Chapitre 2 : Où il atteignit la limite

La nuit suivant la fête compta parmi l'une des plus effroyables que passa Darius. Il ne ferma pas l'oeil, son esprit repassant en boucle les mots de Vladimir, décryptant la moindre de ses attitudes, de ses gestes bizarres, comme lorsqu'il s'était appuyé sur sa cuisse pour ramasser une bouteille par terre ou encore quand il s'agrippait à son bras, sur le chemin du retour. Darius en crevait de honte, mais son corps, sur lequel il pensait posséder une maîtrise parfaite, ce corps-là avait réagi. Comme il n'aurait surtout pas dû. Darius connaissait la loi et il respectait bien trop sa patrie pour ne serait-ce qu'envisager en violer les règles. Il pria pour que les envies qu'il ressentait disparaissent avec l'alcool.

Le lendemain, il sécha toute la matinée, pas parce qu'il avait flemmardé au lit, mais plutôt dans l'angoisse de recroiser Vladimir. Une foule de questions le taraudait, comme jamais auparavant. Lui se souvenait de tout, mais Vladimir ? Partageait-il les mêmes désirs coupables ou s'était-il juste comporté comme ça, parce qu'il était saoul ? Darius aurait été peiné de l'entendre, mais, quelque part, cela aurait mieux valu pour eux. Parce que toute histoire était irrémédiablement vouée à l'échec. En tant que noble, Vladimir devrait prendre femme pour perpétuer sa lignée. Quant à Darius, il ne vivrait que pour sa patrie, pour la guerre ; il s'y consacrerait pleinement, jusqu'à son dernier souffle. Une telle perspective était presque tragique quand choisie si jeune.

Mais si Vladimir refusait de se marier avec une femme ? Le futur redevenait une voie ouverte. ça restait compliqué, mais pas infaisable. Darius se secoua. Il soupira. Il avait dix-huit ans. Il avait autre chose à penser... Quoique... Non, il devait construire sa vie, se concentrer sur son futur métier de soldat. Il reprit l'entraînement, mais ne retourna pas en classe, pas plus qu'il ne retourna aux cours du soir que Vladimir lui dispensait. Il se détestait un peu d'agir de la sorte ; il se figurait Vladimir l'attendant, sans nouvelles. Il tâcha de tranquilliser sa conscience en se disant que Vladimir patienterait peut-être une dizaine de minutes tout au plus, avant de s'en aller ; Darius ne s'imaginait pas important à ses yeux ; Vladimir passerait vite à autre chose. Chacun reprendrait sa vie d'antan et tout irait pour le mieux.

La stratégie d'évitement débuta. Elle perdura, s'éternisa sur près d'un mois, durant lequel Darius et Vladimir n'échangèrent pas un traître mot, ni l'ombre d'un regard. Plus ses pensées inavouables, qui étaient en réalité des fantasmes, croissaient et l'obsédaient, plus Darius en évitait l'origine. Il excella à ce petit jeu, même s'il lui coûtait cher ; il foira la quasi-totalité de ses examens et, par chance, se rattrapa par tout ce qui touchait à l'éducation physique. Mais le pire était que l'éloignement ne changeait rien à ce qu'il ressentait. Par moment, il se prenait à espérer que Vladimir revienne de sa seule initiative vers lui ; ça n'arriva pas.


Darius se rendait sur le terrain de basket, quand il s'immobilisa net. Il n'en crut pas ses yeux. Vladimir, son Vladimir tout réservé, discret, débattait à bâtons rompus avec son crétin de frère cadet. Tous deux paraissaient si absorbés dans leur conversation, à moins qu'ils ne soient juste distraits par la ribambelle de filles suivant Draven, qu'ils ne remarquèrent pas Darius. Celui-ci en profita pour filer incognito.

Quand sept heures sonnèrent, il jugea possible de quitter l'école sans risquer de croiser qui que ce soit, surtout Vladimir. Il s'apprêtait à se dresser de son banc, lorsque des claquements de langue nerveux retentirent. Il leva la tête ; Vladimir, l'air exaspéré, le scrutait, l'enveloppant d'un regard venimeux. C'était l'heure des règlements de compte. Mais, au moins, il était venu à lui. Darius dut se retenir de sourire.

