L'Enfant de Gaia – partie 2
OOC : Bonjour à tous. Je vous présente un nouvel OS de la collection Défragmente-moi. Voici la deuxième partie de ce petit arc de la collection. J'espère que vous apprécierez ! Bonne lecture.
« C'est beau, non ? »
- En effet, lui déclara-t-elle, la voix posée. C'est très joli. Je comprends pourquoi tu aimes tant ce lieu. G masqua un discret sourire naissant sur son visage.
Une feuille se posa sur la tête du Gardien. Il ne chercha pas à la retirer. Il ne voulait pas briser cet instant de quiétude par rapport à sa propre maladresse.
- Autrefois, on adorait s'y poser des heures, lui répondit G, le ton bas.
- Je le sais. Et j'avoue que si je m'écoutais, j'y resterais moi aussi durant des heures. A ne rien faire sauf écouter le souffle de la Planète. »
Toujours aussi belle... Toujours aussi majestueuse...
Le temps s'écoulait au rythme de la Rivière de la Vie. Si les humains le jugeaient trop rapide, les enfants devenant des vieillards en un battement de cil, il était considéré comme lent pour les dieux.
C'était sûrement dû au fait que l'âge rattrapait les hommes et marquait leurs traits. Mais pour eux, une centaine d'années pouvait s'écouler, ils garderaient toujours la même apparence. Du moins, si le destin leur autorisait une apparence physique.
Le Gardien avait cessé d'être un humain depuis longtemps. Il avait cessé de vieillir. Et ce n'était pas lié au fait qu'il avait été choisi pour un Rôle. Non. Cela datait de bien avant cela. Quand il avait appris qu'il avait été une expérience, une abomination créée par la SHINRA.
Balayant cette pensée négative de son esprit, il la remplaça par un souvenir. Ce souvenir.
L'image de lui et de la Déesse, sous un pommier, loin des dieux, loin des hommes...
Il ignorait pourquoi il repensait à cet instant en particulier qui s'était déroulé trois ans plus tôt. En silence, il fixa Minerva qui se tenait debout au milieu de la Rivière de la Vie, les yeux fermés, en communication avec la Planète.
Un instant de recueillement. Un instant que le Gardien respectait. Seule la Déesse y mettrait un terme quand elle le déciderait. Sa volonté était absolue ici.
Mais pourtant, au-delà de penser à la volonté de la Déesse, le Gardien se surprit à considérer sa propre volonté. Pas la volonté de la Planète.
Non. La sienne. A lui propre. Et pendant un instant, le Gardien fut frappé d'une culpabilité mêlée à une certaine frayeur. Il savait pertinemment qu'il n'y avait rien à craindre, mais le Gardien avait peur de retomber dans ses travers d'autrefois.
Du temps où il avait été Genesis Rhapsodos. Du temps où il avait changé sa propre vie ainsi que celles des deux personnes qui avaient le plus signifié à ses yeux. Pour des motifs égoïstes.
Il avait peur de ça. D'être égoïste, quand bien même cette peur était liée à quelque chose qui paraîtrait innocent au regard des hommes, mais pas à celui des dieux.
Cela avait été la seule et unique fois... La seule fois où il avait partagé un tel instant avec la Déesse...
G poussa un bref soupir. A nouveau, d'autres souvenirs envahirent son esprit.
« Le fil te mènera à ton destin. Le fil te mènera à la Déesse. »
Ne s'était-il pas fait une promesse, trois ans plus tôt ? Une promesse dans ce labyrinthe perdu au milieu du néant, guidé par le fil rouge du destin ?
La promesse de s'adonner à ses sentiments inavoués ?
« Ils ont tous accepté leur destin. Et peut-être est-ce pour le mieux, afin que ces choses ne se reproduisent plus. Mais peut-être ne me pardonneront-ils jamais pour ce que je suis sur le point de faire. »
« Je suis à vos côtés, Minerva. Je serai toujours, éternellement à vos côtés. »
Le Gardien baissa la tête. Bien sûr, il s'était prêté à ce serment. Mais après cette ultime crise, le destin en avait décidé autrement. Il avait fallu panser les blessures de la Planète et prévenir d'éventuels dangers...
Ils avaient tous été sur le qui-vive durant ces trois dernières années.
Et surtout...
« Tu... tu avais promis de rester avec moi... »
Le Gardien inhala, exhala.
C'était du passé. Aujourd'hui, la Planète n'était plus menacée. Plus personne ne s'en prendrait à elle. Il s'en était assuré, travaillant dur dans le but de remplir sa mission, quitte à s'oublier lui-même. Mais le résultat en valait la chandelle.
Gaia était en paix.
Ni les hommes, ni la SHINRA et ses expériences, ni les dieux... plus personne ne constituerait une menace.
« ... G ? »
Le Gardien releva doucement le regard. Minerva le toisait avec un air de marbre, quand bien même l'inquiétude demeurait sous-jacente.
- Tout va bien ?
G acquiesça. Minerva ne lui souriait pas.
Cela faisait trois ans qu'elle ne souriait plus.
Le Gardien aimerait revoir ce sourire qui faisait sa force... Une fois, rien qu'une fois.
- Je me disais...
C'était une manière de penser qui demeurait complètement humaine. Mais ce n'était pas dramatique si cela n'entravait pas sa mission de veiller sur elle.
- Je me disais, reprit-il, essayant de camoufler une certaine gêne dans son ton. Je me disais qu'on pourrait retourner à Banora.
Minerva ne changea pas d'expression.
- Tu souhaiterais revenir à ta ville d'origine ?
Il savait lire entre les lignes. Mieux que personne.
Elle était en train de lui demander s'il avait l'intention de rentrer à Banora de manière définitive. Elle l'interrogeait sur son identité.
Est-ce que Genesis Rhapsodos avait l'intention de réapparaître ?
Est-ce que cela compromettrait son Rôle de Gardien ?
- Tu as le droit, précisa la Déesse après un silence.
Elle marqua un temps avant de reprendre.
- Tu as le droit à ce souhait.
- Minerva ?
- Tu as accompli ton Rôle avec brio. Tu ne m'as jamais failli, G. Pas une seule fois. Tu t'es dressé contre Charon. Tu t'es dressé contre Héméra. Tu t'es dressé contre ceux qui étaient tes frères.
