Chel croisa les bras tandis que son sourire se faisait entendu, presque provocateur. Une lueur victorieuse brilla dans son regard. Comme si sa présence leur signifiait ainsi leur réussite. Tulio grimaça et se retint de rouler des yeux.

— Tu vois, tu n'as pas pu résister, toi aussi, minauda-t-elle avec satisfaction en balançant des hanches tout en s'approchant de lui.

— Je vous ai suivis pour éviter que vous ne fassiez de conneries, c'est tout !

Elle se figea et l'observa un instant, avant de secouer la tête avec dépit. Le sourire de Miguel s'était quelque peu fané et Tulio se sentit davantage désolé à son égard. Cependant, il restait campé sur ses positions : ils devaient partir. Ce pays n'était pas l'Espagne et n'y appartenait même pas – ce fichu comptoir était portugais ! A savoir comment réagiraient les colons s'ils découvraient leur nationalité ! Il ne souhaitait en aucune cas que cela n'arrivât, et cela n'arriverait pas.

La jeune femme se détourna de lui avec un soupir exaspéré puis un haussement d'épaule défaitiste, comme s'il n'y avait plus rien à tirer de lui. Elle attrapa Miguel par le bras pour l'inciter à avancer avec elle.

— Allons-y avant qu'il n'arrive à gâcher notre journée.

Tulio fronça les sourcils et en quelques pas rapides, avec quelques coups d'épaules et des bouscules qui lui valurent quelques protestations et insultes, il la rejoignit et la força à se retourner vers lui. Il fut confronté au regard agacé de la jeune femme et, un instant, il se demanda comment leur relation avait pu déraper autant. Près d'elle, Miguel croisait les bras, assez divisé quant à la conduite à tenir. Cependant, sa frustration commençait à transparaître clairement dans tous ses traits.

— C'est quoi ton problème ? fit Tulio, étonné par cette lueur dans ses yeux.

Chel le fusilla du regard.

— Le problème ? C'est toi, tu es fatiguant !

Elle se détacha de lui, rejetant la main sur elle, et recula d'un pas.

— C'est lassant – ce n'est plus de la prudence à ce degré-là, c'est de… de…

Un instant elle sembla vouloir poursuivre sur sa lancée, mais elle se contint et finit par lever les mains au ciel comme pour le prendre à témoin. Tulio hésita à la pousser à confier ses pensées puis il se contint avec une grimace. Peu importait son opinion, en définitive, d'autant qu'ils ne feraient que tourner en rond ; l'explication était simple, de toute façon. Elle désirait juste découvrir la ville et ne s'encombrait pas de son avis. Il croisa une nouvelle fois les bras, boudeur, tout en lui rendant son regard furibond. Chel haussa les épaules, décida de l'ignorer puis reporta son attention sur Miguel pour le tirer à sa suite. Ce dernier se laissa faire. Son enthousiasme revint très vite tandis que la dispute s'éloignait déjà de son esprit à la vue des merveilles indiennes qui s'étalaient de part et d'autre d'eux, visibles par intermittence entre les silhouettes des gens. Après un soupir excédé, Tulio marmonna quelques imprécations inaudibles, accorda une œillade chargée de regrets au port trop lointain à son goût, puis se traina à leur suite de mauvaise grâce en se perdant dans ses pensées. Il pria pour qu'ils ne fissent que passer et qu'ils restassent discrets, à juste contempler les marchandises avec leurs yeux.

Cinq minutes suffirent pour réduire à néant ses espoirs.

