Chapitre 1 : Doppelgänger

- Voilà, nous y sommes.

Vladimir pencha légèrement la tête, soudain amusé par la réaction que la vue de son château provoquait. Darius semblait à la fois stoïque et charmé ; il fixait la demeure aux innombrables étages et fenêtres. La bâtisse devait même abriter une chapelle ; la lumière traversait d'immenses vitraux chamarrés sur le flanc est. En même temps, il songeait à sa propre maison, où il avait grandi. Deux pièces, sales, où ils dormaient à même le sol de pierre froide. Il aurait pu envier Vladimir, voire le jalouser, le détester, pour avoir eu cette chance qu'il n'avait pas eue, mais ce n'était point le cas. La voix insidieuse de Vladimir le sortit de sa torpeur.

- As-tu déjà regardé quelqu'un de cette façon, Darius ?

Un frisson remonta l'échine du brun, qui se ressaisit. Ce n'était pas spécialement les mots qu'avait employés Vladimir qui le perturbait, mais son regard et son ton, lorsqu'il les avait prononcés. Personne ne disait de telles choses, de cette manière, sans une idée derrière la tête. D'un côté, l'inconscient de Darius saisissait l'implication ; d'un autre, il préférait se dire qu'il se faisait des idées. Vladimir n'était encore qu'un gamin insolent. Il existait ce palier apparemment anodin, mais qui ne l'était pas, entre avoir quinze ans et avoir dix-huit ans. Ce que Darius entendait quand Vladimir parlait, celui-ci n'en avait probablement pas conscience.

Quelque part, Vladimir songeait à lui montrer davantage de son palais, à condition de ne croiser aucun domestique ou visiteur. Il ne cherchait pas à le narguer. Ou alors juste un peu. Il enviait assez Darius pour sa force, caractéristique la plus prisée à Noxus. Au lieu de lui faire signe de partir, maintenant qu'il était arrivé à bon port, il l'enjoignit à le suivre.

- Viens !

Cette fois-ci, Darius se mordit la langue, assez embarrassé. La perspective de poser le pied dans un vrai château le faisait exulter ; tout petit déjà, il rêvait d'un dédale de pièces, d'une forteresse. Puis il avait compris que, du fait de sa naissance, même s'il avait été exceptionnel, il ne pourrait jamais prétendre à tant de richesses. Il envisagea un piège, mais pourquoi Vladimir aurait-il orchestré ça ? Il venait de le sauver.

- J'croyais que tu voulais pas...

- Personne ne t'apercevra, garantit-il, sur un ton malicieux.

Incompréhensiblement, Darius se vit mentalement jeté dans un puits sans fond ; Vladimir, quoi qu'il dise ou fasse, avait ce je-ne-sais-quoi de glauque et attirant à la fois ; c'était presque agaçant. Sans doute aimait-il aussi trangresser les interdits. Si quelqu'un était venu le voir à son réveil, en lui disant qu'il passerait la soirée avec Vladimir, celui-là même qui l'exécrait et qu'il l'inviterait chez lui, il ne l'aurait jamais cru. Il l'aurait battu pour lui avoir donné de faux espoirs. Il n'aurait pas pensé non plus que l'élève modèle de l'école aurait été du genre à aimer le risque. ça le sortait de son quotidien monotone sans doute.

- Ok, lui concéda Darius, trop ravi de vivre son rêve d'enfance. J'resterai pas longtemps.

Alors qu'il s'avançait vers l'entrée principale, une immense porte au bout d'une galerie abritée et bordée de cyprès, Vladimir tira sur sa manche d'uniforme.

- Pas par là.

Ils pénétrèrent par la porte arrière des jardins, située tout près de l'église. Là, Vladimir se dirigea vers un bosquet, derrière lequel, ancrée dans la muraille, se trouvait une porte.

- Mes parents me grondaient toujours quand j'empruntais ce passage.

Qu'il parle d'eux au passé mit la puce à l'oreille à Darius.

- Ils sont plus là ?

Vladimir ne répondit pas tout de suite. Le couloir dans lequel ils s'engouffrèrent était aussi étroit que glacial.

- Disons... qu'ils sont partis pour longtemps.

ça n'avançait guère Darius, mais il n'insista pas. Il craignait d'ennuyer Vladimir s'il le harcelait de questions. Il se fourvoyait. Vladimir feignait de s'en plaindre, alors qu'il appréciait le jeu désormais. Il n'avait guère l'occasion de parler de lui-même et il devait reconnaître que ce n'était pas désagréable. On le louait, souvent sans raison, uniquement en raison de sa noblesse, mais jamais on ne s'interrogeait réellement sur son bien-être. C'était parfois pesant pour un adolescent, et malsain.

