– Quoi ?

Dire que Tulio était exaspéré était un doux euphémisme. Il avait espéré – avec un temps de retard et une fois qu'ils eussent été en sécurité – que cet épisode et les risques qu'ils avaient encourus auraient au moins eu le mérite de leur mettre un peu de plomb dans la cervelle et de les convaincre de la nécessité de quitter les lieux au plus vite. Ils auraient quand même pu finir en prison voire pire ! Cependant, ses espoirs avaient vite été éconduits. Aucun de ses deux compagnons ne s'en souciait vraiment ni ne démordait de leur idée première, au contraire. Et Tulio savait que le poète étranger ne jouait pas en sa faveur dans la balance ; leur curiosité avait flamboyé au lieu de finir comblée avec leurs échanges. Ils l'avaient quitté la veille que tard, et Tulio avait rencontré des difficultés à arracher ses compagnons à son influence et à les tirer hors de chez lui. Lokesh n'avait pas eu l'amabilité de s'impatienter et de les jeter dehors. Leur intérêt commun que constituaient le chant et la musique avaient été un premier point d'accroche et le trio semblait s'en être découvert d'autres.

De fait, il avait beaucoup râlé, avec l'impression désagréable d'être toujours grognon depuis quelques temps – et en y réfléchissant, il sentait que ce n'en était pas qu'une mais la triste réalité. L'air du pays devait y jouer, forcément, de même que son stress et son désir plus que prononcé de fuir cet endroit au plus vite. Le problème était que les deux autres ne partageaient pas ses états d'âme ; eux avaient l'esprit exclusivement tourné vers toutes les merveilles à découvrir en cet endroit, et ce n'étaient pas les descriptions que Lokesh en faisait qui les en dissuaderaient, bien au contraire. Il sentait déjà le plan foireux arriver à plein nez.

Et les deux autres refusaient de l'écouter, comme toujours.

– Vous voulez encore sortir ? Après la frasque que tu nous as faite faire hier ?

Le visage de Chel s'assombrit sans qu'elle répondît, avant qu'elle ne roulât des yeux en signe d'exaspération. Tulio lui avait fait une de ces scènes la veille, peu après qu'ils eurent quitté Lokesh, malgré son invitation pour loger chez lui – d'ailleurs, à ce sujet, Miguel comme Chel partageaient l'idée qu'ils ne comprenaient pas le brun. Rester chez lui aurait été bien plus sûr que le logement branlant qu'ils squattaient illégalement ! Mais Tulio n'avait rien voulu entendre ; selon lui, Lokesh était susceptible de les trahir à tout moment et mieux valait prévenir que guérir. Ce que les deux autres avaient du mal à imaginer ; s'il en avait eu l'intention, pourquoi ne pas l'avoir fait lorsque leurs poursuivants étaient venus les récupérer ? Qu'aurait-il gagné à reporter cela à plus tard, hormis d'être suspecté de les avoir aidés ? Une raison inconnue le détournait de l'idée – son dédain envers les colons, entre autres – et cela arrangeait grandement le trio qui s'en satisfaisait bien. Excepté Tulio.

Chel serra contre elle le châle qu'elle avait volé. Il lui recouvrait les épaules et les bras jusqu'aux coudes. Tulio avait tenté de le récupérer pour le jeter, sans succès – c'était bien à cause de ce stupide bout de tissu qu'ils avaient eu tant de souci. Cependant, Miguel était intervenu en faveur de la jeune femme, prétextant qu'un tel geste ne servait à rien ; le mal était déjà fait. Il avait ajouté que, pour les gens, ce châle se confondait aux autres vêtements qui circulaient dans les rues et qu'il n'était pas si particulier. Le marchand n'avait donc aucune raison de le reconnaître parmi tant d'autres. Lokesh avait surtout été surpris par le style vestimentaire de ce soi-disant jeune homme mais n'en avait strictement rien dit ; il devait avoir l'habitude des individus excentriques.

Il posait surtout un problème à Tulio, car ce tissu était la représentation tangible, presque vivante, de toute la naïveté et l'insouciance, l'imprudence même de ses compagnons, dont il aurait aimé les débarrasser. Il constituait presque une promesse d'ennuis pour les jours à venir.

