– Je vous déteste, grinça Tulio entre ses dents, ce que seuls Miguel et Chel, près de lui, entendirent.
Miguel ne montra aucune réaction, de sorte que Tulio doutât un instant qu'il eût compris. Chel lui jeta une œillade agacée avant de reporter son regard droit devant elle, vers le port de Goa que Miguel scrutait déjà avec émerveillement sans prêter la moindre attention à son ami maussade. Aux yeux du reste de l'équipage, ces trois prêtres se tenaient droits comme des I debout devant le bastingage, le visage neutre et la posture austère et détachée de la réalité quotidienne du vaisseau portugais. Heureusement pour ces religieux du dimanche, aucun d'eux n'était cependant très regardant. Car l'excitation qui brillait déjà dans les yeux du blond et les commissures de ses lèvres qui tressautaient à l'occasion, traces de débordement de sa joie présente, auraient déjà posé question à leurs esprits, de même que le léger renflement qui avait gagné le poitrail du prêtre au grand chapeau. La précipitation avait rendu Chel un peu plus laxiste sur la tenue du bandeau qui comprimait sa poitrine, qui se trouvait un peu plus lâche que d'habitude. Tulio avait bien tenté de le lui faire remarquer mais ses paroles étaient tombées dans l'oreille d'une sourde ; elle l'avait tout simplement ignoré.
A aucun moment, ses compagnons n'avaient fait le moindre effort, ni pour l'exécution de son plan de fuite ni même pour y réfléchir. Pour eux, ils se devaient forcément de rester. Et seul contre deux, le brun avait fini par s'y résigner.
Jusqu'à présent, du moins.
Tulio refusa d'admirer la beauté de l'architecture indienne, la finesse des décors et la splendeur des plantations, la courbe voluptueuse des toitures et les dorures en palettes ; il préféra river son regard vers les traces fumantes et les carcasses éventrées consécutives aux élans de résistance d'une portion de la population encore insoumise qui refusait l'autorité portugaise et chrétienne, comme les bâtisses plus pauvres, plus loin, qui laissait deviner qu'une bonne part des autochtones n'avait jamais profité des richesses de son propre peuple. Tulio renifla avec dédain, considérant ce fait avec mépris – tout en s'abstenant de penser au fait qu'il en allait de même dans le royaume espagnol. C'était un mélange composite de bois et de tissus qui ressemblait davantage à des tas de détritus en périphérie de la ville plus saine, qui y vivait à son pied et à son crochet. Ou plutôt était-ce la ville qui vivait au leur comme à leurs dépens.
Et c'était cela que Miguel et Chel tenaient particulièrement à visiter ?
C'était pour cela qu'ils désiraient risquer leurs vies ?
Le visage de Tulio s'assombrit davantage tandis que, lentement, le navire portugais s'immobilisait à quelques centimètres à peine du quai. Pour le moment, ils ne pouvaient plus fuir ; le pont était très actif, de même que le port, et voler une barque dans ses conditions était inenvisageable. Leur seule option restait de descendre et de trouver un moyen de reprendre la mer. Mais vu les deux puces surexcitées qui l'accompagnaient, même cela relèverait du défi…
Il ignora la tape amicale de Miguel sur son épaule, se contentant de se renfrogner davantage à l'attention. Chel le fixa puis roula des yeux face à son mécontentement évident ; elle souffla, lassée.
— Ne pourrais-tu pas profiter un peu de la vue au lieu de râler ?
Tulio était renfrogné presque continuellement depuis leur loupée au Portugal et, au fil des jours, Chel s'en agaçait de plus en plus, irritée par l'excessive prudence de l'espagnol. Comme il ne lui répondit pas – comme à son habitude depuis qu'il avait abandonné l'idée de les convaincre –, elle haussa les épaules et préféra se tourner vers Miguel, qui fixait toujours le port avec envie et excitation. Son sourire revint.
