Partie IV.1 : Kazoku no Moribito

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Gardiens du Mariage

» De retour à mes parents, lorsque leur date de mariage approcha, Grand-Mère m'envoya alors, seule, à Kanbal chercher Tante Yuka. Je n'avais pas peur, j'avais Jiguro et toute sa bande d'amis avec moi, bien que j'aie huit ans.

Quelques jours suivant leur lune de miel, je vis soudainement un esprit que je n'avais jamais rencontré auparavant... enfin, je n'en avais jamais vraiment vu dans mon entourage proche. L'esprit possédait une cape à capuche fait de tissus en velours qui cachait également ses yeux et ne montrait que sa bouche et son nez. Il me faisait penser, à sa façon de s'habiller, à la Grande Faucheuse. Les éléments qui le différenciaient de la personnification de La Mort était une cape de couleur et des mains humaines.

J'avais déjà vu des esprits de ce genre en me promenant au bas-ougi. Tous avaient des couleurs de cape différentes, parfois avec deux couleurs. Certains étaient clairement des femmes, portant des robes médiévales à crinoline, d'autres cependant, je ne pouvais dire si c'était un homme ou une femme, caché sous une cape comme décrit plus tôt.

Celui qui suivait mes parents était vêtu d'une cape en velours turquoise, qui le recouvrait de la tête au pied. Iel ne me faisait pas peur, mais je sentais qu'iel était imposant et très puissant. Peut-être même était-il impitoyable. De plus, Motoko et Zukhan ne se montraient plus... c'est comme s'ils avaient disparu ! Me voyant troublée, à la limite paniquée, Jiguro m'expliqua ce que j'avais besoin de savoir.

« Voici ce que nous appelons : les Gardiens du mariage.

- Les Gardiens du mariage ? Qui ils sont ? Est-ce qu'ils sont rares ?

- Ils ne sont pas si rares que ça... tu n'en avais seulement aucun dans ton entourage proche avant maintenant. Lorsque ça fait plusieurs vies que les protégés se courtisent, leurs gardiens "deviennent" des esprits "rechercheurs" afin de retrouver l'âme sœur qu'ils ont croisée dans leurs vies passées. Et s'ils retrouvent la personne, ladite "âme sœur", s'ils viennent à se marier, leurs gardiens se fusionnent pour ne faire qu'UN et devenir un esprit du mariage qui les unit à jamais.

- Alors... Motoko et Zukhan ont décidé de devenir une entité à part entière ? compris-je.

- C'est exact. Dans le Gardien du mariage de tes parents, il y a encore Motoko et Zukhan. Ils se sont seulement fusionnés ensembles et forment à eux deux une entité bien distincte. Tu n'attaques jamais un Gardien du mariage, car il s'agit quand même de deux esprits dont la puissance est combinée.

- Comment ils font alors pour se transformer et fusionner ? »

Jiguro haussa les épaules.

« Sans doute quand les protégés s'unissent en faisant l'amour après le mariage... »

Je le dévisageai.

« Après ce n'est que théorie. Mais je suis certain que ça ne dérange pas du tout à un Gardien du mariage de regarder ses protégés faire l'amour... Enfin bref.

- ... Est-ce que le mariage garantit un Gardien du mariage presque spontanément ?

- Pas forcément. Il y a des couples mariés qui peuvent n'avoir aucune vie passée commune antérieure et posséder un Gardien du mariage pour la première fois. Chaque esprit/gardien peut devenir un Gardien du mariage. Mais il arrive que certains gardiens choisissent de ne pas fusionner ensembles.

- Pourquoi ?

- Car en devenant un Gardien du mariage, ils perdent leur individualité. En ne se fusionnant pas, ils conservent leur identité.

- Toi, si tu devais devenir un Gardien du mariage, tu perdrais ton identité à jamais ?

- Seulement pour le temps où j'ai la charge de mon protégé, c'est à dire : toi. Quand tu mourras, je retrouverai ma forme originelle.

