Miguel s'écarta vivement de l'individu une fois qu'il eut la place de le faire, sous l'œillade agacée de son meilleur ami bien que ce dernier fût occupé à fermer la porte à clé derrière eux. Comme Chel louchait sur celle-ci, surveillant qu'elle n'explosât pas sous les coups de leurs poursuivants, seul Miguel prêtait réellement attention à l'étranger. Il fut surpris par le calme qu'il exprimait. Celui-ci se contentait de le fixer avec attention, riva un instant son regard vers la porte, comme s'il pourrait voir l'extérieur et la rue au travers, avant de le retourner vers le blond. Troublé, Miguel se sentit obligé de s'excuser :

– Eh bien, je suis désolé pour votre porte – enfin je veux dire, pour notre entrée quelque peu soudaine et impromptue puisque, techniquement, votre porte va toujours bien…

Il s'interrompit en se rendant compte qu'il était en train de parler en espagnol. De ce fait, non seulement il se trahissait comme un étranger même pas portugais, mais en plus l'homme ne devait même pas le comprendre. Il tenta de baragouiner la même phrase en portugais, dubitatif quant au succès de sa tentative.

— Miguel, nous n'avons pas le temps pour ça ! cracha Tulio, excédé tandis qu'il fouillait la pièce du regard dans le but de trouver une autre sortie.

La pièce était plutôt petite et encombrée. L'habitation n'était une simple masure dont les murs, faits de terre séchée, étaient couverts de petites aspérités – cela faisait penser à du torchis sans en être. De grands pans de tissus brodés de fils dorés en arabesques étranges et en dessins abstraits les recouvraient en partie, apportant des touches colorées qui détonaient entre elles. Plusieurs sièges en toile recouverts de motifs tout aussi complexes occupaient l'essentiel de l'espace, les pieds posés sur un épais tapis de laine rouge aux dessins orangés et aux bordures secondaires blanches. Ils entouraient une table basse sur laquelle reposait un service à thé encore fumant. Une seule tasse reposait près de la théière. Sans doute buvait-il, seul, lorsqu'il avait entendu du bruit dans la rue puis que le trio avait surgi chez lui. Nul doute qu'il devait détenir un peu d'argent mais pas assez pour vivre en un meilleur endroit, à moins qu'une quelconque raison ne le retînt entre ces murs ; ou il exerçait une activité qui lui offrait l'occasion de recevoir de telles choses en guise de présents.

Tulio jugea qu'il avait un goût déplorable. C'était trop voyant, trop flashy, trop riche, trop... trop tout quoi ! Cela se voyait aussi à sa tenue, très colorée également. Et surtout, il fixait Miguel d'un air étrange qui ne lui disait rien qui vaille. Il n'avait pas adopté une attitude indiquant qu'il allait les dénoncer ou les chasser mais il n'aima pas du tout l'attention que ce dernier portait à son meilleur ami.

Et c'était bien trop insolite pour qu'il pût ignorer cette sensation, de crainte et d'agacement mêlés.

– Vous devriez aller dans la salle d'à côté, vos poursuivants sont là, fit alors le natif en espagnol en reportant son attention vers la porte qu'il fixa avec insistance.

Le trio en fut surpris. Alors que Tulio cherchait où se trouvait l'anguille sous la roche, comme pour confirmer ses paroles, des coups frappèrent soudain la surface en bois et le son résonna dans le petit salon. Les trois compagnons se figèrent, attentifs et anxieux.

De nouveau, le propriétaire des lieux les invita à se rendre dans la pièce d'à côté d'un geste silencieux pour leur désigner l'ouverture couverte d'un rideau de perles. Ils obtempérèrent alors sans rechigner alors qu'une voix grave criait d'ouvrir, du moins le supposaient-ils – et ce n'était pas le marchand. Ils se glissèrent derrière le mur et s'arrêtèrent, le souffle court, un peu ramassés sur eux-mêmes. Le logement devait être réellement petit car ils se retrouvaient dans un petit couloir qui donnait sur deux pièces uniquement, de taille réduite. Les portes étaient entrouvertes et leur obscurité ne disait rien qui vaille – toutefois, le brun voulut vérifier s'il y avait possibilité de s'enfuir. Il fut déçu de constater qu'il ne s'agissait que d'une chambre et d'une petite pièce pour les ablutions, et seule la première comportait une fenêtre – mais elle donnait sur la mauvaise rue, celle qu'ils venaient de quitter. Aucun accès à un second étage n'était non plus visible. Aucune échappatoire, donc. Ils étaient coincés et dépendaient entièrement de la bonté de cet homme – et Tulio n'aimait pas cela du tout. Il retourna auprès de ses compagnons, qui le jaugèrent à son arrivée, en attente de son verdict. Il secoua la tête en signe de dénégation. Ils devaient s'en remettre à la chance, pour l'heure.