Ce fut dans cette ambiance qu'ils débarquèrent. Avant même qu'ils ne posassent pied à terre, Altivo derrière eux, les effluves du port vinrent assaillir leurs narines, mélange de relents de poisson, d'odeur de pourriture, de cire et d'alcool – ainsi que bien d'autres choses encore qu'ils ne reconnurent pas. Cela ne fit que mécontenter davantage Tulio, qui voyait là un argument supplémentaire pour fuir, même s'il n'aurait avoué pour rien au monde qu'en vérité, il était habitué à pire. Si Chel était quelque peu étonnée par ces effluves, seuls ses sourcils haussés montraient un semblant d'indisposition mais elle était trop occupée, comme Miguel, à s'empresser de dévorer la cité autour d'eux du regard pour y prêter plus attention. Ce n'était pourtant pas la partie la plus intéressante de celle-ci ; le port avait été l'une des zones les plus affectées lors de la prise de la ville par les Portugais et l'une de celles qui avaient été le plus modifiées par ses colons. Il se constituait d'un ramassis d'entrepôts et de bâtiments à étages réduits essentiellement à des aspects fonctionnels, mais les quelques tâches qui les ponctuaient paraissaient détenir mille promesses. Et surtout, les toitures qui dépassaient de ces maisons offraient une pléiade de couleurs et de motifs qui ravissaient à eux seuls leurs sens et émoustillaient leur curiosité ; la richesse architecturale et culturelle du cœur de la ville avait davantage été préservée qu'à ce niveau.
Le temps leur rappela bientôt qu'il s'écoulait toujours de la même façon, malgré leur pause ; plantés comme des piquets au milieu du quai, ils se firent bousculer et injurier par des marins en besogne, grommelant dans leur barbe parfois inexistante leur mécontentement à l'égard de ces prêtres inutiles qui obstruaient le chemin. Rapidement, ils s'écartèrent du passage sous l'injonction muette de Tulio, car l'hébétude des deux autres les empêchaient d'être pleinement réactifs. Il balaya les alentours ; le port était très actif et noir de monde à cette heure. Personne ne se préoccupait réellement de ceux qui débarquaient. La vie allait et venait dans le port comme s'ils n'existaient pas. C'était une chance qui ne durerait sans doute pas et qu'il leur faudrait saisir dès à présent ; déjà, les autres prêtres venus avec eux, les vrais, se réunissaient en un seul et même groupe, sans doute dans l'optique de se rendre dans leur lieu d'affectation.
Mais eux n'allaient certainement pas se risquer à se fourrer dans un bâtiment grouillant de religieux. La promiscuité dans le navire portugais leur avait suffi.
– C'est le moment de prendre la poudre d'escampette, souffla Tulio avec satisfaction et un brin d'inquiétude impatiente.
Ses deux compères durent l'entendre car ils obtempérèrent. Sans un mot, ils profitèrent de la foule épaisse pour s'y immerger avec délectation et s'éloignèrent progressivement de leurs collègues de quelques jours sans le moindre regret. Le bruit leur fut également profitable ; même les sabots d'Altivo étaient intelligibles dans le brouhaha ambiant. Sortis des quais, ils atteignirent la large artère qui les ceinturait. Ils l'empruntèrent un moment, dans l'espoir d'augmenter considérablement la distance entre eux et le bateau qu'ils avaient emprunté, avant de s'engager sur une ruelle quelque peu étroite mais encore fréquentée. Sur leur passage, certaines personnes jetaient des œillades étranges à ces drôles de prêtres isolés des leurs qui tiraient un seul cheval, mais leur attention se limitait à cela. Lorsqu'ils le purent, ils bifurquèrent vers une ruelle vide pour se débarrasser enfin de leurs bures. Ces derniers finirent dans le premier tas d'ordures qu'ils dénichèrent et ils s'éloignèrent aussitôt par une autre issue.
– Il va te falloir des vêtements…, marmonna Tulio en jetant un coup d'œil à la tenue de Chel, celle qu'elle revêtait depuis leur rencontre.
