L'Homme en Blanc
Sineth était un petit village situé au sud de Mistral, très loin de la ville principale et de ses défenses. Ses habitants étaient des parias, voire des criminels pour certains, envoyés ici pour tenter de fonder une nouvelle colonie, mais avec peu de chance d'y parvenir. Ils étaient voués à une mort certaine, sans gardes ni armes pour se protéger. Le sud de Mistral était tristement réputé pour sa population phénoménale de Grimms.
C'était le nouveau moyen inventés par les leaders du royaume pour se débarrasser de ceux qu'ils jugeaient « dérangeants pour leurs intérêts. » Ici, il n'y aurait pas de traces, pas de coupables. Juste un malheureux hasard, une attaque de Grimms, que voulez-vous y faire ? Le royaume ne pouvait protéger toutes se colonies en même temps, n'est-ce pas ?
— Les méthodes changent, les intentions restent les mêmes…
Il portait une cape et une capuche blanches. Ses pas étaient silencieux, ses vêtement restaient immaculés malgré la fumée et les flammes. Il marchait, indifférent à ce qui l'entourait.
Car autour de lui, des Beowulfs ravageaient Sineth, éventraient les maisons, dévoraient leurs habitants. Les toitures en pailles brûlaient de mille feux et le sang coulait abondamment en suivant le relief des pavés.
Ce n'était pas la première fois qu'il assistait à ce genre de massacre, ni qu'il passait à travers ce genre de scène sans s'y mêler. Lui-même avait jadis causé pareilles horreurs, son cœur s'y était endurci avec le temps…
Il n'eut aucune réaction quand une femme en pleurs courut devant lui, son enfant dans les bras. Combien d'années ? Quatre ? Cinq ans, peut-être ?
Il continua à marcher. À maintenir son cocon d'invisibilité qui lui avait permis de fuir en toute discrétion jusqu'à présent…
Un Beowulf la rattrapa et lui lacéra le dos d'un coup de griffes vicieux.
Il ne regarda pas. Il ne devait pas. Trop d'horreurs reposaient ici. Ce n'était pas son combat, mais celui de l'Humanité… Cet enfant n'était pas le sien. Ce village n'était rien à ses yeux. Il n'avait aucune raison de révéler sa position à…
— Mama ! Mamaaaa ! pleurnicha l'enfant.
Il secouait le corps de sa mère tandis que le Beowulf se tournait vers sa nouvelle proie…
Il misait à présent sur six ans. Six ans… Il se rappelait d'une époque presque oubliée de lui-même où il était cet enfant, avec ses rêves et ses espoirs, dans un monde qui s'était soudainement brisé sous les coups de la réalité. Ce fut ce jour-là qu'il découvrit tout le poids et le traumatisme qui pouvaient écraser l'esprit du malheureux unique survivant. Si cet enfant survivait, il connaîtrait peut-être une existence similaire à la sienne…
Oui… La mort était préférable…
À la seule pensée de savoir qu'un sosie de lui-même sillonnait ce monde et risquait de commettre les mêmes erreurs que lui, il jugeait préférable que l'enfant n'éprouve jamais ce que lui-même avait vécu… Puisse les Dieux lui offrir une vie meilleure dans la suivante…
Le Beowulf gronda et ouvrit sa gueule pleine de crocs vers l'enfant en pleurs, qui restaient bêtement là, malgré les incitations murmurées par sa mère. Pourquoi étaient-ils tous ainsi ? Incapable de fuir malgré le danger, préférant rester ici auprès des siens même si cela signifiait la mort ?
— Et merde…
Il marqua le pas. Pourquoi était-il pareil, lui-aussi ?
Un sifflement aigu prit la place du grondement menaçant du Grimm. L'enfant tourna la tête et vit à travers ses yeux larmoyants la tête du monstre qui avait blessé sa maman se détacher de son cou.
Avant qu'il ait compris ce qui venait de se passer, un monsieur tout en blanc apparut devant lui.
— Accroche-toi bien à ta mère, petit. Et ferme les yeux… Ce n'est pas un spectacle pour les enfants.
Il tira sa cape et la lança sur l'enfant et sa mère, les enveloppant tous deux dans le tissu blanc opaque. La dernière chose que l'enfant vit fut l'épée qu'il portait à la hanche. Une épée argentée… Puis il n'y eut plus que le bruit.
Le bruit des monstres, ceux d'un sifflement, des gargouillements, le bruit de lourdes choses tombant à terre…
Et celui de la pluie. Une pluie étrange qui, lorsqu'elle les atteignit, recouvrit la cape de tâches noires. Il y avait beaucoup de tâches…
Et au final, il n'y eut plus rien.