Ils frissonnèrent lorsqu'ils entendirent la porte claquer. Des voix fortes retentirent depuis le petit salon, sans qu'ils y comprissent quoi que ce fût. Ils étaient à l'intérieur. Tulio sentit ses mains devenir moites et déglutit. Instinctivement, il vint presque se coller au dos de Miguel – et se justifia en lui-même qu'il était le plus proche de l'ouverture et donc qu'il percevait mieux ce qui se produisait à quelques pas d'eux. Il touchait presque le bras de Chel aussi. En baissant les yeux, Tulio aperçut le bout de tissu incriminé et fut tenté de l'arracher des mains de la jeune femme pour le laisser plus loin ; il se contint. Elle montrerait alors son indignation, et il y avait de fortes chances pour que l'échange ne fût pas silencieux. Le geste n'évacuerait qu'en partie sa frustration mais ne leur apporterait rien de bon. Tendu, il reporta son attention vers l'entrée qu'il n'apercevait pas comme ses deux compagnons et, la mort dans l'âme, il se résigna à l'immobilité.

À tout moment, il s'attendit à ce que les hommes, au nombre de cinq ou six, pour ceux qui se trouvaient dans le salon ou au pas de la porte d'entrée, finissent par venir vers eux – qu'ils se missent à fouiller la maison était une option plus que probable –, que l'étranger les eût dénoncés ou non. Il n'en fut rien. Ils furent surpris lorsqu'ils les virent repartir en grommelant alors que, jamais, leurs silhouettes n'avaient menacé leur cachette. Pourquoi ? C'était bien le seul endroit où ils avaient pu se réfugier, c'était évident !

Estomaqués, ils ne réagirent pas pendant quelques secondes et restèrent figés dans leur attitude prostrée comme si elle les protègerait un tant soit peu de la réalité, alors même que tout danger était désormais écarté. Ce fut l'autochtone qui le leur fit remarquer en même temps qu'il surgissait à leur côté, les faisant sursauter :

– Vous pouvez sortir de là, ils sont partis.

– Comment avez-vous fait ? attaqua aussitôt Tulio d'une voix suspicieuse en plissant les yeux, méfiant.

A l'inverse de lui, Miguel s'approcha du natif avec enthousiasme, un grand sourire sur les lèvres, pour le remercier. Tulio se figea et lui renvoya un regard outré, comme si sa simple initiative constituait une trahison en soi. Pourtant, ce n'était même pas là le problème, pour lui ; lui ne vit que la distance anormalement mince entre le blond et l'homme au teint mat et, aussitôt, un sentiment de contrariété mêlé d'insécurité le saisit. Leurs mains se touchaient presque et, tactile comme le blond l'était, Tulio ne doutait pas que son ami les lui aurait prises sans son intervention. Il se félicita d'autant plus de sa manœuvre car, instinctivement, Miguel s'était quelque peu reculé pour se tourner vers lui, et son élan lui était totalement sorti de l'esprit. Une bouffée de satisfaction le saisit mais il s'efforça de ne pas le démontrer, et se contenta de scruter l'individu avec défiance.

Ce dernier se tourna également vers lui, un sourcil haussé. Seule Chel semblait encore se préoccuper quelque peu de la question des poursuivants ; penchée à la fenêtre, elle s'efforçait de lorgner la rue sans se montrer trop indiscrète, cachée derrière les rideaux. Tendue, elle ne considérait pas la scène qui englobait les trois hommes et s'en montrait détachée.

– Cela n'a rien de très sorcier. Je n'ai fait que leur dire que je n'ai rien vu, et je leur ai rappelé la notion de propriété privée.

– Et c'est tout ? ironisa Tulio.

– Est-ce réellement important ? souffla Miguel, excédé, avant de se tourner vers leur protecteur du moment avec un sourire. En tout cas, merci pour cela, vous nous avez tirés d'un bien mauvais pas !

L'indigène lui sourit en retour.

– Il n'y a pas de quoi.

Tulio décocha à son meilleur ami une œillade réprobatrice que ce dernier ignora. Il allait rétorquer quelque chose, acide, lorsque la voix veloutée de Chel retentit, oubliant par la même occasion de la modifier :

– Ils sont partis.

L'indien fit volteface vers elle, surpris, tandis que ses deux compagnons se raidissaient. Chel ne se rendit compte que tardivement de son erreur, lorsqu'elle avisa leur réaction et sentit ce qui n'allait pas. Son déguisement était encore bien en place malgré leur cavalcade et, pourtant, elle savait qu'il ne tenait plus. Elle ne sut comment réagir.