– Je ne vois pas pourquoi tu parles de ça, ça peut arriver n'importe quand et n'importe où. Même dans ton pays, j'en suis sûre, râla Chel, irritée, en croisant les bras. Je te ferais aussi remarquer qu'on aurait presque plus de chances de se faire embarquer si quelqu'un nous trouve à squatter ce logement ou trouve le cheval. Et puis Lokesh connait bien cette ville et ses habitudes, nous n'aurions aucune raison de nous faire arrêter !

– Quoi, c'est lui que vous rejoignez ?

Depuis quelques jours, il avait l'impression de nager en plein cauchemar. C'était presque pire que lorsqu'ils s'étaient retrouvés dans le bateau de Cortes en route vers l'Amérique, prisonniers parce qu'ils avaient eu la mauvaise idée de se cacher dans les tonneaux que ce dernier avait embarqués dans son bateau. C'avait été stressant mais Miguel et lui s'étaient plus ou moins entendus à ce sujet et s'étaient accordés sur le but à poursuivre – du moins pendant quelques temps. Là, il y avait Chel, et c'était comme si sa présence et sa mauvaise influence poussaient le blond à exprimer davantage ses penchants d'explorateur inconscient et curieux.

Peut-être que, en définitive, c'était surtout cela qui le blessait le plus. C'était comme si Miguel lui échappait.

Ce dernier lui renvoya un air surpris alors qu'il s'était avancé vers la porte, renforcé par le sourcil qu'il avait haussé.

— En quoi cela change-t-il quelque chose ? Au contraire, cela devrait te rassurer, non ?

— Je ne vois pas pourquoi !

Il se fichait assez du poète. Enfin, il s'agaçait surtout du fait que sa présence semblât constituer un prétexte supplémentaire aux yeux des deux autres pour déambuler dans la ville et ne pas la quitter. Ce n'était pas bon du tout. Ils n'avaient pas besoin de cela. Tulio n'avait pas besoin que ce natif jouât les serpents à sonnette auprès d'eux.

— Mais nous devons –

— Reste ici à loucher sur le port, si tu veux, mais nous, nous sortons, cracha Chel, lassée. Tu ne te montrais pas si pressé dans ma cité, mais il est clair que l'or a su te retenir suffisamment, le temps qu'il vienne charger ton bateau ! Tu te fiches peut-être de ce qui se trouve ici mais nous, non.

— Attendez !

Tulio se retrouva avec la porte claquée juste sous son nez, alors qu'il les avait suivis pendant qu'eux-mêmes sortaient. Il serra les poings mais, blessé, il ne chercha même pas à ouvrir pour les poursuivre encore et inlassablement. Ce n'était pas tant l'éclat de Chel qui en était responsable.

C'était le regard que lui avait renvoyé Miguel avant qu'il ne passât le pas de la porte, qui confortait les propos de la jeune femme. Agacé contre lui et contre son insistance. Jamais en Espagne il n'aurait cru réussir à se le mettre à dos ; et pourtant, en quelques semaines, il avait réussi par deux fois, la première à El Dorado et la seconde ce jour, à Goa.

Plus que le désir de quitter cet endroit au danger perpétuel, ce fût celui de tourner la page de cette phase-là qui l'envahissait peu à peu. En priant pour qu'il ne fût pas déjà trop tard.

oOo

— Chel, tu… ton haut…

Chel tourna un regard intrigué vers Miguel, qui se tortillait sur place, mal à l'aise. Une grimace d'avertissement ornait sur les lèvres. Il gesticula sans qu'elle saisît le sens du message qu'il tentait de lui transmettre. Lokesh était derrière son épaule en train de la fixer avec étonnement. Elle fronça les sourcils et mit ses poings sur ses hanches. Non, décidément, l'inquiétude de Miguel lui échappait totalement.

