Partie II.1 : Kurasa no Moribito

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Bienvenu à Kanbal

» Maman en était à son cinquième mois de grossesse quand elle ressentit le besoin urgent de voyager et aller à Kanbal. Au départ, Papa n'était pas certain, jusqu'à ce que Maman lui propose de nous accompagner. Ils parvinrent à trouver un compromis qui les satisfaisait tous les deux. Le voyage durerait un mois, puis Maman reviendrait et mettrait au monde mon futur petit frère ou petite sœur. Pour l'occasion, ils louèrent deux chevaux de Kokku pour ménager Maman et ses efforts. Nous ne les utiliserions que pour se rendre à Kanbal, et ne les ferions aucunement galoper.

Jiguro et Motoko nous suivaient chacun individuellement sur des chevaux spirituels. La monture de Motoko était l'ancien cheval de Kokku que Maman avait loué lors de sa présumé fuite avec Niisan pendant la chasse à l'homme. Il était noir.

« Tu as donné un nom à ta monture, Motoko ? demandai-je par télépathie.

- Bien sûre. Je l'ai appelé Batou !

- Batou ?

- Oui ! »

Elle s'esclaffa. Jiguro n'avait pas pris la peine de baptiser sa monture; en autant qu'il pouvait se déplacer pour la route, cela lui convenait parfaitement. Ceci dit, Jiguro et Motoko auraient très bien pu se téléporter une fois arriver à destination, mais ils voulaient nous imiter et se sentir comme vivants. Ça leur faisait du bien au moral.

J'attendais toujours de voir le gardien du bébé à venir, mais je me disais qu'iel pouvait très bien être réservé et se cacher de moi constamment. Après deux semaines de route, au nord se tenaient les montagnes rocheuses couvertes de neige éternelle du Royaume de Kanbal. Les montagnes s'élevaient majestueusement au-dessus de nos têtes. Elles étaient bien plus hautes que toutes les autres montagnes. La vue était entièrement dégagée. Les sommets saupoudrés de neige éternelle semblaient assez pointus pour couper le ciel.

« C'est le début de la chaîne mère des montagnes Yusa, dit Maman. Elle marque la frontière de Kanbal. »

J'avais une impression de déjà-vu. Comme si mon âme connaissait déjà cet endroit. Une brise de vent, sentant la neige et le froid, se fit sentir et joua dans nos mèches de cheveux. J'avais toujours senti que je possédais une âme Kanbalese née dans le mauvais pays. Sans doute que dans une vie antérieure récente, si ce n'était pas la dernière vécue, j'étais née à Kanbal. Me retrouver face à ce pays faisait en sorte que je me sentais étrangement comme à la maison.

Après nos deux premières journées, nous nous mîmes en route dès le lendemain matin pour rencontrer Tante Yuka ! Jiguro m'avait un peu parlé d'elle. Il ne le démontrait pas beaucoup, mais à son énergie, je savais qu'il était heureux d'être de retour dans son pays natal. Même s'il avait été en exil et avait dû fuir Kanbal, Jiguro aimait toujours profondément Kanbal, même après sa mort physique.

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La Maison de guérison de Tante Yuka

» Quand je me retrouvai devant Tante Yuka pour la première fois, j'avoue m'être sentie très intimidée par son aura. Elle était forte, imposante et ferme, mais douce. Je place Tante Yuka dans la catégorie positive moyenne. Elle semblait avoir de la difficulté à comprendre ce que Maman disait, mais je vis Jiguro lui donner un coup de main afin de calmer les tensions.

Dès que je pénétrai la maison de guérison pour la première fois, je sentis pleins d'énergies concentrées au même endroit, mais l'énergie était bonne et optimiste. Il y avait des gens qui étaient décédés et qui n'avaient pas encore trouvé la paix intérieure. D'autres, au contraire, l'avaient trouvé et passaient chez Tante Yuka l'espace d'une visite avant de repartir.