G garda le silence, son visage indéchiffrable.
- Il est légitime que tes efforts soient récompensés. Si tu souhaites redevenir celui que tu étais autrefois, si tu souhaites me quitter et retourner à Banora... Je comprendrais ce désir.
Durant de longues minutes, le Gardien considéra les mots de la Déesse.
Elle lui proposait de quitter cette vie ?
Elle lui proposait de le récompenser en le laissant redevenir Genesis Rhapsodos ? En le laissait rentrer à Banora, la ville dont il avait été si fier ?
Rentrer à Banora... reprendre son activité de fermiers. Refaire ces jus de pommesottes, de la même manière que celui qu'il avait fait goûter au légendaire Sephiroth...
Mener une vie ordinaire, loin des divinités... Rencontrer quelqu'un, construire une famille.
Oui. Il avait parfois imaginé ce qu'il répondrait à la Déesse si le sujet venait un jour dans la discussion. Il ne s'était jamais décidé sur la réponse à lui donner.
Accepterait-il ? Pourrait-il l'accepter ?
- ... Il ne s'agit pas de mon souhait. Et mon rôle est d'être auprès de vous. J'ai juré fidélité à Gaia. Je remplirai ce Rôle jusqu'au jour où je retournerai à la Planète.
Pourquoi rentrer à Banora ?
Il n'y avait rien qui l'y attendait. Le village d'autrefois avait été réduit en cendres par sa faute. Même s'il avait été reconstruit, ce ne serait plus la même chose.
Minerva plissa les yeux à cette remarque.
- Tu es un héros, G. Tu es devenu le héros auquel tu aspirais tant.
« Le monde a besoin d'un nouveau héros. »
Etait-ce un test ?
Non. Pas venant d'elle. G secoua la tête. Sa décision était prise.
- Je ne suis pas un héros. Je ne l'ai jamais été. D'autres que moi méritent ce titre.
Oui. Zack, Angeal, l'ex-AVALANCHE... Ils avaient tous agi pour protéger la Planète. Bien mieux que lui-même n'ait su le faire.
- Même si Banora me manque, ce n'était pas ce que j'avais en tête. En réalité, ce que j'étais sur le point de vous demander, c'était de savoir si vous accepteriez de m'accompagner à Banora. Pour un instant. Comme la dernière fois.
C'était tout ce qu'il demandait. Un instant.
Minerva se tourna pour lui faire complètement face.
Elle avait compris ce qu'il avait en tête.
Néanmoins, cette proposition ne lui rendit pas le sourire. Et le Gardien se demanda s'il était réellement perdu à jamais.
- ... Je ne peux plus me le permettre, G. Pas après tout ça.
Oui. Il s'attendait à essuyer un refus. Mais il ne le prit pas mal. Il se contenta de s'incliner respectueusement.
Il était sur le point de se retirer, mais la Déesse n'en avait pas terminé avec lui.
- Tu as beaucoup de mérite de continuer ton Rôle... en dépit du fait que je connais tes sentiments.
Le Gardien s'arrêta. Cette fois-ci, il se contenta de lui tourner le dos.
Encore une fois, une réaction typiquement humaine... il avait peur de la déception.
- Je ne le pourrais jamais, lui déclara-t-elle sans émotion. Ce ne sera jamais possible, G. Mais tu as l'honneur de le savoir et de poursuivre ta mission malgré tout. Mais je ne suis pas l'être que ton cœur désire. Au fond de toi, tu le sais.
L'honneur d'un Soldat...
Le don de la Déesse... ce qu'il avait toujours cherché. G hocha la tête, son visage dur comme de la pierre.
- Tu m'as jurée fidélité. Tu m'as vue comme Celle qui t'a sauvé de toi-même.
- C'est le cas.
- Mais ce que tu ressens pour moi est l'amour de la Planète. Tu as remplacé ta haine envers la SHINRA, envers le monde au nom de cet amour. Il s'agit d'un sentiment fort. Mais ce n'est pas l'amour qu'un être porte à un autre. Et c'est que tu souhaites désespérément. Encore plus quand d'autres l'ont trouvé autour de toi.
Sans doute... Elle disait certainement la vérité.
Même en tant que Gardien de Gaia, G avait encore beaucoup de choses à apprendre sur lui-même. Toutefois, ce ne fut pas aussi douloureux que ce qu'il avait anticipé. Il ne ressentit aucune douleur, aucune honte.
Seulement... du soulagement.
- Merci, Minerva, la gratifia-t-il avec douceur.
- Ma proposition tient toujours.
Il inspira. Il eut la force de se retourner et de s'incliner une deuxième fois. Une manière pour lui de balayer ses doutes.
- Je ne changerai pas d'avis. Je continuerai mon Rôle aussi longtemps que vous aurez besoin de moi, Minerva.
Ce fut bref... Et peut-être que le Gardien l'avait imaginé.
Mais il crut voir la naissance d'un sourire sur les lèvres de Minerva.
- G...
- Oui ?
- Es-tu sûr que tu ne regrettes pas d'être séparé de la dernière famille qu'il te reste ?
Le Gardien fronça les sourcils à cette remarque.
- ... Quelle famille ?
- Cet enfant.
Oh.
- Il n'a jamais été de ma famille, répondit G, sûr de lui. On est certes liés, lui et moi. Mais il n'a jamais été de ma famille.
Sa famille...
Elle n'avait été constituée que par deux personnes. Angeal et Sephiroth.
L'idée même d'accepter la proposition de Minerva et de renoncer à son Rôle pour prendre soin du fils de Weiss lui était inconcevable.
- Il a déjà des personnes qui tiennent à lui. C'est hautement suffisant.
Minerva acquiesça simplement, avant de fermer les yeux. Elle était prête à retourner à son Rôle. Le Gardien la dévisagea.
Pourtant... Malgré lui, une question lui brûlait les lèvres.
Mais était-ce approprié de la lui poser ? Après tout ce temps ?
- Minerva... Pouvait-il aspirer à un meilleur destin ?
- Malgré les apparences, tu t'inquiètes pour lui.
Un long silence tomba entre eux. Seul le ruissellement de la Rivière de la Vie l'entachait.
