L'Enfant de Gaia – partie 1

OOC : Bonjour à tous. Je vous présente un nouvel OS de la collection Défragmente-moi. On entre dans la dernière partie de cette collection. Celui-ci prend place après les évènements de Reste avec moi. J'espère que vous apprécierez ! Bonne lecture.

Ding dong...

Au loin, les cloches de l'église du village sonnaient les huit coups. Huit heures du soir. Au-dessus de lui, le ciel s'était assombri. Ce même ciel, qui avait été couvert d'une teinte grisâtre toute la journée, était à présent couleur bleu marine. Les nuits étaient fraîches ici, et d'ordinaire, quand on levait la tête, la clarté des étoiles se reflétait dans nos yeux.

Mais aujourd'hui, celles-ci étaient cachées par le brouillard de la neige qui s'était épaissie durant ces deux derniers jours. Il ne verrait pas les étoiles ce soir. Toutefois, elles avaient été remplacées par les flocons qui tombaient, recouvrant ainsi les toits des maisons, les sols et les arbres.

A ses yeux, il s'agissait d'une vision qui demeurait apaisante.

Ding dong...

En dépit du temps, en dépit de l'heure tardive, il était encore dehors. Prudemment, il guida la charrette à travers le village, le crissement de la roue rencontrant la neige résonnant dans ses oreilles. Les livraisons et les ventes étaient terminées pour aujourd'hui, mais son passage laissait encore le loisir aux villageois d'acheter du pain fumant.

Etant donné que les fêtes de fin d'années approchaient, les demandes étaient bien plus nombreuses qu'en temps normal. Lorsque la charrette passa devant une maison, une petite fille lui fit un grand geste de la main, lui faisant signe de s'arrêter.

Ding dong...

L'adolescent s'exécuta et tira sur les rênes du Chocobo pour qu'il s'arrête. La charrette se mit à ralentir avant de freiner complètement. Vêtu d'un énorme pull et d'un bonnet, l'adolescent descendit de la charrette et plaça les mains dans ses poches tandis qu'il marcha à la rencontre de la petite fille.

« Bonjour », la salua-t-il avec un sourire chaleureux. « Désires-tu quelque chose ? »

Il la connaissait de loin. C'était une habitante du village qu'il avait l'habitude de voir jouer avec d'autres enfants dans le parc. L'aînée d'une famille de trois enfants. Elle ne devait pas avoir plus de huit ans. La petite fille se recroquevilla sur elle-même, grelottant de froid.

- Il vous reste du pain ? Maman m'a demandée d'en acheter pour le réveillon !

L'adolescent acquiesça, compréhensif.

- Bien sûr. Quel pain souhaites-tu, précisément ?

Il lui laissa voir la marchandise. Il n'en restait plus beaucoup, mais suffisamment assez pour un dernier repas de fête. Il préférait ça. Autrement, la nourriture serait gâchée.

La petite fille porta son choix sur du pain de campagne et glissa la main dans sa poche pour sortir la monnaie. L'adolescent, dont la couleur de ses cheveux se mêlait à celle de la neige, tendit la main pour la recevoir.

Quand il compta, il réalisa qu'il lui manquait quelques pièces.

- Tu n'as pas assez de Gils, lui fit-il remarquer.

Il n'y avait aucune sévérité dans son ton. Seulement de l'étonnement. La petite fille baissa le regard, honteuse.

- Maman n'a pas assez. On n'a plus assez depuis que papa a perdu son travail.

Oh...

- Je dois vous le rendre ? demanda la petite fille d'une voix teintée d'amertume, désignant le pain qu'elle venait tout juste de choisir.

Il y eut un court temps de silence.

Au final, l'adolescent se contenta de lui sourire de manière attendrie, avant de secouer doucement la tête.

- Ne t'inquiète pas pour l'argent. Tu peux le prendre. Je t'en fais cadeau.

Cette famille avait suffisamment de problèmes comme ça...

Ils méritaient au moins de passer un bon réveillon tous ensemble en mangeant à leur faim tout en se faisant plaisir.

- C'est vrai ? Merci ! s'exclama la petite avec un sourire qui s'étira jusqu'aux oreilles.

Serrant le pain encore chaud dans ses bras et fut sur le point d'ajouter quelque chose d'autre quand, brusquement, un bruit provenant de derrière eux les interrompit.

Ding dong...

Immédiatement, l'adolescent tendit l'oreille. Malgré la mélodie des cloches, il l'avait clairement entendu, quand bien même il mit du temps à deviner de quoi il s'agissait.

Des pas... Mais pas ceux d'un humain, ni ceux d'un animal. Au cours de son voyage, il avait appris à faire la différence.

Ecoutant son instinct, l'adolescent se tourna vers la petite fille avant de lui adresser d'un ton sérieux, presque paternaliste :

- Rentre chez toi. Ce n'est pas prudent de traîner ici à cette heure.

L'enfant ne se le fit pas dire deux fois et se hâta de partir, après l'avoir remercié une dernière fois.

L'adolescent fut le dernier à rester. Il resta immobile, le dos tourné à la créature qui l'épiait derrière lui, cachée dans les fourrés.

Elle n'attendait qu'un mouvement brusque, un signal pour lui bondir dessus.

Ding dong...

Bientôt, les grognements parvinrent jusqu'à lui. Il pouvait deviner ses babines retroussées, en manque de chair fraîche.

Sa main oscilla brièvement le manche de son arme, cette dernière étant rangée dans son fourreau.

Ding dong...

- ... Viens... l'appela-t-il doucement, sans provocation.

Tout s'arrêta.

Il ne vit plus rien. Il n'entendit plus rien. Son regard était seulement concentré sur sa lame qui n'attendait qu'une seule chose.

Du sang.

Cela ne dura que quelques secondes, quand bien même il eut l'impression que cela dura des heures.

Puis, le temps reprit son cours.

Aussi rapide qu'un battement de cil, la créature surgit de derrière les fourrés, griffes et crocs en avant, prête à lacérer et à dévorer sa proie.

A l'instant même où elle l'atteignit, l'adolescent avait déjà dégainé « Terre ».


Ce type de monstre n'était pas rare autour du Village Glaçon. Depuis qu'il s'était arrêté ici, Shiro avait déjà rencontré quelques-unes de ces créatures. Elles ressemblaient à des loups et elles attaquaient pendant la nuit. Les villageois y étaient habitués, mais il n'empêchait pas qu'elles pouvaient leur causer des dommages conséquents. L'une d'elles avait déjà agressé l'un des villageois quelques jours auparavant, blessant sévèrement ce dernier.

Alors, quand il le pouvait, Shiro se rendait utile. Parfois, il quittait son refuge pour explorer la zone et parfois, « partir à la chasse » quand il les voyait rôder autour de maisons où habitaient des enfants. On lui avait déjà répété que son initiative n'était pas nécessaire ici, mais Shiro préférait monter la garde plutôt que de rester les bras croisés.

« Tu as épuisé toute la marchandise ? »

Après avoir garé et déchargé la charrette, Shiro rentra au chalet. Le propriétaire, qui était le boulanger du village, l'accueillit sans l'ombre d'un sourire. Quand il compta le nombre de Gils que lui rapporta Shiro, il ne put s'empêcher de soupirer.

- A qui as-tu fait un prix ?

Depuis le temps, le boulanger, que tout le monde au village appelait Bill, avait fini par le connaître. Il savait comment se comportait Shiro. L'adolescent ne chercha pas à le cacher et se justifia, sans aucune honte.

- Cette famille. Le père a perdu son travail.

Bill garda le silence. Il ne réprimanda pas Shiro. Probablement parce qu'il connaissait bien la famille que l'adolescent désignait. De plus, Shiro avait travaillé toute la journée et avait vendu tout son pain. Néanmoins, il ne le salua pas non plus pour autant. Bill se contenta de secouer la tête avant de lui désigner la table d'un signe de tête.

- Olga a préparé le dîner.

Shiro acquiesça et ôta son manteau et son bonnet, avant de prendre place. La porte de la cuisine s'ouvrit et Olga apparut, tenant une marmite bouillante dans les bras. Elle parut fatiguée, mais son visage s'éclaira dès l'instant où elle remarqua Shiro.

- Oh ! Shiro ! Tu es rentré ? Tu t'es bien débrouillé ! A temps pour le repas.

Shiro lui adressa un demi-sourire tandis qu'Olga posa la marmite sur la table. Une louche à la main, elle s'empressa de le servir.

- J'ai essayé une nouvelle recette, à base d'œuf de Chocobo ! Sauce spéciale ! Tu m'en diras des nouvelles ! J'espère que tu aimeras !

L'adolescent reçut l'assiette fumante avant de la gratifier.

- Je n'ai pas l'habitude d'essayer de nouvelles choses... se justifia Olga, nerveuse. Je n'ai pas envie de t'empoisonner. Si ce n'est pas bon, dis-le-moi et je te préparerais autre chose de plus classique, d'accord ? N'hésite pas à me donner ton avis franc, hein ? La dernière fois, le ragoût n'était pas une vraie réussite alors, je n'ai pas envie de-

- Hé, Olga ? la coupa doucement Shiro. Je suis sûr que ce sera délicieux.

Olga poussa un soupir de soulagement de sourire, essayant de se détendre alors qu'elle servait son père à son tour.

- Décidément, depuis que tu es là, Shiro, je ne reconnais plus ma fille, commenta Bill, l'air de rien.