Ce n'était qu'à présent qu'il s'en rendait compte, n'y ayant pas réfléchi jusque-là. Peut-être parce que, jusque-là, ils étaient soit seuls entre eux trois, soit déguisés en prêtres, et que l'évidence ne sautait donc pas aux yeux. Le problème se poserait également en Espagne, au demeurant. Aucune femme européenne ne se vêtait de la sorte, même les filles de joie – peut-être davantage par méconnaissance. Il leur fallait lui en trouver une autre, et vite, car, à terme, ils étaient susceptibles d'avoir des problèmes. De vrais religieux trainaient en ville, les fanatiques ne manquaient sans doute pas et même sans cela, les occidentaux s'indigneraient devant une telle tenue. Quant à savoir ce qu'en penseraient les autochtones… Comment se vêtaient-ils, d'ailleurs ? Mieux valait redoubler de prudence.
A savoir si Chel accepterait de revêtir les robes en vogue ou si elle préfèrerait se déguiser en homme. Cette seconde option lui offrirait davantage de confort et serait meilleure s'ils devaient fuir. Il doutait qu'elle préférât la première, de toute façon.
Cette suggestion se dissipa de son esprit avec leur marche, tandis qu'ils se glissaient dans les ruelles sans un mot, avec pour seul mot d'ordre de s'éloigner du port et de la cacophonie qui y régnait. Elle revint l'assaillir lorsqu'ils croisèrent des étendoirs à linge desquels étaient suspendus divers bouts de tissus, de nature vestimentaire ou autre. Tulio adressa seulement un signe à ses camarades qui ne comprirent son intention que lorsqu'il amorça le geste ; ils fuirent immédiatement sans un mot échangé, mettant le plus de distance possible entre la ruelle vide et eux. Après quelques minutes, ils se rendirent à l'évidence : il n'y avait aucun poursuivant. Ils s'arrêtèrent. Visiblement, il n'y avait eu aucun témoin de la scène, ou du moins aucun qui ne se sentît concerné par le vol.
Ils se glissèrent dans l'ombre d'un bâtiment à l'abri des regards pour permettre à Chel de revêtir le pantalon bouffant et la large tunique que Tulio lui tendit. Ils ne sortirent de leur cachette qu'une fois que le déguisement de la jeune femme leur parut convaincant ; certes, ses traits restaient féminins et ses cheveux restaient longs mais le tout laissait croire qu'elle était un adolescent ou un jeune adulte androgyne.
Mais le plus dur était loin d'être fait.
— Prochaine étape : se trouver un endroit où dormir, soupira Tulio.
Cette escapade promettait d'être longue.
oOo
— Mais qu'est-ce que vous faites ?!
Tulio n'en revenait pas de l'imprudence dont faisaient montre ses deux compagnons. Jusque-là, il scrutait le port qu'il voyait à quelques pâtés de maisons. Le trio squattait un logement vide et insalubre, au plancher usé et dont les peintures s'effritaient aux murs, mais il avait le mérite d'être sec et relativement étanche. Les cadres des fenêtres avaient été gonflés par l'humidité et la jointure laissait filtrer quelques courants d'air, mais c'était peu gênant du fait de la température chaude de l'extérieur.
Plongé dans ses calculs en vue de fuir le comptoir, le brun avait entendu les deux autres s'agiter et il s'était retourné pour les apercevoir en train de se préparer à partir. Il n'était pas idiot. Il savait que ce n'était pas pour faire un repérage des quais afin de déterminer le bateau qu'il leur faudrait prendre – ils n'en avaient rien à faire. Sans doute comptaient-ils visiter un peu la ville, et leur faire prendre ainsi des risques.
– On sort, répondit Miguel avec un large sourire. Tu veux venir ?
Tulio se redressa brusquement, agacé. Malgré toutes ses tentatives pour les raisonner, tous ses arguments tombaient à l'eau, comme s'ils n'étaient rien.
– Non.