- ... Peut-être dans un autre monde... qui sait ? répondit-elle avant de se taire définitivement.
Après une interminable traversée dans la forêt durant laquelle il avait perdu son chemin à plusieurs reprises, à contourner les arbres et à repousser les épaisses branches, il aperçut enfin la lumière au loin.
Une faible lueur jaunâtre qui balayait l'obscurité de la forêt.
Il ne cria pas victoire trop vite. Peut-être était-ce simplement un feu de camp. Son sac sur les épaules, il se rapprocha à pas de loup, ordonnant à Ruby de rester silencieux. Son Carbuncle s'assit simplement sur son arrière-train. Il n'était pas méfiant, ce qui indiquait qu'il n'y avait aucune menace dans les environs.
La lueur s'agrandissait au fur et à mesure de ses pas. Et quand Shiro repoussa la branche d'un érable, le soulagement le frappa.
Il était enfin arrivé.
Il s'agissait de la fin de la forêt. Cette lumière au loin... Elle provenait des nombreuses lanternes qui entouraient l'entrée du village du Wutaï.
« ... Enfin, Ruby. On y est », lui adressa Shiro tandis qu'il s'appuya contre un tronc, avant de se laisser glisser jusqu'au sol pour s'asseoir, éreinté par ces derniers jours de marche.
Ils allaient enfin pouvoir se reposer. Ruby piailla de plaisir avant de donner un petit coup de tête impatient dans la paume de Shiro. L'adolescent de seize ans lui sourit, amusé, avant de poser son sac pour l'ouvrir.
« Oui. Je sais ce que tu veux. »
Le trésor du Carbuncle. Il le lança au loin et Ruby se jeta dessus pour le dévorer, affamé.
« Tiens. Le dernier quignon de pain. Tu l'as bien mérité. »
Il avait faim, lui aussi. Shiro n'avait pas la force d'attendre d'être arrivé au village et attrapa son dernier sandwich. Aussi impatient que son Carbuncle, il mordit dedans à pleines dents. En même temps, il savoura le bel effort qu'ils avaient accompli aujourd'hui.
Alors qu'il profitait de cet instant de répit, Shiro leva la tête vers le ciel dégagé, dévoilant les étoiles d'une douce nuit d'été.
Il espérait que demain, le temps serait tout aussi radieux. A nouveau, l'adolescent porta son regard vers le village du Wutaï. Même de cette distance, il put observer, à la lueur des lanternes, les différents stands qui avaient été installés pour cette occasion particulière. Il y entendit également des bruits lointains qui s'apparentaient à des roulements de tambours. Il termina son sandwich en deux bouchées et regretta de ne pas en avoir préparé plus. L'idée de se rendre à la rivière pour pêcher du poisson lui traversa l'esprit, mais il oublia l'idée. Soudain, une odeur de nourriture frappa ses narines, qui lui donna l'eau à la bouche.
Yakitoris, reconnut-il avec envie.
« Je te le promets », déclara-t-il à Ruby quand son Carbuncle le fixa avec des yeux de merlan frit pour soudoyer un autre quignon de pain. « Demain, on mangera à s'en faire péter la panse. »
Oui. Tout illustrait l'époque de l'année qu'ils attendaient tous.
« Je serais au Wutaï pour le festival d'été. Je t'aime. »
« ... On mangera, on fera la tournée des stands, on jouera... peut-être que j'aurais le droit de boire, non ? Sonon m'a promis de me montrer comment on trinquait, au Wutaï. On s'amusera bien. »
Cette pensée le fit sourire amèrement. Ruby se contenta de bâiller avant de se rouler en boule au sol. Shiro se gratta la nuque. Le sommeil le gagnait aussi. Néanmoins, ils devaient encore continuer.
L'idée avait été de débarquer de manière inopinée et de faire la surprise à Lorraine. Mais peut-être devait-il écouter son corps et dormir à la belle étoile.
« ... Un coup de fil. »
Il sortit son téléphone de sa poche et l'alluma. Ah. Du réseau. Il chercha dans ses contacts et sélectionna le numéro de Lorraine pour démarrer un appel visio.
L'instant d'après, au bout de deux sonneries, le visage de Lorraine apparut.
- Shiro !
- Salut, lui adressa-t-il avec chaleur.
Elle était manifestement dans son lit, vêtue en pyjama. Lorraine lui adressa un sourire rayonnant, sincèrement heureuse de le voir et de lui parler.
- J'espère que je ne t'appelle pas trop tardivement. Jolie tenue.
- Du tout ! Où es-tu ?
Shiro hésita. Il garda sa surprise en tête et se contenta de mentir, l'air énigmatique.
- ... A trois heures du Wutaï.
- Tu arriveras dans les temps pour demain ?
- Si je ne suis pas kidnappé par les Ninjas, plaisanta-t-il.
Elle se mit à glousser.
- Moogle s'est en sorti, la dernière fois.
- Oui. Il devrait remercier Mitsuko pour ça.
Même si Shiro se déplaçait sur Gaia, il trouvait toujours le temps de répondre aux comics que dessinait Lorraine et d'échanger dessus. Leur série à eux. Leur univers. Les années passaient, cela ne les lassait jamais.
Lorraine s'arrêta de rire. Shiro porta ses doigts à sa bouche pour lui envoyer un baiser à travers les écrans interposés.
- Tu as l'air fatigué.
- Je suis lessivé. Je ne vais pas tarder à dormir. Mais ne t'inquiète pas. Je serais en forme pour demain. Tiens. Ruby te salue, dit-il en tendant son téléphone pour montrer le Carbuncle qui entrouvrit un œil paresseux.
Lorraine plissa les yeux, malicieuse.
- Je suis ravie que tu aies décidé de venir, Shiro. On va bien s'amuser, demain. Je le sais. Au fait, tu as un kimono ?
- Sonon a promis de m'en donner un. J'ai hâte de voir le tien.
- J'espère qu'il te plaira. Yuffie l'a choisi avec soin.
- Alors, je ne doute pas qu'il me plaira. Tu seras très belle dedans. Non pas que tu n'es pas déjà très belle... enfin... tu m'as compris.