Je dû me faire violence pour ne pas m'enfuir. Je luttai aussi afin de ne pas me faire posséder par des femmes ou des hommes esprits à l'énergie positive qui venaient se coller très proche de moi en partant des conversations sans queue ni tête. Parfois, ils pointaient le ventre de Maman en parlant du bébé, mon petit frère ou petite sœur, même lorsqu'on se dirigeait au salon. Ils disaient que c'était un garçon. Ils sentaient probablement qu'il allait bientôt quitter le ventre de Maman, mais puisque je ne les connaissais pas, je ne les croyais pas et leur tournais le dos.

Maman prit place sur un divan à deux places en compagnie de Papa. Je décidai de m'asseoir sur le sol et regarder le seul et unique livre qui trainait sur la table basse. C'était une pièce confortable. Motoko s'assit à mes côtés. Lorsque Tante Yuka entra dans la pièce, elle nous donna des douceurs cuites et des boissons chaudes. Quand elle s'assit sur la chaise berçante, je la vis prendre place sur les cuisses d'une femme esprit qui souriait tendrement. Motoko et Jiguro pigeaient discrètement dans l'assiette de douceur cuite, se régalant des mets Kanbalese. Je sentis que Jiguro se sentait nostalgique.

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Femmes et Hommes en blanc

Esprits faucheurs

» En plus de visiter les patients pour satisfaire ma curiosité, je voyais les gardiens reliés aux patients. J'eus même l'honneur de rencontrer la gardienne de Tante Yuka ! Elle s'appelait Nahoko, avait de long cheveux blancs lisses aux reflets argentés qui lui arrivaient jusqu'aux genoux, avait des yeux bleus cæruleum, un teint pâle et une robe blanche faite en laine et était très grande. Motoko se prit d'affection pour elles et je sus qu'elles étaient devenues de bonnes amies, voire même des amantes !

J'appris que Nahoko faisait partie d'une race d'esprit appelée « faucheur » ou « femme/homme en blanc ». Elle était chargée de la maison de guérison. Des femmes ou des hommes en blanc sont reliés à la mort. Ce sont les enfants de La Mort en elle-même, la Grande Faucheuse. Ils peuvent être considérés comme étant dangereux à un certain niveau, étant des esprits très forts et très puissants. En gros, ils font partis des haut-gradés du monde spirituel. Malgré tout, ils sont des esprits très sympathiques. Ils sont toujours habillés de vêtements blanc ou noir et s'occupent d'accueillir les gens qui décèdent à leur mort. En grande majorité, il est assez rare que des vivants possèdent des « faucheurs » en tant que gardiens. Ceux qui en possédaient un étaient donc des personnes qui, spirituellement et antérieurement, avaient déjà de base un lien filial avec eux.

Ils pouvaient donc être mari et femme, belle-sœur, enfants, petits-enfants. Nahoko m'apprit que Yuka était sa fille spirituelle, donc, la petite-fille de La Mort elle-même. Yuka devait donc être très forte spirituellement.

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Kasem

» Nous allions entamer notre troisième semaine de vacances chez Tante Yuka. Un matin, très tôt, la voix de Papa me tira hors du sommeil. Par réflexe, je dis son nom en me réveillant. Jiguro ouvrit aussi les yeux; je dormais sur lui. Papa m'ordonna d'aller chercher Tante Yuka.

« Eh ? Maman se sent pas bien ?

- Non. »

Je me levai et partis réveiller Tante Yuka. Je ne la trouvai pas dans le salon. Je sentis son énergie et celle de Nahoko, au second étage. Je ne me gênai pas pour ouvrir la porte, mais restai toutefois silencieuse. Je tapotai son épaule, espérant qu'elle ne se réveille pas en faisant le saut comme Papa.

« Tante Yuka, murmurai-je. »

Elle ouvrit rapidement les yeux, en alerte. C'est comme si elle ne s'était jamais endormie en fait. Elle devait être habituée de se faire réveiller au milieu de la nuit ou très tôt en matinée.

