Je le hais. Tulio avait décrété cela en cette énième journée en sa compagnie, après la visite d'un temple des plus remarquables mais à moitié en ruines et envahi par la friche. La journée était belle, pourtant ; il faisait beau et chaud, un peu trop peut-être, de sorte qu'ils devaient se protéger la tête avec des chapeaux malgré l'abri offert par les luxuriantes frondaisons des arbres. Ils se trouvaient dans la zone périphérique de la ville en un coin quelque peu reculé. De ce fait, il n'y avait que peu de monde, ce qui était appréciable. Mais toutes ses qualités ne compensaient pas la présence plus qu'agaçante de Lokesh, bien qu'il fût indispensable à la compréhension de l'histoire du site et de la symbolique de ses attraits. Détails dont se fichait éperdument le brun, tandis que Miguel était pendu à ses lèvres et que Chel admirait les structures avec enchantement et se gênait à peine pour venir les effleurer de ses doigts.

Pour Tulio, la sortie consistait essentiellement à fusiller Lokesh du regard – à défaut de s'en prendre à lui pour de vrai – et à surveiller ses moindres faits et gestes, notamment lorsqu'ils étaient dirigés vers son seul véritable auditeur du moment, Miguel. Tulio n'avait pas envie de réfléchir sur ce besoin irrépressible de 'protéger' Miguel, car c'était ainsi qu'il considérait les choses. Et ce, bien qu'il sût déjà que le seul sentiment d'amitié ne l'expliquait pas, de même qu'elle n'expliquait pas, à l'opposé, la mauvaise estime qu'il s'évertuait à porter envers Lokesh alors qu'il avait toujours été des plus sympathique à leur égard. Quoique, si : il était captivé par Miguel et ses regards se faisaient de plus en plus tendancieux et désireux à son égard, sans que son ami eût l'air de s'en rendre compte. Ce dernier agissait avec tout autant de naïveté qu'à l'accoutumée, ce qui paraissait de moins en moins contenter leur hôte qui se permettait parfois des gestes à son encontre – une main qui s'égarait sur lui, une épaule qui effleurait innocemment la sienne... Tout était prétexte à le toucher et à attirer son attention vers lui et uniquement lui, et Tulio détestait cela. Miguel était assez grand pour le repousser par lui-même mais ce n'était même pas là le problème, et ce point l'effrayait un peu. Voyait-il Miguel autrement que comme un meilleur ami ? Qu'est-ce qui le liait donc à lui ? Ces questions sans importance ne demeuraient pas longtemps ; Miguel avait toujours été important pour lui et il l'avait toujours su, même si cela semblait s'être accru depuis. Ce constat se suffisait à lui-même. Cependant, la présence de Lokesh remettait tout en perspective. De quelle façon, il l'ignorait, et cela l'angoissait. La situation entre les deux amis était suffisamment compliquée, avec le poète comme source de tensions, pour ne pas en rajouter avec ces interrogations inutiles.

Alors il agissait à sa manière en se glissant tout près de Miguel de sorte à empêcher Lokesh de se rapprocher davantage de lui. Ce dernier s'apercevait de ses manœuvres mais ne disait rien, évitait de protester. Au lieu de cela, il se contentait de fixer Miguel avec une certaine forme d'avidité, il accrochait son regard autant qu'il le pouvait, il esquissait quelques gestes timides, d'apparence anodine, lorsque cela s'y prêtait. Et surtout, il s'efforçait de satisfaire la curiosité de Miguel – espérant sans doute, à la longue, que ses efforts portassent leurs fruits.

– Vous savez, il y a davantage de temples à l'intérieur des terres dans des lieux plus reculés, hors du comptoir, et qui n'ont ainsi pas subi les affres de la colonisation. Ils sont donc mieux conservés. Ce serait peut-être intéressant de les visiter, afin de voir la beauté de ces lieux sacrés hors du temps, qu'en dites-vous ?