Un léger silence tomba, durant lequel aucun des deux adolescents ne parla. Ils se contentèrent de se regarder sans rien dire, sans cesser de sourire.
- Je croyais que tu ne viendrais pas.
- ... Pour être franc... je l'ignorais aussi.
- Je suis contente que tu aies pris cette décision, alors.
- Vraiment ?
- Tu sais bien que oui.
C'était... un peu gênant. Auparavant, il n'y avait jamais eu de silence malaisant entre eux. Mais depuis quelques temps, Shiro et Lorraine avaient du mal à initier des sujets de conversation autres que la position de Shiro, les études de Lorraine et comment chacun allait.
Probablement les effets de la relation à distance. Un autre signe qu'il était temps pour Shiro de rentrer et de se poser de manière définitive...
Quand bien même l'idée de revenir après trois ans, sans savoir quoi faire de sa vie, le terrifiait toujours autant.
- ... Tu as eu des nouvelles de tes grands-parents ?
Le visage de Shiro s'assombrit. Il poussa un bref soupir avant de se redresser sur son arbre.
- Pas vraiment. J'avais proposé qu'on aille au festival ensemble. J'aurais pu te les présenter.
Haruka continuait toutefois de lui envoyer des lettres, lui demandant des nouvelles de manière fréquente. C'était un point positif auquel Shiro pouvait se rattacher, non ? Il pouvait au moins s'en satisfaire...
Mais même deux ans après leurs retrouvailles, Wataru refusait toujours catégoriquement de lui parler, de le voir.
- ... Je suis désolée, Shiro.
- Ce n'est rien. Ce n'est pas ça qui va nous empêcher de passer une bonne soirée.
Il essayait de faire bonne figure, mais au fond, il avait mal au cœur. Peut-être que Lorraine le sentait aussi, mais il n'aimait pas parler de ses sentiments. Il avait toujours l'impression de chouiner pour pas grand-chose.
- Le festival d'été... on les passera avec notre famille. Tous les membres d'ex-AVALANCHE se déplacent pour cette occasion.
- C'est vrai.
- Parce que c'est ce qu'on est, non ? Une famille. Tous ensemble.
- ... Oui, Shiro. C'est dommage que mes parents n'aient pas pu venir. Tony adorerait te revoir. Il t'apprécie beaucoup.
Cela fit sourire l'adolescent aux cheveux blancs.
- Moi aussi.
- Une famille... C'est une belle image.
Shiro voulut l'inviter à poursuivre, mais le regard de la jeune fille l'en dissuada.
- Il paraît qu'on est plus proches des esprits lors des festivals d'été au Wutaï. J'aurais l'occasion de voir si c'est vrai. Bien que...
Elle n'acheva pas sa phrase.
Mais elle n'eut pas besoin de le faire.
Il reconnaissait ce regard.
Cette absence mêlée à de la douleur silencieuse... Shiro se raidit. Pas besoin d'être un grand détective pour deviner à qui elle pensait en ce moment même.
- ... Tu penses à Mitsuko.
- A ma mère aussi. A mon petit frère. Il aurait eu huit ans aujourd'hui.
C'était bien ce qu'il pensait. Le visage de Shiro se décomposa.
- Oh, Shiro. Je suis désolée, je ne voulais pas... s'excusa immédiatement Lorraine.
- Cela ne fait rien, la coupa Shiro. Je crois qu'on est fatigués, tous les deux. On se voit demain, d'accord ?
Cet échange avait jeté un froid entre les deux adolescents. Autant ne pas poursuivre sur ce terrain.
- D'accord. Hé, Shiro.
- Oui ?
- Merci encore d'être là. N'oublie pas que je t'aime.
Elle lui envoya un baiser à travers l'écran. Shiro marqua un temps avant de répondre.
- Je t'aime aussi.
L'appel visio se termina et Shiro rangea son téléphone dans la poche. Ruby le toisa avec inquiétude, mais le regard de l'adolescent se perdit dans le vide.
Ils essayaient de ne pas en parler. C'était devenu un sujet tabou. Mais parfois, le passé ressurgissait. Il ne pouvait pas lui en vouloir, même si Shiro faisait en sorte d'essayer de ne pas évoquer sa propre famille devant Lorraine.
Cela ne servait à rien, de toute façon.
Mais cette mention ramenait irrémédiablement Shiro à la réalité. Et ce, à chaque fois. Cela lui donnait presqu'envie de faire demi-tour et de revenir sur sa décision d'accompagner ses amis au festival.
Shiro et Lorraine n'étaient pas deux adolescents amoureux partageant une relation anodine. Il devait se faire à cette idée.
Mais plus les jours passaient, plus cela devenait compliqué...
Encore des pensées négatives. Il valait mieux qu'il dorme. Demain serait un autre jour. Demain... il serait de meilleure humeur. Il profiterait de Lorraine et des autres.
Trop fatigué pour monter sa tente, il préféra s'allonger dans l'herbe à la belle étoile, usant de son blouson comme simple oreiller. Tant pis s'il pleuvait.
Mais alors qu'il était sur le poids de s'endormir d'un profond sommeil, à côté de son Carbuncle, son regard s'attarda vainement sur le Mont Da-Chao qui s'élevait derrière les arbres de la forêt.
Là où il y avait la Grotte de Feu...
Tiens... ?
C'était étrange. Il avait peut-être halluciné...
Mais durant un quart de seconde, il crut apercevoir de la lumière émaner de l'endroit où se devait normalement se situer l'entrée de la Grotte.
Une lumière dont la couleur était semblable à celle de la Rivière de la Vie...
A cette dernière image, Shiro cessa de lutter contre le sommeil. Il ferma les yeux et s'endormit.
« ... Ruby ! »
Le lendemain matin, aux premières lueurs de l'aube, Shiro avait rebroussé chemin pour marcher jusqu'à la rivière la plus proche. Il avait souhaité se faire une toilette pour être présentable quand il rejoindrait le village. Après tout, s'il devait rencontrer Godo, il ne devrait pas avoir l'air d'un clochard.
Ruby gronda de colère quand Shiro s'approcha de lui. Avant même qu'il ne puisse détaler, l'adolescent l'attrapa d'une poigne ferme et le précipita dans l'eau. Dès son contact, Ruby bondit hors de la rivière, aspergeant Shiro qui se mit à rire face à sa détresse. Le Carbuncle lui adressa un regard noir.