« Oui ? Alika ?

- ... Papa m'a dit de venir te chercher. Il dit que Maman va pas bien. »

Elle se leva sur le coup, mit son uniforme et son tablier avant d'aller réveiller son assistant, Kyo. Ils préparèrent les instruments, l'eau et les serviettes sous mon regard médusé.

« Qu'est-ce qui se passe ? demandai-je, ne sachant pas où aller ni où me placer dans toute cette agitation. »

Je ne reçus aucune réponse immédiate. Je m'impatientai. Je voulais vraiment savoir ce qui se passait également.

« Qu'est-ce qui se passe ?! Je veux savoir ! »

Kyo et Yuka se regardèrent.

« Ta Maman est malade et nous devons prendre soin d'elle. Masato, mon jardinier est déjà debout à cette heure-là. Tu seras avec lui le temps que je m'occupe de ta mère. »

Elle m'emmena à l'appartement de Masato, dans une autre aire de la maison de guérison. Même Jiguro ne m'avait pas suivi et était resté avec Maman de même pour Motoko et Nahoko. J'étais réellement laissée à moi-même au niveau spirituel.

« Ne t'inquiète pas, Alika. Tu passeras un petit moment avec moi, sourit Masato. Qu'est-ce que tu aimes faire ?

- ... Hum... de l'origami.

- Oh ! c'est amusant. Me montreras-tu ? »

Ensembles, nous fîmes des origamis reliés aux légendes Kanbalese. Il fit un petit-déjeuner rapide et je l'aidai à jardiner un peu en avant-midi. Tante Yuka vint me chercher pour rentrer à l'intérieur. Lorsque je vis Papa arriver dans la pièce, je remarquai immédiatement son aura sombre, grise-bleutée. Je me surpris à me sentir triste soudainement.

« Papa ? Ça va pas ? m'inquiétai-je. »

Je le vis s'essuyer un œil larmoyant et prendre place sur le divan.

« Viens ici, Alika. »

Je me levai tranquillement et allai le retrouver. Il me raconta que Maman avait été affaiblie et que j'avais été assez forte pour survivre à la grossesse de Maman et naître en vie. Mais que certains bébés ne survivaient pas et que mon petit frère, un garçon, était décédé ce matin. Je sentis son cœur manquer un battement. Je n'avais rien vu venir, n'avais jamais vu l'aura de Maman changer de couleur, ou même voir son ventre être entouré d'une lueur différente qui indiquait que le bébé à venir mourait. Après un moment à nous serrer dans nos bras, je parvins à dire malgré mes larmes :

« Je veux le voir... et je veux voir Maman...

- Elle n'a pas encore reprit conscience. Mais oui, viens, je t'emmène voir Kasem, ton petit frère.

- Kasem ? C'est son nom ?

- Oui.

- Je l'aime beaucoup. C'est très joli. »

Nous entrâmes dans la chambre d'invité, là, où se reposaient Maman et le corps de Kasem. Papa me le déposa doucement dans les bras, même si j'avais peur de le casser. Il n'était pas plus gros qu'une mangue ! Je lui parlai doucement, lui fis part de mes projets que j'avais planifié avant de rejoindre Maman dans le lit.

» Cette nuit-là, je me surpris à faire un voyage astral. Cela n'avait rien à voir avec l'appel de l'âme comme lorsque Papa avait été chercher Tatie Saya à Nayug. J'avais le parfait contrôle sur mes aller-retours entre mon âme et mon corps physique et je n'avais pas besoin d'une personne pour me surveiller.

Physiquement, j'étais dans mon lit d'invité. Spirituellement, je me levai hors du lit, hors de mon corps au repos. Je pouvais y voir un long cordon d'argent, à quelques centimètres au-dessus de mon nombril, relier mon âme à mon corps. Suivant mon instinct, je me dirigeai lentement sur la pointe des pieds vers le couloir. Je suivis le son des vagissements stridents d'un petit bébé naissant dans une pièce spécifique, laquelle je n'avais jamais remarqué. Pleins d'esprits étaient agglutinés à la porte, environs huit à neuf, mais ils n'entraient pas. Ils ne pouvaient pas entrer. Je compris aussi, à la simple énergie qui se dégageait du portique, que Nahoko avait imposé une barrière et mit un sceau.