Olga le fusilla du regard, mais Shiro se contenta de rire sans répondre, avant d'entamer son assiette en silence.

Il y a quelques mois, Shiro s'était rendu au Village Glacier pour la toute première fois. Au départ, il ne s'agissait pas de sa destination de prédilection. Après avoir écouté les périples de ses amis, il avait souhaité explorer tous les recoins de Gaia, découvrir tous ses secrets sans s'arrêter.

Fort Condor, Cosmo Canyon, Gongaga... Tellement de richesse, de choses à voir, de personnes à rencontrer. Tellement de choses à raconter quand il reviendrait. Shiro n'avait pas envisagé de s'arrêter et se poser à un endroit précis. Il n'y restait généralement que quelques semaines avant de faire son sac et repartir vers de nouveaux horizons. Mais alors qu'il avait eu projet de se rendre à la Grotte du Nord, il avait commencé à manquer d'argent ce qui était problématique dans le cadre de ses déplacements. Même si Tifa lui en envoyait tous les mois, il ne pouvait pas se permettre de dépendre entièrement d'elle. Surtout qu'elle avait Aerith, Denzel et Marlène à s'occuper. Et cela avait fini par gêner Shiro de lui en demander régulièrement.

Alors, trouver un travail avait été la meilleure solution. En cours de route, il s'était arrêté au Village Glaçon et avait commencé à y éplucher les annonces. Vendeur, livreur, chasseur... Il avait été prêt à accepter n'importe quoi comme travail tant qu'il était payé.

Mais sans expérience, les débuts n'avaient pas été faciles. Shiro avait frappé à toutes les portes pour proposer ses services et avait essuyé tout type de refus. Ils cherchaient quelqu'un avec de l'expérience, pas un gamin qui débarquait de nulle part, le bec enfariné. Ses cheveux blancs n'avaient pas aidé non plus. Certains n'avaient même pas cherché à écouter ses explications et lui avaient carrément claqué la porte au nez.

Puis, alors qu'il était sur le point d'abandonner, au point qu'il avait commencé à envisager de mettre un terme à son voyage et de rentrer à Edge, Bill lui avait tendu la main. Handicapé d'un bras, il cherchait quelqu'un pour l'assister à la boulangerie, proposant le gîte et le couvert. Shiro s'occupait désormais d'assurer la préparation du pain, leur livraison et surtout, leur vente.

Bill était un patron exigeant, sévère mais son cœur était à la bonne place. Quant à Olga, elle se chargeait des tâches ménagères et de l'entretien de la charrette. Elle avait à peu près l'âge de Shiro. Des cheveux roux tressés en nattes, des taches de rousseur et des yeux verts, elle était toujours joviale et de bonne humeur, mais Shiro ne comprenait pas pourquoi sa présence la rendait aussi nerveuse.

Ou plutôt... si. Il s'en rendait compte. Mais il préférait agir comme s'il ne voyait rien.

- Hé, Shiro ?

La voix d'Olga le sortit de sa torpeur. Shiro cligna des yeux, reportant son attention sur la jeune fille.

- Oui ?

- Tu as tué une nouvelle créature ?

Shiro répondit par l'affirmative.

- C'est impressionnant ! siffla Olga. Tu es super fort ! Qui t'a appris à te battre comme ça ?

Un silence tomba.

Le visage de Shiro se ferma. La mâchoire serrée, il posa simplement sa cuillère à côté de lui.

L'expression d'Olga fut suffisamment éloquente : elle regrettait de lui avoir posé la question.

- Qu'est-ce que tu comptes faire pour la fin d'année ? lui demanda Olga, préférant changer de sujet.

Cette initiative le détendit légèrement. Les bras croisés, Shiro fixa le plafond.

- ... Je l'ignore encore.

- Cela te dirait de passer le réveillon avec nous ? lui proposa Olga, les yeux brillants d'intérêt. Avec moi et Papa ?

- Olga... l'interrompit doucement Bill.

Néanmoins, elle ne l'écouta pas. Le timbre de sa voix devint rapide au fur et à mesure qu'elle se mit à lui décrire ce qu'ils prévoyaient de faire dans quelques jours.

- On va peut-être acheter de la dinde ! Tu sais, comme avant ! Avant... la crise du Météore. De la dinde et des marrons ! Je ne suis pas une experte dans la préparation, mais j'irai à la bibliothèque du village pour me renseigner à fond. Je vous promets de vous concocter un bon dîner pour cette occasion spéciale. Oh et les cadeaux ! J'ai une super idée aussi ! Qu'est-ce qui te ferait plaisir, Shiro ? Est-ce qu'un pull tricoté t'intéresserait ?

Shiro ferma les yeux, ne cachant pas son sourire attendri. Il devait l'admettre. L'enthousiasme d'Olga était extrêmement plaisant.

Et elle souhaitait réellement qu'il passe un bon réveillon, alors qu'il s'agissait d'une occasion qu'on fêtait en famille...

- On va vraiment s'amuser, compléta Olga, un peu plus calme.

- Tu sais, Olga, lui rappela doucement Bill. Peut-être que Shiro a d'autres projets de prévu et qu'il souhaiterait réveillonner avec sa propre famille.

Au mot « famille », Shiro sentit une boule lui monter à la gorge. Ses yeux lui piquèrent et l'adolescent essaya de ravaler ses émotions, sans cesser de sourire.

- Shiro ? lui demanda Olga. Ce sont tes plans ?

- ... J'en ai, avoua-t-il sans préciser davantage. J'ai des plans.

Oui... Quand bien même cela demeurait incertain.

- Tu as le droit, tu sais, lui adressa Bill en posant son verre d'alcool. De repartir à Edge. Je pense que cela serait même mieux par rapport à ton avenir. Plutôt que de rester ici.

Shiro secoua la tête avant de prendre une gorgée de son verre d'eau à son tour.

- Je vais rester ici, dit-il. Aussi longtemps que vous aurez besoin de moi, je ne peux pas vous abandonner.

- Shiro...

Sa réponse ne parut pas plaire à Bill quand bien même Olga était aux anges.

Depuis ces derniers mois, Shiro n'avait pas quitté le Village Glaçon. Il ignorait quand est-ce qu'il repartirait précisément. Quand on lui posait la question, il prétextait que Bill avait besoin d'aide. Mais depuis qu'il s'était installé ici, il avait l'impression d'avoir perdu cet attrait pour l'aventure, la découverte.

Peut-être parce qu'il avait oublié combien c'était... agréable, confortable de se poser à un endroit et de ne plus jamais le quitter.

Parfois, il s'en voulait. Cela n'avait pas été l'objectif de son départ, après tout. Mais peut-être avait-il peur de repartir, de quitter ce confort, de savoir qu'il y avait une fin au voyage auquel il aspirait.

Après tout, pourquoi repartir ? Il avait un travail, il avait un toit sur la tête...

Il pensa à Denzel, à Marlène, à Tifa, à Aerith, à Vincent...

A Lorraine...

- Donc... tu réveillonnerais avec nous ? le questionna Olga avec espoir.

Shiro marqua un temps, avant de répondre avec douceur :

- Je vais réfléchir.


Avant même qu'il ne puisse passer la porte de sa chambre, Shiro sentit quelque chose se frotter à ses pieds. Quand il abaissa le regard, ce fut pour rencontrer une touffe de poils blanche qui le fixa avec des yeux de merlan frit.

« Ruby ! » pouffa Shiro.

Le Carbuncle lui répondit par un petit aboiement ravi et Shiro ne put s'empêcher de lui donner une petite caresse sur la tête. Cette créature ressemblait à un croisé entre un chien et un chat, mais sa particularité était un rubis sur son front qui scintillait quand il était sur le point d'utiliser de la magie. Une magie constituait en un bouclier protecteur et parfois, en des pouvoirs de soin.

Shiro avait rencontré le Carbuncle à Cosmo Canyon. Au début, la créature s'était montrée agressive et avait attaqué Shiro qui avait eu le malheur de se trouver sur son chemin. Mais quand Shiro avait montré sa puissance et sa dominance au combat, le Carbuncle avait rapidement fui le champ de bataille avant que Shiro n'ait pu le tuer.

Plus tard, l'adolescent l'avait retrouvé à un autre endroit. Cette fois-ci, la créature s'était montrée apeurée et effrayée. Elle ne constituait plus une menace et Shiro s'était contenté de s'abaisser à sa hauteur, lui tendant la main avec un sourire rassurant pour lui montrer qu'il ne lui voulait plus aucun mal.

Cette créature était si mignonne... on aurait dit une peluche.

Finalement, la créature l'avait senti avant de lui donner un petit coup de tête amical. Le traité de paix avait été signé. Ils n'étaient plus ennemis. Et quand Shiro lui avait donné sa barre chocolatée à manger, l'adolescent était rapidement devenu un membre de sa famille. Quand l'adolescent avait quitté Cosmo Canyon, le Carbuncle l'avait suivi.

Ainsi, Shiro l'avait appelé Ruby en raison de son joyau particulier. Le Carbuncle était devenu son compagnon de voyage et les deux n'étaient jamais séparés très longtemps.

Cela lui apportait une présence réconfortante, surtout lorsqu'il se sentait seul.

« Tiens, ton goûter », lui adressa l'adolescent en lui tendant un morceau de pain.

Le Carbuncle lui offrit une bouille ravie avant de dévorer le quignon d'une traite. Shiro l'observa faire, amusé.