- Heureusement que Draven a la langue bien pendue concernant tes habitudes, ironisa Vladimir.

Avant même que Darius ne se soit dressé, il enchaîna :

- Si tu ne veux plus de ces cours de soir, il suffit de le dire. ça aura au moins le bénéfice de ne plus me faire perdre mon temps !

Il était agressif, parce qu'il se sentait terriblement déçu ; Darius s'en rendit compte. Il voulut calmer le jeu ; maintenant que Vladimir lui avait prouvé son attachement, en revenant vers lui, peut-être pourrait-il essayer de recoller les morceaux ? Manque de chance, le noble était prêt à tout sauf à l'écouter. Il l'engueulait toujours.

- Tu penses que, parce que tu es le Grand Darius, le "Roi du Dunk", tu peux disposer des gens ? Tu crois que je vais m'écraser devant toi ?

Pour un peu, Darius aurait pu lui retourner chaque phrase, mot pour mot, exception faite que Vladimir quant à lui usait de son rang social. Quel sens de l'autocritique Vlad... Au fond, ils étaient peut-être assez semblables.

- Je n'ai pas peur de toi !

- Tu vas m'laisser en placer une ? réussit miraculeusement à glisser Darius, entre deux insultes. S'il te plaît.

Vladimir dut prendre son apparence maîtrisée pour de l'indifférence. Peut-être même pensa-t-il qu'il s'amusait à le faire tourner en bourrique depuis un mois par pure vengeance pour leurs premiers échanges tumultueux. Il ne décoléra pas, bien au contraire. Darius le détecta. Par bonheur, il repéra une seconde avant lui son couteau papillon, laissé sur le banc. Il étendit le bras pour le saisir et le chopa. Vladimir recula aussitôt.

- Tu croyais faire quoi avec ça, huh ?!

- Je... J'en sais rien !

Emotif. Beaucoup trop émotif et sensible. Comme un grand écorché vif, tout à fleur de peau. A force de rester tellement à l'écart de la société, le moindre fait banal devenait de nature à déclencher des réactions totalement disproportionnées.

- Vlad. Contrôle-toi un peu. Tu penses pouvoir y arriver ?

Darius n'avait pas de raison de paniquer ; il aurait pu l'allonger d'une vulgaire baffe, mais cela ne signifiait pas qu'il baisserait sa garde, en période de conflit. Vladimir respira à pleins poumons, s'efforçant de se calmer. Il répondit avec difficulté :

- Oui, je crois que je peux.

La crise semblait passer. Le brun désigna le banc, l'invitant à s'asseoir ; incroyablement, il agréa et s'exécuta. Darius reprit place près de lui, les mains jointes, avant-bras appuyés sur ses cuisses ; il réfléchissait. Il avait une décision à prendre. Vladimir reprit la parole, sa voix trahissant sa confusion :

- J'avais l'impression que le courant passait bien entre nous.

Darius rit doucement, en secouant la tête. Il dit tout bas :

- Justement, il passait beaucoup trop bien.

Vladimir ouvrit de grands yeux, se tournant vers lui et cherchant son regard. Darius ajouta :

- J'veux pas te causer des problèmes.

Tu en as visiblement déjà assez. Vladimir entortilla ses doigts autour des pans de son écharpe, signe qu'il était gêné.

- Je sais que j'ai freîné des quatre fers tout le temps, mais tu avais raison, admit-il à grand peine ; il n'avait pas pour habitude de reconnaître ses torts. Personne ne semble choquer par le fait qu'on se fréquente. Rien ne nous empêche de continuer.

Un soupir nerveux, ce qui était inhabituel venant de Darius, le fit se détourner de nouveau.

- Vlad, tu te rappelles de la soirée où on est allés ?

L'albinos fit la moue ; ses doigts s'enfoncèrent davantage dans la fabrique de ses habits.