Ils se trouvaient à l'intérieur de la maison du poète. Tulio avait fini par céder à leurs envies et par les accompagner dans leurs pérégrinations, quoique sans grand enthousiasme. Cependant, les discussions à sens unique avec Altivo étaient vite devenues lassantes et la surveillance du port ne lui avait pas apporté grand-chose. Il y avait bien trop de monde qui y travaillait, de jour comme de nuit, et ce de manière constante. Il en avait espéré autrement vu le caractère récent de ce comptoir mais les Portugais étaient bien organisés, du moins suffisamment pour leur poser problème. Peut-être était-ce d'ailleurs à cause de son caractère récent qu'ils étaient ainsi sur le qui-vive. Sans la complète coopération des deux autres, une telle entreprise était vouée à l'échec, or cela semblait perdu d'avance, pour l'instant. Ainsi, il n'avait récolté qu'une seule certitude ; ils devaient quitter le pays ailleurs, dans un endroit plus reculé, là où la vigilance des colons était moindre. Se posaient encore les questions du lieu et de l'embarcation ; mais il finirait par trouver, il n'y avait pas de doute. De toute façon, il le fallait. Et ils étaient débrouillards. Et comme Lokesh était un autochtone, il était peut-être possible de tirer profit de son apparente sympathie, mais il fallait encore l'étudier un peu pour évaluer sa relative fiabilité.

Sa seule affirmation, pour l'heure, était que son vin était plutôt bon. À savoir où il se le procurait. Produit d'importation, sans nul doute.

Tulio se retourna, un peu surpris par l'intonation un peu gênée dans la voix de Miguel. Auparavant assis sur son fauteuil recouvert d'un tissu tressé rouge et bleu, il s'était redressé, sans s'en être rendu compte. Il suivit son regard pour déterminer la source de son émoi. A la vue de Chel, il se figea et faillit lâcher le verre rempli de vin rouge qu'il tenait, les yeux écarquillés. Il faisait un peu chaud en ce milieu de journée et, malgré leur situation plutôt enclavée dans la cité qui les dispensait du pic de lumière et donc de chaleur, la température était suffisamment élevée pour qu'ils en souffrissent, même un peu. Rien d'étonnant donc à voir Chel retirer sa veste à manches longues dans le but de se défaire d'une épaisseur de tissu devenue dès lors encombrante.

Cela devenait juste un peu plus problématique lorsque dans son mouvement, un bout de sein perçait et que sa féminité devenait, par conséquent, absolument indéniable, à moins d'être aveugle ou de très mauvaise foi.

Tulio devait reconnaître en lui-même que la situation aurait pu être pire. Cachés dans l'intimité de la maison du poète, seul ce dernier était témoin de la vision en question. Celui-ci n'était pas armé et, s'il était bien bâti, il ne tiendrait pas si les trois se jetaient sur lui. Tout du moins, Tulio estimait qu'ils avaient leurs chances. Il déposa le verre sur le sol, ne s'embêtant pas à lui chercher le moindre support, et s'approcha de quelques pas, sur la défensive. Au cas où. Si les choses venaient à dégénérer, ils devaient être parés à toute éventualité. Le faire taire, avant qu'il ne parvînt à alerter les autorités. Ils n'avaient certainement pas besoin d'attirer l'attention sur eux une nouvelle fois ; ils avaient eu de la chance la première, il ne fallait pas trop compter là-dessus, sur le long terme.

Chel ne réalisa que tardivement le reproche qui lui était fait. Elle abaissa aussitôt le pan de la tunique pour masquer l'organe fautif, tout en ayant conscience que ce geste était désormais inutile. Dans la même visée que Tulio, elle se rapprocha de Miguel, les yeux toujours rivés sur Lokesh. Le blond se retourna pour lui faire face, les muscles contractés, Chel juste derrière son épaule de sorte que son souffle balayait sa nuque. De son côté, le poète ne faisait pas mine de réagir ; il paraissait seulement chercher à comprendre la vérité, perdu. Son regard alternait entre la jeune femme et le blond. Il étonna les trois compagnons lorsqu'il lâcha :

— C'est… c'est ta femme ? fit-il en s'adressant à Miguel, quelque peu désemparé.

