Plus les jours passaient, plus l'espoir de quitter un jour ces rivages s'éteignait en Tulio. Miguel et Chel étaient si avides de découvrir les mœurs locales, celles des vrais natifs et non pas celles amenées par les colons européens, leurs voisins de frontières, qu'à aucun instant ils n'avaient encore envisagé de partir, et Tulio en venait à douter que cela se produisît un jour. Pour Chel, cela ne l'étonnait pas outre mesure, comptoir portugais en Asie ou Espagne, c'était du pareil au même puisqu'elle ne connaissait ni l'un ni l'autre. Mais Miguel… Miguel était espagnol tout comme lui et pourtant, il ne regrettait pas leur pays natal, comme à El Dorado. L'histoire se répétait à quelques semaines d'intervalles et Tulio ne savait quels arguments déployer afin qu'il partît avec lui. Le perdre… il avait déjà failli le perdre une fois et même s'il n'avait rien voulu laisser paraître, il avait fortement hésité à rebrousser chemin pour retourner auprès de lui, se demandant si tout l'or des incas rapporté en Espagne valait de sacrifier leur amitié. Les circonstances avaient choisi pour lui et lui avaient évité d'amener cette réflexion à son terme. A présent, la même chose se répétait, à peu de détails près ; sans compter les circonstances qui lui apportaient une certaine difficulté à trouver un moyen de quitter le comptoir en toute discrétion à bord d'un bateau suffisamment solide pour subir la longue traversée à effectuer. Cela lui servait également de prétexte pour retarder l'échéance, en attendant, mais elle viendrait… et Miguel aurait-il changé d'état d'esprit durant ce laps de temps ? Il en craignait la réponse. Ainsi, pour l'heure, il était assez soulagé de ne pas l'avoir et s'en contentait.

Son regard glissa sur Lokesh qui riait, un air jovial sur ses traits, pour le fixer pensivement. Il n'osait pas le bousculer à ce sujet, pas encore, car il n'avait pas confiance en lui et était donc incapable de se fier aux informations qu'il était susceptible de lui livrer. Sans compter qu'il y avait quelque chose chez lui qui le troublait et qu'il n'appréciait pas, et cela le détournait aussi de ses plans, auxquels il pensait de moins en moins, ces derniers jours. Quelle urgence y avait-il, de toute manière ? À présent, ils se fondaient dans la masse, vêtus comme des autochtones, se conduisant comme des habitants discrets et silencieux, ni riches ni miséreux. Des gens lambda, qui ne demandaient rien à personne et à qui personne ne demandait rien. C'était tout ce qu'ils souhaitaient.

Son regard dériva sur la mer bleutée qui s'étendait plus loin et ses lèvres se portèrent sur son verre pour siroter le cocktail à base d'alcool de fruits autochtones. La terrasse offrait une vue splendide sur les rivages plus sauvages qui jouxtaient le port lui-même, lui aussi visible et noir de monde. En cette première heure de l'après-midi, le soleil était haut dans un ciel azur parfaitement dégagé et frappait les humains de ses rayons chauds, de sorte que Tulio était obligé de s'abriter sous un parasol pour épargner sa peau trop claire pour ce soleil incisif. La mer commençait à s'agiter et les vagues, de plus en plus fréquentes, frappaient les côtes avec une violence croissante, pour retomber en des écumes blanchâtres qui laissaient des sillons bulleux éphémères, effacées à la retombée suivante. Le vent venait de se lever et secouait les feuillages de la jungle et des palmerais, et rendait la chaleur un peu plus supportable. Eux-mêmes profitaient des bienfaits de la résidence d'un riche dignitaire indien dont le poète était ami – et il ne leur avait pas fallu longtemps pour comprendre que les riches tissus de Lokesh lui avaient été offerts, entre autres, par ce dernier. C'était le genre de connaissance que Tulio aimait bien faire ; après tout, il était toujours utile d'avoir des gens riches en guise de connaissances, surtout lorsqu'ils étaient dans le besoin. Le seul problème le concernant était qu'il n'était pas du tout proche de Lokesh et qu'il ne parvenait même pas à faire semblant ; aussi, il avait décidé de jouer les individus distants et distraits pour attribuer une autre origine à sa conduite. Ainsi, tandis que lui-même profitait seul et en silence de sa boisson, songeur et amer, ses deux amis discutaient avec le poète sur les sofas à quelques pas de lui. Le dignitaire, lui, avait quitté la pièce quelques minutes plus tôt après la venue d'un serviteur qui lui avait transmis un message. Tulio n'avait aucune idée de son contenu, comme les autres. Son esprit était trop occupé pour s'en soucier. Car plus il y réfléchissait, plus il cernait ce qui l'exaspérait tant chez ce Lokesh. Ce n'était pas lui-même en tant qu'individu. C'était à cause de Miguel ; il était en train de lui voler son Miguel.