- Non, pas vraiment. Je me souviens de nous entrant... Ton frère vomissait déjà dans les toilettes... Deux trois détails de ce type, puis c'est le trou noir.

Darius se gratta la nuque ; ça ne lui facilitait décidément pas la tâche. Il parla sans détour.

- T'étais déchiré, alors je t'ai raccompagné et tu... m'as proposé de rester dormir.

La face blafarde de Vladimir se colora légèrement. Il ricana tout bas :

- En tout bien, tout honneur je suis sûr.

- Joues pas sur les mots. Tu t'serais vu. C'était sûr que j'allais pas finir sur le canapé.

Vladimir déplia enfin ses longs doigts effilés. Il respira profondément.

- J'en conclus que tu m'évites pour cette raison... Quoi ?

Il avait surpris Darius à le fixer avec un petit sourire aux lèvres.

- Quoi ? répéta-t-il, d'une voix beaucoup moins amène.

Si Darius persistait, il s'énerverait encore ; il se sentait déjà monter en pression. Vladimir fronça les sourcils. Le sourire de Darius s'agrandit. J'emmerde cette stupide loi. Nous serons discrets ; nous avons déjà l'habitude. Avant que Vladimir ne se remette à l'injurier, il l'attrapa par la nuque et l'attira à lui pour l'embrasser. Il ne lui laissa pas le choix, ni le temps de protester. Vladimir se montra un peu réticent au départ, mais Darius eut tôt fait d'anéantir toute forme de résistance. Le brun le pressa contre lui. Quand il prit ses aises et que ses mains commencèrent à se balader un peu trop loin, Vladimir se raidit. Il rompit le baiser.

- Nous devrions... arrêter là.

Avec un léger grognement contrarié, Darius se passa la main dans les cheveux, rejetant sa mèche en arrière.

- Putain d'hormones...

Ils rirent ensemble, toujours avec un semblant de pudeur, voué à disparaître tôt ou tard. Le silence supplanta les bruissements de vêtements et de mains. Cependant, il n'était plus gêné, ni gênant ; chacun pouvait l'apprécier pleinement, avec l'autre, de concert. Il s'était mué en un moment d'intimité et de connivence.

- Tu ne pouvais pas commencer par faire ça ? lâcha soudain Vladimir. Au lieu de m'ignorer, de me fuir, pendant un mois ?

- Si on... se met ensemble, "pour de vrai", entama Darius, en choisissant bien ses mots, de peur de le froisser, notre vie en sera bien plus compliquée. Vlad, tu n'es déjà pas très stable. Tu pourrais surmonter tout ça ?

Un grondement sourd fut la seule réponse qu'il tira de lui. Vladimir, au moins, n'avait pas pris la mouche ; Darius avait juste voulu le préserver. C'était tout à son honneur. De nouveau le silence. Il restait bien un point qui chiffonnait particulièrement Darius et, s'ils voulaient éviter au maximum les ennuis, il fallait qu'il l'éclaircisse.

- Vlad, mens pas. T'as déjà... tué quelqu'un ?

Il voulait savoir à quel point il était marqué, mesurer ce qu'il restait à sauver de sanité. Il s'acharna, puisque Vladimir s'entêtait à l'ignorer. Il l'attrapa par les épaules et l'obligea à le regarder bien en face. Il pouvait se permettre de le malmener un peu ; Vladimir savait désormais qu'il n'était certainement pas contre lui. Mais entièrement avec lui, de son côté.

- T'as fait quoi à tes parents ? M'prends pas pour un con.

Vladimir, qui tenait son avant-bras, serra au point d'enfoncer ses ongles dans sa peau. Darius posa sa main sur la sienne. Détends-toi. Darius avait beau se répéter qu'il devait lui aussi frôler la folie pour accepter toutes ces anormalités si sereinement, ça ne changeait rien au fait qu'il était là. Pour l'aider, pour qu'il puisse se reposer sur lui.

- J'ai quelque chose à te montrer.

