– Tulio, puisque tu es là, tu pourrais au moins faire semblant d'être content ou, je ne sais pas, au pire des cas, jouer l'indifférence ?
Le brun avait pourtant cru réussir à faire semblant mais la phrase que venait de lui assener Miguel l'assurait que non. Sa grimace s'agrandit. Il retint une remarque acerbe. Pourquoi aurait-il été content, sérieusement ? Ils s'enfonçaient gaiement, comme de parfaits imbéciles, dans cette forêt hostile à la flore abondante qui ne laissait que peu de passage et peu de visibilité, offrant à de potentiels prédateurs de multiples occasions de les prendre en chasse et de leur sauter dessus. Au-dessus de leurs têtes, le feuillage était si épais que rares étaient les rayons qui parvenaient à en filtrer. Toutefois, ces derniers n'avaient plus à se battre, pour l'instant ; si la lumière ne devait jamais être éblouissante dans cette jungle, à présent l'obscurité était telle qu'ils se croiraient en plein cœur de la nuit ; pourtant, le jour était loin d'arriver à son terme. Un signe annonciateur de mauvais temps. Plus qu'annonciateur, en réalité, puisque l'eau ruisselait sur eux en fines cascades, là où elle parvenait à traverser la couche de feuilles qui lui barrait la route plusieurs mètres plus haut. Ainsi, la jungle leur faisait office d'abri, du moins dans cette zone, mais elle n'était pas très étanche. Cela ne faisait qu'une dizaine de minutes depuis que la pluie tombait, or ils avaient quitté Goa depuis plus de deux heures. Comme, selon les dires de Lokesh, le temple n'était plus très loin, ils avaient décidé d'un commun accord de continuer leur route vers ce dernier ; l'autochtone leur avait assuré qu'il était suffisamment intègre pour leur offrir un toit sous lequel s'abriter et qu'il était sans danger. Enfin, la dernière fois qu'il y était allé, soit plus d'un mois plus tôt… Ce qui, selon Tulio, n'était guère rassurant.
Excédé, Tulio désigna à son ami le ciel invisible derrière la couche ténébreuse qui leur servait de plafond végétalisé et poussa un soupir dramatique.
– Tu as raison, je m'étonne moi-même de ne pas m'enthousiasmer comme toi.
Il allait poursuivre sur sa lancée lorsqu'il aperçut le sourire de Miguel se faner – ce qui signifiait que, quelques secondes plus tôt, il lui souriait. Il garda donc la suite témoignant de son amertume pour lui-même et porta sa main à son visage pour se le frotter, mal à l'aise. Était-il donc obligé de gâcher ses moments avec Miguel lorsque ce dernier lui en offrait ?
– Je n'aime pas la pluie…, se justifia-t-il, comme pour s'excuser.
Le sourire de Miguel revint et, malgré l'ombre sur son visage, il éclaira la vue de Tulio. Un sourire timide se dessina à son tour sur ses lèvres, contaminé par l'exubérance joyeuse et contagieuse de son meilleur ami. Cela faisait tellement longtemps qu'ils n'avaient pas partagé un moment de la sorte, si loin qu'il ne le datait plus dans ses souvenirs – mais peut-être était-ce bien plus proche de lui que dans ses pensées. Après tout, il avait la sensation que son appréciation du passage du temps était faussée, surtout depuis leurs premières excursions avec Lokesh. Pendant quelques secondes, Chel et ce dernier disparurent de ses pensées et des alentours. Ne restait plus que le blond, dont le regard s'était détourné de lui quelques instants pour balayer la végétation devant lui. Il apprécia la simplicité de ce moment à sa juste valeur, et le regretta aussitôt lorsque la voix de Lokesh s'éleva, assourdissante. Ses traits s'affaissèrent pour arborer une moue maussade. Miguel s'en aperçut et, un instant, son regard se voila. Puis il tourna son attention vers le poète et, tout sourire, il se rapprocha de lui. Le visage de l'autochtone s'éclaira à sa vue et il désigna un point devant lui.
– Nous sommes presque arrivés. Les murs extérieurs du temple sont déjà visibles par endroits à travers la végétation.