Ils débouchèrent sur la nef, qui n'était pas aussi reluisante qu'elle aurait dû. Tout n'était pas si rose chez les riches. Au vu des bancs défoncés et des dalles fêlées, voire brisées, il apparaissait qu'ils manquaient d'argent.

- Ma famille a beaucoup perdu ces dernières années... Depuis que l'aristocratie doit lutter pour garder les commandes du gouvernement. Cet arriviste de Swain... grinça méchamment Vladimir entre ses dents serrées. Il nous étouffe. Il nous tue à petit feu...

La fameuse et éternelle lutte des classes. Darius ne se préoccupait guère de politique, mais il lui arrivait d'écouter les discours de ce Swain, un homme comme lui, issu de la populace, mais qui, au lieu de se résigner à demeurer parmi les ombres, s'élevait contre le gouvernement maîtrisé depuis les origines par les castes élevées de Noxus. Il incarnait une bouffée de renouveau, le changement dont la cité avait peut-être besoin. Et rien n'importait davantage à Darius que sa ville. Noxus, à ses yeux, aurait dû dominer le monde entier et il haïssait ces passages dans les livres d'histoire relatant ses défaites. S'il fallait, pour restaurer la gloire d'antan de Noxus, mettre les nobles au placard et reformer le gouvernement, il ne s'y opposerait pas. Vladimir, en revanche...

Il invectivait toujours ce Swain qu'il jugeait responsable de tous ses malheurs, quand ils parvinrent, après avoir grimpé un long escalier, devant une nouvelle porte, plutôt richement décorée.

- Ici, dit simplement Vladimir.

Et il déverrouilla l'entrée. Darius demeura frappé. La chambre était immense, dépassant toutes ses attentes, transpirant le luxe, tout en étant parée avec bon goût. Les murs tendus de tentures de velours sombre. Un lit immense, à baldaquins, surmonté d'une couronne d'où partaient les voiles ; une couche comme Darius n'en avait jamais vue. Sur le bureau en acajou, étaient étalés des parchemins décrivant des expériences auxquelles Darius n'aurait rien compris ; il ne s'y attarda donc pas. Sur le mur, au fond de la salle, auréolé de chandelles, était accroché un immense portrait de famille. Un homme d'allure sévère maintenait d'une main ferme, apposée sur son épaule, un gringalet de six ans à peine, mais qui semblait déjà trop sérieux et grave. A leurs côtés, siégeait une femme, dont la beauté était à couper le souffle. Ses longs cheveux ondulés étaient d'un blanc immaculé, en dépit de son jeune âge. Même ceux de Vladimir n'étaient pas aussi clairs. Par contre, il avait hérité de ses yeux. Deux orbes incandescents, sanglants.

- Comptes-tu entrer ? finit par s'impatienter Vladimir.

Darius était resté sur le pas de la porte, contemplant la salle avec une forme d'émerveillement candide qu'il n'exprimait plus depuis la petite enfance. Il franchit le seuil et referma la porte derrière lui.

- J'avais jamais... vu ce genre de choses, s'excusa-t-il, tout en sachant bien qu'il confirmait là sa pauvreté.

- Où vis-tu actuellement ? s'enquit Vladimir, davantage par politesse que par réel intérêt.

Le colosse mit un temps avant de répondre.

- J'ai une chambre dans un bâtiment près de l'école. ça paye pas de mine, mais, au moins, j'ai un chez-moi.

- C'est... comment ?

- Rien à voir avec ici ! s'exclama-t-il et, de l'index il dessina une petite portion de la salle. ça fait à peu près cet espace...

- Tu vis dans un placard à balais ! s'écria Vladimir, d'une voix si choquée que Darius ne pût réprimer son rire. Tu n'as pas de quoi te laver ?

- Si, les sanitaires sont sur le palier. Suffit de faire la queue.

Visiblement, il ne serait pas le seul à avoir appris quelque chose et découvert un nouveau monde aujourd'hui ; Vladimir ne semblait pas conscient de l'envers du décor. Il ne roulait peut-être plus autant sur l'or qu'avant, mais son train de vie demeurait très supérieur à celui du reste de la population. Converser avec Darius lui remettait les pendules à l'heure.