Kasem… Les esprits s'écartèrent en me voyant, mais je les ignorai et entrai par la porte avant de la refermer soigneusement. J'ignore comment Nahoko était parvenue à créer une ouverture dans la barrière pour me permettre de passer, mais elle avait fait en sorte que je sois une petite clef. Ce qui voulait dire que seule moi pouvais entrer dans la pièce. Je cherchai partout mon petit frère des yeux. Enfin, je vis du mouvement près de la commode à vêtement. Je vis dès lors un petit bébé, toute minuscule, qui pleurait à fendre l'âme dans un berceau de bois, sans doute poser là de façon « spirituel » mais matériellement pas présent. Je m'approchai doucement. Il était de la même taille que lorsque j'avais tenu son frêle corps dans mes bras ce matin-là, mais il semblait plus dodu et était vivant.

Je le pris doucement avec la couverture, en faisant attention au cou et il arrêta pleurer une fois dans la chaleur de mes bras. Il me regarda de ses yeux de bébé naissant : bleu ciel de nuit. Jiguro entra à son tour et me sourit. Bien qu'il ne parle jamais pour rien et qu'il ne m'ait pas parlé, je voyais qu'il était épuisé par Maman et qu'il était préoccupé par son état. Il vint à mes côtés et caressa la joue de Kasem qui rouvrit les yeux.

« Pourquoi Kasem est mort ? demandai-je.

- Hélas, je ne sais pas, dit simplement Jiguro. »

Je tournai la tête vers l'entrée en voyant Nahoko. Peut-être qu'elle pouvait répondre à ma question.

« Nahoko, pourquoi Kasem est mort ? Il avait pas de gardien ?

- Non. Il avait bel et bien un gardien, j'ai fait mes recherches. Et aucune attaque spirituelle n'a été détectée. Son cœur physique a simplement arrêté de battre suite à une malformation.

- Pourquoi j'ai jamais vu son gardien alors ? Il était gêné ?

- Hmmm... tu ne vois pas encore le gardien de ton père Tanda, n'est-ce pas ?

- ... Non. Je le vois qu'en ombre grise...

- Si Kasem était né vivant, peut-être aurais-tu pu voir son gardien plus tard, ça existe. Il te reste encore des niveaux à débloquer.

- Que va devenir l'âme de Kasem ? murmurai-je en le regardant. Il va rester bébé toute sa vie ?

- Hum... Le corps spirituel de Kasem que tu tiens dans tes bras va se désintégrer dans quelques jours. Mais son âme sera libre par la suite. Il ne disparaîtra pas, mais n'aura aucun physique comme moi ou Motoko. »

Je le regardai une dernière fois et l'embrassai sur le front avant de le remettre dans les bras de Jiguro pour retourner me coucher. Plus tard, j'appris que Maman, durant son rétablissement, était tombée très malade. Tante Yuka, ayant quasi peur qu'elle n'eût attrapé une fièvre puerpérale, paniquait. Je la voyais tourmentée. Je la voyais parler avec Kyo. Mais Nahoko la suivait sur les talons et tentait de lui dire :

« Tout va bien, Maîtresse Yuka. Votre nièce ne mourra pas et n'a aucune fièvre puerpérale. »

Tante Yuka ne savait pas que je voyais les esprits. Mais était-ce le bon moment pour lui dire que Maman n'avait aucune fièvre puerpérale ? Le soir même, j'appris que Jiguro était aussi tombé malade et se reposait dans mon lit. Il avait prodigué un peu de sa force spirituelle à Maman pour l'aider à se rétablir convenablement et combattre une possible infection. Motoko et lui s'étaient presque chicanés la place pour faire ce processus spirituel, mais Jiguro avait gagné quand Motoko avait abandonné.