Tulio retint un cri muet lorsqu'il réalisa que la paire de joyeux lurons s'approchait d'un stand aux tentures délavées, d'un rouge prononcé ponctué de trainées plus claires, presque orange. Il dut jouer des coudes et des épaules pour les rejoindre alors qu'ils touchaient les marchandises devant eux. Il s'agissait de larges étoffes tissées dans le satin, la soie, ou un autre textile brillant et lisse, entre l'écharpe et le châle, aux couleurs chaudes et aux motifs multiples et complexes. Elles étaient pliées de sorte à former des piles de carrés épais bien rangés. Chel les triturait et les retournait comme s'il s'agissait de fabuleux trésors, l'œil pétillant par ces découvertes, et ce n'était pas son compagnon qui doucherait ses élans. De son point de vue, ils échangeaient entre eux par de faibles murmures rapides, comparant ce qu'ils pointaient du doigt et ce qu'ils tenaient. Une fois de plus, Tulio maugréa à leur encontre. En espérant qu'ils n'eussent pas la bêtise de vouloir en acheter un ! Quoique, c'était impossible puisqu'ils n'avaient pas d'argent.

Il fallait donc espérer qu'ils ne volent rien.

— Quanto custa esta tela ?

Tulio écarquilla les yeux, atterré. Il n'avait reconnu que quelques mots de ce qu'avait dit Miguel et même s'il avait quelques notions en portugais, il n'avait pas de quoi faire illusion auprès de véritables lusophones ; c'était bien pour cela que, sur le navire, ils avaient fait office de prêtres particulièrement silencieux. Il n'était pas sûr que tela eusse la même signification qu'en espagnol, bien au contraire. Et les faits semblaient conforter ses craintes, réalisa-t-il avec effroi : le marchand fixait Miguel avec les yeux un peu agrandis par la surprise. Il paraissait peiner à saisir le sens de cette phrase. Sa peau mate et ses cheveux sombres le trahissaient comme un autochtone ; l'épaisseur de sa silhouette, forte et massive, trahissait une situation plutôt confortable ou, du moins, pas miséreuse. Pas sûr qu'il parlât portugais mais s'il s'entendait avec les côlons, il y avait des chances que si.

Le temps sembla se suspendre un instant entre le duo et le marchand, alors même que le monde y demeurait indifférent ; cela dura juste le temps que Tulio parvînt jusqu'à eux et posât sa main sur l'épaule de son ami. Ce dernier lui jeta à peine une œillade intriguée avant de lui décocher un sourire, comme si le malaise n'existait pas. Tulio lui adressa une mine renfrognée en réponse, appuyée par le froncement de ses sourcils. Ce crétin ne s'était rendu compte de rien, le comble ! Chel non plus, d'ailleurs ; elle contemplait le tissu avec fascination, comme si elle laissait à Miguel l'entière responsabilité des transactions, se contentant de prendre, en quelque sorte, possession de ce qui ne lui revenait pas encore.

Et avec quel argent comptaient-ils payer ce bout de tissu certes magnifique mais tout simplement inutile ?

L'autochtone secoua la tête et baragouina quelque chose en portugais – du moins, vu les similitudes des mots employés avec leur langue natale, il doutait que ce fût la sienne mais estimait que ce ne devait pas être le dialecte local non plus. Tulio écarquilla les yeux ; il avait à peine reconnu la sonorité – un exploit compte tenu de l'accent épouvantable de l'individu – mais n'avait réussi à traduire aucun des termes employés. Devant lui, Chel vivait la scène avec toujours autant de nonchalance ; elle accordait une confiance aveugle à Miguel et ne s'intéressait nullement à l'éventualité qu'il rencontrât quelques difficultés. Or, ce dernier ne semblait pas si sûr de lui-même à cet instant, et cela effraya davantage le brun. Ses traits se contractaient en une moue confuse puis renfrognée, et Tulio savait à son regard qu'il réfléchissait intensément pour se tirer de cette situation embarrassante tout en se mordillant les lèvres.

Il n'avait vraisemblablement pas compris davantage.

Seul détail qui allait dans leur sens, personne autour d'eux ne prêtait attention à eux si ce n'était le marchand – le souci n'avait pas son lot de spectateurs. Mais les épais sourcils sombres de l'indien se fronçaient, réduisant les perspectives de s'en tirer sans mal. Il lança une autre phrase d'une voix rapide qu'aucun d'eux ne comprit davantage.