Il ne fallait pas davantage pour titiller la curiosité et l'enthousiasme des deux compagnons assoiffés de découvertes ni réfléchir à leur réponse.

– C'est vrai ? Génial !

Tulio fut consterné par l'idée, plus encore parce qu'il savait déjà qu'il serait presque impossible de dissuader ses compagnons de se lancer dans l'aventure. Plonger dans une jungle dangereuse avec le poète comme guide ? Ce serait prendre trop de risques avec un tel individu ! Et s'ils étaient pris en chasse par un tigre, ou par tout autre prédateur géant habitant entre ces arbres denses ? Et si Lokesh leur tendait un piège ? Oh, Miguel s'en sortirait certainement, et Lokesh jouerait peut-être les sauveurs, quant à lui… Ce serait le moment idéal pour se débarrasser de lui, n'est-ce pas ? Il serra les dents. S'il avouait ses craintes aux deux autres, ils le traiteraient de paranoïaque, il le devinait. Et sans compter cela, ce serait prendre le risque de se perdre et de ne jamais retrouver leur chemin. La côte serait sans doute trop lointaine pour la retrouver.

Il se plaça entre ses compagnons et le natif, les bras levés en signe d'arrêt.

– Wow, on arrête tout de suite, là. S'enfoncer à l'intérieur des terres en des lieux reculés et sauvages ? C'est non ! Nous n'allons pas –

– Et en quoi te permets-tu de décider pour nous trois ? Si tu ne désires pas y aller, libre à toi, mais nous, on en a envie ! s'écria Chel, mécontente.

Miguel appuya les propos de la jeune femme d'un hochement de tête et croisa les bras, tout aussi maussade qu'elle. Tulio déglutit et hésita un instant, mal à l'aise. Il sentait le regard victorieux de l'indien dans son dos et, si cela le hérissait, ce n'était pas tant cela qui le blessait ; il allait encore passer pour le lourd de service, avec son excessive prudence et sa volonté de rester près des côtes – il faisait déjà l'effort de ne pas souhaiter les cantonner au port ! Mais ceci était une autre histoire. Il savait que, peu importât ses arguments, ils seraient aussitôt balayés par ses amis sans même avoir été considérés un instant. Ils en avaient tant pris l'habitude que c'en était devenu automatique, à cause de Lokesh, encore une fois. Il tenta malgré tout, en désespoir de cause :

– Parce que ce n'est pas prudent. Nous ne connaissons pas ces forêts, et il suffit de voir leur aspect pour que –

– Ce n'est pas cela qui nous a arrêtés lorsque nous avons traversé la jungle pour rejoindre El Dorado, répliqua Miguel en fronçant les sourcils. Nous avons suivi la carte –

– Parce que tu le voulais et parce que nous étions bloqués sur cette satanée île ! Nous étions –

– Si tu avais été si rebuté par l'idée de pénétrer dans cette fichue jungle, nous aurions pu rester sur la plage !

– Tu ne disais pas ça quand tu te trouvais devant toute cette montagne d'or qui promettait de finir dans tes poches, susurra Chel avec un sourire ironique.

Tulio leva les mains en signe de dépit et roula des yeux.

– Ça, c'était après, lorsque nous nous trouvions dans la cité où nous étions bien plus en sécurité que dans la jun – en fait non, ce n'est pas vrai, nous n'étions pas réellement plus en sécurité.

S'ils avaient été adulés comme des dieux, le risque que leur supercherie fût découverte avait pesé sur eux à chaque instant – pire encore lorsque Miguel s'était mis à sortir, leur faisant prendre davantage de risques – et la présence du prêtre maléfique y avait fortement contribué aussi. Tulio se remémorait encore la créature de pierre que ce dernier avait réussi, il ne savait par quel miracle, à animer et à manipuler pour la lancer à leur poursuite ; il s'en était fallu de peu pour qu'ils y perdissent la vie, tout faux dieux qu'ils étaient, et en cela, ils devaient remercier le tourbillon d'eau. Et en définitive, pour quoi ? Ils n'avaient pas remporté ne serait-ce qu'un dixième de l'or promis – tout avait chuté du bateau qu'ils avaient emprunté pour quitter la cité enfouie dans la montagne.