Dire qu'autrefois, il avait supplié pour avoir son propre animal de compagnie.

Aujourd'hui, son vœu avait été réalisé. Lorsque le Carbuncle eut terminé, il lui adressa un regard fier. Shiro lui tapota la tête pour le récompenser.

« C'est bien. On joue ensemble si tu le souhaites. »

Mais Ruby paraissait avoir d'autres préoccupations. Le regard perçant du Carbuncle se porta sur un coin du mur. Quand Shiro leva la tête, il remarqua une petite araignée posée dessus.

« Ouch. »

Immédiatement, Ruby se plaça en position défensive, poils hérissés sur le dos tel un chat, et se prépara à bondir pour attaquer l'intruse qui fuyait sous la menace.

- Garde tes forces pour des ennemis qui en vaillent la peine, sourit Shiro avant de s'allonger sur son lit.

Enfin... petit, il haïssait les araignées. Ruby lui aurait été bien utile en ces temps-là. Shiro laissa le Carbuncle courir partout dans la chambre et sortit son téléphone portable pour consulter ses messages en silence.

Le premier fut de la part de Marlène et Denzel. « Des vacances de rêve à la Costa Del Sol. Viens nous rejoindre pour le réveillon. » suivi en pièce jointe d'une photo du couple d'adolescents au bord de la plage, une glace à la main quand bien même les températures étaient fraîches à cette période de l'année, même s'ils étaient chacun vêtus d'un pull-over et d'une écharpe autour du cou.

Cela fit sourire Shiro qui passa au message suivant. Celui d'officier East. « Sir. Mes excuses de vous déranger (punissez-moi quand il vous semblera à votre retour). Connaitriez-vous un prêtre qui serait susceptible d'organiser les mariages en prison ? Bon réveillon. En espérant que vous serez de retour à Edge et que j'aurais l'honneur de vous revoir. »

L'adolescent se contenta d'hausser les épaules à cette information. Il était ravi pour lui mais... Qu'est-ce qu'il en savait, après tout ?

Le troisième message émanait de Lorraine, et dès l'instant où Shiro lut son nom, il ne put s'empêcher d'avoir un pincement au cœur.

« Appel visio ce soir ? Tu me manques. »

Suivi de : « Est-ce que tu comptes passer le réveillon avec les autres ? Cela ferait bizarre sans toi. »

Cela le laissa songeur.

Ils étaient unanimes. Ils souhaitaient tous qu'il revienne pour réveillonner avec eux.

Shiro commença à écrire pour lui envoyer un texto. Il était prêt à lui confirmer qu'il viendrait, qu'elle lui manquait tout autant.

Il repensa au « Septième Ciel », à Edge, à toutes ces personnes, ses amis qui s'étaient battus pour lui, qui l'avaient accueilli à bras ouvert... Tous en train de réveillonner autour d'un bon repas préparé par Tifa...

Denzel lui raconterait les dernières nouvelles par rapport à sa relation avec Marlène, Aerith aurait encore grandi...

Au final, Shiro effaça le message qu'il était prêt à lui envoyer. Il poussa un bref soupir avant de jeter son téléphone sur son lit.

En temps normal, il aurait sans doute été plus enclin à lui répondre. Mais ces derniers temps, ses réponses devenaient de plus en plus espacées surtout quand revenait l'éternelle question d'un éventuel retour à Edge. Il ignorait pourquoi.

Peut-être à cause de la distance, peut-être à la peur du retour...

Shiro reconsidéra la proposition d'Olga. Peut-être que l'idée n'était pas si mal, en fin de compte. Rester au Village Glaçon et réveillonner auprès de ceux qui l'avaient accueilli. Ils étaient gentils et à force de travailler avec eux, des liens s'étaient créés.

Pourquoi... ?

Soudain, un « bip » le fit sortir de sa torpeur. Un nouveau message. Shiro récupéra son téléphone pour le lire.

Ses yeux s'écarquillèrent. Celui-ci provenait de Vincent. Tout de suite, son nom interpella l'adolescent. Pas seulement parce que Vincent n'envoyait pas souvent de message (pas seulement lui, mais aux autres membres d'ex-AVALANCHE), mais aussi parce qu'il avait demandé à l'Hôte de Chaos d'accomplir une tâche importante à ses yeux.

Quand il lut le contenu du message, il demeura sans voix. Il n'aurait jamais pensé qu'il y arriverait.

Pas aussi vite, du moins.

Brièvement, Shiro fut frappé d'une pulsion. Ignorant Ruby qui le dévisageait avec curiosité, il se pencha vers son sac pour en sortir son album photo.

Un album qui ne le quittait jamais. Pas plus que son baladeur ou le dessin qu'il avait fait lors du premier anniversaire qu'il avait fêté...

Son vœu était exaucé. Maintenant qu'il avait obtenu ce qu'il désirait, il n'était pas sûr quoi ressentir à ce sujet.

Quand il parvint à celle qu'il souhaitait, il ne put s'empêcher d'imaginer, de se dresser un portrait. De la même manière qu'il avait imaginé un portrait de sa mère quand Vincent lui avait annoncé, ce fameux jour, qu'il avait retrouvé Ophelia au Wutaï.

Que cette dernière était vivante.

Et de la même manière que ce jour-là, il appréhendait.

« Tu ne réponds plus à tes messages ? »

La voix fit sursauter Shiro qui se retourna d'un bloc vers le nouvel arrivant qui était apparu dans sa chambre, sans un bruit.

Il n'avait même pas ouvert la porte. Il n'en avait pas eu besoin.

Il avait seulement eu besoin de se téléporter.

« N'oublie pas. Si tu as besoin d'aide...

- Je le sais, lui avait répondu Shiro. Tu débarqueras en force. »

A chaque fois que le nuage de Ténèbres se matérialisait dans la même pièce que lui, Shiro était frappé d'un élan de terreur mêlé à une sorte d'espoir.

Toujours. Toujours quand Sonon apparaissait.

Il ne pourrait jamais oublier ce sentiment dans lequel il avait grandi, après tout...

- Bonsoir, Shiro, le salua le Ninja avec un sourire gêné.


« ... Je n'avais pas besoin d'aide en particulier », lui déclara Shiro tandis que Sonon s'asseyait sur le lit. « Tu n'étais pas obligé de te déplacer jusqu'ici. »

Sonon haussa simplement les épaules. « Je ne me suis pas senti obligé. Bonsoir, Ruby. »

Il tendit sa main vers la créature qui lui lécha la paume avant de remuer la queue, appréciateur. Le Ninja détailla l'adolescent avec inquiétude. Shiro avait les bras croisés sur sa poitrine, fixant un point à travers la fenêtre.

La neige avait recommencé à tomber.

- Tu as perdu du poids, nota le Ninja. Et tu parais fatigué, aussi.

- Tu n'en sais rien, soupira Shiro, le ton un peu sec.

- Je sais reconnaître quelqu'un qui se néglige.

L'adolescent aux cheveux blancs leva les yeux au ciel.

- Si c'est pour t'entendre m'analyser, tu peux rentrer au Wutaï.

- Shiro, le réprimanda Sonon, les sourcils froncés quand bien même son ton demeurait calme.

- J'ai travaillé toute la journée, s'impatienta l'adolescent. Je me suis levé aux aurores pour préparer le pain et effectuer les livraisons. Et en ce moment, je mange moins parce que je n'ai pas faim. C'est bon, Inspecteur ? Mes explications vous conviennent-elles ou vous allez m'arrêter et m'embarquer de force ?

Sonon secoua simplement la tête, désapprobateur. Son attitude lassait Shiro. Depuis qu'il était parti, Sonon avait cru être détenteur d'une mission spéciale qui consistait à veiller sur lui en permanence. Au début, quand Shiro ne répondait pas aux messages dans la minute, Sonon débarquait en force, peu importe où il se trouvait sur Gaia, le plongeant parfois dans des situations gênantes.

Comme s'il était un gamin qui ne savait pas se débrouiller tout seul.

- Tu as des cernes, nota doucement Sonon.

Shiro râla.

Parfois, il comprenait Yuffie. Il comprenait pourquoi elle s'énervait autant contre Sonon. Son attitude surprotectrice s'avérait parfois agaçante. Surtout qu'il n'avait aucune raison de l'être à son égard.

Oui, il était un adolescent. Oui, il était à moitié Wutaïen. Oui, ils avaient traversé des choses ensemble mais ce n'était pas une raison.

- Tu ne changeras jamais. Qu'est-ce qu'il y a, Sonon ? Pourquoi venir ici ? Il y a un problème ?

- Tu sais que tu es invité au réveillon ?

Ah, ça. Shiro acquiesça sans un sourire.

- Oui. Je suis au courant.

- Alors ? Tu comptes venir ?

On aurait dit qu'il lisait dans ses pensées. Shiro se détourna de lui, reportant son attention vers l'extérieur, sans desserrer la mâchoire.

- Il y aura les autres, fit Sonon après un temps, croisant les jambes en fixant le sol. Denzel, Marlène... Lorraine viendra aussi avec ses parents.

- J'imagine, répondit vaguement Shiro.

- Ce serait vraiment dommage de rater cela.

L'adolescent ferma les yeux, pensif.

- Shiro ?

- ... Cela dépendra, répondit-il simplement. Cela dépendra de Bill, du travail. Je ne peux pas m'organiser comme je le souhaite ici.