« Voyons. C'est toi qui ne sens pas la rose. »
Et lui non plus d'ailleurs. Shiro ôta ses vêtements et plongea dans la rivière à son tour.
Hmm... C'était exquis.
Alors qu'il se baignait en caleçon dans l'eau froide, son regard s'attarda sur le mont Da-Chao. Il fixa l'endroit même où, la nuit dernière, il avait cru y apercevoir la lumière.
« Je n'ai pourtant pas rêvé. »
Enfin... Si, peut-être. Il avait été sur le point de s'endormir, après tout. Mais bizarrement, son instinct lui disait que ce n'était pas le cas. Qu'il y avait autre chose au-delà du simple rêve.
Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas rêvé de la Rivière de la Vie, après tout.
Etait-ce un signe ? Le présage de quelque chose ?
Intrigué, il continua d'exposer ses doutes au Carbuncle.
« Je veux dire... ce n'est jamais bon signe de rêver de la Rivière de la Vie. Je rêvais d'elle tout le temps, quand j'avais huit ans. Par la suite, j'avais compris pour quelle raison. »
Entends-moi...
« La dernière fois que j'en ai rêvé, c'était à Mideel. Et... »
Son regard se perdit dans ses pensées.
Oui... cette vision dans le labyrinthe. Elle lui était apparue en suivant le courant de la Rivière de la Vie.
L'église... lui attendant devant l'autel, comme s'il s'agissait d'un évènement important.
Il y avait eu ses amis... et plus que tout, il y avait eu ses parents.
Il y avait eu son oncle.
Les lèvres tremblantes, Shiro secoua la tête à cette pensée. Il se redressa de toute sa hauteur, sans détacher ses yeux de l'entrée de la Grotte.
« ... Est-ce que le Naga serait toujours là ? »
Il espérait que cela ne soit pas ce qu'il croyait... si c'était le cas... cela signifiait que...
Non. Il n'osait pas l'imaginer. Et s'il faisait fausse route ?
« ... Tu as raison, Ruby », approuva Shiro alors qu'il rejoignit le bord de la Rivière. « Il vaut mieux vérifier. »
Peut-être que ce n'était rien du tout...
Shiro attrapa sa serviette pour se sécher avant de se rhabiller à toute hâte. Une fois prêt, il fit signe à Ruby de le suivre.
Ses armes dans son dos, il contourna le village pour prendre la direction du Mont Da-Chao.
Là où le feu brûle l'eau...
La dernière fois, Shiro n'avait pas accompagné les autres à la Grotte de Feu. Non. Il était resté en arrière, à surveiller les environs. C'était à ce moment-là qu'ils avaient entendu le hurlement de Cerbère qui avait résonné à travers Gaia.
Un frisson lui traversa l'échine en repensant à ce son sinistre. Jamais il ne saurait l'oublier. Pas plus que l'horrible vision de Cerbère dans la nuit, brûlant et dévorant tout sur son passage.
Serrant « Terre » contre lui, Shiro arriva bientôt à l'entrée de la Grotte de Feu, Ruby sur ses talons.
A l'intérieur, tout était sombre. Il n'y voyait pas à deux mètres.
Shiro hésita. A côté de lui, les poils de Ruby se hérissèrent. Il était en alerte. Le Carbuncle poussa un léger grognement tandis que ses oreilles se rabattirent en arrière.
« Ruby... »
Il ne souhaitait pas entrer...
Peut-être que cela pouvait attendre qu'ils rejoignent les autres ? Ils s'y rendraient ensemble. Mais une petite voix dans sa tête lui disait de suivre son instinct, d'entrer à l'intérieur.
Shiro jeta un regard derrière lui avant de se ressaisir. Il ordonna à Ruby de le suivre, quand bien même le Carbuncle continuait de gronder.
« Je suis sûr que ce n'est rien. »
Shiro s'immisça à l'intérieur et manqua de se cogner le coude. C'était très étroit, par ici. Il tendit les bras pour se longer un chemin le long du mur afin de ne pas se prendre un obstacle. Derrière lui, Ruby avait fini par le suivre quand bien même sa queue s'agitait dans tous les sens.
Alors qu'il s'éloignait peu à peu de la lumière pour se glisser dans les ténèbres, Shiro s'arrêta quand il ressentit une forte chaleur émanant de l'autre côté du couloir.
Oh non... le feu.
Il se rappelait bien de ce qu'on lui disait, autrefois. La Grotte de Feu... Shiro ne perdit pas de temps et déposa son sac au sol pour sortir l'accessoire que lui avait donné Cloud avant de quitter Edge.
Il ne croyait pas qu'il s'en servirait un jour. Mais alors qu'il était sur le point de sortir l'objet sacré dont il avait besoin pour traverser cette Grotte, un éclat lumineux apparut du coin de son œil, fondant droit sur lui.
« Merde ! »
Les Gardiens de Feu !
Immédiatement, Shiro fit volte-face et balança au gardien une boule d'énergie. Mais cela ne suffit pas. La silhouette en flamme avait dégainé une épée et se jeta sur lui pour l'attaquer par au-dessus.
Mais avant même qu'il ne puisse atteindre Shiro, un bouclier magique était apparu autour de l'adolescent. Ruby avait déjà pris les devants. Sifflant de rage, le Carbuncle fut très rapide et prit son élan, prêt à défendre son maître.
Le Gardien de Feu s'acharna sur le bouclier. Shiro profita de cette diversion pour utiliser « Terre », échangeant plusieurs passes d'arme avec son adversaire, le repoussant avec force pour se frayer un chemin. Alors même qu'il était sur le point d'invoquer une nouvelle boule d'énergie, le Gardien l'atteignit au bras avec son épée, lui brûlant la manche.
« Arg ! »
Shiro hurla de douleur. Il bloqua la lame de feu du Gardien et jeta un coup d'œil à sa blessure. Un trou dans sa manche. La peau lésée était rouge en-dessous. Mais cela ne dura que quelques secondes. Avant que la douleur ne s'éternise, Ruby avait déjà invoqué un curaga pour la lui soigner. Quand il fit effet, la blessure n'était déjà qu'un mauvais souvenir. Agacé, Shiro visa le Gardien à la tête et se dépêcha de récupérer son sac.