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La Grotte

» Il y eut un petit silence lorsque le cheval de Papa s'éloigna de la capitale avant de disparaître au loin pour retourner au Nouvel Empire de Yogo. Mon gardien Jiguro se pencha vers moi et caressa ma petite tête.

« J'ai un petit devoir à accomplir ici, me dit-il.

- Quand est-ce que tu vas revenir ? demandai-je par télépathie.

- Laisse-moi quelques temps. Je ne t'abandonnerai pas ni ne te remplacerai. Je dois aller au cœur des montagnes Yusa pour remplir un devoir particulier. Motoko te veillera avec Nahoko.

- Hum... d'accord. Mais tu reviendras pas pour dormir avec moi, chaque soir ?

- Non.

- D'accord... Sois prudent. »

Il frappa du sol sa lance et mit son bras par-dessus sa poitrine : c'était un serment solennel en tant que lancier. Il s'éloigna et s'évapora de ma vision. Motoko posa sa main sur mon épaule et me sourit.

Après avoir redonné nos montures, Maman prit une route inconnue. Une chose était certaine : ce n'était aucunement le chemin qui menait à Tante Yuka et le territoire Yonsa. C'était hors de l'entrée des voyageurs de Kanbal et il longeait le flanc de la montagne. Nous nous tenions sur un plateau rocheux à côté d'une grotte. Maman tenait absolument à prendre le chemin du retour en passant par celle-ci. Je sentais qu'elle avait un peu peur et moi aussi. Mais ce que je détestais le plus était l'énergie que la grotte en elle-même dégageait. Elle regorgeait d'âmes d'enfants ou de voyageurs qui s'étaient égarés et qui n'étaient jamais ressortis. Et tout juste à l'entrée, avant de pénétrer les ténèbres, une petite fille se tenait là. Elle ne me faisait pas peur, mais elle avait le portrait typique des enfants fantômes qui glacent le sang : cheveux noirs longs lisses, une robe blanche, un teint cireux. Elle ne cessait de nous fixer. Je tentai de dévier mon regard d'elle, mal à l'aise.

Motoko, ayant senti ma nervosité, prit ma main et engendra le pas quand Maman commença à marcher doucement vers l'entrée.

« Je vais vous protéger, me rassura-t-elle avec un sourire. Continues de sentir ma main et tout ira bien. »

J'hochai la tête. La lumière derrière nous diminua à un point minuscule avant de complètement disparaître. Malgré tout, nous continuâmes lentement à marcher, les yeux grands ouverts tout en gardant à portée une main sur le mur rocheux et caverneux de la grotte.

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Course à de relais... version Gardiens Spirituels

» Je n'aurai jamais pensé que des gardiens pouvaient se partager la tâche de veiller un protégé. Jiguro m'avait laissé aux bons soins de Motoko, mais quand Maman fut emmenée par les guerriers du Clan Musa, sa gardienne n'avait pas eu d'autres choix que de devoir la veiller. Mais Motoko ne pouvait pas être à deux places à la fois.

« Dès que je le pourrai, et si Balsa ne se met pas dans le trouble, je reviendrai de temps en temps jeter un œil pour m'assurer qu'Alika va bien, dit Motoko à Nahoko.

- Je comprends.

- Je me sens mal... Jiguro me l'a confiée et ensuite, je la confie à une autre gardienne... »

Motoko m'ébouriffa les cheveux avec un petit sourire triste.

« Je suis désolée de devoir t'abandonner, Alika, s'excusa-t-elle.

- Non, je comprends, souris-je par télépathie.

- La situation est urgente, répondit Nahoko. Jiguro comprendra.

- Jiguro ne donne aucun signe de vie, et même si j'ai essayé de suivre son ruban d'énergie, je ne suis pas parvenue à le rejoindre. Ça m'inquiète un peu...