Miguel jugea plus prudent d'arrêter là les transactions et souffla à Chel de lâcher son bout de tissu. Elle se tourna vers lui, perplexe, sans obtempérer, alors que le marchand croisait les bras. Il dut insister et Tulio le soutenir pour qu'elle le lâchât.

– Mais c'est quoi le problème ? râla-t-elle, dépitée, le regard attiré vers le châle tandis qu'ils la tiraient en arrière sous le regard insistant et songeur de son vendeur.

Le regard rivé vers la direction qu'ils souhaitaient lui faire prendre, aucun des deux hommes ne remarqua le geste rapide de Chel pour récupérer l'étoffe, comme si la transaction avait eu lieu et qu'elle attrapait juste un bien qu'elle avait failli oublier. Le marchand le remarqua, lui. Aussitôt, il se mit à hurler au voleur tout en les pointant du doigt. Les deux hommes se figèrent. Ils tournèrent la tête vers Chel, pour constater qu'elle n'était plus à leurs côtés mais avançait d'un pas ferme.

— Et merde ! jura Tulio.

Ils prirent leurs jambes à leur cou. Ils avaient été plus que remarqués, de toute façon, et Chel était partie trop vite pour résoudre facilement le malentendu en rendant le produit. Tulio se jura qu'elle en entendrait parler, plus tard.

Mais d'abord, il leur fallait échapper à leur poursuivant.

Dans de grands cris, ce dernier contourna son stand pour les courser après avoir ordonné à une femme, en retrait derrière le stand, de prendre sa relève. Celle-ci écarquilla les yeux d'un air apeuré et obéit sans attendre, s'installant à sa place dans une attitude un peu craintive. Les deux partis avançaient sans prudence et bousculèrent de nombreuses personnes sur leur passage. La plupart ne comprenaient pas et pestaient à son encontre, peu attentifs aux récriminations du marchand.

Cependant, d'autres l'étaient davantage et, rapidement, le trio se rendit compte qu'un véritable groupe les talonnait.

– Je crois que c'est le moment de faire notre plus beau sprint ! s'exclama Miguel d'une voix basse mais excitée.

Tulio réfréna son désir de rouler des yeux devant de tels enfantillages même si, et il ne l'avouerait pour rien au monde, il sentait l'adrénaline grimper en lui. Il ne manqua pas de fusiller la jeune femme habillée en garçon du regard, car son caprice était responsable de leur situation.

– Tu ne pouvais pas t'en empêcher, hein ?

– Quoi ? Mais je croyais que Miguel avait payé !

– Et avec quel argent voulais-tu qu'il paye ?! C'est bien pour cela qu'on t'a dit de reposer ce fichu bout de tissu !

A leur grande horreur, ils constatèrent rapidement l'arrivée d'hommes en uniforme, certainement de la milice coloniale, qui se joignaient à leurs poursuivants. Le brun en voulut d'autant plus à Chel ; s'ils étaient attrapés pour vol, et cette probabilité croissait avec le temps, ils ne tarderaient pas à comprendre qu'ils étaient étrangers, étant donné leur niveau en portugais. Et les ennuis ne feraient alors que commencer... Et la perspective de revoir l'Espagne serait réduite presque à néant.

Ils ne pouvaient se permettre d'être arrêtés. Sauf un miracle, ils seraient fichus.

Heureusement pour eux, si la foule gênait leur avancée, elle gênait tout autant celle de leurs poursuivants. Ainsi, ils ne gagnaient pour l'heure aucune distance mais n'en perdaient aucune. Tulio eut le bref espoir qu'ils parvinssent finalement à leur échapper en empruntant la fine ruelle qui tournait abruptement sur leur droite, car ils disparurent ainsi de leur vue pendant plusieurs dizaines de secondes. Lorsqu'il les aperçut arriver à leur tour et n'hésiter que peu sur la direction à prendre – la leur – ses espoirs s'effacèrent. Le trio n'avait aucune idée d'où se rendre, ne connaissant pas le plan de ces rues, mais ces derniers semblaient le savoir. Ils connaissaient le terrain, eux. Si cela se trouvait, ils fonçaient droit vers une impasse sans qu'ils le sussent. Il lui semblait que les visages derrière eux jubilaient et le sentiment s'accentua. Il se sentait comme un gibier que l'on rabattait vers un piège. Il en eut des sueurs froides.