- Mais tu pourrais choisir de rester toi-même aussi ?

- Oui. Je pense que je préférerai ça, en fait...

- Comme Papa et Maman avaient tous deux un gardien de sexe opposé, comment savoir si leur Gardien du mariage est une femme ou un homme ?

- Hé bin, cela dépend... parfois, même nous, esprits, sommes incapables de savoir si les Gardiens du mariage sont des femmes ou des hommes. Ils sont la moitié de l'autre, en gros, le visage du Gardien du mariage représente deux personnes en une seule et les pupilles sont doubles. Mais il arrive que la personne mariée qui porte les culottes dans le couple détermine la voix et l'énergie du gardien du mariage un jour, et le lendemain, c'est le sexe opposé. Énergie masculine ou féminine.

- Oh ! Alors il peut être des deux sexes ?

- Oui. C'était ce que j'étais en train de t'expliquer. Le Gardien peut avoir une voix d'homme si l'époux porte les culottes ce jour-là; un autre, une voix féminine si c'est l'épouse qui domine. Les gardiens du mariage sont toujours vêtus de capes comme celle-ci... enfin, ça peut différer. Il arrive qu'ils portent une robe à crinoline médiéval, mais la tête et le visage sont toujours cachés. Celui de Tanda et Balsa est très puissant.

- Oh... »

Je tentai d'assimiler tout ce que Jiguro m'avait dit.

« Tanda et Balsa se courtisent depuis des réincarnations passées, continua-t-il, qu'ils aient été une femme ou un homme, ils ne cessent jamais de se courtiser et quand ils vont se réincarner de nouveau, ils recommenceront le processus de recherche pour s'unir à nouveau et pour toujours. Ainsi de suite.

- Je vois. Alors ce sont des âmes sœurs !

- Oui, et leur toute première. Lors d'une chicane, l'un des gardiens qui s'est fusionné à l'autre peut retrouver son individualité pour être avec son protégé. Mais c'est là qu'est le danger de pouvoir les séparer à tout jamais. Par contre, même sans chicanes, le Gardien de mariage peut se séparer pour veiller les deux protégés, chacun de leur côté. Ils ont différentes couleurs. Le turquoise représente les chicanes du couple, mais ils s'accrochent à l'amour avant tout. Le bourgogne représente un amour très pur, comme frère et sœur. Le violet pâle, représente la complicité. Le blanc représente un amour où une routine sérieuse fait place. Après, il existe d'autres couleurs comme rose flamboyant, mais je ne les connais pas toutes.

- Le noir ?

- Oui, mais c'est très rare comme couleur. »

Je marchai en suivant le gardien du mariage de mes parents que je regardai encore un peu méfiante mélangée à de la curiosité. Je ne comprenais pas comment je pouvais retrouver Motoko et Zukhan dans cette nouvelle entité...

« Jiguro ?

- Oui, petite fleur ?

- ... Est-ce que le Gardien du mariage est exclusif aux couples femmes et hommes ? Qu'est-ce que ça fait si deux hommes ou deux femmes s'aiment et se marient ? Ils ont pas le droit au Gardien ? »

Mon gardien m'ébouriffa les cheveux en souriant tendrement.

« Le sexe des mariés n'influence en rien cette décision. L'important, c'est l'amour et la protection.

- L'amour et la protection, hein ? répétai-je, pensive. »

J'émis un sourire et courus rejoindre Maman qui se dirigeait vers le refuge.

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Nouveaux gardiens

» Comme Kasem n'avait pas encore eu de gardiens qui le veillaient avant de naître comme moi et Jiguro, je ne m'attendais pas à voir des esprits inconnus arriver un beau jour. Ils attendaient à l'extérieur du refuge alors que Maman en était à son cinquième mois de grossesse. Ils sentirent que je pouvais les voir. Je leur jetai un œil intrigué en arquant un sourcil. Deux femmes et un homme. Jiguro n'était pas du genre à vouloir partager notre demeure. Il était aussi sur ses gardes.