Ce dernier cligna d'abord des yeux, perplexe devant une telle demande. Il venait de découvrir qu'ils avaient menti sur le genre de Chel et lui demandait seulement s'il s'agissait de sa compagne ?

— Bah… non, répondit Miguel avec sincérité, tout en réfléchissant à ce qui avait bien pu le mener à une telle pensée. Non, Chel n'est pas ma femme. Ni ma compagne. Nous ne sommes pas ensemble.

Les traits de Lokesh se détendirent. Cela les surprit. Une sombre pensée traversa l'esprit de Tulio et lui déplut tant qu'il fit la moue. Etrangement, ce n'était pas le fait qu'il insinuait que Chel était en couple avec une autre personne qui le dérangeait, bien au contraire – il s'en fichait presque. Se pouvait-il que l'autochtone nourrît un quelconque intérêt pour son ami, de nature… romantique ou sexuelle ? Sa culture considérait-elle les relations homosexuelles comme normales et naturelles, voire y étaient-ils même plus enclins ?

— En fait, elle est plutôt avec Tulio.

Le concerné se figea à ces mots, après avoir failli intervenir pour nier. C'était vrai, normalement. Était-ce toujours le cas ?

— Ah oui ? Je n'aurais pas cru, fit Lokesh avec honnêteté.

Cette simple phrase résonna étrangement en Tulio, de sorte qu'il s'assit, ébranlé, sans que personne s'en rendît compte. Miguel avait repris la parole, sans doute pour s'excuser de leur mensonge. Lokesh lui adressa un geste apaisant et lui tapota même l'épaule ; il ne leur en portait aucune rigueur, plus amusé qu'autre chose de la nouvelle. Tulio s'en aperçut à peine.

Il n'était pas tant surpris que l'indien n'eût pas deviné, finalement ; en réalité, c'était même plutôt rassurant. Cependant, il prenait pleine conscience, à présent, de la distance effarante qui les séparait, Chel et lui ; qui n'avait cessé de grandir depuis qu'ils avaient quitté les côtes de la terre dans laquelle se cachait l'El Dorado. Chel s'était progressivement détachée de lui, exprimant une lassitude de plus en plus prononcée face à l'attitude prudente de son amant, et lui-même s'était trouvé trop préoccupé par leur situation pour en tenir compte. D'ailleurs, depuis combien de temps ne s'étaient-ils pas touchés ? Ils l'avaient pourtant fait à de nombreuses reprises là-bas mais, depuis leur départ en bateau, plus rien ; il songea alors qu'à aucun moment il n'avait ressenti le désir de réitérer l'expérience avec elle. Il pâlit ; il avait réellement pensé être tombé amoureux d'elle, charmé. Cependant, il en venait à douter, à présent. N'avait-ce été que du désir face à un être impétueux et exotique qui, une fois consommé, aurait tout fini par disparaître ? Ou n'était-ce que le stress quasi permanent et la mésentente actuelle qui réduisaient ses sentiments au silence de manière temporaire ? Et pour Chel ? Elle-même ne paraissait pas affectée par la tournure de ces dernières semaines ; en était-il de même pour elle ou leur liaison n'avait-elle représenté pour elle qu'un moyen de s'assurer une sortie de sa 'prison dorée', comme elle semblait considérer la cité ?

Leur relation n'avait donc été qu'un mirage, une phase transitoire quand lui-même avait réellement cru qu'il y avait plus, et surtout qu'il voulait plus ?

Et puis, il y avait eu le quasi-départ de Miguel qui avait exprimé le souhait de rester à El Dorado. Cela avait fortement affecté Tulio, même s'ils n'en parlaient pas ; et cela l'affectait encore. À présent, c'était à cause de ce Lokesh qu'il avait la sensation de voir leur lien se fragiliser, et il ne l'appréciait pas du tout. Se trouver spectateur de leur conversation renforça cette impression et sa gorge se serra. Ses pensées étaient comme embrouillées.

Il désirait juste fuir et se cacher entre les murs branlants de leur abri, dans l'espoir d'y remettre de l'ordre, loin de l'indien et loin de Chel. Seul.