Il n'aurait pas dû, mais il le suivit. Encore et toujours. La curiosité était un bien vilain défaut.


Riven n'aimait pas mener cette sorte de double vie ; sans savoir pourquoi, elle se sentait coupable, comme si elle trompait Cassiopeia, alors qu'elle ne faisait rien de mal. Au contraire, elle oeuvrait pour sa cité. Avec Katarina. Voilà où résidait le coeur du problème. Actuellement, cet épineux problème se tenait élégamment assis sur le rebord d'un muret, la chevelure flottant dans le vent, libre et reluisante. Pareille à un étendard sanglant. Riven dut se forcer à en détourner le regard. A son approche, Katarina sauta à terre. Si Riven n'avait pas été si stoïque de nature, elle aurait poussé une exclamation de surprise. Le visage de Katarina était horriblement tuméfié, au point d'en paraître monstrueusement déformé. Il était en partie bandé. Les bandages voilaient assurément une plaie bien laide ; ils étaient souillés de rouge noir. Le sang avait abondamment coulé et séchait à présent. Le reste de son corps était dissimulé par sa combinaison et ses gants, mais nul doute ne faisait qu'il devait être dans le même état, strillé de blessures et bleui d'ecchymoses.

- Alors ? attaqua-t-elle ; son temps était précieux.

Même aussi affaiblie, elle ne désertait pas ses devoirs. Riven ressentit enfin une once d'admiration pour cette femme dévouée à sa nation.

- Pas grand chose pour l'instant, répondit-elle, en s'efforçant de ne pas fixer la pauvre défigurée. Il partage son temps entre la bibliothèque et chez lui, mais il semble d'accointance avec Darius...

- Cette brute sans cervelle ? ricana Katarina, hautaine, et elle réfléchit, tapotant sa lèvre inférieure de son index. ça expliquerait comment il aurait pu assassiner ses deux parents, en dépit de sa faiblesse. Utiliser un demeuré de son espèce en lui faisant miroiter de l'argent... Classique, mais efficace.

- Tu soupçonnes Vladimir, un adolescent de quinze ans, d'avoir commis un double parricide ?

- Pas moi, la guilde des assassins. Nous étions sur le point de conclure un accord avec sa famille, fondée sur l'assassinat de Swain, le leader populaire. D'après ce que je sais, les idées de Vladimir sur l'aristocratie, en matière de politique, sont encore plus radicales que celles de ses père et mère, qui, eux, avaient compris qu'ils étaient acculés et que nous représentions leur dernière chance d'écarter définitivement Swain de toute possibilité d'obtenir le trône. Je pense que le cher enfant n'a pas supporté que ses géniteurs songent à s'allier avec des non-nobles.

- De là à occire des membres de sa propre famille...

- Je te l'ai dit : ils sont tous tarés dans cette lignée. Garde-le à l'oeil.

- Si je le surveille constamment, je finirai par être grillée. N'essayes pas de me tromper. Je sais très bien que, toi et tes supérieurs, vous me laisseriez périr sans hésiter si j'étais découverte. Je suis une perte négligeable à vos yeux ; je suis au courant.

Elle conclut avec fermeté :

- Laisse-moi gérer la situation à ma façon.

Katarina n'avait pas envie de s'attarder pour discourir ; elle ne s'entêta pas et commença à s'éloigner. Anonner un traître mot lui causait des souffrances au-delà du supportable. Riven voulut se retenir, mais elle n'en fut pas incapable plus longtemps.

- Que t'est-il arrivé ?

- En mission, la cible était simple, désignée. Un banal petit officier démacien. Rien de compliqué. Sur le coup, je n'ai pas réalisé pourquoi mon supérieur m'attribuait une mission si anodine. Maintenant, je sais pourquoi...

Riven buvait ses paroles.

- Il testait ma subordination. Et j'ai échoué. J'ai été assez stupide pour contourner les ordres. Je voulais seulement faire mieux ; c'était une belle idiotie. J'ai péché par orgueil.