- Sois sans craintes. Alika est entre bonnes mains. »

Juste après, elle avait suivi Maman comme son ombre. Elle venait autant de fois qu'elle le pouvait pour me jeter un œil, ne serait-ce que deux petites minutes, littéralement parlant. Avoir deux protégées en même temps ne dérangeait aucunement Nahoko. Quand je sortais faire des emplettes au lassal Yonsa avec Tante Yuka, elle me maternait énormément. Elle dormait aussi avec moi le soir pour m'aider à m'endormir.

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Le collier luisha souvenir

» Deux jours après que Maman se soit fait arrêter, Tante Yuka me proposa d'essayer l'école Kanbalese alors qu'elle me peignait les cheveux. Je tapotai distraitement mon collier en luisha. C'était un cadeau que Niisan m'avait donné quand nous nous étions quittés après qu'il soit retourné au palais. Je le portais toujours sur moi, peu importe que ce soit l'heure du bain ou que je sois endormie. Niisan ne le savait pas, mais je pouvais sentir son énergie dans la pierre du bijou. C'est comme s'il était toujours avec moi. Je croyais que mon collier était un pendentif totalement ordinaire, mais lorsque Tante Yuka le remarqua, je pouvais sentir son regard totalement éberlué.

« C'est... un luisha ? s'étonna Tante Yuka.

- Oui... c'est un cadeau de mon Niisan...

- Hum... tu ne devrais pas le porter en publique.

- Pourquoi ?

- Ma belle... les luisha n'ont pas été vu depuis au-dessus de vingt ans ici à Kanbal. Si les gens te voient avec, ils vont se poser des questions et essayer de te le voler.

- Mais c'est un cadeau ! Je l'enlève jamais même pour dormir...

- Je sais ma belle, mais je ne veux pas que tu t'attires d'ennuis... Balsa en a déjà en ce moment.

- Si je sors pas, je suis correcte... »

Tante Yuka trouva un compromis qui fit mon bonheur. Elle me donna une pochette en cuir avec l'insigne du clan Yonsa et me dit de retirer mon collier quand j'irai à l'école. Après les cours, je pouvais le remettre une fois de retour à la maison de guérison.

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D'autres gardiens

» Avec Tante Yuka, nous inventâmes quelques brides de mon passé pour pouvoir répondre aux questions que les élèves pourraient me demander en classe. Elle discuta avec le professeur et je pus visiter la petite école avant l'arrivée des autres élèves. Lorsqu'ils entrèrent, tous les yeux se braquèrent sur moi. Je remarquai qu'un bureau était encore inoccupé. Je me levai pour me présenter devant la classe, très gênée.

« Soyez gentils avec elle. Elle est nouvelle et je crois que vous n'aimeriez pas être traités méchamment lorsque vous êtes nouveaux. Alika, tu seras placée aux côtés d'Amaya et d'Akiro.

- D'accord, dis-je. »

En retournant m'asseoir aux côtés de mes nouveaux amis qui me servaient de guides les premières journées, je vis un élève entrer dans la classe et se diriger vers le bureau vide. Mais les autres enfants de mon âge ne semblaient pas le remarquer, même le professeur. C'est comme s'il était invisible. Alors qu'Amaya dessinait, j'allai discrètement vers l'élève qui venait de s'asseoir, feignant de trouver le tableau de calcul intéressant à côté du bureau. C'était un garçon aux cheveux noirs jais, aux yeux gris avec des tâches de rousseurs sur les joues.

« Bonjour ? sortis-je discrètement. »

Il leva ses yeux de son livre et me dévisagea comme si j'étais une extraterrestre.

« Les gens, habituellement, ne sont pas censés me voir.

- Comment tu t'appelles ? demandai-je comme si je parlais à une vraie personne.

- ... Ren.

- Ça signifie "lotus"... Hum. Moi, c'est Alika...

- Alichoue' ! À qui tu parles ? me questionna Amaya en se levant.