- Je comprends mieux pourquoi vous misez tout sur l'entraînement physique.

Par "vous", il entendait naturellement "vous, tous les enfants de pauvres". Comme Noxus faisait primer le physique sur toute forme d'intellect, le moyen le plus sûr et aisé de gravir les échelons sociaux était de se renforcer. Darius ne préféra pas répondre et Vladimir entreprit de ranger ses affaires. Il n'était nullement gêné ; il ne le réalisait même pas lorsqu'il blessait parfois.

- Le monde va pas s'arrêter de tourner si tu changes tes habitudes, commenta Darius, en le voyant une fois de plus sortir les livres dans son ordre de prédilection.

- Tu ne peux pas comprendre, répliqua-t-il tout de go, sur un ton très cinglant et sombre qui surprit Darius.

Tu ne peux pas comprendre que c'est grâce à ce genre de petites manies que je ne perds pas tout sens commun. Il ne désirait pas paraître encore plus bizarre que d'ordinaire, mais ce fut tant le cas que Darius lâcha un pitoyable :

- T'es sûr que ça va ?

Vladimir cessa plusieurs secondes toute activité, tout mouvement, puis ses yeux errèrent sur le portrait familial, juste un instant, avant qu'il ne semble tout à fait revenir à lui.

- Oui, bien sûr. Pourquoi en irait-il autrement ? rétorqua-t-il, pour le moins caustique.

Très ennuyé, Darius n'envisageait pas cependant de s'esquiver.

- Tu veux de l'aide pour...

Et il désignait les blessures et ecchymoses sur les bras de Vladimir.

- Même les fils de riches savent prendre soin d'eux-mêmes.

Réalisant que Darius n'avait que de bonnes intentions, il poussa un profond soupir.

- Désolé, je suis un peu tendu ce soir. Nous nous revoyons demain ?

Darius acquiesça en silence, un mince sourire aux lèvres. Que Vladimir lui demande pardon représentait un immense progrès. Vladimir lui conseilla de ressortir par le passage secret qu'ils avaient emprunté à l'aller et, bientôt, il se retrouva dans la rue. Il jeta un dernier regard avant de partir sur le manoir. Le mystère Vladimir demeurait entier. Etonnamment, il avait davantage appris sur lui-même que sur lui. La beauté des lieux l'avait enchanté, mais il s'était rendu compte que l'argent, le pouvoir, n'était pas son réel objectif, ce qui primait à ses yeux. Il réalisa que son patriotisme, son amour de sa nation, l'emportait sur toutes ces vétilles bien trop personnelles, futiles. S'il voulait entrer dans l'histoire, il devrait d'abord s'oublier lui-même et se dédier corps et âme à sa cause. Celle de Noxus.


Riven déplia ses orteils en grognant doucement. Assise en tailleur à même les bambous tressés, elle finissait d'avaler son bol de nouilles. Un autre récipient vide, ayant auparavant contenu un mélange calorique de poulet blanc et de boeuf, agrémenté de tofu et de légumes, trônait à côté sur la nappe. Le mobilier d'apparence sommaire se composait d'un futon, d'une table basse et de rares espaces dédiés au rangement. Le clou de la pièce résidait en le râtelier d'armes, qui occupait la majeure partie de l'espace étroit. Elle massa ses mollets endoloris vivement, ses muscles fatigués se crispant, puis appuya sur ses trapèzes. Peut-être, en fin de compte, qu'elle ne s'accordait pas assez de repos.

- Tu te crèves à la tâche, souligna la jeune femme allongée derrière elle, sur le tatami.

Le silence retomba sur la petite chambre.

- J'ai rencontré ta soeur, déclara soudain Riven, sans crier gare.

Un rire envoûtant, mais cruel, retentit dans son dos.

- Katarina ? fit-elle, d'une voix plutôt mauvaise. Et alors ?

- J'ignorais que tu avais une soeur.

- Nous avons tous un monstre dans le placard, ricana-t-elle sarcastiquement. Un sujet de honte. Darius a Draven ; j'ai Katarina. Je ne voyais vraiment pas l'intérêt de la mentionner.