Sa voix se cassa. Elle le taisait, mais elle avait cru mourir là-bas et tout le temps qu'elle avait traîné sa carcasse sanglante jusqu'à Noxus, les soldats de Démacia lancés sur ses traces, la traquant parmi les arbres.

- Le reste ne présente aucun intérêt. Autant ne pas le raconter.

La cicatrice sur sa joue suffirait à faire revivre le passé en permanence. En atteignant sa cité, elle avait cru que son cauchemar prenait fin, mais, ne s'étant pas scrupuleusement conformée aux directives de son maître, elle avait reçu, dès son retour, un châtiment à la hauteur de sa désobéissance, quand bien même sa mission avait été couronnée de succès.

- Notre allégeance à Noxus, notre loyauté... Notre soumission au bien commun, supérieur, c'est tout ce que nous avons.

Riven ne contesta pas. Elle partageait cette vision pragmatique. A leur inverse, Cassiopeia se révélait de jour en jour de plus en plus laxiste. Elle différait d'elles par son hédonisme et son dévouement moins exhaustif. Avec honte, Riven, ce jour-là, se sentit bien plus proche de Katarina que d'elle. Elle pouvait s'imaginer à la place de Katarina, mais elle était certaine que Cassiopeia n'aurait jamais agi identiquement. Au lieu de tout mettre en oeuvre, quitte à risquer sa vie, pour remplir sa mission, elle aurait fait demi-tour vers Noxus. Elle ne misait pas autant sur son honneur. Riven eut un sourire attristé.

- On jurerait que tu ne ressens rien.

Le visage martyrisé s'efforça de sourire. Un sourire tordu sur ses lèvres gonflées et fendues, révélant quelques dents déchaussées par la brutalité des coups.

- Si. Au contraire. J'ai juste appris à la dure que faire preuve de sentiments n'était généralement pas bien vu, lorsqu'on embrasse comme profession l'assassinat.

- Ils veulent te changer en une machine, ricana Riven.

- Une machine à tuer, mais tu es pareille. Tout le monde ici à Noxus est destiné à le devenir. ça fait des siècles que le coeur de notre nation ne bat que pour la guerre, que les enfants sont élevés dans le seul but de grossir les rangs de l'armée.

Elle épia Riven, qui ne semblait plus vraiment attentive, mais plutôt partie dans ses pensées. Katarina n'avait pas bénéficié d'une formation d'espionne ; elle ne savait point non plus lire dans les esprits, mais elle devina :

- Ne te tourmentes pas avec des questions inutiles. Suis juste la ligne que nos prédécesseurs ont tracée.

Sans écart possible ; sans alternative imaginable.


Vladimir l'avait ramené chez lui. Pendant un instant, Darius devait l'avouer ; il avait été persuadé que Vladimir essaierait de l'attirer plutôt vers sa chambre et d'ainsi éviter un sujet pénible. Il fut rassuré de constater qu'au lieu de gagner sa tour, ils empruntèrent un escalier de la chapelle qui semblait s'enfoncer dans les profondeurs. Ici-bas, l'air glacial charriait des relents d'humidité et de moisissure. De violents courants d'air leur arrivaient en pleine face. Au fin fond d'un interminable couloir encaissé, ils obliquèrent sur la droite et aboutirent à une immense pièce ressemblant à un caveau mortuaire.

Darius rentra à la suite de Vladimir. La pénombre qui régnait ici était telle qu'il n'y voyait guère à deux mètres et la flamme de la seule torche qu'ils avaient emportée faiblissait de plus en plus. Vladimir semblait chercher quelque chose. Darius en profita pour arpenter les lieux, sans trop s'éloigner. Tout à coup, il buta dans ce qui produisit un son des plus étranges, à mi-chemin entre un gargouillement et un craquement d'un tissu de déchirant. Il abaissa la torchère et se redressa tout aussi brusquement.

- Putain de merde ! s'exclama-t-il et, par réflexe, il plaça une main devant son nez et sa bouche.