Tulio se tordit pour voir ce qu'il désignait et, effectivement, il aperçut des pans gris et blancs percer entre les feuilles. Une vague de soulagement le submergea. Bientôt ils quitteraient – provisoirement – la jungle et ses dangers pour trouver refuge dans ces ruines, sans doute plus accueillantes que leur environnement actuel. Il n'était pas le seul à penser ainsi ; instinctivement, tous augmentèrent leur allure, ragaillardis par cette nouvelle. Quelques minutes plus tard, ils faisaient face aux ruines en question. Ils en restèrent bouche bée.
Si la jungle avait commencé à reprendre ses droits sur l'ancien monument religieux aujourd'hui à l'abandon, ce dernier n'avait encore rien perdu de sa superbe et ne paraissait pas si ébranlé par le temps qui passait, impitoyable. Les colonnes et les tours se dressaient fièrement, et l'arrondi des toitures en pointe étaient reconnaissables. Les peintures des murs et des toitures d'origine demeuraient encore, rouge et or, formant des touches de couleurs parmi la végétation d'un vert sombre. Seules les structures putrescibles, comme les portes et les fenêtres, avaient l'air de souffrir du manque d'entretien chronique. Au-dessus de cet endroit, un large cercle s'ouvrait dans la couverture végétale, donnant sur un ciel gris sombre. Un rideau d'eau tombait entre eux et les murs salvateurs, créant de grosses flaques entre les larges dalles érodées. L'épreuve du feu avant de gagner l'abri tant espéré.
Ou plutôt l'épreuve de l'eau.
Mais ce n'était rien comparé à ce qu'ils avaient déjà traversé et une bagatelle compte tenu de l'espoir qu'ils nourrissaient à cet égard. Soudain, alors qu'ils songeaient à s'y précipiter, l'air fut un instant plus clair puis le tonnerre retentit, ce qui leur arracha un sursaut. Ils levèrent tous la tête de concert, un peu douchés dans leur élan. La voix de Lokesh les surprit et, avec la pluie battante, elle leur apparut si étouffée qu'ils ne comprirent d'abord pas ses mots. Il se répéta :
– Allez vous mettre à l'abri, je vous rejoins dans quelques instants. Ce sera plus sûr pour vous que sous les arbres, surtout si l'orage se confirme.
Comme pour lui donner raison, l'air s'illumina une nouvelle fois puis le bruit tonna, mais il était assez lointain. Au moins n'était-il pas tout proche et ne risquaient-ils pas la mort dans l'immédiat. Cependant, ils n'avaient aucune idée de la direction qu'il prendrait ; raison supplémentaire pour se presser et se mettre à l'abri sous les pierres. Même si l'édifice était imposant, il ne l'était pas par sa hauteur et les arbres le dépassaient. Il n'y avait aucune raison qu'un éclair le frappât au sein d'un tel environnement.
Les trois compagnons acquiescèrent et, quelques secondes plus tard, Lokesh avait disparu de leurs côtés. Pour quelle raison ? Ils n'en avaient aucune idée et ne s'en préoccupèrent pas. Ils se mirent à courir sous l'averse qui allait en augmentant, d'abord sur la terre chargée de feuilles et de brindilles puis sur le sol dur de l'esplanade qui devançait le temple. Avant même qu'ils ne parvinssent à l'abri tant espéré, Miguel se mit à rire et Tulio tourna son regard vers lui, intrigué. Était-ce la course qui le mettait de si bonne humeur, en dépit du danger ? Cela lui ressemblerait bien.
Ils gagnèrent le premier ponton le plus proche et s'arrêtèrent dessous en haletant. Un instant, le rire de Miguel s'arrêta. Aucun des deux hommes ne prêta attention à Chel qui s'arrêta à quelques pas d'eux et qui ne faisait pas mine de se rapprocher d'eux, le souffle court. Les yeux des deux hommes s'étaient accrochés et ne se quittaient plus tandis que leurs respirations se calmaient lentement. Puis Miguel lui sourit et, irrépressiblement, Tulio lui sourit en retour. Ils étaient également proches, si proches… Le blond se tenait à moins d'un bras de lui. Il lui suffirait de le tendre pour… pour quoi ? Le rapprocher davantage ? L'… L'embrasser ? Il se figea sous la stupéfaction. D'où sortait-il une telle pensée ? C'était la première fois qu'une telle chose lui venait à l'esprit – ou peut-être que non ; d'étranges pensées l'assaillaient de plus en plus au fil des jours, depuis Lokesh et les réflexions qu'il avait suscitées. Si, en lui-même, il se disait qu'il ne devrait sans doute pas songer ainsi, l'idée lui paraissait naturelle, d'une certaine façon – comme si ce serait naturel de le faire avec Miguel. De toute façon, même s'il le désirait, que ses sentiments fussent réciproques ou non n'était pas le plus important pour lui ; il acceptait l'idée que cela ne se produisît jamais. Quelles chances avait-il, honnêtement ? Tout ce qu'il souhaitait était de rester important aux yeux du blond, même s'il devait conserver la place de meilleur ami dans son cœur, et qu'ils restassent ensemble, quoi qu'il arrivât.