- Shiro.

Sonon secoua la tête, manifestement peiné.

- On sait toi comme moi que Bill te laisserait y aller. Il t'y encouragerait même. Tout comme il t'encouragerait à rentrer, à reprendre ta vie en main.

Oh non, pitié... Pas ce sujet, supplia Shiro. Sonon était donc venu lui faire la morale, n'est-ce pas ?

- Quel est le problème ? Tu as peur de voir les autres ? lui demanda doucement Sonon.

Il marqua un temps avant de reprendre.

- ... De voir Lorraine ? Pourquoi ?

A nouveau, Shiro ressentit un pincement au cœur tandis qu'une boule lui monta à la gorge. Son visage fut aussi inexpressif qu'une pierre alors qu'il répondait au Ninja :

- Cela n'a rien à voir. Je n'abandonne pas quelqu'un qui a besoin de moi, c'est tout.

- Et tu penses qu'on n'a pas besoin de toi ?

Cette réplique heurta Shiro.

- Tu manques à Lorraine, tu le sais ? Enfin, à tout le monde. Mais elle... on sait que c'est particulier entre vous deux.

Il était le premier à le savoir.

- ... Ce... ce n'est pas ce que je souhaitais dire.

Sonon se contenta de lui sourire tristement.

- Si tu as des problèmes, tu peux nous en parler.

- Je n'ai pas encore réfléchi. Et je te le dis. J'ai réellement du travail, prétexta Shiro sans le regarder.

Un court silence tomba entre eux. Sonon repoussa légèrement Ruby qui souhaitait grimper sur ses genoux avant de reprendre.

- Justement, Shiro. On en discute régulièrement avec l'équipe...

Pitié, pitié... Non, continua d'implorer intérieurement l'adolescent.

- ... Et on pense qu'il vaut mieux que tu rentres. Que tu reprennes tes études à Edge ou ailleurs. Ce n'est pas normal qu'à ton âge, tu—

- Tu es venu me chercher pour me forcer à rentrer ?

Cette fois, la moutarde monta au nez de Shiro. Il fit brusquement volte-face pour lui adresser un regard qui indiquait clairement de ne pas en rajouter davantage.

C'était déjà suffisamment difficile de savoir qu'on parlait de lui comme ça, en son absence, soi-disant pour décider à sa place ce qui était le mieux pour lui.

Non. Il y avait déjà eu droit à tellement de reprises. Cette fois-ci, c'était lui qui décidait. Lui et personne d'autre !

Sonon se prit le visage dans une main en secouant la tête, avant d'inhaler, d'exhaler. Il semblait chercher ses mots pour argumenter.

- C'est normal qu'on s'inquiète, Shiro.

- Tu sais très bien que ce voyage est nécessaire pour moi ! s'emporta presque l'adolescent. Tu en connais parfaitement les raisons. Barret et Tifa n'ont pas à t'envoyer ici pour—

Il serra les poings, essayant de se contenir.

- Oui. Un « voyage », le coupa Sonon sérieusement. Tout est dit. On était d'accord pour le voyage. Mais le marché n'était pas de se poser quelque part pour y travailler nuit et jour de manière indéterminée. Encore moins à ton âge.

- J'avais besoin d'argent ! ça va, ce n'est pas comme si j'étais un fainéant qui dépendait des autres ! On va me reprocher ça aussi ?

- Shiro, ce n'est pas ce que je veux dire...

Sonon se mordit la lèvre avant de compléter :

- Pense à ton avenir.

A nouveau, cela mit le feu aux poudres.

Très bien. Là, il l'avait cherché.

- Mon avenir, hein ? Mais tu penses que j'en sais quelque chose ? A l'heure actuelle, je ne m'intéresse qu'au présent. Rien de plus ! Je travaille et si demain, je décide de bouger, je bougerais !

- Bill est d'accord avec moi. Cette situation n'est pas normale. Et concernant l'avenir, Lorraine a déjà une idée du sien, commenta doucement Sonon.

- Oui, mais Lorraine—

Il ne termina pas sa phrase.

Il faillit lâcher que Lorraine avait des parents sur qui elle pouvait compter.

- Pourquoi vous ne me laissez pas tranquille ? s'énerva Shiro. Pourquoi tu ne me laisses pas tranquille, hein ? Je sais déjà ce qui est bon pour moi, alors maintenant, lâchez-moi !

- Shiro. On a seulement peur que tu commettes une bêtise.

Une bêtise ? Laquelle ?

Oh. Il comprit ce qu'il voulait dire... C'était pour ça, hein ?

Shiro en avait assez. Le ton cinglant, sa répartie fut plus rapide qu'il ne l'avait imaginée :

- Une bêtise ? Et de quel genre ? Reconstruire le Deepground ? Déclarer la guerre aux humains ?

Sa réponse crucifia le Ninja sur place. Shiro secoua la tête. D'une voix plus calme mais glaciale, il compléta durement :

- Tu n'es pas mon père, ni mon oncle, Sonon Kusakabe. Rentre-le-toi bien dans le crâne. Tu n'as aucune autorité sur moi. Si tu désires réellement un enfant à t'occuper, tu n'as qu'à fonder ta propre famille avec Yuffie ou n'importe quel homme que tu rencontreras. Mais ce n'est pas moi, compris ? Je ne suis pas TON enfant.

Sans attendre la réponse du Ninja, Shiro ouvrit la porte de sa chambre pour descendre les escaliers quatre à quatre, Ruby sur ses talons qui aboyait après lui.

Il le savait... Il se doutait bien que ses mots avaient dépassé sa pensée, qu'il avait été horrible avec Sonon alors que ce dernier ne méritait aucunement ce traitement. Il avait des bonnes intentions. Il comprenait son inquiétude et son désir de le protéger.

Mais là... c'était trop. Il n'en pouvait plus de rester dans la même pièce que lui. Une fois qu'il fut arrivé en bas, il se laissa tomber contre la porte en bois qui menait à la salle à manger.

Cette dernière était entrouverte. La vision brouillée, le nez prit, Shiro ne put s'empêcher de porter un regard à l'intérieur.

- Papa, montre-moi comment on cuisine les cookies !

Olga. Elle riait aux éclats, Bill à ses côtés. Les deux avaient fini de dîner et venaient tout juste de débarrasser la table. Ce dernier poussa un soupir avant sourire tendrement à sa fille.

- Pourquoi, des « cookies » ?

- Des cookies chauds avec un verre de lait, répondit Olga avec fierté. S'il te plaît ! Je veux en monter à Shiro ! Tu sais. La recette de Maman.

Bill approuva avec douceur.

- ... Oui. Maman savait les faire mieux que personne.

Il tapota la tête de sa fille avant de lui répondre.

- Entendu, mais d'abord, tu termines tes devoirs. Je t'aiderai pour les maths. Ensuite, on préparera les fameux cookies.

- Super ! Merci, Papa ! Tu es le meilleur !

La salle à manger était bien animée. Mais ce n'était pas le cas de l'entrée dans laquelle se tenait l'adolescent.

Un père qui prenait soin de sa fille... Les deux riant ensemble, comme si la noirceur du monde ne les atteignait pas.

Il s'agissait d'une vision chaleureuse. Sans nuage à l'horizon. Juste de la lumière.

Et pendant un temps, Shiro fut tenté de les rejoindre. De préparer avec eux ces fameux cookies. De discuter, de s'amuser jusqu'à ce que l'aube se lève.

L'adolescent laissa les bras tomber le long de son corps, préférant ne pas faire état de sa présence.

Ce moment leur appartenait. Qui était-il, après tout ? Ils étaient en famille. Shiro n'était qu'un étranger à leurs yeux.

L'adolescent lutta vainement pour se contenir, au cas où quelqu'un le surprendrait ici, quand bien même ses lèvres tremblaient. Il préféra remonter à l'étage, en espérant que Sonon ait perdu patience avec lui et soit déjà parti.

Même si elle avait perdu sa mère, un point commun qui avait rapproché les deux adolescents au cours de son séjour ici, Shiro se disait qu'Olga avait bien de la chance.

Non. Il devait cesser de se comporter en victime. Denzel avait également perdu ses parents. Tout comme Sonon, Cloud, Tifa, et beaucoup d'autres...

Quand l'adolescent remonta à sa chambre, il poussa un bref soupir en remarquant que Sonon n'avait pas disparu. Il ne s'était pas téléporté pour rentrer chez lui. Yuffie devait certainement l'attendre encore.

Il le toisa avec une expression teintée d'une douleur discrète. Shiro n'eut pas besoin de deviner qu'il l'avait blessé par son attitude. Mais Sonon ne le réprimanda pas alors qu'il le devrait.

- Peut-être que Vincent aurait dû venir à ma place, constata simplement le Ninja, sans un mot plus haut que l'autre. Il a toujours eu les mots pour te convaincre.

Shiro haussa simplement les épaules, quand bien même la honte l'obligeait à contempler ses souliers.

- Peut-être. Mais je doute que même lui aurait su me convaincre, dit-il avec un air boudeur.

- Il t'a fait parvenir la bonne nouvelle ?

Shiro marqua un temps avant de répondre.

« Bonne » ?

Etait-ce réellement une bonne nouvelle ?

Shiro acquiesça et Sonon lui rendit un doux sourire, comme s'il était sincèrement heureux pour lui. Comme si la dispute qui avait eu lieu était déjà oubliée.