« Que faites-vous là ? demandai-je, alors que le Gardien du mariage de mes parents arrivait derrière moi, comme pour m'appuyer dans ma question. Êtes-vous perdus ? »

Nahoko, la gardienne de Tante Yuka, arriva soudainement et alla accompagner Jiguro qui parlait à ces trois esprits.

« Que voulez-vous ? demanda mon gardien, l'air sévère.

- Nous sommes les gardiens du bébé qui va naître, les présenta l'homme.

- Hum ? »

Je regardai le Gardien du mariage avant de reporter mon attention sur eux.

« Déjà... qu'une personne détienne deux gardiens, c'est déjà assez rare... alors trois...

- Nous ne vous voulons aucun mal, répondit la première femme, la plus grande des trois.

- Je m'appelle Seiji, déclara l'homme aux allures nobles. Je suis le gardien primaire. Les deux autres sont les gardiennes secondaires. »

Il portait un kimono noir avec des motifs bleus royaux, et des ornements en or reposaient sur ses cheveux qui étaient noir jais et ses yeux étaient pers.

« Voici Yukine, dit-il en pointant la première femme, puis la seconde. Et Shiro. »

Shiro semblait plus jeune. Je lui donnais à peu près seize ans. Elle avait des cheveux blonds aux reflets roux, des yeux bleus clairs et était vêtue d'une petite robe toute blanche. Mais je savais que ce n'était pas une femme en blanc. Elle semblait juste très friande des vêtements blancs. Je dirais qu'elle mesurait 1m47 – 4'9", elle n'était pas très grande.

Yukine, quant à elle, avait des cheveux ondulés, encore le blond en prédominance, couleur châtain, avec des yeux bleus également. Elle était plus grande, 1m82 – 5'12". Elle portait un kimono rouge et or. Je regardais encore le Gardien du mariage : c'était à lui de prendre la décision s'ils les laissaient entrer.

« Comme vous êtes reliés à l'enfant qui naîtra et que vous avez signé le contrat de gardien, je n'ai nul autre choix que de vous accepter ici, fit-il. Mais au moindre faux pas, vous aurez un avertissement, est-ce clair ?

- Oui Monsieur, acquiescèrent-ils en même temps. »

Je me mordillai la lèvre : le gardien de mes parents était très sévère et ce n'était pas moi qui allais le plus en baver. Au début, un peu méfiante et intriguée, je n'allais pas vers eux. Jiguro non plus. Pas plus Kasem, qui avait recommencé à se montrer réservé. Nous terminâmes par s'habituer les uns aux autres. Ils n'étaient pas envahissants et faisaient leur routine quotidienne, n'habitant pas dans le refuge à temps plein – l'endroit étant trop petit – mais bien à l'extérieur, ce qui me permit d'avoir une certaine satisfaction.

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L'arrivé de Nao Yonsa

» Lorsque la naissance même de mon petit frère Nao arriva, Jiguro veillait encore Maman alors qu'elle était en plein travail. Il se chargeait que tout se passe bien en compagnie du Gardien du mariage, ainsi que Norugai. Tout avait commencé alors que je parlais avec Maman et Papa. Je vis Maman poser rapidement une main sur son ventre énorme avec une grimace.

« Maman ? »

Elle ne réussit pas à me répondre même si elle grimaçait. Puis au bout d'une minute, elle reprit son souffle.

« Chérie ? l'interpella Papa.

- Contraction... elle était dur celle-là..., répondit Maman en reprenant son air serein. Qu'est-ce que vous disiez ?

- Je pense que je vais commencer à préparer les choses pour l'accouchement, déclara-t-il en posant une main sur mon épaule. Veille ta mère, en attendant.