– On dirait que la pluie ne te fait pas un si mauvais effet, finalement.
Tulio secoua la tête, chassant quelques gouttes de ses cheveux.
– Ce n'est pas la pluie qui me fait cet effet-là.
Il était presque capable de l'oublier avec Miguel à ses côtés, leur complicité retrouvée, comme avant. C'était d'autant plus facile que Lokesh n'était plus là.
Les yeux de Miguel se plissèrent, intrigués.
– Tu es réellement étrange, ces derniers temps.
– Peut-être que je deviens poète, ricana Tulio en détournant la tête.
Était-il prêt pour autant à assumer ce qu'il ressentait ? Pas vraiment, non. Pas du tout, en vérité. Surtout si c'était au risque de perdre son amitié et sa complicité avec lui – et c'était inenvisageable. Mieux valait ne rien tenter et laisser les choses en l'état. Juste chasser Lokesh des côtés de Miguel et surveiller Chel, au cas où il lui prendrait l'envie de draguer Miguel à son tour. Elle n'en prenait pas le chemin mais savait-on jamais. Ces deux objectifs validés le satisferaient déjà bien assez.
Des doigts froids glissèrent sur sa mâchoire et l'obligèrent à reporter son attention vers le blond. Il se rendit compte qu'ils appartenaient à ce dernier. À présent, Miguel était plus proche de lui encore que quelques secondes plus tôt. Tulio sentit sa respiration se couper et son cœur battre plus vite. Mettre des mots sur ce qu'il ressentait pour lui avait comme libéré des sensations qu'il n'avait jusque-là ressenti que de manière étouffée, comme s'il les avait tant niées tout ce temps qu'elles étaient restées presque cachées ou qu'il n'y avait juste jamais prêté attention, bien qu'elles fussent présentes. Il se sentit davantage troublé lorsque ses yeux rencontrèrent les siens ; il y aperçut une lueur étrange et subtile qu'il n'avait jamais vue auparavant et mit un instant avant de comprendre.
Il savait.
Tulio ne sut s'il devait en avoir peur ou non. Pourtant Miguel ne s'éloignait pas de lui, alors ce devait être bon signe, n'est-ce pas ? Au contraire, il se rapprochait encore. Il réalisa alors la note de soulagement dans cette lueur. De soulagement ? Il se détendit alors que le visage de Miguel ne se trouvait plus qu'à quelques centimètres du sien. Ce n'était pas la première fois qu'ils se retrouvaient ainsi, loin s'en fallait, et si cela lui faisait un petit effet depuis longtemps, ce n'était rien comparé à cet instant, avec toute la signification qu'il y prêtait à présent. C'était comme s'il s'apprêtait à l'embrasser. Comptait-il réellement le faire ? Cela signifiait-il donc… ?
Sans qu'aucun des deux hommes le réalisât pleinement, leurs visages s'approchèrent tant que leurs lèvres en vinrent à presque se toucher – cependant, ils pouvaient déjà y sentir le souffle de l'autre. Instinctivement, Tulio avait fermé en partie les yeux, anticipant ce contact qu'il brûlait de recevoir. Un craquement de branche brisa cet instant et Miguel recula d'un pas, remettant une certaine distance entre eux. Ébranlé, Tulio rouvrit les yeux pour constater que Miguel était tout aussi troublé que lui ; tout chez lui le traduisait, la contracture de ses traits, le léger frémissement qui saisissait tout son corps et son souffle rapide. Cela confirma sa pensée précédente et un sentiment d'allégresse s'empara de lui. Il ressentait la même chose que lui. Il avait les mêmes sentiments à son égard, tout aussi intenses ; à cet instant, il se sentit comme le plus heureux des hommes, même s'il ressortait frustré de ce baiser manqué. A présent que tous deux savaient, ce n'était plus qu'une question de temps ; quelques minutes, heures ou jours ne changeraient pas beaucoup la donne.