Oui... Il devait avouer que Sonon avait toujours la qualité de passer rapidement l'éponge, même quand on se montrait grossier à son égard.

- Ils sont au Wutaï, lui adressa Sonon. Pas au village en lui-même mais... un peu plus au sud. Je suis venu ici pour te conduire jusqu'à eux.

Il lui tendit la main.

Shiro plongea son regard bleu azure dans ses yeux marrons.

Au Wutaï...

Ce n'était pas surprenant, en fin de compte.

Pendant un instant, il hésita. Le devait-il ? Devait-il le suivre ?

- C'est la seule famille qu'il te reste, lui déclara Sonon. Ce serait triste de ne pas les rencontrer quand ils sont encore en vie, Shiro.

Shiro finirait par croire qu'il lisait vraiment dans ses pensées.

Finalement, l'adolescent balaya ses doutes et fit un pas en direction du Ninja qui n'avait pas bougé.

- Peut-être qu'eux, souleva Sonon une fois que Shiro lui prit la main, Ruby sur leurs talons, peut-être qu'ils sauront te convaincre.

Sur ce point, Shiro n'eut aucune réponse à lui apporter.


« Maman ? »

Le carillon tinta sitôt qu'il pénétra à l'intérieur de la boutique. Il venait tout juste de rentrer de l'école.

Etrange. A la Pâtisserie Dorée, elle était toujours la première à l'accueillir, debout derrière son comptoir. Mais à l'heure actuelle, il n'y eut personne. Pas un chat. C'était comme si la Pâtisserie était déserte. Du haut de ses dix ans, il chercha sa mère du regard.

Peut-être se trouvait-elle dans l'arrière-boutique, à préparer les desserts ? Shiro jeta son cartable dans un coin et contourna le comptoir pour prendre la porte de derrière.

Aussitôt qu'il s'approcha, il entendit une voix émaner de l'autre côté. Gagné. Sa mère était bel et bien à l'intérieur.

« Non » fit la voix d'Ophelia. « Hors de question. »

Elle parlait à quelqu'un, mais personne ne lui répondit. Intrigué, Shiro tendit l'oreille. Il savait que ce n'était pas poli d'écouter aux portes, mais la curiosité l'emporta.

« Je ne reviendrai pas. Pas comme ça. »

L'enfant devina qu'elle était au téléphone. Il ignora cependant qui était à l'autre bout du fil. Pourtant, ce fut le ton de sa mère qui le scia le plus. Ophelia, qui était toujours de bonne humeur, usait d'une voix froide et sans appel. Un ton qui ne laissait place à aucune concession, aucune discussion.

« Dans ce cas, ne vous donnez même pas la peine de vous déplacer. »

Un bruit sourd, comme un téléphone qu'on raccrochait. L'enfant devina qu'il s'agissait du signal pour entrer. Discrètement, il poussa la porte et son regard rencontra celui de sa mère.

Cette dernière avait son portable en main. Son visage était méconnaissable. Elle paraissait... bouleversée, mais en même temps... en colère, furieuse. La rancœur se dessinait nettement sur son visage.

Shiro n'était pas sûr de l'avoir déjà perçue de cette manière, même pas avec Chris. Il se racla la gorge et Ophelia reporta son attention sur lui.

« Maman ? »

- Oh... Shiro, balbutia Ophelia tandis qu'elle se frottait les yeux. Tu es déjà rentré ?

En un battement de cil, l'étrange scène à laquelle il venait d'assister s'effaça par le sourire de sa mère qui s'empressa de l'étreindre fortement.

- J'ai préparé une tarte à l'orange et au chocolat. Tu n'as pas de devoirs, aujourd'hui ?

- Non, répondit Shiro, encore surpris par sa réaction.

- Tant mieux. Je vais l'emballer. Ensuite, on ira se promener dans un parc. Juste toi et moi. D'accord, Shiro ?

Shiro lui rendit son sourire.

- Cela me va, Maman ! J'ai hâte !

Sa mère se mit à glousser avant de s'exécuter, revenant au comptoir pour récupérer l'une des tartes dans la vitrine afin de l'emballer.

Pourtant, quand il l'observa plus attentivement, Shiro remarqua que sa mère semblait... soucieuse. Inquiète. Mais quand Ophelia croisa le regard de son fils, elle lui adressa un sourire rayonnant et sincère qui balaya les doutes de Shiro.

Une fois au parc, ils partagèrent un merveilleux moment, à savourer de la tarte et à donner du pain aux canards.

A ce moment-là, Shiro s'était dit que, peu importe ce qu'il avait entendu, cela ne devait pas être si important.


Une fois qu'ils eurent traversé ensemble le portail de ténèbres, Shiro fut surpris de voir Vincent les attendre de l'autre côté. Les bras croisés, il toisa Shiro avec un air nonchalant.

« Bonjour, Shiro », lui adressa-t-il, laconique.

Ici, ils étaient en plein milieu de l'après-midi. Shiro déglutit à sa vue. Derrière lui, Sonon fermait le portail. Il lui rendit un signe de tête.

- Alors, tu as...

- Oui.

D'une voix blanche, l'adolescent lui posa la question qui lui brûlait aux lèvres depuis qu'il avait reçu ce fameux message.

- Et ils acceptent de me rencontrer ? Ils n'ont pas refusé ?

Vincent acquiesça.

- Ils attendent ta venue.

C'est la seule famille qu'il te reste.

Quand Shiro avait décidé d'initier ce voyage, cela avait été l'un de ses premiers objectifs.

Partir à la recherche de sa famille. Ou plutôt, des membres de sa famille qui étaient encore vivants à l'heure actuelle. C'était inutile de rechercher du côté de son père, mais quand il avait demandé à Vincent de l'aider dans sa quête, ce dernier n'avait pas tardé à lui apporter les informations qu'il lui manquait.

Il lui restait des grands-parents. Ses grands-parents maternels, qui vivaient au Wutaï.

Après tout ce temps, l'heure était venue de les rencontrer.

- Es-tu sûr que c'est une bonne idée, Shiro ? l'interrogea Vincent.

Shiro fronça les sourcils à cette remarque.

- ... Pourquoi me demandes-tu cela ?

- Tu sais pourquoi. Rappelle-toi la dernière fois.

La dernière fois...

Oui. Il comprenait où il voulait en venir.

Il croyait seulement qu'elle s'était perdue.

Durant les cinq années où il avait habité avec Ophelia, ses grands-parents n'avaient jamais été mentionnés au cours d'une discussion. Shiro avait même cru qu'ils étaient morts durant la Guerre contre le Wutaï et que c'était la raison même pour laquelle Ophelia ne les évoquait jamais.

Mais le souvenir de ce coup de téléphone... Le fait qu'ils soient en vie et que Shiro ne les avait jamais rencontrés jusqu'à présent... Que devait-il en penser ? Avaient-ils essayé d'avoir de leurs nouvelles ?

Quand bien même il essayait vainement de le camoufler derrière une attitude confiante, Shiro avait peur. Mais ses amis le connaissaient bien, maintenant. Ils l'avaient certainement déjà senti.

Pour être honnête, intérieurement, il s'attendrait presqu'à ce scénario. Si Ophelia avait d'abord accepté de le rencontrer la première fois avant de rebrousser chemin, Shiro était certain que ses parents reproduiraient ce même schéma. Le fait qu'ils aient dit oui ne signifiait pas qu'ils s'engageaient, après tout.

Comment avaient-ils réagi en apprenant qu'ils avaient un petit-fils ?

Oui... Il ne saurait dire pourquoi, mais Shiro était presque sûr que cela se passerait mal. Il sentit la main de Sonon se poser sur son épaule avant de lui adresser un visage rassurant :

- C'est toi qui choisis, Shiro. On ne te force en aucune façon.

- Et on sera présents, renchérit Vincent sans le regarder. Tu ne seras pas tout seul.

- Je...

Shiro déglutit.

Oui. Même si cela se passait mal, Vincent et Sonon étaient à ses côtés.

La dernière fois, il avait huit ans. Aujourd'hui, il en avait quatorze. Il pourrait endurer quand bien même il choisissait de ne pas se faire d'illusion. La première fois où il avait rencontré ses propres parents lui avait servi de leçon, quand bien même leurs relations s'étaient améliorées par la suite.

Il inhala, exhala avant de déclarer :

- Je vais le faire.

Qu'avait-il à perdre, après tout ?

Après tout, il s'agissait de ses grands-parents. Il n'avait plus qu'eux comme famille. Peut-être que les rencontrer lui procurerait une certaine sérénité. Sans ajouter autre chose, il attrapa la main de Vincent qui était prêt à lui ouvrir le chemin.

- Attendez, les interpella Sonon.

Les deux se retournèrent vers lui, surpris. Le Ninja se racla la gorge avant de clarifier :

- Ils sont Wutaïens. Ici, les coutumes sont différentes. Il faut préparer Shiro.

Il ferma les yeux, sans cesser de sourire.

- Je vais t'aider pour cela.

- Content de voir que tu n'as pas oublié, approuva Vincent.

Sonon hocha la tête.

- Même après dix ans, je ne pourrais jamais oublier.


Cela dura des heures.

Des heures durant lesquelles Sonon prépara Shiro. Il l'aida à s'habiller, l'aida à choisir les fleurs qu'il offrirait pour sa grand-mère, l'aida sur les différents pronoms à utiliser pour se référer à ses grands-parents ainsi que sur les différentes conduites respectueuses...

