était blasé ; l'un comme l'autre, cette situation ne lui plaisait pas.

– Tu n'es pas sérieux, n'est-ce pas ?

– Et pourquoi pas ? Nous avons plus à perdre dans ton plan. Notre situation est loin d'être mauvaise ; nous sommes nourris, blanchis, nous ne faisons rien et nous ne rendons de compte à personne. Il suffira d'y réfléchir une fois que nous serons à bon port. Je doute que les autochtones nous sautent directement dessus pour voir si nous sommes de vrais prêtres !

Ça, il n'avait pas envie de rester pour le savoir.

– Tu –

Tulio n'eut pas le temps de protester ; une main se posa sur son épaule, le coupant net dans son élan. Il frissonna et se retourna, prenant sur lui pour ne pas dévisager le nouveau venu avec effroi. Il retint un soupir de soulagement en reconnaissant Chel sous son grand chapeau à bords larges. Heureusement, les habits de prêtre étaient larges et elle plutôt fine, malgré ses formes voluptueuses ; la jeune femme avait dû ajouter une bande de tissu pour comprimer sa poitrine et le résultat était probant. Elle semblait juste nager dedans. Le chapeau servait à masquer, grâce à son ombre, ses traits un peu trop féminins ; comme le soleil frappait fort, le prétexte pour son port avait vite été trouvé et personne n'avait commenté cette incongruité jusque-là. Sans doute était-ce plus commun qu'eux-mêmes ne l'avaient pensé de prime abord. Le tout était convaincant et ils n'avaient eu aucun souci à la faire embarquer elle aussi ; personne ne s'était rendu compte qu'une femme se trouvait à bord avec eux.

Et le voyage s'était très bien passé jusque-là.

Une fois l'attention des deux hommes attirée, Chel lâcha son épaule puis, avec un sourire en coin, elle se glissa près de Tulio pour s'appuyer à son tour sur le bastingage. Tulio plissa les yeux sans piper mot, avant de reporter son attention sur le paysage ; tous trois se retrouvèrent ainsi accoudés de la même sorte, à scruter la mer et le ciel. L'eau fendue par le passage du navire retombait en écumes blanchâtres dont il ne restait rapidement que quelques traînées et des bulles, du fait de leur avancée rapide. Encore un détail qui compliquerait un peu leur fuite, réalisa alors le brun en grimaçant.

– Ne me dis pas que tu souhaites voler une barque pour ramer jusqu'en Espagne ?

Tulio roula des yeux, exaspéré.

– Bien sûr que si ! Et vous devriez en faire de même ! Nous ne pouvons pas rester ici, nous devons rentrer !

– Et pourquoi est-ce si urgent ? fit Chel d'une voix indolente en avortant un mouvement lascif.

D'après les dires de ses deux compagnons, le clergé chrétien prêchait une vie très stricte et austère. Un tel mouvement, aussi simple fût-il, serait perçu comme insolite de la part d'un de leurs représentants. La première fois qu'elle en avait exécuté un sur ce navire, Tulio l'avait aussitôt rabrouée et lui avait servi tout un sermon qui classait son mouvement comme de l'apanage de danseuses, de prostituées, quoi que ce fût, ou d'autres termes qu'elle n'avait pas retenus. Certainement pas de celui d'un prêtre, non. Elle s'efforçait donc de s'abstenir de ses habitudes, bien que cela lui déplût. Les européens avaient des lubies loufoques. Enfin, il ne manquerait plus qu'ils acquirent une réputation étrange… Pas qu'elle s'en souciât mais, d'après Tulio, cela compromettrait leurs chances et ils finiraient dans les cales. À la tête des deux amis, sans doute des habitués, ce devait être terrible. Elle ne les avait pas rejoints pour cela.

Pourquoi ? Là n'est pas la question ! Il nous faut quitter ce navire, point ! Par conséquent, je propose de...

Tulio se lança alors dans une diatribe pour expliciter son plan, même s'il comportait encore de nombreuses zones d'ombre. En vérité, pour le moment, il consistait seulement à voler la barque lorsque personne ne se trouverait plus sur le pont, ce qui, en soi, était relativement compliqué, après avoir discrètement sorti Altivo de sa case. Ses deux compagnons cessèrent vite de l'écouter. Tulio s'en rendit compte lorsque Chel quitta sa position et le contourna pour se placer près de Miguel, puis lorsque ces derniers se mirent à discuter à voix basse. Tulio se tut avant de froncer les sourcils et de croiser les bras, agacé et quelque peu vexé par leur désintérêt manifeste.

– Je dérange, peut-être ?

Il n'eut aucune réponse. Le voyage les avait rapprochés quelque peu, semblait-il, sans doute grâce à cette soif de découverte et ce soupçon d'imprudence qui s'y associait. Chel et lui passaient moins de temps ensemble mais leur situation actuelle ne leur permettait pas de se comporter comme un couple, même indépendant, et leur désaccord au sujet de ce voyage supplémentaire compliquait un peu les choses. C'était donc normal, en quelque sorte.

Tout s'arrangerait une fois qu'ils auraient repris la route vers l'Espagne et le cours normal de leurs vies.