Tous les deux avaient oublié la présence de Chel à quelques mètres d'eux, qui les fixait depuis leur arrivée sous leur abri. L'occasion manquée lui arracha un soupir dépité, puis un sourire satisfait naquit sur ses lèvres. Son visage n'affichait aucun étonnement ni perplexité. Seulement un désappointement teinté d'amusement.
Les deux amis s'aperçurent à peine que, plus loin, la silhouette de Lokesh se redessinait parmi le feuillage et s'approchait d'eux. Toutefois, cela accrocha l'attention de Tulio et son regard s'éteignit. Il y avait encore lui. Que ressentait Miguel pour lui ? Lui portait-il également de l'intérêt ? Tulio ne se leurrait pas, Lokesh pouvait toujours lui plaire, cela avait bien été le cas pour lui avec Chel. La situation pouvait-elle évoluer jusqu'à ce que l'autochtone lui fît oublier ses sentiments pour lui ? Son cœur se serra. Sa présence remettait tout autant en question leur relation qu'auparavant ; pire encore, l'espoir s'était allumé en lui et il craignait de la voir mouchée aussitôt. Quelle situation cruelle…
– Miguel…
– Oui ?
– Lokesh… tu l'aimes ?
– Pardon ?
Les yeux de Miguel s'écarquillèrent de surprise. C'était drôle comme c'était plus facile de nommer ce sentiment lorsque l'on parlait d'autres personnes. Lui n'arrivait pas à le dire pour lui-même, même dans sa tête.
– Tu aimes Lokesh ? répéta-t-il, tandis qu'un poids serrait sa poitrine à ces mots.
Miguel eut l'air de ne toujours pas comprendre. Puis il se mit à rire et, en un instant, une vague de soulagement assaillit Tulio. Il n'aimait pas Lokesh. Il ne rirait pas s'il l'aimait, n'est-ce pas ?
– Mais d'où sors-tu une idée pareille ?
Un léger sourire en coin se dessina sur les lèvres du brun mais il était un peu crispé.
– Ta complicité avec lui.
Le rire de son compagnon cessa aussitôt. Il le scruta, l'air sérieux, comme s'il évaluait les émotions que ces quelques mots impliquaient. Finalement, il souffla à son encontre :
– Lokesh ne m'intéresse même pas, Tulio, même si je devine que lui l'est. Je l'apprécie, c'est un bon ami, gentil et attentionné, mais cela s'arrête là pour. Je… mon cœur est déjà pris ailleurs.
Ces mots le rassurèrent et l'émurent. De manière irrépressible, il tendit la main pour saisir doucement les doigts du blond, ignorant Lokesh qui s'était figé à leur vue, le visage gouttant. Aucun des deux hommes ne s'aperçut de sa présence. Même Chel n'existait plus, à cet instant.
Miguel se laissa faire. Ils se mêlèrent un instant aux siens et Tulio apprécia le contact. Ce n'était pas la première fois mais, là encore, la signification en était très différente depuis qu'il avait posé le véritable terme sur ce qu'il ressentait. Puis la main se détacha de la sienne pour venir tapoter son épaule en une franche accolade, une manifestation plus habituelle de leurs démonstrations d'affection. Parce que Lokesh était là, pour donner le change ? Tulio n'en avait aucune idée. Mais Miguel lui souriait, à lui, alors cela n'occasionna aucune douleur et il ne dit rien. Au moins étaient-ils ensemble, et c'était le plus important – ils auraient tout le temps par la suite. Alors que Lokesh les rejoignait, les traits crispés en une moue chagrinée, le brun songea que le plus urgent était surtout de faire comprendre au poète que Miguel n'était pas un cœur à prendre, parce qu'il était sien. Sans savoir que c'était déjà le cas.
Pour le reste, ils avaient tout leur temps devant eux.