Le sourire de Miguel se fana devant son énervement évident tandis que Chel croisait les bras en soufflant, une moue boudeuse sur ses lèvres et les sourcils froncés. Tulio désigna la fenêtre d'un geste de bras et tous deux comprirent qu'il leur montrait ainsi le port. Ils surent avant même qu'il ouvrît les lèvres les reproches qu'il allait leur faire ; Chel le devança aussitôt et s'écria d'un ton exaspéré :
– Si tu préfères rester ici ou te contenter de faire des allers et venues sur les quais, libre à toi. Mais nous, nous comptons bien profiter de notre présence ici pour découvrir les lieux, et ce n'est pas toi qui nous en empêcheras ! Sur ce…
Après avoir jeté un coup d'œil à sa tenue et vérifié la validité de son déguisement, elle attrapa Miguel par le bras pour le tirer à sa suite vers la sortie de la chambre, sous le nez de Tulio qui croisa ses bras. Il grimaça et en plissa les yeux, peu amène. Cette soudaine complicité, entre les deux, aurait dû le ravir ; il n'en était rien, pour l'heure. Il se sentait isolé, comme si un fossé se creusait entre eux et lui. Il préféra ne pas y songer.
La porte couina et grinça lorsque Chel lutta pour l'ouvrir, aidée de Miguel, le temps de quelques secondes. Tulio roula des yeux.
– Vous n'êtes pas sérieux !
Il avait à peine eu le temps de s'exclamer que les deux autres étaient déjà dehors. Il leva les bras avec impuissance comme pour supplier une entité supérieure d'accorder enfin la raison à ses deux compagnons. Après quelques instants, confronté au silence de la pièce et aux cris extérieurs, indifférents à ses émois, il se résigna à les suivre. Les vieux escaliers craquèrent sous ses pas. Une fois de plus, il se demanda brièvement s'ils n'allaient pas s'écrouler durant leur séjour – une raison supplémentaire de quitter les lieux le plus vite possible. Arrivé au rez-de-chaussée, il avisa leurs silhouettes dans la ruelle par une fenêtre. Immobiles, dans l'attente, ils avaient l'air de réfléchir sur la direction à emprunter. Une foule importante les entourait. Lui se dépêcha pour les rattraper. Il s'agissait de ne pas les perdre.
Tulio se retint de rentrer la tête dans les épaules alors qu'il pénétrait dans une foule relativement compacte. Cela criait et cela chahutait, plus fort encore que les échos qu'il avait perçus à la fenêtre de leur chambre, et cela ignorait ses efforts pour avancer. Elle n'était pas assez dense, cependant, pour l'empêcher d'avancer, ni le duo non plus, et il les voyait aisément. Cela étant, eux s'arrêtaient fréquemment, peu décidés sur leurs priorités, tandis que lui n'en avait qu'une seule. Il fonça, se faufila entre les gens, profitant de sa silhouette mince à maigre, poussant si besoin, quitte à soulever quelques grognements et protestations sur son passage. Il fut sur eux en moins d'une minute. Eux ne le repérèrent pas, et il ne se signala d'abord pas.
La raison d'un tel rassemblement devint vite évidente ; la rue aboutissait sur un chemin bien plus large et lumineux. De nombreux stands aux tissus colorés s'alignaient de part et d'autre, étalant devant les nombreux clients potentiels nombre d'épices, de nourriture, d'étoffes colorées et luxueuses, de produits d'artisanat et bien d'autres biens encore, en un fouillis coloré et chatoyant. Les marchants hélaient les passants, criaient la valeur de leurs marchandises et vantaient leurs mérites, dans une cacophonie presque indistincte pour les trois compagnons. Plus ils s'enfonçaient et avançaient dans la ruelle, plus il y avait de monde. Chel et Miguel ralentirent, l'attention attirée par tous ces achalandages qui s'offraient à leur vue. Tulio soupira et attrapa l'épaule de Miguel ; ce serait plus simple de ne pas les perdre s'ils savaient qu'il leur emboîtait le pas. Miguel sursauta et s'arrêta avant de se retourner vers lui, l'air interrogateur voire un peu inquiet. Chel l'imita. Tous deux le reconnurent et lui sourirent.
— Tu es finalement venu, alors ?
Au moins ne semblaient-ils plus fâchés. Tulio en fut soulagé. Parfois, il avait l'impression que le fossé qu'il redoutait était bien réel.
A présent, l'idée lui parut ridicule.