« Ruby ! Retiens-le pour moi ! J'en ai pour quelques secondes ! »
Pas la peine de s'acharner à utiliser ses armes sur lui. Ruby s'exécuta, se plaçant entre Shiro et le Gardien de feu. Shiro fouilla hasardement dans son sac avant de ressortir l'objet dont il avait besoin.
L'Ecaille-Leviathan.
Alors que le Gardien de Feu chargea sur Ruby et Shiro, déterminé à les éliminer tous les deux en même temps, Shiro dressa l'Ecaille-Leviathan pour l'utiliser sur son ennemi.
L'instant d'après, le Gardien de Feu disparut sous la vague d'eau qui balaya la Grotte, leur ouvrant ainsi le passage.
« Merci, Ruby... »
Le Carbuncle glapit de fatigue tandis que Shiro lui tapota doucement la tête pour le remercier. Sans un mot de plus, il rangea l'écaille dans sa poche avant de poursuivre son chemin.
Après l'attaque du Gardien de Feu, son inquiétude était montée d'un cran. Lui qui s'était rendu dans cette grotte sans trop croire à un véritable danger, il venait à présent d'avoir un sérieux doute sur ce qu'il avait vu la nuit dernière.
Les Gardiens de Feu n'existaient que parce que le Naga s'était servi d'eux pour se protéger de Cerbère...
Le Naga qui habitait la Grotte de Feu avait rejoint Charon... Alors, pourquoi étaient-ils encore là ?
Non... Cela ne présageait rien de bon. Le cœur de Shiro accéléra dans sa poitrine.
Est-ce que cela signifiait que... ?
Non. C'était impossible. Ses souvenirs avaient été effacés. Charon était le Nocher. Il ne saurait être ici...
La pensée de revoir Charon, de revoir celui qui avait été responsable de cette crise, qui avait lâché les Chiens de l'Enfer sur Gaia, le terrifiait quand bien même elle était camouflée derrière la rage.
A l'époque, il avait été trop jeune. Mais même à seize ans, même après un tel entraînement, il ne saurait avoir raison d'une divinité au niveau de Charon.
Ruby aboya, attirant son attention. Shiro se retourna vers son Carbuncle et remarqua que ce dernier fixait quelque chose avec curiosité et intérêt.
« Ruby... ? »
Shiro se pencha pour observer à son tour.
Ce qu'il découvrit le pétrifia.
Un courant...
Un courant de la Rivière de la Vie...
En raison de sa lumière, l'eau luisait dans le noir. Longeant les murs, elle paraissait le guider vers une direction particulière. Shiro releva le menton pour voir où elle menait.
Il avait déjà son idée. C'était comme à Mideel. C'était grâce à la Rivière de la Vie qu'ils avaient pu trouver le Naga, qu'ils avaient pu quitter le labyrinthe...
Pendant un instant, Shiro fut tenté de l'effleurer, de la toucher.
Non.
Il ne pourrait se résoudre à subir d'autres visions du futur. Il avait peur de ce qu'il y découvrirait. La dernière avait été suffisamment douloureuse.
Surtout qu'elle ne se produirait jamais.
« ... Ruby. Attends-moi ici. »
Pas question de mettre son Carbuncle en danger. Mais alors que Shiro s'aventurait davantage dans la Grotte, Ruby reprit route pour le suivre.
« Non ! Ruby ! »
Ce dernier lui répondit par un aboiement outré, l'air de dire qu'il l'accompagnerait quoiqu'il arrive. Pour confirmer ses dires, le Carbuncle se frotta contre ses chevilles. Cela arracha un faible sourire à Shiro qui se baissa pour lui tapoter la tête.
« Toi, alors... Quand tu as une idée derrière la tête. »
Il poussa un bref soupir, gardant « Terre » en main dans l'éventualité où d'autres Gardiens, ou le Naga lui-même, ne les attaquent.
Il savait.
Il savait déjà qu'il s'aventurait dans une pente glissante. Lui qui avait idée de rentrer à Edge et de se poser de manière définitive, il continuait à avoir le goût de l'aventure.
Son dernier, se promit-il.
Il s'agirait de son dernier voyage. Une fois que serait achevé le festival d'été, il rentrerait avec ses amis.
Inhalant, exhalant, il s'avança d'un pas lent vers sa destination.
« ... Je ne m'attendais pas à un visiteur. »
Cette voix... Elle s'exprimait dans une mélodie aussi pure que ne l'était la Rivière de la Vie...
Cette symphonie fit tressaillir Shiro qui tâcha tant bien que mal de demeurer imperturbable face à l'immense être qui émergea du bassin qui scintillait dans l'obscurité.
La tête de l'immense serpent le fixa de ses yeux jaunes. A côté de l'adolescent aux cheveux blancs, Ruby s'accroupit en position de soumission, les oreilles baissées. En dépit de ses puissants pouvoirs, Shiro sentit qu'il était terrifié.
Malgré qu'il fût complètement tétanisé par sa découverte, malgré qu'il ignorât bien comment le Naga réagirait face à sa présence, l'adolescent risqua un pas pour se placer entre le Naga et le Carbuncle.
« Toi. Nous nous sommes déjà rencontrés. »
C'était bien ce qu'il pensait. Il l'avait reconnu.
Etait-il hostile ? Chaleureux ? Le Naga chantait en énonçant ces mots et Shiro ne saurait deviner quel ton il employait.
Pouvait-il sentir la haine de Shiro à l'égard de Charon ?
« ... Le fils d'Omega. »
Shiro ferma les yeux, endurant l'appellation.
Un silence tomba dans la grande salle, bercé par les simples rythmes de l'eau. Shiro déglutit, préférant ne pas répondre. Toutefois, il n'afficha rien sur son visage.
Il ne saurait laisser quelqu'un d'autre utiliser ses faiblesses contre lui. Encore moins le Naga de Charon.
« Pas la peine de me regarder comme ça », finit par déclarer le Naga. « Nous ne sommes pas ennemis, toi et moi. »
Shiro fronça les sourcils à cette remarque.