- Oui. »

Il commença à préparer les instruments et le lit avec l'eau chaude. J'étais un peu nerveuse. J'allai proche de ma mère et caressai son ventre. Elle me sourit et tenta de me rassurer. Minuit était passé. Je m'étais changée pour la nuit, mais je n'arrivai pas à dormir. Maman tenait bien le travail, mais je la voyais gémir. Norugai vint me voir et posa sa main sur ma tête.

« J'ai peur, murmurai-je.

- Je sais, c'est très puissant émotionnellement un accouchement. Mais ne t'en fais pas, ta Maman va s'en sortir.

- Tu crois ? Et si elle mourrait en donnant naissance ?

- Pas de risque. Et même si elle mourrait en accouchant, les femmes décédées en couche se réincarnent.

- Toutes ?

- Oui, toutes. Sans exceptions.

- Hmm...

- Ne trouverais-tu pas ironique le fait qu'un être humain qui permet la réincarnation d'une âme meure et ne puisse pas revenir ?

- Tu as raison... mais Maman a déjà failli mourir à la naissance de Kasem...

- Je sais, ma belle.

- C'est pour ça que j'ai peur... Je ne survivrai pas si je perdais Maman... j'ai encore besoin d'elle dans ma vie. »

Je vis Shiro proche du ventre de Maman et qui semblait vouloir y toucher. Moi, possessive de son ventre bien rond, je me levai et la poussai du côté de mon corps. Elle me regarda, surprise.

« Elle est à moi, lui dis-je par télépathie, possessive. Pas touche.

- Mais— tenta-t-elle de me répondre.

- À moi !... Maman..., murmurai-je, dégageant une énergie qui montrait à Shiro que ce n'était pas le moment d'interférer dans notre moment familial.

- Qu'est-ce qu'il y a, ma puce ? me susurra Maman en caressant mes cheveux tout en me serrant contre elle.

- Je sais que je suis nerveuse et que ça peut te nuire... mais j'ai peur.

- De quoi, ma belle ? Dis-le-moi. »

Je levai des yeux humides vers Maman.

« J'ai peur que mon petit frère ou ma petite sœur décède à la naissance comme Kasem... et j'ai peur que tu meures aussi... »

Maman sourit de façon rassurante et pris ma main avant de la poser sur son énorme ventre qui se durcit considérablement.

« Maman ? »

Elle ne me parla pas durant un moment, le temps que la contraction passe puis expira lentement.

« C'était une contraction, me rassura-t-elle. Elle est là pour aider ton frère ou ta sœur à sortir. Ne t'en fais pas. Le bébé va bien, il va arriver.

- Il ne va pas mourir ?

- Non.

- Et tu ne vas pas mourir ?

- Non plus.

- Promis ?

- Promis sur mon instinct de maman. »

Elle baisa mon front ; baiser sur le front, protection.

« On a déjà parlé dans les mois plus tôt que Maman peut crier durant l'accouchement, si ?

- Oui.

- Et que c'était normal ?

- Oui.

- Et que si jamais tu te sens mal, tu peux partir sans avoir peur. Tu sais, tu es encore jeune, et dans un accouchement, il y a des liquides et du sang.

- Maman ! Je connais déjà tout ça, Norugai m'a tout dit ! m'indignai-je. »

Maman fit une moue désolée.

« Tout ira bien ma belle. Est-ce que tu veux tenir ma main ? Je vais serrer la tienne quand j'aurai besoin de soutiens. Tu vas beaucoup m'aider, même si pour toi ça ne semble pas être grand-chose, moi ça l'est. »

C'est ainsi que j'aidai ma mère à passer à travers sa dilatation. Quand vint pour elle le temps de pousser, Papa s'assit sur la caisse de bois, la soutenant par les aisselles alors qu'elle s'accroupissait, dos à lui. Je me plaçai au niveau de ses cuisses, avec Grand-Mère.