Ce dernier ne parlait plus que de lui, des sites que l'indien leur faisait découvrir, des anecdotes qu'il partageait avec eux, sur la vie quotidienne des natifs ou sur leurs croyances, et Miguel se montrait fasciné et émerveillé par tout cela. La complicité qui s'était établie entre eux, renforcée par leur amour commun pour l'art musical, chanté ou autre, était si forte qu'il avait l'impression qu'a contrario, Tulio lui-même s'effaçait de l'esprit du blond. Et il savait que cela ne s'arrêterait pas là, que Lokesh ferait tout pour que cela ne s'arrêtât pas là ; il avait vu le regard qu'il portait à son meilleur ami, il avait compris ce qu'il signifiait. Il le voulait. Il le désirait. Peut-être l'aimait-il, même, mais cela n'avait pas grande importance ; Tulio ne pouvait accepter cela. Que ce fussent tous deux des hommes n'était pas le problème – même si ce point le mettait un peu mal à l'aise – mais… il ne voulait pas que Lokesh devînt plus important aux yeux de Miguel que lui-même ! Jusqu'à présent, ils avaient été tout l'un pour l'autre ! Chel… Chel n'avait été qu'une aventure de passage, il le réalisait à présent, il avait même fini par en discuter avec elle. Celle-ci avait d'ailleurs considéré la conversation comme inutile car, pour elle, cela avait coulé de source. Leur liaison passionnée n'avait jamais rien eu de romantique. Ils s'appréciaient toujours, certes, mais ce n'était pas comparable. Miguel était plus important pour lui que n'importe qui d'autre, et il ne désirait pas le moins du monde que cela changeât.

Or, il semblait qu'ils étaient sur la bonne voie.

Un goût amer envahit sa bouche et gâta la saveur de sa boisson. Tulio n'en tint pas compte. Sans s'en rendre compte, il s'était mis à fusiller Lokesh du regard plus qu'à l'accoutumée et devait se retenir de se lever pour vider son verre sur sa tête et le jeter dehors. Cependant, son pragmatisme lui soufflait que, non seulement il s'agissait d'une mauvaise idée, mais qu'elle était doublement stupide, puisqu'ils n'étaient même pas chez lui mais chez un ami à Lokesh. Son geste risquait d'entraîner quelques répercussions funestes qu'il regretterait, y compris dans sa relation avec Miguel, qui prendrait sans doute le parti du poète. Le fait qu'ils fussent sur une terrasse surélevée n'arrangeait pas son affaire non plus ; le faire passer par-dessus bord n'était que peu envisageable puisque le résultat serait certainement un meurtre. Et même si le jeune homme l'agaçait de plus en plus, sa mort lui pèserait sur la conscience malgré tout. Au moins un peu.

