À l'issue de son service du jour, Atsushi s'éclipsa avec quelques mets spécialement préparés pour l'excursion qu'il s'apprêtait à entamer.

Un rapide détour par le sanctuaire qui dormait au pied du sentier menant à la montagne, lui permit de se purifier et de prier, afin de se présenter convenablement à l'arbre.

Rongé par une hâte inhabituelle, Atsushi était comme persuadé que plus vite, il aurait offert ses créations culinaires aux esprits qui peuplaient la forêt, plus vite, il serait laissé tranquille et pourrait reprendre ses baignades et sieste d'altitudes aux abords de leur domaine.

Il arpenta le sentier jusqu'à l'orée du bois et marqua une pause hésitante.

Malgré sa motivation, Atsushi devait se rendre à l'évidence : ce havre sylvestre possédait un caractère intimidant.

Épargnée par l'activité humaine, la végétation y foisonnait pour obstruer une bonne partie de la lumière solaire.

La mousse envahissait chaque tronc tandis que leurs coiffes feuillues filtraient le moindre rayon lumineux pour baigner l'ensemble d'une teinte chlorophylle.

Au sol, d'épaisses racines dessinaient une mer de vagues, immobile parmi l'étendue herbeuse, tandis que l'air se faisait écho de lointains chants d'oiseaux, lesquels se couplaient à divers grésillements d'insectes.

Armé de patience, il scruta le sentier et attendit une bonne dizaine de minutes, or, aucune brise hivernale ou apparition ne se manifesta.

Pétri de doutes, Atsushi déglutit et s'enfonça dans la végétation dense, serrant contre lui le paquet en tissu qu'il avait confectionné.

Feuilles et brindilles craquaient sous ses pas lourds et, gêné par les branches basses, il érigea son avant-bras en guise de bouclier pendant qu'il se frayait un chemin maladroit à travers le bois.

Repérer l'arbre évoqué par Kuroko, la veille, ne fut pas exercice difficile.

En comparaison aux troncs voisins, sa hauteur et circonférence ne dénotaient pas excessivement, or à l'image des arbres sacrés qui peuplaient sanctuaires et Temples, celui-ci portait une épaisse corde tressée de paille de riz.

Inspectant les environs d'un rapide coup d'œil, Atsushi déposa son ouvrage non loin, puis nettoya la base du tronc en retirant les feuilles et branchages qui s'y étaient accumulées suite aux bourrasques nocturnes.

Atsushi n'avait jamais participé à la vie des sanctuaires, endroits qu'il ne visitait que lorsque les traditions l'y contraignaient, pourtant, il devinait sans peine la nature des tâches auxquelles se soumettaient les prêtres et gardiennes de ces lieux sacrés.

Lorsqu'il eut terminé, il plaça les délicates pâtisseries au pied de l'arbre, s'inclina, frappa dans ses mains avec respect et quitta la clairière sans se retourner.

Le soleil était encore suffisamment haut pour éclairer le versant sur lequel il se trouvait, aussi, profitant de disposer du long pan d'étoffe utilisé pour emballer les pâtisseries, il se dirigea vers la piscine creusée par l'éboulement.

Heureux de découvrir que personne n'y trempait, il saisit sa chance et se déshabilla en hâte pour s'effondrer dans l'eau chaude.

Tandis qu'il commençait à somnoler, un nouveau phénomène le tira de sa gentille torpeur.

Le filet glacé de la veille refit surface pour s'évanouir moins d'une poignée de secondes après avoir effleuré la jambe droite du jeune homme.

Troublé, Atsushi ouvrit les yeux et dodelina de la tête afin de scruter le voisinage.

Hormis le chant des oiseaux, rien ne semblait digne de retenir l'attention.

Pourtant, un léger craquement sur sa gauche ramena le regard d'Atsushi sur la surface lisse de la piscine.

Sous ses yeux gorgés d'incrédulité, une plaque translucide se forma sur le miroir d'eau.

La feuille de gel craqua sous l'effet de la chaleur tapie en dessous et, interloqué, Atsushi se redressa en hâte.