Les trois gardiens de mon frère étaient impatients et regardaient la scène sans parler, alors que le Gardien du mariage, Jiguro et Norugai étaient de mon côté. Jiguro leur empêchait catégoriquement de regarder l'entre-jambe de Maman. Au niveau spirituel, la pièce était bondée de gens. Mais je savais qu'il était préférable que Maman ne sache rien de tout ça et se concentre. Shiro n'arrêta pas de parler. Je la toisai furieusement du regard. Ressentant mon courroux ainsi que mon envie d'hurler à la gardienne de se la fermer, Jiguro lui ordonna de se taire, de respecter la tranquillité de la pièce, la menaçant de la faire sortir du refuge. Cette menace fonctionna, car elle se tut pour le reste de la naissance et du travail actif.

Je remarquai dès lors que lorsqu'un un bébé naît, il a quitté depuis neuf mois le monde spirituel pour se réincarner. L'aura d'un bébé était toujours d'un blanc très pur, immaculé. Je pouvais voir les auras et ressentir les énergies et à chaque fois qu'un de mes petits frères ou ma petite sœur, naissaient, l'énergie qui se dégageait de notre refuge était très pur. Même quand il faisait sombre et que Maman accouchait dans la pénombre, presque dans le noir, pour mes yeux, les énergies illuminaient la pièce d'une lueur blanchâtre. Une autre vague d'émotion parcouru l'assemblée dite « spirituelle » quand la tête de mon frère se pointa et que Grand-Mère annonça justement la sortie.

« Il arrive..., murmura Seiji. »

Mon petit frère fut accueilli dans les bras de Grand-Mère avant d'être apposé contre la poitrine de Maman.

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Plus la seule à voir les esprits

» Dès que Nao sortit et se mit à respirer pour la première fois de sa vie, je me retournai vivement, sentant une énergie familière. Je vis alors Kasem, entrer tout doucement et s'avancer vers Nao qui était dans les bras de Maman. Il regarda notre petit frère, lui sourit et posa un bisou contre son front. Nao ne pleurait même pas, il prenait lentement sa respiration.

Quand mon petit frère ouvrit les yeux, une chose nous surprit tous : ses yeux. Malgré les mois qui passaient, les yeux de mon frère ne devenaient pas bruns comme les miens ou ceux de mes parents, ils restaient bleus. J'essayai de remonter les origines de nos ancêtres, mais je ne connaissais aucuns yeux bleus.

« On va dire qu'il a hérité de mes yeux ! avait déclaré fièrement Grand-Mère alors que nous étions tous penchés par-dessus mon frère, intrigué. Mais je le sens, ce petit a un énorme potentiel... il va faire des choses que personne de son âge ne va faire.

- Comme... ? voulut savoir Maman.

- Eh... bah comme moi. Un Chamane !

- Ah non ! Je préférerai qu'il soit un érudit.

- Tu ne peux pas choisir à sa place, Maman, lui avais-je rappelé vivement.

- Tu as bien raison, ma belle. »

Torogai avait dit vrai. Dès les premiers mois de sa vie, Nao pleurait la nuit uniquement pour avoir le sein de Maman ou changer ses langes. Il n'était pas aussi gourmand que moi à son âge, mais il était plus sage. Il commença à faire ses nuits après seulement trois semaines depuis sa naissance, sans doute grâce à l'aide de sa gardienne Shiro, avait commencé à dire "Maman", "Ali" et "Papa" vers sept mois, et à dix mois il se mit à marcher à quatre pattes.

Alors que je gardais mon petit frère, âgé de onze mois, je le vis me fixer et gazouiller. Je lui souris et allai le prendre dans mes bras pour continuer de dessiner avec Kasem. Il gigota pour pouvoir être face à Kasem, son dos contre mon torse. Kasem leva les yeux et sourit avant de recommencer à dessiner. Pourtant, Nao regardait dans sa direction comme s'il pouvait le voir. Mon frère gardien déploya une aille comme pour la désengourdir et Nao mit à babiller à la vue de son geste. Nous tournâmes tous deux le regard vers lui.

« Eh..., fit Kasem.