Alors que Tulio regardait en arrière, il ne remarqua pas que le pied de Miguel venait de glisser, conduisant ce dernier à ralentir instinctivement en vue de ne pas tomber totalement. Ainsi il lui rentra dedans et tous deux chutèrent au sol. Tulio ne put s'empêcher de jurer, et ce fut cela qui attira l'attention de Chel. Elle se rendit alors compte de leur arrêt. Elle se précipita vers eux en pestant pour les aider à se relever, tout en jetant de fréquents coup d'œil dans leur sillage. Leurs poursuivants n'étaient pas visibles mais leurs pas battaient le pavé avec une sonorité croissante.

— Ça se passera de commentaires ! râla Tulio alors qu'ils se remettaient à courir, sans prendre la peine d'épousseter leurs vêtements.

Cependant, le temps perdu ne put être regagné, et ce n'était pas la tortuosité des rues qui leur sauverait la mise. Plus ils s'enfonçaient dans les méandres sinueux de la ville, moins il n'y avait de monde, et plus ils étaient visibles à leurs yeux. Le sentiment de Tulio d'être une bête traquée s'accentua. Soudain, il compatit au sort de ces animaux et pria il ne savait quel dieu auquel il ne croyait pas pour qu'ils s'en sortissent vivants, entiers et sans trop d'ennuis – sans ennuis tout court était peut-être un peu idéaliste.

Ses maigres espoirs s'effondrèrent lorsque, en bifurquant, ils se retrouvèrent dans une voie sans issue. Un grand mur leur barrait la route. Ils s'arrêtèrent net devant, horrifiés. Un coup d'œil suffisait pour comprendre qu'il leur était impossible de sauter ou de l'escalader – il était bien trop lisse – et il n'y avait rien susceptible de les y aider ; pas de pendoir à linge, de structure à escalader sur les côtés, pas de balcons, même réduits. Il n'y avait strictement rien.

Ils étaient fichus.

— Chel, si on s'en sort, tu es morte ! siffla-t-il entre ses dents.

La jeune femme ne daigna même pas lui renvoyer un regard, même indigné, l'ignorant avec superbe. Tulio ne s'en formalisa pas, tout aussi indifférent à cela.

Les pas derrière eux s'amplifiaient et le silence environnant les rendait d'autant plus sonores et inquiétants. Ils firent volteface, inquiets. Ils n'avaient plus d'échappatoire. Aucune voie de secours ne s'offrait à eux ; pas de bifurcation ne se présentait entre eux et leurs tortionnaires, le mur bloquait et la porte… Il n'y avait qu'une porte mais elle était close.

Mais était-elle réellement fermée à clé ?

Alors que Miguel se jetait sur sa poignée pour tenter de l'ouvrir, des cris colériques s'élevèrent. Par chance, elle s'abaissa d'elle-même aussitôt et le battant s'ouvrit sans effort, emportant Miguel dans son élan. Ce dernier se retint de justesse pour ne pas tomber et cogna quelque chose. Il leva un regard surpris vers l'individu – car c'était une personne, et lui-même reposait contre son torse. Ses yeux s'ancrèrent dans les siens. C'était indéniablement un natif de la région, un homme à la peau mate, aux cheveux noirs et aux traits anguleux, vêtu d'un pantalon bouffant et d'une veste brodée qui laissait son torse nu. Une courte barbe bien entretenue longeait sa mâchoire. Miguel songea un instant qu'il était beau, d'une beauté singulière et exotique à son regard, avec ses iris sombres presque noirs qui tendaient à se confondre avec la pupille, mais il n'eut pas le temps d'y réfléchir davantage. Ses compagnons le poussèrent sans ménagement à l'intérieur, repoussant l'homme dans le mouvement, et la porte claqua derrière eux.