Les yeux émeraude de Cassiopeia se braquèrent sur Riven, fourmillant de questions sans oser les poses, de peur d'obtenir une réponse déplaisante. Le coeur attendri, mais le regard toujours dur, la guerrière contempla la femme la plus belle de toute l'école. Même lorsqu'elle lui avait appris son désir d'espionner plus tard pour Noxus et les lits qu'elle devrait partager pour remplir ses missions, Riven avait persisté. Cela faisait un mois déjà, qu'elles se fréquentaient à l'insu de tous, la politique de Noxus visant à encourager la natalité bannissant toute relation homosexuelle. Toujours pas de confiance au demeurant, malgré ce secret dangereux qui les liait. Elles risquaient tant. Leur avenir, voire leur vie.

Cassiopeia soupira, en rejetant son opulente chevelure noire.

- Comment ?

Sa compagne s'étira et laissa retomber sa tête sur ses cuisses nues.

- Il s'avère qu'elle s'entraîne juste à côté de moi, mais tu sais déjà tout ça.

Les doigts aux ongles impeccablement limés qui voulaient caresser les cheveux gris s'arrêtèrent, suspendus dans les airs, dans un moment de doute.

- Est-ce... toi qui a établi le contact ?

Un sourire à la fois satisfait et tendre chassa la moue pincée de la bouche de Riven. Cassiopeia n'avait pas le coeur dur, comme elle aimait le prétendre ; elle montrait de la jalousie pour si peu. Riven s'empressa de la rassurer.

- A ton avis, rit-elle ; il n'y avait bien que Cassiopeia qui pouvait la voir aussi détendue et libre.

Comme Cassiopeia ne semblait toujours pas apaisée, elle attrapa sa main, captant son attention.

- Pourquoi ça t'inquiète autant ?

La brune soupira à s'en fendre l'âme.

- Je ne suis pas jalouse, si c'est ce que tu imagines. Je crains juste... qu'elle ne soit au courant pour toi et moi.

- Quand bien même ce serait le cas, elle ne le crierait pas sur tous les toits. Elle aurait ta mort sur la conscience.

- Il y a des moments où je me demande si ça l'empêcherait de dormir. Tout ce qu'elle apprend au sein de la guilde des assassins la change peu à peu, acheva-t-elle, baissant la voix, pensive et anxieuse, elle qui ne l'était que très rarement.

Malgré son masque d'indifférence, Riven possédait un coeur d'or et, à la vue de celle qu'elle aimait si pétrie d'inquiétude, il se serra. Malheureusement, elle ne maîtrisait pas aussi bien les mots que les épées. Elle murmura :

- Nous évoluons tous.

- Mais pas toujours de la bonne manière.

- Es-tu toi-même sure de savoir laquelle est la meilleure ? lui retourna-t-elle.

Cassiopeia exhala un soupir défaitiste.

- Je dois rentrer, chuchota-t-elle, à contrecoeur.

Riven ne détacha pas son regard d'elle, tout le temps qu'elle ramassa ses habits éparpillés et les revêtit ; elle la scruta, alors qu'elle s'évertuait à reprendre son visage enjôleur, cette face grimée, travestie qu'elle portait si bien et qui lui seyait comme un gant, mais si éloignée de la femme sensible derrière. Riven avait tout de suite perçu la nuance. Peut-être était-ce cela l'intuition féminine. Tout à coup, la brune releva brusquement la tête et planta son regard dans le sien.

- Accorde-moi une faveur : évite-la.

Riven, qui aurait probablement tout oublié de Katarina si Cassiopeia n'en faisait pas une telle obsession, se contenta d'agréer d'un signe de tête. Elle la raccompagna jusqu'à la porte, mais la laissa quitter le bâtiment toute seule, afin de ne pas mettre en danger leur secret. En fait, c'était ce qu'elle aurait dû faire. A la place, elle esquissa quelques pas dans le corridor, pour se pencher à la rambarde et la regarder s'éloigner. Riven avait très vite choisi de se suffire à elle-même, sans pour autant évincer toute éventualité d'intimité. Elle n'avait jamais été de ces filles qui s'extasiaient en rêvant d'un mari fort et puissant, les protégeant, mais de là à tomber amoureuse d'une autre femme... Elle s'était juste fourrée dans le pétrin. A la seconde où Cassiopeia avait croisé sa route, elle aurait dû tirer un trait sur elle et sur les pulsions anormales que sa vue déclenchait chez elle. Pourtant, elle avait cédé. Il s'agissait de l'unique chose qu'elle ait accomplie sans réfléchir, par pur instinct. De là à dire qu'elle le regrettait... Sûrement pas.

Elle revint sur ses pas et s'immobilisa face au paillasson. Au centre, épinglé par une dague qu'elle reconnut sans peine, on avait laissé un message.