Même si Shiro avait vécu un temps au Wutaï, le temps que sa mère déménage à Edge, il était encore très novice par rapport aux traditions. Ce n'était pas le cas de ses grands-parents qui avaient sûrement vécu toute leur vie sur ce continent. Sur ce point, il avait choisi de faire confiance à Sonon et de suivre ses conseils.

C'était étrange. Le fait que ce soit Sonon et non ses propres parents qui le préparent pour une réunion de famille.

Shiro secoua la tête, balayant les pensées négatives. Une fois que le Ninja le considéra comme prêt, lui et l'adolescent suivirent Vincent à travers les petites rues jusqu'à l'adresse indiquée.

« ... Nous sommes arrivés. »

L'adolescent releva le regard.

La maison des gens qu'il appellerait ses grands-parents était une maison traditionnelle du Wutaï, à plusieurs étages, aux murs rouges et à la toiture noire. Un petit escalier menant à un porche où était installé un fauteuil à bascule en bois. Autour de cette maison, Shiro remarqua un grand jardin, décoré de plusieurs parterres composés d'une multitude de fleurs de toutes les couleurs. Des roses, des chrysanthèmes... Au centre de ce jardin, un majestueux cerisier, soigneusement taillé, qui avait perdu toutes ses feuilles.

En dépit de tout ce qu'il avait découvert sur Gaia, Shiro n'avait jamais vu plus beau jardin. Quand il s'approcha de la maison, il s'arrêta pour lire les noms sur la boîte aux lettres rouge.

Wataru.

Haruka.

Des noms traditionnels Wutaïens, nota Shiro. Ce n'était pas le cas d'Ophelia. Avaient-ils choisi ce nom pour des raisons particulières ?

« Shiro », l'appela doucement Vincent.

Shiro opina du chef et les rejoignit rapidement. Une fois devant la porte, le stress monta rapidement en lui et Shiro sentit son cœur faire une embardée dans sa poitrine.

Non. Il ne devait pas avoir peur.

Avant même que Vincent ou Sonon ne lui demande une nouvelle fois s'il était prêt, Shiro porta son index vers la sonnette et pressa dessus.

Les minutes qui découlèrent semblèrent insoutenables. Les jambes de Shiro tremblaient tellement qu'il eut l'impression qu'elles se déroberaient sous lui.

La porte d'entrée s'ouvrit doucement et une femme apparut devant eux. Une boule dans la gorge, Shiro releva péniblement la tête vers elle, essayant de se cacher tant bien que mal derrière le bouquet de Kiku qu'il transportait dans ses bras.

Elle était petite en taille. Shiro la dépassait largement d'une tête. Ses cheveux étaient gris, presque blancs et ils étaient soigneusement coiffés en un chignon qui laissait entrevoir deux mèches qui tombèrent le long de ses joues. Elle était vêtue d'un kimono noir et lorsqu'elle plongea ses yeux dans ceux de Shiro, l'adolescent nota qu'ils étaient semblables à ceux d'Ophelia.

Au début, personne ne s'exprima. Shiro n'osa pas parler en premier. La femme le détailla de haut en bas et son cœur s'accéléra de plus belle. Il se contenta de fixer la femme avec appréhension, attendant sa réaction.

« ... Shiro ? »

Sa voix était aussi douce que du velours. Un sourire apparut sur le visage de la femme et à nouveau, Shiro se mit à trembler. Sa vision se brouilla quand il réalisa que cette femme partageait également le sourire d'Ophelia.

- ... Je te rencontre enfin, dit-elle d'une voix tremblante.

Elle tendit les bras et Shiro la laissa venir à elle. Celle qui était sa grand-mère l'étreignit fortement contre lui, les épaules montantes et descendantes.

- Je te rencontre enfin, répéta-t-elle avec émotion. Mon petit-fils. Mon seul petit-fils. J'aurais... j'aurais aimé te rencontrer dans d'autres circonstances...

Il réalisa qu'elle sanglotait.

Comprenant ce à quoi elle faisait référence, Shiro lutta pour ne pas céder aux larmes à son tour, et Sonon attrapa le bouquet de Kikus pour laisser à Shiro le loisir de rendre l'étreinte à sa grand-mère.

Haruka... Sa grand-mère...

- Shiro, répéta-t-elle, les larmes tombant sur l'épaule de son petit-fils. Ton nom est magnifique. Shiro. Elle a bien choisi.

Oui...

Oui, il était fier de porter ce nom.


« S'il vous plaît. Servez-vous. »

Les trois hommes furent installés au salon, assis à une petite table basse, une couverture chauffante sur les genoux. Alors qu'Haruka servait le thé, Shiro sentait peu à peu ses inquiétudes s'atténuer.

Le salon était à l'image de son jardin : propre. Bien rangé. Accueillant.

Quand Haruka tendit la tasse fumante à son petit-fils, elle lui adressa un sourire chaleureux. Shiro le lui rendit timidement avant d'en boire une gorgée. Du thé vert, amer, mais succulent.

« Ruby », le réprimanda sévèrement Sonon quand le Carbuncle se roula au sol, demandant des gratouilles.

Le Ninja soupira avant de s'adresser à Haruka.

- Nous sommes désolés. Souhaitez-vous qu'on le sorte ?

- Non, non, gloussa Haruka. Il ne me dérange aucunement. Il est adorable.

Au mot « adorable », Ruby jappa, ravi.

- Qu'est-ce que tu souhaites, Shiro ? A manger ? Tu peux tout demander, lui offrit Haruka.

- Je...

Shiro chercha la validation de Vincent qui se contenta de hausser les épaules. Haruka parut comprendre sa gêne et s'inclina.

- La tarte est au four. Elle devrait être prête, dit-elle en se couvrant la bouche avant de quitter la pièce.

A nouveau, le silence tomba. Tandis qu'il soufflait sur sa tasse, Shiro porta son regard vers l'autre hôte de la maison.

Wataru était un homme marqué par l'âge, aux traits fermés et à l'apparence sévère. Chauve, les yeux noirs, il était d'une corpulence plutôt prononcée. Autour de lui, des portraits couvraient les murs. L'un d'eux en disait long sur son parcours. On le voyait plus jeune, vêtu d'une armure de samouraï, se tenant fièrement sur le champ de bataille. Shiro comprit qu'il avait été dans l'armée.

Avait-il servi l'armée durant la guerre contre la Shinra ? Les âges correspondaient-ils ?

Au contraire de sa grand-mère, Wataru n'avait pas desserré la mâchoire depuis leur entrée ici. Installé dans son fauteuil, les bras croisés sur sa poitrine, il ne les rejoignit pas à table et se contentait de dévisager Shiro en silence. L'adolescent se trouva bien incapable de deviner à quoi il pensait.

En tout cas, il se sentit mal à l'aise quand leurs regards se croisaient. Shiro chercha du regard des portraits de sa mère. Un où il la reconnaîtrait. Il vit celui d'une jeune fille, enveloppée dans un kimono blanc couvert de lys, les cheveux courts, qui correspondait trait pour trait à Ophelia. Mais lorsqu'il observa de plus près, il réalisa que c'était Haruka plus jeune. Son portrait était accroché à côté de celui de Wataru.

La ressemblance était frappante...

- La tarte est prête, annonça Haruka lorsqu'elle réapparut, portant un plat fumant dans ses bras.

Elle le posa devant Shiro et s'empressa de découper une part. Quand l'adolescent réalisa de quoi il s'agissait, il ne put s'empêcher de commenter, surpris :

- De la tarte au chocolat et à l'orange ?

Sonon et Vincent se retournèrent vers lui. Haruka lui adressa un sourire tendre.

- Oui. Tu aimes ?

- ... Maman me faisait les mêmes.

Il remarqua Wataru se raidir au mot « maman ».

Immédiatement, Shiro n'ajouta rien de plus, craignant avoir dit une bêtise. Mais Haruka ne le prit aucunement mal. Ses yeux marrons s'éclairèrent à cette remarque.

- Cela me fait plaisir. C'est moi qui lui aie appris.

- Ah bon ? demanda Shiro d'une petite voix.

- Une recette de famille, fit Haruka alors qu'elle tendit une part à Vincent.

Elle s'installa face à Shiro, les bras croisés sur la table.

- Je me souviens quand elle était plus jeune. Elle adorait me regarder les préparer pendant des heures. Après cela, elle raclait le fond du récipient pour récupérer le chocolat, se remémora-t-elle avec nostalgie.

Le cœur de Shiro se serra à cette remarque.

- ... Aika a toujours souhaité devenir pâtissière. Elle a lutté dur pour accomplir son rêve, en dépit des épreuves.

Pendant un instant, Shiro crut avoir mal entendu. Il laissa sa cuillère en suspens, oubliant de manger sa part.

Aika ?

Shiro se tourna vers Vincent pour demander silencieusement des explications. S'était-il trompé de personne ?

Pourtant, tout concordait.

- Aika... était le nom de ta mère, expliqua Haruka comme si elle avait deviné les interrogations de Shiro.

Elle marqua un temps avant de lui demander, le ton bas :

- Elle ne t'a jamais dit son vrai nom ?

- Non, répondit Shiro, un peu honteux. Je l'ai toujours connue sous le nom d'Ophelia.

- ... Ophelia...

A nouveau, les lèvres d'Haruka tremblèrent.