Sous l'appréhension, un courage inconscient lui enjoignit de palper l'étrange formation opaline.

La plaque était gelée.

Son instinct l'obligea à fuir le bain par peur de s'y trouver prisonnier.

Se postant non loin de la piscine, Atsushi garda néanmoins un œil sur la feuille de givre. Celle-ci s'effondra très vite pour se dissoudre dans le liquide brûlant de la cuve.

Déterminé, le jeune homme étudia le processus.

Il s'assit sur le rebord de pierre puis enfonça sa jambe droite dans l'eau et attendit.

À l'issue d'une volée de minutes, constatant que le phénomène ne recommençait pas, il joignit la seconde jambe.

Encore trop effrayé pour oser s'immerger complètement, il profita néanmoins de ce bain partiel, qui suffit à soulager une partie de ses courbatures.

Sans le savoir, en apportant de si délicieuses offrandes, il venait de signer un pacte tacite avec l'entité gardienne des lieux.

En dépit de son caractère mystérieux, cette nouvelle péripétie ne fit pourtant place à aucune résilience de la part du jeune homme.

Cette obstination inhabituelle lui échappait en totalité, et mû par une impulsion proche de ses accès de faim, Atsushi ne pouvait s'empêcher d'y penser, tant il se sentait bousculé par l'étrange besoin de répondre à cet appel du vide.

Trois jours plus tard, après avoir appris de ses amis que ceux-ci fréquentaient le bain sans encombres, et désormais persuadé que l'origine du trouble ne pouvait se rapporter qu'à sa propre personne, Atsushi retourna dans la forêt en réitérant son offre.

Pour s'extirper de cette panade, peut-être devait-il d'abord découvrir la nature de l'esprit qui le soumettait à ce drôle de traitement.

Or sa nouvelle tentative se solda par un résultat certes différent, mais plus bizarre encore.

Arrêté avant même d'avoir pénétré dans la forêt, Atsushi fit face à un sentier neigeux.

En contraste avec l'herbe grasse et verte qu'elle léchait, une épaisse couche blanche serpentait entre les racines des arbres.

Marqué de traces de pieds nus, le sentier neigeux ébranla l'immense jeune homme.

Celui-ci devait rêver.

La température ambiante ne permettait pas une telle prouesse.

Or, en se penchant pour appréhender la matière, Atsushi dut se rendre à l'évidence : cette neige était bien réelle.

Incapable de comprendre comment, pourquoi, mais surtout qui osait s'y promener pieds nus, il rebroussa chemin pour aller se réfugier plus bas, auprès de la cuve brûlante.

À l'instar de sa visite précédente, Atsushi préféra patienter, grignotant quelques senbei l'espace d'une courte demi-heure, avant de glisser dans la crevasse pour y tremper.

Attiré par le lieu, il rejouait le film de chaque vision aperçue sans parvenir à en dresser un schéma rationnel.

Sa peur se targuait d'être troublée par un grain d'excitation et il devait se rendre à l'évidence : c'était cette poussière dans l'engrenage qui l'empêchait de réagir par la fuite pure et simple.

Car ces phénomènes, quoiqu'impressionnant, ne l'avaient pas blessé.

En dehors de cet endroit, rien ne semblait le suivre ou se jouer de lui. Ces apparitions polaires, qui pouvaient sonner comme des mises en garde, laissaient toutefois entrevoir une étrange sensation de bienveillance confuse.

Et Atsushi partait d'un constat simple : puisque ces chimères se voulaient plus intimidantes que malfaisantes, rien ne servait de se tourmenter d'angoisses absurdes à leur sujet.


Soumis à des horaires changeants, Taiga bénéficiait parfois de temps libre à ne plus savoir comment l'employer.

Loin de se complaire dans la paresse, il ne pouvait appréhender l'idée d'en user pour paresser.

Les lourdes années d'apprentissage auxquelles il avait dû se soumettre, de l'enfance à sa fin d'adolescence, ne l'avaient pas préparé aux périodes de creux qu'il traverserait une fois adulte.