- Tu es mauvais.

Darius ne sut quoi répondre ; son cerveau ne fonctionnait pas à plein régime. Il ne pouvait le nier. Des tonnes de pensées parasites le polluaient, si bien que même les exercices qu'il effectuait normalement sans souci se muaient en problèmes inextricables. Vladimir le faisait travailler d'arrache-pied depuis près de deux heures et dix heures du soir venaient de sonner à l'horloge. Le stylo s'approcha de la feuille, gribouilla une réponse fausse, comme toutes les précédentes ; Vladimir manqua de s'arracher les cheveux.

- ça ne mène nulle-part, asséna-t-il, agacé au possible, car il peinait à juste comprendre que quelqu'un puisse louper une opération aussi facile.

Le grand type lui lança un regard un peu penaud, qui lui arracha un soupir désabusé.

- Reprenons les fondamentaux...

En vain. Darius n'intégrait rien. Il cumula les échecs une heure de plus. Conscient de l'énervement de Vladimir, qui commençait à douter de ses propres méthodes, il marmonna :

- J'suis pas concentré.

- Autant remettre ça à demain alors, trancha l'albinos et il rangeait d'ores et déjà toutes ses affaires.

- Attends, l'arrêta Darius. Pourquoi on en profiterait pas pour faire un tour plutôt ?

Vladimir ouvrit la bouche pour protester, mais il le devança :

- Il fait nuit noire. Personne nous verra.

Vladimir se mordit la lèvre, ne sachant comment s'en dépêtrer. Darius ne lui laissa pas le temps de trouver un autre argument.

- T'as jamais bu, j'parie ?

- Si, s'indigna-t-il. Les domestiques servent du vin à chaque repas.

- C'est ce que j'disais, rit Darius, dont le rire s'accentua devant l'air bougon et renfrogné de Vladimir. Jamais bu de vrai alcool, jamais saoul.

Non sans fierté, il continua :

- J'avais un match de basket cet après-midi et j'ai gagné. Les autres doivent s'en jeter une à l'heure qu'il est.

Les félicitations qu'il espérait ne vinrent jamais. A la place, Vladimir promena un regard suspicieux sur lui.

- Je vois... grinça-t-il, d'un air pincé. En réalité, tu comptes m'attirer dans un endroit qui va grouiller de monde.

- Juste quelques gars ivres morts. Ils se souviendront de rien demain.

Il le poussa du coude, un large sourire aux lèvres.

- Allez, Vlad. Allez...

Vladimir leva les yeux au ciel et le repoussa sensiblement. Pas sûr cependant que Darius l'ait senti.

- Et les cours demain ?

Ses dernières résistances. Quelque part, il devait admettre éprouver de la curiosité ; il ne sortait pour ainsi dire jamais de chez lui, en tout cas jamais pour une soirée entre amis, le mot "ami" étant inexistant de son vocabulaire.

- ça t'fera pas de mal de penser à autre chose, Vlad.

- Arrête.

Darius lui lança un regard interrogateur.

- Arrête de m'appeler "Vlad".

Le baraqué se rapprocha de lui et se pencha sur lui, goguenard ; il trouvait visiblement la situation très divertissante. Vladimir fondit dans son ombre trop immense. Il pouvait sentir son souffle chaud sur sa bouche ; il en eut un haut-le-coeur qu'il supprima. La colère le gagnait promptement. Son coeur s'affolait.

- Sinon quoi ? le railla Darius, très loin de se douter que ce qu'il percevait comme un jeu de taquineries déchaînerait une telle fureur.

Vladimir serra les poings, au point que ses phalanges blanchirent davantage encore que sa peau déjà blême. Darius se fichait de lui et ouvertement en plus.

- Quoi ? s'exclama-t-il, accompagné d'un rire tonitruant. ça contrarie "Sa Seigneurie" ? "Son Altess...

Il fut coupé dans son élan par un cri de surprise et de douleur. Sur le coup, il ne comprit pas, puis son regard atterré tomba sur le compas brutalement planté dans sa main, qui reposait sur la table. Il remonta sur le visage exaspéré et glacial de Vladimir, qui le fixait sans broncher, une lueur meurtrière dans ses yeux vermeils. Ce face-à-face mortel ne s'éternisa pas ; il ne dura qu'une brève seconde, peut-être même moins. Darius rompit le contact visuel pour arracher la pointe métallique de sa main ; Vladimir ne manqua pas d'apprécier l'infime gerbe écarlate qui jaillit de la blessure.