– C'est… une voix de femme ? s'étonna l'autochtone tandis que Miguel se glissait devant lui, tout sourire, s'efforçant de retirer Chel de sa vue.

– Oui, c'est… notre compagnon a une voix quelque peu étrange, je l'admets, il n'a pas bien mué celui-là, intervint le blond avec gêne. Cela arrive par chez nous ! Pas vous ?

Tulio ne put se retenir de se frapper le front et de secouer la tête, affligé. Croyait-il réellement être crédible ? L'homme devant eux paraissait assez sceptique mais pas tant agacé que cela par l'éventualité. Son regard s'attarda quelques secondes sur Chel avant de retourner sur Miguel. Il semblait davantage se désintéresser de la question que réellement croire à son mensonge ou même en étudier la véracité.

Tulio ne sut estimer si c'était là une chance ou, au contraire, un mauvais présage.

– Ce n'est pas très courant, avoua le métis, quelque peu perplexe, avant de balayer le sujet d'un geste de la main. Mon nom est Lokesh, fils de Venkat. Et vous ? Vous n'êtes clairement pas des natifs, étrangers, mais vous ne faites pas partie des envahisseurs non plus.

Ce Lokesh aurait certainement eu quelques soucis avec les autorités portugaises si elles avaient entendu ses paroles. Cependant, ce n'était pas eux qui le dénonceraient et tout le monde en était conscient, aussi personne ne releva. L'idée inverse reviendrait à se livrer eux-mêmes, car ils ne parviendraient pas à tenir la comédie bien longtemps. Le déguisement n'était que de façade, et il suffisait de gratter un peu pour découvrir la supercherie. La scène devant l'étal du vendeur de tissus en était une parfaite illustration.

Et, de toute façon, pour quelle raison l'auraient-ils envisagé ?

– Non, effectivement, nous ne sommes pas originaires de cette nation, avoua Miguel. Mais comment connaissez-vous notre langue ?

Les coins des lèvres de Lokesh se relevèrent en un mince sourire.

– Vous n'êtes pas les premiers espagnols à venir ici.

Les deux compagnons de longue date l'observèrent avec effarement. Il connaissait les Espagnols !

– Vous la maitrisez très bien, déclara Miguel.

– Merci.

– Comment l'avez-vous apprise ?

– L'homme qui la parlait était comme vous, un intrus qui s'est retrouvé là sans le vouloir et ne cherchait qu'à fuir et à se cacher. Mais il lui fallait aussi de l'argent pour vivre et, pour cela, il s'est mis à faire de la musique dans les rues. C'est la raison pour laquelle je suis allé vers lui dans un premier temps – je suis poète.

– C'est vrai ? se réjouit Miguel. Comme c'est drôle, je suis moi-même musicien !

Le visage de Lokesh s'éclaira.

– Vraiment ?

– Un poète ? C'est-à-dire, vous faites quoi ? demanda Chel en s'approchant de lui sans plus chercher à masquer sa voix.

Lokesh leur expliqua alors son métier avec entrain ; sa fierté tandis qu'il chantait l'histoire de son pays, dans les maisons de riches seigneurs ou dans les places, les louanges à l'égard des dieux que son peuple vénérait et leurs traditions. Miguel et Chel l'écoutaient parler avec avidité, émerveillés par ses paroles, puis affligés lorsqu'il évoqua les difficultés qu'il rencontrait depuis l'arrivée des Portugais. Défendre la culture autochtone n'était pas forcément bien perçu par les colons.

Seul Tulio demeura insensible à ses propos, quels qu'ils fussent. Il croisa même les bras en se retenant de souffler d'exaspération. Il l'aurait bien déjà fait s'il n'avait pas craint de finir jetés dehors, au risque d'une nouvelle confrontation avec leurs poursuivants. Le temps s'écoulait et c'était autant de distance qui se mettait entre le trio et eux. Tout du moins, sa tirade expliquait sa décoration hétéroclite. Sans doute des cadeaux, comme il l'avait déjà envisagé. Selon lui, il aurait mieux fait d'en revendre la majeure partie.

Il nota alors le thé abandonné et estima qu'il devait être tiède à présent. Aucune fumée ne s'échappait plus des contenants.

– Au fait, je suis Miguel, se présenta ce dernier avant de désigner ses deux camarades : Et voici Tulio et Chel !

– Enchanté.

Seul Tulio conserva un visage fermé qui contrastait avec la bonhomie ambiante puisque lui seul n'en était pas du tout heureux.

Car il avait le sentiment que cette rencontre tournait une page de leur vie et, en lui-même, il songeait que ce ne pouvait être qu'en mal.