- Tu crois qu'il vous voit, lui aussi ? demandai-je.

- On dirait bien... quoique les bébés et les enfants en bas de cinq ans soient plus portés à voir les esprits. Ils sont encore reliés au monde spirituel d'une certaine façon. Ça ne m'étonne pas.

- Oui...

- Norugai-Sensei ?! »

Norugai arriva rapidement dans la pièce.

« Oui Kasem, mon cœur ? répondit-elle.

- J'aimerai que tu attires le regard de Nao et fasse quelque chose qui nous prouverait qu'il voit également les esprits comme Alika-Oneesama.

- D'accord. »

Elle réfléchit un moment, puis ouvrit ses deux ailes pour les placer en coupole devant elle avant de faire un « coucou ». Nao se mit à rire instantanément aux grands éclats. Elle recommença deux autres fois avant de faire apparaître un hochet blanc et l'agiter devant ses yeux bleus. Il essaya de s'en emparer, et chose qui me surpris : il le prit ! Pour des yeux ordinaires, il ne tenait rien dans ses mains, mais sa petite main potelée imitait parfaitement le contour d'un bâton. Il l'agita et ses gardiens arrivèrent dans la pièce.

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Le pendule

» Bien que je voyais les esprits, Grand-Mère m'apprit un nouveau moyen de communication lorsque j'eus neuf ans. Ce moyen pouvait être utilisé autant par les médiums que par les personnes qui ne voyaient pas ni entendaient les esprits. Pour ce faire, elle m'emmena dans une boutique de pierres et de plantes médicinales.

« Voici les pendules, me dit-elle. »

Je regardai les pendules fait de différents minéraux comme le quartz rose, blanc ou transparent, l'aigue marine, l'améthyste. Toutes ces pierres aux vertus purificatrices sur le bien-être spirituel et mental.

« Mais, Grand-Mère... tu dis qu'elle va m'interpeller. Il n'y a pas de chance que je me trompe lors de mon choix ?

- Tu vas voir, tu ne peux pas te tromper. Si le pendule t'appelle, c'est qu'il t'est destiné.

- Comment je fais ça ? Comment je peux savoir si le pendule m'appelle ?

- Ton regard tombera toujours sur le pendule... et même quand tu ne seras plus dans la boutique, tu y penseras constamment. Ceci est un des signes.

- Ah ! je vois.

- Nous regardons un peu, et allons repasser après pour voir si c'est bien lui qui t'appelle. Si c'est le cas, il est à toi.

- D'accord.

- Tu peux regarder. »

Je me mis à regarder les différentes pierres et les observai avec fascination alors que Grand-Mère parlait avec le propriétaire de la boutique. Après cinq minutes, elle revint me voir.

« Alors ?

- Il y en a une qui m'appelle.

- Laquelle ?

- Elle. »

Je pointai le pendule rose quartz.

« Celle qui est taillé en forme de pyramide inversée. La chaînette est dorée avec des pierres...

- Elle est jolie. C'est un pendule féminin, m'informa Grand-Mère.

- Comment peux-tu le savoir ?

- Parce que la chaîne est plus délicate, le pendule plus petit aussi. Les pendules masculins possèdent une chaîne plus massive et le pendule un peu plus gros.

- Comme elle ? »

Je pointai un pendule onyx noir.

« Exactement. Nous repasserons après quelques courses. »

Après avoir acheté des herbes pour faire du thé et des incantations de magie, un peu de saké – bien sûr – je commençais à paniquer. J'avais peur qu'une personne ne soit partie avec mon pendule entretemps. Grand-Mère remarqua mon stress et me confirma que ce pendule m'était bel et bien destiné. Lorsqu'on revint à la boutique, je fus soulagée de voir mon pendule toujours sur le présentoir. Le propriétaire la tint par la chaîne et la mit dans une petite pochette en coton.