Les cadavres, du moins ce qui semblait l'avoir été mais se résumait désormais à un amas organique, étaient entremêlés à même le pavé, barbouillés de sang. L'odeur putride qui en émanait lui paraissait plus forte maintenant qu'il les avait sous les yeux. En raison de l'humidité ambiante, les dépouilles entraient en voie de putréfaction et se recouvraient de plaques verdâtres, aux endroits où le derme n'avait pas déjà percé pour cracher les sucs digestifs.

- Tu les as trouvés, fit simplement Vladimir, en le rejoignant, comme si de rien n'était ; il était atrocement paisible.

De toute évidence, il ne regrettait absolument rien.

- Je te présente ma mère et mon père. Ou peut-être est-ce l'inverse. C'est difficile à dire maintenant qu'ils sont dans ce piètre état.

- Sortons deux minutes, commanda Darius et Vladimir trottina derrière lui hors de la pièce, sans discuter.

Darius se doutait bien de ce qu'il découvrirait, mais le choc n'en était pas moins brutal. Quelque part, il avait nourri l'espoir que Vladimir ne les eût pas assassinés. Il tâcha de rassembler ses pensées. Je peux le faire. Je peux suivre ma voie tout en contenant Vladimir. On s'en sortira. Lorsqu'il fit volte-face, Vladimir le scrutait, le regard un peu vide, éteint.

- Comment t'as pu en arriver là ?

- Ma mère a décrété que mon père n'était pas pur.

- "Pur" ? ça veut dire quoi ces conneries ?

- Qu'il ne correspondait pas suffisamment aux critères de notre famille. Ma famille, c'est un peu comme un élevage, tu saisis ? Nous... nous reproduisons qu'avec ce qu'il y a de mieux et qui nous permet de conserver cette apparence. C'est comme un blason. C'est par ça qu'on nous reconnaît.

Darius se remémora la femme aux cheveux prématurément immaculés et au regard vermeil. Son image se superposait à celle de son fils. Mais pas celle du père. Quand Darius s'en souvenait, il lui revenait à l'esprit un homme aux traits moins raffinés, à la chevelure plus grise que blanche. C'était dingue, mais le genre humain avait maintes fois prouvé qu'il était capable du pire comme du meilleur, du logique comme de l'absurde.

- ça ne répond toujours pas à ma première question... insista Darius, mais d'une voix calme ; à raison, Vladimir détestait évoquer ce sujet.

- Ma mère me cherchait une femme pour ma majorité depuis quelques années déjà, mais elle n'avait trouvé personne qui ait le profil voulu. Par conséquent, elle avait planifié qu'elle...

Il déglutit difficilement, extrêmement écoeuré.

- Elle et moi...

- C'est bon, j'ai pigé, l'interrompit Darius, en pressant son épaule gentiment. T'as pas à le dire.

- Lui ne s'y est même pas opposé, gronda Vladimir, la voix tremblante de rancune. Il n'était bon qu'à ramper à ses pieds de toute manière. Elle en faisait ce qu'elle voulait, articula-t-il en appuyant sur chaque syllabe et Darius crut percevoir comme de la jalousie dans ses mots. Comme un animal de compagnie à qui on fait accomplir des tas de tours ridicules, en en riant.

Darius resta silencieux ; il se demandait par moment si Vladimir ne le menait pas lui aussi par le bout du nez. La voix désabusée de Vladimir le rappela à la réalité.

- ça n'aurait pas été la première fois dans notre famille...

- Et toi, tu envisages... de te marier plus tard ?

C'était peut-être un peu précipité, mais ça ne coûtait pas grand chose de demander. D'ailleurs, Vladimir ne parut ni étonné, ni dérangé.

- Pour être tout à fait honnête, ma vision des femmes n'est plus vraiment excellente.

- Alors... pas de mariage en vue ?

Darius affichait un petit sourire en coin. Si, par hasard, ils réussissaient à se supporter sur le long terme, ils n'auraient pas une bonne femme à se coltiner ; Vladimir n'aurait pas à s'inventer des alibis. Il n'y aurait qu'eux deux.