Au moins, le point positif était qu'il ne l'attaquerait pas. Pourtant, sa remarque le fit tiquer.
- Tu haïssais les humains, se rappela-t-il.
- Oui. Autrefois, admit le serpent. Tous comme les dieux.
Il marqua un temps avant d'ajouter.
- Mais c'est grâce à vous que la Planète a été sauvée, la dernière fois. Et c'est également grâce à vous, notamment grâce à l'intervention de cette jeune humaine, que j'ai pu retrouver une personne chère que j'avais perdu.
« Une personne chère... »
Shiro inspira.
- Elle ne m'avait pas menti. Elle ne m'a jamais menti. Et pour cela, je vous en serais éternellement reconnaissante.
Reconnaissante...
- Alors, que fais-tu ici ? rétorqua Shiro d'un ton âpre. Si tu as su retrouver cette... personne perdue, pourquoi es-tu revenu ici ? Dans la Grotte ?
Shiro faillit employer un autre terme, mais il se ravisa.
Il ne ressentait aucune joie pour le Naga. Il n'était nullement heureux pour lui. Il ne le serait jamais. La seule chose de positive qu'ils en avaient retiré était que Charon avait cessé son cataclysme, bien que trop tardivement.
Et Shiro ne pouvait s'empêcher de percevoir sa présence comme une provocation.
- Est-ce que Charon est ici ? demanda-t-il, entrant dans le vif du sujet.
- Charon est dans la Rivière de la Mort, expliqua le Naga. Il assure son Rôle.
- Vraiment ?
Devait-il le croire ?
- Je croyais seulement que tu serais avec lui.
- Nous nous rendons fréquemment visite, précisa le serpent. Je lui ai fait la promesse de toujours rester avec lui. Cela fonctionne. Charon ne souffre plus. Il a perdu tous les souvenirs de sa famille et par conséquent, il ne ressent plus aucune haine ni aucune douleur.
Le Naga baissa la tête.
- ... Tout est rentré dans l'ordre, acheva-t-il. Il est enfin devenu le Nocher. Le vrai Nocher. Désormais, il est aux ordres de Gaia.
Le vrai Nocher...
Shiro garda un air de glace.
- Je suis ravi pour vous deux, dit-il avec sarcasme.
- Vous ne l'êtes pas, souleva le Naga.
- Pourquoi devrais-je l'être ?
C'était ridicule. Charon ne souffrait plus, peut-être. Mais Shiro estimait qu'il ne méritait pas une telle faveur. Il ne lui pardonnerait pas pour tout le mal qu'il leur avait infligés. Jamais.
- Vous êtes égoïste, commenta le serpent.
Shiro se tendit net à cette remarque.
- Excuse-moi ?
- Vous devriez être heureux pour la Planète. Pour sa sûreté. Elle n'est plus menacée. Mais vous continuez d'en vouloir à Charon. Pouvez-vous au moins comprendre ce qu'il a traversé ?
L'adolescent demeura dur comme la pierre. Mais à l'intérieur, il bouillonnait.
- Je sais très bien ce qu'il a traversé. Mais ce n'est pas comme s'il regrettait, n'est-ce pas ?
Si encore, c'était réellement le cas...
- Pourquoi regretterait-il? Il n'a pas à regretter pour des actes dont il ne se rappelle pas.
Bien sûr. Cela aurait été trop simple. Et ce n'était pas le genre de Charon de regretter.
- Pouvez-vous au moins imaginer ce que les humains ont traversé à cause de lui ?
- Toujours à défendre les humains. Une espèce indéfendable. Ils ont supplicié la Planète et on continue de se battre pour eux.
Si Shiro n'était pas aussi furieux, il aurait éclaté de rire.
- Oh, croyez-moi. Les dieux ont su rééquilibrer les scores en matière de dégâts. Héméra et Charon en sont les parfaits exemples.
Non, il ne se sentirait pas désolé pour Charon. Shiro croisa les bras sur sa poitrine, tâchant tant bien que mal de se contenir.
Charon avait perdu sa famille, oui.
Et peut-être qu'aujourd'hui, Shiro pouvait aisément comprendre ce qu'il avait ressenti durant toute ces années où Charon avait été seul à assumer son Rôle, privé des siens. Quelque chose qu'il n'avait pas demandé. Peut-être ressentait-il une légère empathie à son égard maintenant qu'il se mettait à sa place ?
Pourtant...
- Il n'y a aucune excuse à ce qu'il a fait, cracha Shiro. La Planète a besoin de lui. Bien. C'est bien qu'il ait trouvé la paix. Mais d'autres n'ont pas eu cette chance.
Le Naga ne réagit pas.
- Parlez-vous des autres ? Ou de vous-même ?
Il perdait son temps.
Shiro était sur le point de faire demi-tour pour quitter la grande salle, mais le Naga l'interpella.
- Vous avez exaucé votre rêve. Vous avez découvert le monde tel qu'il est. Vous avez découvert Gaia. Vous avez une famille en des amis. Vous avez trouvé l'amour.
Le Naga marqua une pause.
- Vous vivez. N'est-ce pas le plus important ?
Shiro demeura silencieux.
Oui... Il vivait. Il respirait encore. Le Naga avait raison sur ce point.
- Et vous n'êtes pas en paix ?
- ... Je ne le suis pas.
Shiro secoua la tête.
- Je vis, c'est vrai. Mais j'ai perdu une partie importante de moi-même.
- Et ne sauriez-vous pas la reconquérir ?
- Non. Parce que c'est impossible.
Pourquoi lui parlait-il ? Pourquoi se confiait-il à lui ? Après tout, les dieux avaient une conception différente de celle des humains.
- C'est la vie qui veut ça. On perd tous quelqu'un ou quelque chose.
- Charon aurait dû apprendre cette leçon, alors, cracha Shiro avec ironie.
- Vous êtes bien enfantin.
- J'en ai surtout assez de me prendre des claques tous les jours. Pardon de me plaindre tout le temps et d'être aussi égoïste à vos yeux divins. Mais je crois que vous n'êtes pas le mieux placé pour me donner des leçons.