Derrière elle, Wataru renifla. Shiro se tendit, mais préféra ne rien ajouter. Il porta une bouchée de la tarte à sa bouche.

C'était bien la tarte de sa mère. On ne saurait le tromper.

- Shiro, lui souffla doucement Sonon.

- ... C'est très bon, répondit Shiro.

- J'ai des photos d'elle, fit Haruka, comme une tentative pour changer de sujet. Je dois les avoir quelque part...

Haruka se leva à nouveau et fouilla dans une petite commode en bois. Elle ressortit un album de couleur rouge, et le posa délicatement sur la table. Elle l'ouvrit et Shiro se pencha pour voir les photos.

Une photo d'une petite fille aux cheveux noirs, en robe d'été, se promenant sous les cerisiers en fleurs du Wutaï, un sourire jusqu'aux oreilles...

Une autre, où elle était adolescente, penchée au bord d'un lac, sa main brisant l'eau tandis qu'elle donnait à manger aux poissons...

- Elle est... magnifique, balbutia Shiro, bouleversé.

- Oui. Elle l'était, admit Haruka en se penchant, nostalgique.

Haruka contempla Shiro, s'attardant sur son visage.

- ... Tu lui ressembles.

Shiro cligna des yeux, surpris.

- Tu as certains de ses traits, sourit Haruka. Je saurais le reconnaître à vue d'œil.

Il ne sut pas quoi répondre.

Ce n'était pas du tout à quoi il s'attendait. Toute cette chaleur, cet accueil... Haruka le traitait comme s'il avait été un membre de sa famille depuis des années. Qu'il l'avait toujours été, alors qu'ils ne se connaissaient que depuis une heure.

A ses côtés, Sonon et Vincent s'échangèrent un sourire complice. Ils paraissaient partager la même pensée.

- Reste ici, lui demanda Haruka, ses mains serrant sa tasse. Au moins quelques jours. Réveillonne avec nous. En famille. Je... je t'en dirais plus sur Aika. Sur ta mère. Où habites-tu en ce moment ?

Shiro ouvrit la bouche, balayant la salle du regard.

Le saurait-il ?

Pourrait-il envisager de vivre ici ? Quitter le Village Glaçon et habiter dans cette maison ? Avec la seule famille qui lui restait ?

- ... je me déplace, avoua-t-il, penaud. Je n'ai pas d'adresse particulière. Mais en ce moment, je suis au Village Glaçon.

- Et que souhaites-tu faire plus tard ? lui demanda Haruka.

Cette question...

Mais Shiro n'y répondit jamais. Avant même qu'il ne le puisse, un bruit sourd de verre brisé interrompit leur conversation.

Tous les regards se portèrent vers sa source. La tasse de thé avait glissé des mains de Wataru et s'était fracassée au sol, les faisant sursauter.

- ... Chéri... commença Haruka alors qu'elle se levait pour nettoyer.

Wataru leva la main, comme pour l'empêcher de faire quoi que ce soit.

A nouveau, ce silence pesant. Shiro sentit la tension émaner de Wataru tandis que ce dernier se relevait de son fauteuil pour lui faire face.

- Chéri ? réitéra son épouse.

- ... Pourquoi est-il là ?

Personne ne répondit.

En à peine une question, Wataru balaya l'espoir qui animait Shiro. L'espoir d'une relation avec ses grands-parents. L'espoir qu'eux et lui fassent le deuil ensemble.

- Vous n'avez pas répondu à ma question. Pourquoi est-il là ? Dans ma maison ? A notre table ?

Le visage inexpressif, Shiro se garda d'agir. Mais il sentit Sonon se rapprocher de lui, comme une façon de le protéger.

- Enfin, chéri. C'est notre petit-fils, lui répondit Haruka.

Sa réponse ne satisfit pas Wataru.

- Tu ne veux voir que ce que tu ne souhaites voir. Il ne lui ressemble pas du tout, commenta-t-il en le détaillant de haut en bas, dédaigneux.

Il secoua la tête, méprisant.

- Il ne ressemble même pas à un Wutaïen. Pour moi... tout ce que je vois est un produit fabriqué de toute pièce par la SHINRA. Ces cheveux blancs, ces yeux... C'est la SHINRA elle-même. Nos anciens ennemis. Les mêmes qui nous ont massacrés. Ceux qui ont réduit notre patrie à plus bas que terre.

- Chéri ! s'insurgea Haruka, indignée.

Respire...

Respire, Shiro.

- S'il ressemble à quelqu'un, ou devrais-je dire, à quelque chose... Il serait davantage la copie crachée du monstre qui a souillé notre fille. Oui. Tout ce que je vois est le portrait de son violeur. Et tu oses l'inviter à notre table ?

Shiro n'avait pas réalisé qu'il avait lâché sa propre tasse. A côté de lui, Vincent s'était tendu, dévisageant Wataru, le visage aussi dur que de la pierre.

- Chéri...

- Comment as-tu pu, Haruka ? Comment as-tu osé accepter ?

Haruka le fusilla du regard. Elle avait perdu toute trace de politesse.

- J'ai osé. Et j'ose encore, cracha-t-elle d'un ton cinglant. Parce que si je t'avais écouté, je serais morte sans avoir connu mon petit-fils. Je t'ai écouté et à cause de ton attitude, je n'ai jamais revu ma fille en ces lieux. Je ne l'ai même jamais revue à cause de toi. Aika. Ma seule fille.

« Dans ce cas, ne vous donnez même pas la peine de vous déplacer. »

Shiro avait peur de comprendre. Wataru ne changea pas d'expression. Il ne montra aucune culpabilité.

- Tu le sais mieux que moi. Aika est tombée entre leurs griffes. La SHINRA lui a lavée le cerveau. Elle a été souillée par ce monstre qui l'a violée et en plus, elle a quitté le Wutaï pour s'installer à Edge, ou devrais-je dire l'ancienne Midgar. Elle a gardé cet horrible nom qu'ils lui ont donnée. Ophelia. Elle a renié ses origines pour devenir un sujet volontaire de la SHINRA.

Des mots puissants qui eurent l'effet d'un coup de poignard aux oreilles de Shiro. Pourtant, l'adolescent ne montra rien.

- Et le pire a été cette décision stupide. Conserver le fruit de ce viol abominable.

Il fixa un point invisible au mur. Il le fixa avec intensité.

- Si tu avais accepté de rencontrer son fils... le défendit Haruka.

- Son fils ? Moi, quand je pose mes yeux sur lui, je ne ressens que honte et dégoût. Non seulement, il me rappelle qu'elle a été torturée et violée par un ou plusieurs sujets de la SHINRA, mais sa vue me rappelle également qu'elle est morte. Elle est morte et elle ne reviendra jamais.

« Elle est morte et elle ne reviendra jamais. »

Shiro ferma les yeux. Oui. Il était bien placé pour le savoir.

Elle, tout comme la personne la plus importante de sa vie était morte et ne reviendrait jamais non plus...

- Il est certes le fils d'Ophelia, mais certainement pas celui de ma fille. Aika est morte. Elle n'a jamais eu de fils, acheva durement Wataru. Il n'est pas mon petit-fils. Je ne le reconnaitrais jamais comme tel.

Cette fois, Sonon balança sa tasse sur la table dans un mouvement d'humeur. Il attrapa Shiro par le bras avant s'adresser à Wataru d'un ton sans appel.

- Je crois qu'on en a assez entendu. S'il n'est pas votre petit-fils, on n'a plus rien à faire ici. Vincent, on s'en va.

- Non ! s'interposa Haruka, le ton suppliant. S'il vous plaît, restez ! Ne l'écoutez pas.

Shiro se laissa faire, comme s'il était une simple marionnette. Il assista à la scène sans réagir, en tant que simple spectateur.

- Je suis désolée ! Il ne pensait pas ce qu'il disait ! implora Haruka.

- Les valeurs traditionnelles du Wutaï ? poursuivit Sonon en fusillant Wataru du regard. Vous connaissez ? La famille ? Le respect ? Ou la guerre vous l'a fait oublier ? Vous ne valez pas mieux que la SHINRA.

- Mais qui êtes-vous ? cracha Wataru. Qui êtes-vous pour me faire la leçon ? Vous n'êtes certainement pas Wutaïen !

Sonon blêmit.

- Je le suis.

- Je ne crois pas. Cette aura sombre autour de vous... ces ténèbres... vous êtes un produit de la SHINRA aussi, n'est-ce pas ?

- Wataru ! ça suffit ! ça suffit !

Wataru lui répondit en Wutaïen, ce à quoi Haruka répondit en haussant le ton. Ruby se mit à aboyer et Vincent lui ordonna de se taire.

Shiro comprit instantanément ce qu'ils disaient. Il n'avait pas besoin de traduction. Il se laissa tomber contre Sonon en même temps que Vincent se levait à son tour.

- Merci pour le thé. On va prendre congé, déclara-t-il sans émotion.

La seule famille qui lui restait...

Shiro ravala ses émotions alors qu'il franchissait la porte, sous les cris affolés d'Haruka. Il se contenta de fixer droit devant lui.

- S'il vous plaît ! Shiro ! Reste ! Shiro !

Non...

Il en avait assez. Il en avait assez de subir cela.

Il n'avait plus de famille. Il ne lui restait plus personne. C'était avéré. Maintenant, il en avait la confirmation. A cette pensée, Shiro se recroquevilla.

Il souhaitait seulement que son père soit avec lui...