- Ma lignée s'éteindra avec moi. ça sonne un peu... mégalomaniaque, non ? Un peu pompeux ? fit Vladimir en riant.

Le brun se contenta de sourire. Avant de se souvenir des deux corps qui pourrissaient juste de l'autre côté de la paroi.

- Dégageons les cadavres d'ici, préconisa Darius, au cas où des fouilles seraient organisées par les soldats, dans les jours à venir.

Il poursuivit, son sourire s'allongeant et se faisant plus complice :

- Et... peut-être qu'après tu me réinviteras à dormir...

Vladimir esquissa un pas vers lui, silencieux, et ses deux longues mains glissèrent sur son torse, attrapant son col. Darius fit de son mieux pour ne pas surréagir, quand Vladimir réduisit l'espace entre eux.

- Et qu'accidentellement tu me rejoindras dans mon lit ?

- En tout bien, tout honneur.

Il voulut éradiquer ces petits, ridicules, centimètres entre sa bouche et la sienne ; Vladimir l'arrêta tout net.

- Les morts d'abord. Nous aurons tout notre temps après...

Ils enveloppèrent les dépouilles dans des sacs, avant de les transporter dehors, à la nuit tombée. Vladimir avait récemment congédié la majorité des serviteurs, si bien qu'ils ne risquaient pas d'être pris sur le fait. Il n'aurait pas pensé que partager ce poids qui pesait sur ses épaules lui procurerait tant de soulagement. La réaction, ou plutôt l'absence de réaction, de Darius l'avait détrompé. Darius s'apprêtait à devenir soldat et il était noxien ; il n'était pas un tendre qui allait vomir ou être ébranlé par la vue de cadavres. Néanmoins, les actes de Vladimir auraient pu le choquer, bousculer ses valeurs. Mais non. Ou alors il avait eu la délicatesse de ne pas le montrer.

- Comment ? s'enquit soudain Darius, en s'essuyant le front d'un revers de main.

Il avait beau faire frais, après le coucher du soleil, il redoublait d'efforts et suait à grosses gouttes. Ils enterraient le corps de la femme. Le visage blême de Vladimir lui fit face une seconde ; un sourire radieux l'illuminait.

- Comment j'ai procédé ?

Darius hocha la tête, sans cesser de creuser.

- J'ai utilisé une hache, déclara-t-il, avec une désinvolture attestant d'une immoralité immonde. Celle du jardinier. J'avais prévu de la déposer pour brouiller les pistes, au moins un temps. Je me suis tapi avec, dans leur chambre. Aussitôt qu'ils se sont couchés, j'ai frappé. Dans la tête. Au départ, je comptais les décapiter, mais ça s'est avéré plus ardu que prévu...

Il relatait ces meurtres de personnes pourtant proches avec un détachement formidable. Darius enregistra chaque mot de cette conversation. Avec le temps, les haches deviendraient son arme de prédilection. Et lui ne raterait jamais une seule décapitation.

- Les haches... souffla Vladimir, entre deux pelletées. Les meilleures armes. Elles démolissent, tranchent, purement et simplement. La destruction, à l'état pur. La manière la plus sure de tuer quelqu'un. Les bourreaux ne les choisissent pas pour rien.

- Ces bâtards l'avaient bien cherché, marmonna Darius.

Mais pas l'homme que tu voulais charger. Vladimir l'observa dans les ténèbres, avec un sourire de bonheur véritable ; Darius l'agréait. Il ne se contentait pas d'accepter ses actes ; il en reconnaissait la légitimité. Il ignorait cependant que Darius émettait des réserves quant à son plan de faire accuser et exécuter à sa place un pauvre innocent ; ça aussi, il s'agissait d'un meurtre, même s'il laissait le soin de le commettre par le bourreau.

Aux alentours de deux heures du matin, ils avaient achevé leur macabre besogne. Darius tassa la terre, pendant que Vladimir jetait pêle-mêle quelques branchages et feuilles sur la terre fraîchement retournée.

- Voilà.