Il avançait. Il continuait d'avancer, malgré les embûches. Malgré ses doutes quant à son avenir, malgré que Charon, à qui il en voulait énormément, avait trouvé la paix, malgré le fait que ses grands-parents ne souhaitaient pas le voir, malgré sa relation avec Lorraine qui devenait de plus en plus fragile chaque jour au fur et à mesure que le passé revenait dans leur vie...
Oui. Il appliquait les conseils de Vincent. Il continuait d'avancer. Pour Shiro, c'était déjà un bel effort.
C'était suffisant.
- ... Il n'y a rien à faire. Maintenant, je vais quitter cette Grotte et rentrer, soupira Shiro. Merci pour cette discussion si... enrichissante.
A quoi bon ?
Le festival allait bientôt commencer...
- Peut-être que la Pierre de Chintamani aurait pu vous aider à atténuer votre peine.
La bouche de Shiro se dessécha. Il serra les poings, ses épaules montant et redescendant.
- Ne me faites pas rire, répliqua-t-il. Le nombre de vœux était épuisé. Et on comptait s'en servir pour réparer la brèche.
Sa vue se brouilla.
- Et puis... même si cela n'avait pas été le cas, cette Matéria n'aurait jamais pu m'accorder mon souhait.
- Pourquoi ?
- Parce qu'elle serait allée à l'encontre du cycle de la Planète.
C'était ce qu'il disait autrefois à son oncle...
Il serait bien hypocrite d'y revenir dessus, surtout si un tel souhait puisse mettre la Planète en danger.
- ... Où a-t-elle créée, d'ailleurs ? demanda Shiro d'une petite voix. La Pierre de Chintamani. Cette Matéria particulière... comment est-ce que le Naga de Mideel a pu mettre la main dessus ?
Nul doute que d'autres aient entendu parler de cette Matéria. Il était d'ailleurs surpris que personne, parmi les hommes ou les dieux, n'ait souhaité s'en emparer.
- Oh, elle est passée entre plusieurs mains, expliqua le Naga. Avant que l'imbécile de Mideel ne la cueille et n'en fasse son trésor, beaucoup l'avaient déjà utilisé pour formuler des vœux.
Oui. Son nombre n'était pas inépuisable.
Ils avaient seulement eu le malheur d'en avoir pris connaissance aussi tardivement...
- Elle a été créée dans un lieu particulier : la Traversée du Destin.
Shiro cligna des yeux. Surpris, il se retourna vers le serpent.
- La Traversée du Destin ?
Il n'avait jamais entendu parler d'un endroit pareil.
- Où est-ce ? De quoi s'agit-il ? le questionna Shiro, intrigué.
- Seuls les Nagas, les dieux et quelques rares humains connaissent cet endroit. Il s'agit d'un lieu unique, dans lequel tous les chemins, le temps, l'espace, ainsi que toutes les réalités, se croisent et ne font qu'un.
Des réalités... qui se croisent ?
Shiro observa attentivement le Naga.
Il ne se moquait pas de lui. Le Naga paraissait sérieux.
- Je ne vous crois pas, dit Shiro. Cela n'existe pas.
- Beaucoup disent que les divinités n'existent pas. Et regardez-moi, Shiro. Fils d'Omega.
Shiro se renfrogna. Il n'aimait pas qu'on l'appelle comme ça.
- Peut-être pourrais-je vous y conduire, proposa le Naga. Voyez par vous-même...
- Ne me faites pas rire, grinça l'adolescent. Vous avez dit vous-même qu'il n'y avait que les dieux, les Nagas et quelques humains qui connaissaient cet endroit.
Quel intérêt qu'il y aille, de toute manière ? Et pourquoi lui, d'ailleurs ?
Non. Le Naga devait se jouer de lui.
- Sans façon.
- Vous êtes des nôtres, puisque vous êtes lié à une divinité. Ou dois-je préciser : à plusieurs divinités.
A nouveau, Shiro se raidit, sans répondre.
- Cela pourrait être un cadeau. Pour vous récompenser pour vos actes héroïques d'il y a trois ans.
Cette fois-ci, le Naga sembla... joueur.
Abasourdi, Shiro perdit la confiance tandis que son incrédulité s'effritait au fur et à mesure des mots du serpent.
Une récompense ?
- En quoi cela me récompenserait ?
Il n'avait pas sauvé la Planète pour en être récompensé par la suite. Il avait agi parce qu'il s'agissait de leur devoir.
- Vous verrez par vous-même. Seuls les dignes peuvent se rendre à un tel endroit.
- D'autres seraient bien plus dignes que moi.
Cloud, Vincent...
Oui. Shiro n'était rien à côté d'eux.
- Je suis une divinité et je vous en juge digne. Mais ne vous réjouissez pas trop vite. Il s'agit peut-être d'une récompense au premier abord, mais il se pourrait que les apparences soient trompeuses. Vous pourriez même être amené à regretter de vous y être aventuré.
Shiro manqua d'exploser de rire.
- Drôle de récompense, railla-t-il.
- C'est vous qui voyez. Vous pouvez sortir de cette grotte et continuez votre vie comme bon vous semble. Il s'agit seulement d'une proposition. Une proposition offerte par un Naga. Qui ne durera que sept secondes.
La stupeur frappa l'adolescent. Sept secondes ?
Il avait sept secondes pour prendre sa décision ?
- ... Sept. Ensuite, il sera trop tard. Peu importe votre choix, je disparaîtrais, l'avertit le Naga.
Sept secondes.
Shiro se redressa de toute sa hauteur, le fixant droit dans les yeux, l'air indéchiffrable. Ses pensées fusèrent dans son esprit, l'empêchant de se concentrer pleinement.
Le compte à rebours avait commencé.
Dans sa tête, il compta.
Une... deux... trois...
Trois secondes à peser le pour et le contre.
Quatre...
Cinq...
La Traversée du Destin...
Sortir d'ici pour rentrer, poursuivre sa route et retourner auprès des autres...
Ou accepter la proposition du Naga de Charon.
C'était un piège, estima l'adolescent. Il faudrait être complètement idiot pour lui faire confiance.
Six...
Shiro tourna les talons, dos au serpent divin. Il faisait face à la sortie.
- Le choix est vôtre, fils d'Omega, lui adressa une dernière fois le Naga en même temps que l'offre arrivait à échéance.
Partir... ou rester.
Sept.