Attaché aux obligations de son clan, et par extension à celles qui régissaient la famille Himuro, Taiga s'y pliait sans broncher trop ouvertement.

Détachés de leur mission sur un lointain continent situé à l'ouest, les jeunes hommes étaient rentrés au Japon depuis peu, passant soudainement de la capitale foisonnante à cette province, autrefois ville souveraine, où s'épanouissaient daims et architectures sacrées.

Dans cette nouvelle région tout semblait embrasser une forme d'harmonie.

La cité était comparable à une forêt nourrie par un réseau de racines qui s'entrecroisent pour alimenter différentes essences, sans jamais qu'aucune ne prenne le dessus.

Sous un certain angle, Taiga pouvait se targuer d'être mieux loti que son aîné.

Depuis leur arrivée, Tatsuya répondait à des astreintes quotidiennes qui, en plus de grignoter son temps libre, l'épuisaient en totalité, si bien qu'il lui arrivait souvent de ne rentrer que pour s'écrouler de fatigue.

À l'exception de son excursion éclaire à la campagne quelques jours plus tôt, Taiga avait cela de chanceux qu'il n'était pas aussi sollicité et pouvait donc s'intéresser à nombre de domaines qui se raccordaient, de près au de loin, à ses compétences sacrées.

L'air se faisait doux et encore sec, aussi, saisissant ces circonstances avant que la saison des pluies ne lui dérobe de telles opportunités de promenade, Taiga sortit se dégourdir les jambes.

L'excès d'ennui le poussa à s'intéresser à chaque échoppe donnant sur la rue poussiéreuse qu'il arpentait.

Une dizaine de daims errait près des vendeurs de nourriture pendant que commerçants pressés côtoyaient clients indécis.

Mordant sur la voie principale, une librairie avait sorti quelques casiers garnis d'ouvrages, comme si le magasin cherchait à s'étendre autant à l'extérieur qu'en dedans.

L'étrange forêt de meubles dégageait un quelque chose d'attirant, et pour une raison qui lui échappait, Taiga se dirigea vers cette architecture éphémère.

Malgré l'aspect impeccable, quoique suranné du lieu, la boutique n'abritait pas âme qui vive.

Les lattes de bois d'un parquet usé criaient le poids des décennies qu'elles avaient essuyées, une odeur de papier sans âge flottait dans l'air et seules de vagues couvertures d'ouvrages récents rappelaient que le seuil n'avait pas fait office de portail vers un passé endormi.

Sans nourrir d'intérêt pour leur contenu, Taiga étudia néanmoins les reliures usées qui erraient sur les longues étagères.

La lecture ne l'avait jamais passionné, et contrairement à son aîné, Taiga n'y percevait qu'un relent de ses plus jeunes années et des obligations scolaires qui en découlaient.

Peu après son arrivée, un client entra pour s'entretenir avec certains ouvrages, ses traits et sa posture laissaient entrevoir sa détermination à débusquer un volume particulier.

Une vocifération stridente déchira le calme ambiant tandis que le pauvre homme avait reculé de trois grands pas, bousculant au passage une étagère antique à l'équilibre étonnement solide.

Interpellé par l'incident, Taiga s'était retourné pour saisir les raisons de cet émoi soudain.

Se fondant en excuses, l'homme blême faisait désormais face à un jeune libraire venu s'enquérir de ses besoins dans une discrétion alarmante.

Pétri d'incrédulité, Taiga jaugea le libraire fantôme.

À l'instar de l'effrayé, il n'avait pas remarqué sa présence dans la boutique.

Ne souhaitant être pris à partie par le libraire, lorsque celui-ci aurait terminé avec le client malchanceux, Taiga préféra sortir et, profitant de la chaleur de ce milieu d'après-midi, il erra à travers les longues allées jusqu'à ce que la faim ne le pousse à se retrancher auprès d'un étale de nourriture.


(Note de vocabulaire sans équivalent Français :

Senbei : Galette de riz soufflé, souvent salée (laquée de sauce soja, garnie d'algue type nori…) se trouve parfois sous forme sucrée.)