- Mais ça va pas bien dans ta tête ?! rugit Darius et, à sa voix, il paraissait clair qu'il était totalement et réellement ulcéré. T'es complètement taré !

C'était un miracle qu'il ne massacre pas le fautif à coups de poing. Vladimir se murait dans le silence, comme si son mutisme allait le rendre invincible, inatteignable. Confronté à cette attitude de retrait confondante, Darius restait dans l'incompréhension.

- Pourquoi t'as fait ça ? grogna-t-il, en enveloppant sa main d'un mouchoir.

La pointe n'était pas bien large, mais Vladimir l'avait plantée si fort qu'elle avait pleinement transpercé le derme, en profondeur. Le silence perdura, pesant. Le regard de Darius, toujours confus, planait sur Vladimir, immobile, renfermé, au point de n'en sembler plus là mais ailleurs. Absent. Avec infiniment de difficultés, l'albinos finit par murmurer dans un souffle :

- Ne te moques pas de moi.

Tout ça pour... ça ? Darius en fut trop estomaqué pour répondre. Il était violent et ne se laissait pas marcher sur les pieds, mais il avait la courtoisie de prévenir avant de mordre. Vladimir ne montrait pas les dents ; il attaquait aussitôt. Vladimir n'avait rien à envier côté intelligence à Darius, mais celui-ci sut pourtant cette fois-ci se montrer bien plus fin et raisonnable que lui. Il dédramatisa la situation.

- ça va... J'ai connu pire, maugréa-t-il.

L'ambiance en avait pris un coup et la vieille tension des débuts était remontée en flèche. Plusieurs minutes s'écoulèrent dans le silence le plus absolu, jusqu'à ce que Vladimir, assez consternant, ne demande d'une voix piteuse :

- Pouvons-nous... toujours y aller ?

Darius ravala toute sa rancoeur et l'agressivité que la souffrance provoquait en lui. Il répondit avec sarcasme :

- Tu viens tout juste d'me planter un compas dans la main, mais j'imagine que c'est okay.

Sur ces mots, il se dirigea vers la porte. Il ne tarda pas à se rendre compte que Vladimir n'avait pas bougé d'un pouce. L'albinos se tordait les doigts, affreusement gêné, ce qui était pour le moins inattendu.

- Pardonne-moi... Tu ne le méritais pas.

La formulation sonnait un peu trop solennelle aux oreilles de Darius, mais ce n'était qu'une énième traduction concrète du fossé social et culturel qui les séparait. Darius s'étonna lui-même ; il s'entendit répondre :

- Parlons plus de ça.

Vaut mieux pas... Et il lui décocha un petit sourire.

- Puisque t'es si riche, tu peux toujours te rattraper en m'payant un verre.

- Je comprends mieux pourquoi tu tenais tant à ma présence, rit Vladimir, mais sa voix était désormais dénuée de toute amertume.

Au terme d'une bonne marche, ils parvinrent sur les lieux de la fête. Une grande fille aux épaules carrées les regarda passer, tapie dans la nuit ; elle ne fit pas grand cas de leur arrivée. Elle attendait quelqu'un d'autre. Darius, en grand sportif, n'était pas du tout fatigué, tandis que Vladimir était essoufflé. L'itinéraire qu'ils avaient pris, afin d'éteindre la paranoïa de Vladimir, avait considérablement rallongé leur chemin.

- ça grouille de monde...

Darius jeta un coup d'oeil sur son partenaire qui traînait des pieds.

- ça va être sympa. Ramène-toi.

- Tu prends tout ça beaucoup trop à la légère. En tant que noble, je ne peux pas me permettre de...

- Il y a de tout ici, l'interrompit Darius. Pas que des destitués comme moi, ok ?

Maintenant, tais-toi et profite. Vladimir ne semblait pas avoir la même définition du mot "profiter". Après avoir fait le tour de ses connaissances pour les saluer, Darius le retrouva installé dans un coin, à contempler sa bouteille de bière sans y toucher.

- Pourquoi tu te joins pas aux autres ? Si tu te sens pas de côtoyer plus de pauvres, plaisanta Darius, en s'installant près de lui, va discuter avec Elise ou Leblanc.