Il se leva, le verre à moitié plein dans sa main qu'il faillit renverser dans son mouvement brusque. Il ne savait pas ce qu'il attendait – et qu'attendrait-il ? Une occasion de coller une gifle à Lokesh ? Pour les mêmes raisons que le jeter dehors ou par-dessus la rambarde de pierres blanches, ce n'était pas envisageable. Il s'avança vers eux. Car pourquoi resterait-il en retrait, alors ? Pourquoi ne ferait-il rien pour empêcher la complicité entre Lokesh et Miguel se développer et une éventuelle romance se tisser ? Miguel était-il d'ailleurs réellement susceptible de tomber sous le charme de l'autochtone ? Tulio ne pouvait nier qu'il était plutôt bel homme, si l'on aimait les traits exotiques – et Miguel était un passionné de ces choses-là. Aimait-il les hommes ? Il se rendait compte qu'il n'en avait aucune idée. Dans tous les cas, lui n'avait pas du tout envie que cela se produisît !

Pourquoi cela te gêne-t-il autant ? Tulio se plaça à la place vide juste à côté de Miguel et, de ce fait, il se retrouva entre lui et la silhouette de Lokesh, assis un peu plus loin. L'endroit parfait. Habituellement, il n'aurait pas aimé se retrouver aussi serré entre les jambes de son meilleur ami et l'accoudoir du sofa, mais cela ne gâtait en rien sa satisfaction.

Pourquoi être aussi mal à l'aise avec l'idée que Miguel puisse se trouver quelqu'un ? La réponse n'était pas parce qu'ils devaient partir et que Lokesh n'en serait qu'un frein, même s'il y avait également pensé. Miguel tourna brièvement la tête vers lui et lui sourit. Durant un bref instant, Tulio crut les revoir durant l'époque bénie pendant laquelle ils n'étaient que tous les deux, pendant laquelle ils ne comptaient que pour tous les deux. Avant Lokesh, avant Chel, avant Altivo même. Juste tous les deux, lorsque leur monde se résumait à l'autre et aux frasques qu'ils imaginaient et mettaient en scène ensemble. Cette époque lui paraissait si proche et si lointaine à présent.

Comme cette époque, les yeux de Miguel finirent par le quitter pour retourner vers Lokesh. Tulio sentit son monde vaciller et craignit qu'il ne sombrât. Troublé, il tenta de suivre la conversation et de comprendre ce qu'il se disait, jusqu'à ce qu'il repérât le regard de Lokesh sur lui. Ce dernier persista tandis que les secondes s'égrenaient, et son agacement à son égard flamboya de plus belle. Pour quelle raison se permettait-il en plus de le jauger de la sorte ? Ce jeu dura plusieurs minutes, jusqu'à ce que Lokesh se levât. Ses deux compagnons suivirent son mouvement du regard, surpris, et se turent.

– Je vous laisse un instant, je reviens, les rassura-t-il avec un geste d'apaisement, puis il leur désigna leurs verres sur les tables. N'hésitez pas à en profiter durant mon absence.

Son départ résonna comme une libération en Tulio qui dut se retenir de soupirer de soulagement. C'était inapproprié et, de toute façon, ce n'était qu'un répit de courte durée. Le problème n'était pas résolu et puis, la lueur dans ses yeux, tantôt, ne lui disait rien qui vaille. Avait-il senti son antipathie pour lui et surtout, y voyait-il une quelconque menace pour ses projets, quels qu'ils fussent ? Il fut incapable de répondre à sa propre question.

Il fut rassuré de constater que ses deux camarades échangeaient tout aussi joyeusement en l'absence de Lokesh qu'en sa présence, ce qui ne le rendait pas si indispensable à leurs yeux. Ne voyaient-ils en lui qu'une sorte d'ami qui leur servait de guide dans ce pays étrange et qui stimulait leur curiosité à son égard ? Il l'espérait, comme il espérait que tout cela n'était qu'une phase qui finirait par leur passer.

Pour autant, lui-même n'était pas plus inclus, mais ses pensées dérivaient tant qu'il ne s'en rendit pas compte. Car même absent, Lokesh hantait ses pensées, et pas de la meilleure des façons.