En revenant à la maison, Grand-Mère me montra comment le purifier. Ça pouvait être avec de l'eau et du sel, ou le faire reposer une journée complète dans des herbes séchées. Pour le mien, elle choisit de le purifier avec de l'encens et me le donna en me le passant par la chaînette.

« Tu as touché la chaîne et le vendeur aussi, murmurai-je. Y a-t-il un risque ?

- Aucun risque avec la chaînette. C'est la pierre que personne ne doit toucher, mais même à ça, tu peux la purifier après si quelqu'un le manipule. Et comme si tu me fais assez confiance, je peux toucher ta pierre. Mais seulement si j'ai ton consentement.

- Qu'est-ce qui arrive si on ne purifie pas le pendule ? demandai-je.

- Les anciennes énergies résiduelles peuvent entrer en collision avec ta propre énergie. J'entends par "ancienne énergie" celles des clients qui sont passés avant toi et qui y ont touché. Alors ton pendule pourrait ne pas te répondre convenablement.

- Ah je comprends. »

Nous partîmes s'asseoir dans ma chambre au second étage et Grand-Mère m'expliqua le fonctionnement.

« Tu peux choisir tes propres signes à interpréter, tout comme tu peux prendre les miens en général.

- C'est quoi tes signes ?

- Avant et arrière signifie "oui", gauche à droite signifie "non" et en cercle signifie "peut-être"ou "bof". Et tous ces signes doivent se faire devant toi.

- Pourquoi "devant moi", Grand-Mère ?

- Parce que si l'esprit est assis à ta droite, son "oui" devient un "non" pour toi, tu comprends ? »

J'hochai la tête pour confirmer que je comprenais ce qu'elle me disait.

« Il va te falloir un petit temps d'adaptation. Mais à la fin, tu finiras par t'habituer. Avant chaque séance, tu dois te piquer le doigt.

- Quoi ?! m'exclamai-je.

- C'est seulement pour les débuts. Quand tu seras plus expérimentée, tu pourras arrêter.

- Je comprends pas...

- Ton pendule fonctionne avec ton propre sang. Tu fais sortir une goutte, tu trempes le bout de ton amulette dedans : la porte pour les esprits et communiquer avec eux est ouverte. Quand tu essuies le sang de ton pendule, la porte se referme. C'est l'un des moyens le plus sûr pour communiquer avec eux dans les débuts. »

Elle fit une pause.

« Tu vois tous les esprits, pas vrai ?

- Oui. Tous.

- D'accord. Alors tu n'as pas besoin du cercle de pierres fines.

- Un cercle de pierres fines ?

- Oui. J'ai une amie qui communique avec ses gardiens et les gardiens de ses amis avec le pendule et elle ne les voit pas ni les entend. Alors elle dispose un cercle de pierre dont chacune représente une personne ou un gardien en particulier. Je t'expliquerai cette technique une autre prochaine fois. »

Elle prit une aiguille, la désinfecta et me demanda de lui passer mon doigt. En faisant une moue, je lui tendis ma main et rapidement, elle me piqua. Je poussai un petit gémissement en grimaçant et elle pesa sur le bout de mon doigt pour faire sortir une goutte de sang et tremper le bout du pendule.

« Avant chaque séance, tu dois choisir qui est l'esprit, ou le gardien, que tu veux contacter. Puis, tu dois toujours, toujours répéter les règles de l'interprétation. Et à la fin de chaque de séance, tu dois toujours remercier l'esprit qui t'a parlé.

- Si je peux pas communiquer à haute-voix, je peux le faire par télépathie ?

- Certainement ! »

Après quelques essaies et une semaine complète de pratique, j'étais devenue habile et très douée, bien que je n'aimais pas trop le fait de devoir me piquer le doigt. Au bout d'un moment, je demandai à Grand-Mère si je pouvais arrêter de me piquer. Ayant bien acquis les connaissances du pendule et les risques liés à cette pratique, elle me confirma que je pouvais arrêter car mon énergie avait déjà bien imprégnée dans le pendule.