Toutes deux descendaient de nobles lignées elles aussi. Vladimir s'empara enfin de cette bouteille qui tiédissait depuis des heures et l'entama. Il réprima une grimace en goûtant ce liquide amer ; ça arracha un sourire à Darius. L'albinos parut longuement se creuser les méninges, puis il lâcha, concentré :

- Je crois que le problème vient davantage de moi que des castes...

Peut-être avait-il bu finalement. Darius préféra le laisser poursuivre, plutôt que de le questionner. Il se cala dans son siège et se servit une bière.

- Je ne m'intègre nulle-part.

- Si ! répartit Darius, avec un rire qui sonnait comme... fier. Avec moi !

Vladimir le considéra d'un drôle d'air. Puis il eut une réaction qui dérangea Darius. Dans un bon sens, pour sa plus grande honte. Les joues de Vladimir s'empourprèrent subitement et il baissa les yeux, avec un sourire irrépressible aux lèvres. Quinze ans, pompette. Un noble de quinze piges à peine pompette pour la première fois de sa vie. C'était encore plus marrant. Darius aurait explosé de rire, si Vladimir n'avait pas été du genre à poignarder les gens avec tout ce qui lui passait à portée de main. Mais, un sociopathe qui rougit, c'était quand même une première. Il se permit un rire discret.

Au lieu de finir dans le caniveau, comme régulièrement, à cuver, Darius quitta la soirée une poignée d'heures plus tard, pas sobre, mais pas saoul non plus. Il laissa Vladimir, qui, lui, devait bien avoisiner le coma éthylique, se pendre à son bras et balbutier toutes les incongruités imaginables. Aurait-il le courage de se lever le lendemain ? Rien n'était moins sûr, avec la gueule de bois qu'il subirait. Pourtant, il avait ingurgité moitié moins d'alcool que Darius. Celui-ci lui avait tenu compagnie, même si cela le gardait loin des bagarres de bar qu'il affectionnait et de ses autres fréquentations, rares au demeurant. Il aurait pensé s'ennuyer, mais ça n'avait pas été le cas. La soirée était passée étonnamment vite. Il fallait dire que Vladimir n'avait cessé de, tout à la fois, l'abasourdir et le désorienter. Nombre de ses paroles l'avaient décontenancé. Notamment une.

Ils conversaient à propos de leurs relations passées. Vladimir, conformément à ses attentes, n'avait jamais eu quiconque dans sa vie. Ce n'était guère étonnant au vu de son caractère ; de plus, il n'avait encore que quinze ans. Il avait le temps d'y penser. Darius, quant à lui, se rappelait bien une ou deux personnes lui ayant plu, mais jamais au point de dépasser le stade du baiser. De toute manière, son entraînement physique était si intense et si chronophage que son esprit ne se préoccupait nullement de la gent féminine. Vladimir l'avait écouté, ses lèvres formant un sourire mutin, et, sans crier gare, il avait lâché cette bombe :

- Tu préfères les garçons ? Je te plais ?

Aussi simplement que ça. En le regardant dans le blanc des yeux. Darius avait failli s'étouffer avec sa gorgée de bière. A ce stade, il décréta qu'il était amplement temps de rentrer. Vladimir oublia probablement ses paroles aussitôt qu'il les prononça, mais elles s'ancrèrent dans le cerveau de Darius, pour le torturer tout le reste de sa nuit. Il ne laissa pas le noble rentrer seul chez lui dans cet état, mais, cette fois-ci, se résolut à ne pas franchir la grille. Vladimir ne lui facilita pas la tâche ; il lui offrit de nouveau de l'accompagner jusqu'à sa chambre. Darius refusa poliment. S'il était monté ce soir-là, il se serait sûrement produit une chose qu'ils auraient tous les deux amèrement regrettée.


Riven consulta une énième fois sa montre, tout en poussant un soupir nerveux. Cassiopeia aurait dû se montrer depuis deux heures déjà et elle, en bonne poire, l'attendait encore et toujours, collée à ce mur, dehors, pendant que tout le monde s'éclatait à l'intérieur. Une silhouette émergea doucement de l'obscurité. Riven huma le parfum suave que le vent apportait à ses narines. Pas celui qu'elle espérait. L'odeur était plus féroce et métallique, moins nuancée et subtile.

- Elle ne viendra pas, déclara la visiteuse.

- C'est elle qui t'envoie ? s'enquit Riven, de sa voix placide, puis elle sourit et ricana tout bas. Non, bien sûr que non...