- Eh... je... »

Je regardai le bureau un instant.

« Ah ! comprit-elle. C'est le bureau d'un élève décédé l'hiver dernier d'une maladie.

- Il s'appelait Ren, pas vrai ? hasardai-je le plus naturellement possible.

- Oh ! oui... Qui t'en a parlé ?

- Personne... je l'ai... deviné...

- Tu es très forte.

- Pourquoi vous laissez son bureau là ? demandai-je.

- Je sais pas... peut-être pour arriver à faire son deuil. Ou tout simplement s'il a envie de revenir étudier avec nous même après sa mort.

- Hum...

- Fais attention avec ta clairvoyance. Les rumeurs courent vites ici, m'avertit-il avant de retourner à son livre. »

Je regardai une dernière fois Ren avant de retourner faire des choses considérées comme « normales » : faire des origamis. Je compris aussi, à ce moment-là, que ce n'était pas tous les enfants qui pouvaient voir les esprits et que, dans cette classe-là, j'étais définitivement la seule qui pouvait les voir. Alors je n'avais d'autres choix que de cacher mon don le temps que je trouve un ou une ami-e de confiance à qui je pouvais en faire part.

» Lorsque Shozen me défia en duel d'arts martiaux, je remarquai que son gardien était un homme. C'était un guerrier et il portait une lance. Son physique me disait quelque chose; j'étais certaine que je l'avais déjà croisé à un moment ou un autre. Il n'était pas toujours présent, mais il jetait des coups d'œil à son protégé. Je sentais aussi que Shozen était dans la catégorie d'énergie négative. Il devait être entre faible et moyen. Je déterminai qu'il devait sûrement être possessif, colérique, jaloux – et ce, de façon très évidente – et non-rancunier... Bon, quoique Shozen était un peu rancunier. Juste avant le défi après les cours, je vis Nahoko rejoindre le gardien de mon adversaire.

Dès que je battis Shozen, je vis Nahoko rire avec son gardien. Ils semblaient même bien se connaître.

« Je pense que tu as raison, déclara-t-il. Mon protégé a encore besoin de pratique. J'avoue qu'Alika est très douée.

- N'est-ce pas ? dit Nahoko. »

Le soir, alors que je me changeai pour la nuit, Nahoko vint me retrouver dans ma chambre. Je lui demandai si elle connaissait le gardien de Shozen.

« Hé bien, comme je suis une femme en blanc, j'accueille les vivants qui sont décédés.

- Alors tu le connais ?

- Oui. Il s'appelle Taguru Yonsa. C'était l'un des neuf lanciers des anciens Rois de Kanbal, Rogsam et Naguru. Il représentait le territoire Yonsa.

- Taguru Yonsa..., répétai-je incertaine. C'est bizarre... j'ai l'impression de l'avoir déjà vu.

- ... Hé bin, peut-être parce qu'il était le meilleur ami de Jiguro Musa, quand ils étaient tous deux vivants, dit-elle. Et ils sont encore meilleurs amis. »

Cette phrase me fit prendre en compte d'un détail, qui avant, me paraissait totalement anodin. Jiguro, avant de revenir à Kanbal, invitait souvent ses amis pour prendre un verre et ils portaient des lances avec eux. Taguru était l'un d'entre eux ! Et bien que je ne lui aie jamais adressé la parole, je l'avais souvent croisé du regard.

« C'est quoi son lien avec Shozen ?

- Shozen est son arrière-petit-neveu.

- Alors il fait partie de la lignée des chefs du clan ! compris-je rapidement.

- Oui.

- Ah ! C'est pour ça qu'il a dit qu'un jour, il sera un lancier du Roi ! »

Je me couchai dans mon lit sur cette pensée, me blottissant contre Nahoko. Ce Jiguro... il avait des contacts un peu partout spirituellement, ça m'impressionnait, même si je n'avais pas à l'être. Il avait toujours été un homme de nature prudente de son vivant.