Si c'était à refaire, Tulio n'était pas sûr d'y retourner, malgré l'amabilité et la naïveté des habitants. Quoique, ce serait envisageable s'ils trouvaient un moyen de quitter la ville plus calmement et ainsi de conserver avec eux le trésor qu'ils emportaient. Mais bon, les habitants ne se montreraient peut-être pas aussi conciliants.

– En fait, même là-bas, nous n'étions pas en sécurité – et nous avons bien failli y mourir, je te rappelle. Mais les circonstances étaient complètement différentes ; c'était ça, suivre ta carte et ton objectif, avec un possible espoir de trouver une civilisation –

– Mais surtout ses richesses, intervint Chel en dressant un doigt.

– Mais surtout ses richesses, répéta Tulio avec lassitude, puisqu'il lui était difficile de réfuter cela. Ou alors, nous restions sur les berges de ce territoire inconnu, sans bateau donc sans possibilité de partir, en compagnie de cadavres et de crabes.

– Chose qui n'avait pas changé lorsque nous-mêmes y sommes retournés pour partir tous ensemble, fit remarquer Miguel. Aucun bateau n'a poussé depuis notre départ au sein des cocotiers ou des palmiers.

Tulio marqua un arrêt, mal à l'aise, cherchant en vain un contre-argument qui ne vint pas. Il finit par hausser les épaules comme si c'était partie négligeable.

– Effectivement. Cependant, je tiens à préciser que j'étais contre cette idée, à la base, mais j'avoue m'être laissé tenter – parce que, l'un comme l'autre, le choix était risqué. Aujourd'hui, vous voulez risquer nos vies –

– Les nôtres, on te l'a déjà dit, tu n'es pas obligé de venir si tu ne le souhaites pas, rectifia Chel.

Paroles que le brun ignora cette fois-ci.

–… pour aller visiter un temple mystique au fin fond d'une jungle inconnue et dangereuse, à la flore variée – et on ne doute pas que la faune l'est tout autant – pour avoir le simple plaisir de flâner ?

Tulio fut déçu de constater qu'en aucun cas les deux autres ne furent émus par ses mots, même s'il n'en était pas surpris. Tout au plus l'écoutaient-ils mais cela leur coûtait ; ils affichaient un air si blasé que Tulio en fut blessé malgré lui. La curiosité évidente qui luisait dans les yeux sombres de l'indien qui ne pipait mot, simple spectateur de l'altercation entre eux, l'horripila un peu plus. Il ne devrait pas être là. Tout cela était sa faute.

– Tu vois le danger partout, tu devrais vraiment te calmer, hasarda Chel en agitant la main avec indolence. Peut-être te reposer quelques temps ? Tu devrais profiter du cadre pour cela, justement ; cela te serait entièrement bénéfique, tu es définitivement anxieux. Un petit massage peut-être ?

– Je ne le suis pas, je suis juste prudent, réfuta Tulio d'un ton agacé. Et non merci, ce n'est pas d'un massage dont j'ai besoin.

Il avait surtout besoin que ses compagnons recouvrassent enfin la raison.

– Tu y étais bien plus enclin à El Dorado, ironisa Miguel, renfrogné.

– Tu vas encore me parler de cela ? s'exaspéra le brun en se frottant le front de ses doigts, alors qu'une migraine commençait à lui vriller la tête.

– Pourquoi pas ? Tu n'arrêtes pas de parler de prudence, et en même temps tu disais qu'il ne fallait pas se rapprocher des habitants ni céder au charme de Chel, et il t'aura à peine fallu une journée pour –

– N'exagérons rien, je n'ai pas mis une journée à – !