Katarina renâcla de mauvaise grâce. Elle avait lâché ses cheveux, dont le rouge agressa les pupilles de Riven lorsqu'elle vint se placer sous la lumière du porche. Le garçon avec qui elle s'entraînait, un certain Talon, un type plutôt taciturne et pas franchement sympathique, ne lui faisait pas de cadeaux. Une balafre en voie de guérison traversait son visage maquillé à la hâte.

- Tu ne devrais pas être déçue. Après tout, tu es venue au rendez-vous, constata Katarina, baissant le regard à chaque fois que la porte s'ouvrait et que des gens en sortaient.

Riven répliqua tout de go :

- Je devais la retrouver ici aussi.

- Je sais, rit-elle tout bas.

Les deux messages, c'était moi. Riven s'apprêtait à se fâcher, mais la rousse l'arrêta d'un geste.

- Ecoute, je sais ce que tu t'imagines, la coupa-t-elle, mais crois-moi, je ne m'intéresse pas à toi de la même façon que ma soeur. Je ne suis pas... comme vous, acheva-t-elle, non sans dédain.

Autant elle s'était montrée aguicheuse à leur rencontre, autant elle s'exprimait avec froideur aujourd'hui. La conversation ne ravissait pas Riven ; Katarina, de même, semblait tenir à ce qu'elle se termine vite. Elle alla droit au but :

- J'ai entendu dire que tu appartenais à la promo de l'école qui comprend Vladimir.

Riven tourna vers elle un regard intrigué. Quel rapport ? Katarina s'appuya contre la paroi, juste à côté d'elle, et inspira l'air nocturne.

- Il y a maintenant près de six mois, les parents de Vladimir ont disparu. Du jour au lendemain. Envolés sans laisser de trace.

- En quoi cela me concerne-t-il ? rétorqua la guerrière, mais elle devait s'avouer bien plus intéressée subitement.

Cette famille comptait parmi l'une des plus renommées et anciennes de Noxus ; ce n'était pas du menu fretin. Ils bénéficiaient d'une garde personnelle, de domestiques à tous les étages. S'ils avaient été assassinés, ce n'était sûrement pas l'oeuvre de vulgaires bandits.

- La Maison Du Couteau est absolument étrangère à leurs disparitions. Justement, nous cherchons des réponses.

Katarina planta son regard dans le sien. Ce damné vert émeraude. Le même que Cassiopeia, la cruauté et la détermination en plus. Riven retint son souffle.

- Débrouille-toi pour découvrir ce qu'il leur est arrivé et transmets-moi toute information que tu jugeras utile, poursuivit Katarina. Dénouer cette affaire nous propulsera dans l'échelle sociale. Je m'assurerai que tu sois récompensée. Les supérieurs entendront parler de toi sous les meilleurs auspices.

Prise de court, Riven ne sut que répondre, d'autant plus qu'accepter équivalait à rompre la promesse faite à Cassiopeia. Pareille opportunité ne se présentait pas deux fois dans une vie, surtout à un si jeune âge. D'un autre côté, pouvait-elle vraiment se fier à Katarina, surtout après les mises en garde de son amie ? Katarina assimila son silence à un agrément.

- Un conseil : méfie-toi de cette famille de dégénérés. Le père n'était pas un ange, mais la mère...

Sa phrase se perdit dans la nuit.

- Les hommes qui épousent leur cousine, voire leur soeur... Au bout d'un moment, toute cette consanguinité, ça pose quelques problèmes... Surtout mentaux, appuya-t-elle, avant de s'esclaffer sans pudeur aucune : Tout ça pour conserver leurs précieux chevelures blanches et yeux rouges. C'est ridicule !

Elle pouffa cyniquement. Sa bouche était charmante, même quand elle débitait les pires atrocités.

- Prends garde à toi. Ma soeur ne me le pardonnerait pas si je causais ta perte.

Et sa voix était subitement redevenue enjôleuse. Riven ne la regarda qu'un instant. Comme si elle allait se faire embobiner si facilement !


Voilà un premier vrai chapitre où je pose des éléments ^^

Pour répondre aux interrogations, oui les premiers chapitres seront dédiés au passé des personnages, à leur adolescence (surtout que Vladimir, Darius et Riven vont énormément évoluer entre l'adolescence et l'âge adulte au niveau tempérament etc - heureusement d'ailleurs xp) Vladimir n'a pas encore toute sa superbe en jeunot et Cassiopeia n'étant pas encore sous sa forme de serpent n'est pas encore inhumaine et amère.

Merci aux lecteurs ^^

Beast Out