Mais tout ce qu'il restait de lui était les ténèbres qui avaient possédé le corps de Sonon.

Shiro quitta la maison sans se retourner.


De retour à sa chambre au Village Glaçon, Ruby lui lécha le visage pour le réconforter. Shiro lui rendit son affection par des caresses absentes, le regard dans le vague.

Il ne pleurerait pas.

Peut-être qu'autrefois, il aurait pleuré jusqu'à ce qu'il s'endorme. Mais il s'était attendu à cette éventualité. A ce que cela se passerait mal.

Il ne verserait pas de larme pour cela.

« Shiro ? »

Shiro se retourna. Sonon apparut dans sa chambre, suivi de près par Vincent. Tous les deux arboraient la même expression sur leurs visages.

Ils étaient inquiets pour lui.

- Tout va bien ?

Shiro hocha la tête, sans expression.

- Ça va. Je m'en remettrai.

- Je suis désolé, lui adressa Vincent, le regard baissé. Je pensais que...

Il l'interrompit avant qu'il n'en dise plus.

- C'est gentil, Vincent, dit-il le ton vide. Tu n'y es pour rien. Au moins, j'ai pu les voir. Une fois.

- Haruka... elle ne souhaite pas essuyer les mêmes regrets qu'avec Ophelia, expliqua Sonon. Enfin... Aika.

- Elle s'appellera toujours Ophelia pour moi.

Même si avec du recul, Aika lui correspondait mieux.

- Tu devrais la recontacter, ajouta Vincent. Quand tu seras prêt, du moins.

Peut-être...

Mais à l'heure actuelle, il était blessé. Il préférait attendre que son cœur se rétablisse avant d'initier un nouveau contact avec ses grands-parents. Du moins, avec sa grand-mère. Peut-être devrait-il s'estimer chanceux que sa grand-mère ne le rejette pas aussi violemment que son grand-père.

Comme Sonon et Vincent ne partaient pas, Shiro poussa un soupir. Autant crever l'abcès.

- Vous avez peur que je commette une bêtise ? C'est pour ça que vous restez là ?

Il marqua un temps avant de préciser.

- Que je m'emporte et que... par vengeance, je ne décide de les tuer ? D'anéantir Gaia ? C'est ça ?

Après tout ce temps... ils n'avaient jamais eu confiance en lui ?

- Ce n'est pas ça, Shiro, répondit Sonon, le ton sombre.

- Alors, c'est quoi ?

Parce qu'il ne voyait que ça. Sonon et Vincent s'échangèrent un regard. Ils appréhendaient de cracher le morceau.

- Jamais tu n'attaqueras Gaia car tu n'es pas comme ça, clarifia Sonon. Tu n'as jamais été comme ça. Tu es et resteras toujours une bonne personne, en dépit des épreuves que tu traverses. On a seulement peur pour toi. On a peur que tu te blesses. On a peur que tu sombres. On a peur que tu te renfermes, que tu t'oublies...

- Tu t'oublies déjà. La preuve, tu restes ici au lieu de poursuivre ton voyage, expliqua Vincent. Alors qu'autrefois, tu...

Il n'eut pas besoin d'achever sa phrase.

Shiro avait compris le message.

Autrefois, il aspirait à l'aventure.

Il avait oublié la raison même de ce voyage en se renfermant dans cette routine.

- Et tu refuses de rentrer à Edge, compléta Sonon.

- Ce n'est pas...

Shiro inspira, essayant de cacher les tremblements qui secouaient sa voix.

- Shiro.

- ... Cela me rappelle trop de mauvais souvenirs. Edge, avoua-t-il alors qu'il se recroquevillait sur lui-même.

Ses cheveux cachaient son visage, ses épaules montant et descendant.

Aussitôt, Vincent et Sonon l'entourèrent. Cette fois-ci, il ne chercha plus à camoufler ses émotions.

Il lâcha prise.

- Je vous aime. Je vous aime tous, cria-t-il presque alors que les larmes coulaient sur ses joues. Denzel, Marlène, Tifa, Cloud, Barret, vous deux... je vous aime tous ! Et j'ai de la chance de vous avoir ! Je vous aime tellement, mais j'ai peur de vous perdre en restant proche de vous.

Oui... c'était bien plus que ce qu'il ne mériterait.

- Il me manque tellement ! Je n'arrive pas à avancer sans lui...

- Sssh.

Sonon l'étreignit fortement, un triste sourire aux lèvres. Shiro n'arriva pas à articuler à travers les sanglots. Pour lui, c'était trop.

- On le sait, Shiro, souffla Vincent. On le sait. Juste... laisse-toi aller, d'accord ? Tu ne nous perdras jamais. Mais ne reste pas loin de nous. Ne t'isole pas car ce n'est pas la solution.

Il tourna le regard. A travers les larmes, Shiro reporta son attention sur lui.

- Ne fais pas comme Cloud a pu le faire... ou comme moi-même j'ai pu le faire après une perte. Tu es trop jeune pour cela.

Ne t'isole pas...

Ce n'est pas la solution...

Il n'était pas adulte. Il n'était pas un monstre de la SHINRA.

Seulement un adolescent. Un adolescent perdu, en manque de repères.

Shiro renifla alors qu'il enfouit son visage dans le tee-shirt de Sonon.

- Shiro ?

- ... Restez ici, cette nuit. S'il vous plaît. Je ne veux pas être seul, alors. Je ne veux pas dormir seul.

Ruby aboya, désapprobateur. Cela fit sourire Shiro à travers les larmes.

- Pardon, Ruby...

- Il n'y a aucun souci, Shiro, fit Sonon. On restera aussi longtemps que tu auras besoin de nous. On partira quand tu le souhaiteras.

C'était tout ce qu'il avait besoin d'entendre.


Vincent et Sonon s'installèrent des lits de camp dans sa chambre. Une fois les lumières éteintes, Shiro se réfugia sous les couvertures.

Mais il ne parvint pas à trouver le sommeil.

Il s'en voulait encore. Alors, il rejeta sa couette et s'approcha de Sonon à pas de loups.

« ... Sonon ? »

« Hm. »

Sonon entrouvrit un œil. Shiro baissa la tête.

- Je suis désolé pour ce que je t'ai dit.

Il avait bien veillé sur lui que ses grands-parents n'auraient pu le faire...

Alors qu'il avait encore plus de raisons de rester loin de lui. Sonon lui adressa un sourire attendri et tendit le bras vers lui pour lui caresser les cheveux.

- Ne t'excuse pas.

- Est-ce que je peux... ? lui demanda timidement Shiro.

- Bien sûr.

Sonon le laissa venir sous les couvertures. Shiro posa son front contre son dos, inhalant l'odeur qui émanait de son corps.

Cette odeur si familière...

C'était peut-être son imagination, mais il avait l'impression que les Ténèbres l'enlacèrent. Veillaient sur lui de la même manière que les membres d'ex-AVALANCHE le faisaient.

Quelque part, elles avaient toujours veillé sur lui.

Et quand il se laissa aller à ces bras familiers, Shiro s'endormit enfin, apaisé.


Ils étaient sa famille.

Ils n'étaient pas liés par le sang, mais ils étaient sa famille.

Shiro devait les écouter. Même s'il n'était pas prêt à rentrer définitivement à Edge et à reprendre ses études, il pouvait au moins reprendre là où il en était.

La raison de son départ...

Le lendemain matin, il prépara son sac. Quand il annonça à Bill et Olga sa décision de partir, de reprendre sa route, ce fut dur.

Olga l'étreignit en pleurant. Et Shiro ne put que la rassurer sur la promesse de revenir. Et c'était ce qu'il ferait un jour.

Pour l'heure, il devait partir.

Mais Bill... parut satisfait de sa décision. Au contraire, il l'encouragea.

« Notre porte te sera toujours ouverte. »

Cela renforçait l'idée qu'il s'agissait donc la bonne décision.

Il partit sans se retourner, Ruby sur les talons.


Le réveillon approchait.

Quand Shiro arriva à Edge la fameuse nuit, il trouva sans crainte le chemin jusqu'au « Septième Ciel » dans le noir.

Le bar était orné de décorations de fin d'année. Une image qui réchauffa le cœur de l'adolescent qui s'approcha lentement de la porte.

A travers la fenêtre, il remarqua l'équipe entière réunie autour de la table. Aerith dansait sur la table, Marlène essayant vainement de la faire redescendre. Quant à Barret et Cid, ils étaient déjà ivres, au plus grand dam de Tifa.

Vainement, Shiro chercha Lorraine du regard.

Il la trouva. Entourée par ses parents, elle trinquait avec Yuffie et Shelke.

Ce qu'elle était belle...

Shiro sourit tristement à cette image. Ils avaient l'air tous tellement joyeux.

Oui. Tout l'invitait à entrer. Ils n'attendaient plus que lui. Il serait au chaud, en compagnie de sa famille...

Un flocon tomba sur sa tête.

Shiro se détourna du bar, rebroussant chemin. A pas de loup, il s'éloigna, laissant les autres profiter de la fête qu'ils méritaient.

C'était encore tôt...

Cette année, il préférait réveillonner seul. Mais peut-être que l'an prochain...

Oui, se promit-il. L'an prochain.

Et il avait un voyage qui l'attendait.

Tu es et resteras toujours une bonne personne, en dépit des épreuves que tu traverses.

Les mots de Sonon à l'esprit, Shiro disparut dans la nuit enneigée.