– Pas longtemps non plus, ça n'a été l'affaire que de –

– STOP ! Nous dérivons totalement, là !

– Bien sûr, si tu veux ignorer toutes les fois où tu as eu tort, tu ne peux qu'avoir raison…, glissa Miguel avec ironie.

Les épaules de Tulio s'affaissèrent. Plus que l'agacement, il voyait dans ses yeux une certaine rancune qu'il ne s'expliquait pas, et cela, plus que tout le reste, le blessait profondément. Qu'évoquait-il d'autre à travers ces mots ? Car plus Tulio y réfléchissait, plus cette conversation semblait dériver vers du règlement de comptes. Miguel lui en voulait, pourtant jamais il n'avait rien exprimé de tel jusque-là. Mais pourquoi s'en serait-il caché ? Et quelle en serait l'origine ? Était-ce parce qu'il aurait voulu rester et que Tulio l'avait en quelque sorte forcé à quitter la cité ? Ce n'était pas vrai, Miguel s'était décidé à le rejoindre à la dernière minute. Alors quoi, c'était Chel, le souci ? Pourtant, présentement, il semblait en bien meilleurs termes avec elle que lui-même !

– En fait, tu es jaloux, lâcha Miguel, ce qui fit sursauter Tulio qui ne s'attendit pas à de telles paroles, proférées sur le ton du constat. Tu es jaloux parce qu'on veut découvrir ce pays et qu'on n'a pas besoin de toi pour cela. C'est pour cela que Lokesh te pose autant problème ?

– Q-quoi ?

Trop choqué pour nier, Tulio garda un instant le silence, atterré. Puis il secoua la tête ; il était incapable de démentir, il était évident que Lokesh l'insupportait. Mais de là à dire…

– Non ! Je ne suis pas jaloux !

Pas de leurs escapades avec lui en effet, ou du moins pas entre Lokesh et Chel. Mais Miguel… c'était la complicité grandissante entre Miguel et Lokesh qui lui posait souci, ainsi que le désir évident de ce dernier pour lui. Peut-être était-il bien jaloux de cela, en revanche, c'était plausible. Il voulait… il voulait Miguel, tout simplement. Il ne voulait pas le partager avec quiconque – pas avec Chel, pas avec ce crétin d'autochtone… avec personne. C'était son meilleur ami. Personne ne devrait se mettre en travers de cela.

Mais depuis quand l'amitié poussait-il à un tel besoin d'exhaustivité ? Depuis jamais, pas dans ce cas, en tout cas. Tulio déglutit et refusa de pousser la réflexion plus loin. Sans rien nommer, il avait compris, il avait fini par le comprendre. Et c'était une raison supplémentaire de ne pas céder.

– Je ne –

– De toute façon, tu pourras dire ce que tu voudras, on s'en fiche. Pour notre part, nous irons, statua Miguel. Que tu viennes ou que tu restes ici, peu importe.

La cruauté de ces paroles lacéra le cœur de Tulio. Un instant, lorsqu'il croisa le regard du blond, il crut y lire une lueur furieuse, comme une vengeance à son encontre. Comme un juste retour des choses… Un juste retour des choses ?

On se fiche de Miguel ! Cette exclamation percuta soudain son esprit et il se raidit. Était-ce cette phrase qui hantait l'esprit de son ami ? À vrai dire, il ne voyait que cela, la seule scène qui fît écho à la situation actuelle ; quand lui-même avait pris la décision de partir avec Chel, possiblement sans Miguel. Quelle ironie. Il pinça les lèvres et ne répliqua rien, le cœur douloureux. Il en était incapable, comme s'il ne s'en sentait soudain plus le droit. Après ce qu'il avait dit…

Il songea avec amertume que jamais il n'avait autant regretté quelque chose dans sa vie que cette phrase-là.