Darius se massa la nuque, tout en lorgnant Vladimir. Celui-ci fixait les tombes, une moue maniaque sur son visage ; il essayait de cacher sa joie, au point que sa lèvre inférieure tremblottait. Il crevait d'envie d'exploser de rire. Ce n'était pas pur altruisme, mais Darius alla à lui et l'enlaça dans le dos.

- Il m'semble qu'il nous reste un truc à régler...

Il voulait l'écarter de cet endroit et effacer cette expression sadique de son visage. Pour son bien et pour leur avenir. Il fallait vraiment que l'état de Vladimir régresse ou, au moins, ne s'aggrave pas. Qu'il se rétablisse, pitié. Même si on ne guérissait pas d'un vice pareil comme d'une maladie ordinaire, physiologique. Vladimir se tourna, brisant l'enlaçade, et le regarda, ses pupilles dilatées comme s'il était drogué. Un regard d'excitation extrême, pas provoquée par ce qu'ils se préparaient à faire, mais plutôt parce qu'ils venaient de faire. Morbide. Darius ferma les yeux une fois de plus. Ils se douchèrent et rejoignirent la chambre de Vladimir. Celui-ci ferma la porte derrière eux.

- Les serviteurs sont partis jusqu'à demain soir, non ? On risque rien, fit remarquer Darius.

- Question d'habitude... ou au cas où tu voudrais prendre tes jambes à ton cou, susurra Vladimir, en passant ses bras autour de son cou.

- Quoi ? T'as prévu d'me tuer aussi ?

Il était peut-être partiellement sérieux. Vladimir rit tout bas, en secouant la tête.

- Je m'ennuierais trop sans toi.

A l'heure qu'il était, il était son seul contact humain. Vladimir avait bien discuté une fois ou deux avec Leblanc et Elise, depuis la soirée, mais ça s'arrêtait là. Il s'écarta de deux pas.

- Alors... Nous y sommes.

- Ouais...

Darius se sentait un peu stressé ; il s'imagina que Vladimir l'était aussi. Pourtant, ce dernier eut un sourire féroce. Il ricana :

- Je ne mords pas. Approche.


Il n'avait pas de référence, mais il était cependant certain que l'amour ne devrait pas ressembler à ça. Il s'était attendu à rencontrer des problèmes. Des questions qui n'existaient pas avec une fille se posaient entre deux garçons. Qui serait le "dominant" ? Pour la plus grande surprise de Darius, Vladimir avait consenti à endosser le rôle de dominé sans opposer la moindre objection. C'était presque trop facile, mais Darius ne voyait pas de raison de se méfier. Il avait vite réalisé que la vision du sexe de Vladimir était aussi distordue que sa vision de la vie en général. Darius s'en était aperçu trop tard, alors il avait cédé à tous ses caprices. Même quand ce qu'il réclamait lui faisait mal au coeur. Il avait trop peur de mal faire, surtout qu'il s'agissait de leur première fois.

- J'referai pas ces trucs...

Darius s'était assis sur le matelas. Il ne regrettait rien ; le mot était trop fort. Cependant, il aurait préféré faire l'amour plus "normalement". Sans coups, sans douleur. Il n'osa pas se tourner vers Vlad qui épongeait encore le sang coulant de sa lèvre. Les marques de strangulation sur son cou s'estomperaient vite heureusement. C'était la manière dont il expiait inconsciemment ses crimes.

- Je te l'ai ordonné, déclara Vladimir posément. Tu as obéi. Tu n'as commis aucune faute.

Quelque part, Darius pensait que si. En le sauvant, il avait pris une image de bonne personne. Les bonnes personnes châtiaient les mauvaises. Dans l'inconscient, ça se résumait sûrement à si peu. Dès lors, il n'y avait plus de relation amoureuse normale possible ; il resterait toujours ce rapport de "gentil" à "méchant", teinté de violence et d'antinomie. Vladimir essaya encore de le réconforter.

- ça m'a plu. Je ne sais pas pourquoi, mais... je me sens mieux. Plus détendu.

J'ai péché et j'ai payé pour mes péchés. Darius déposa un baiser rapide sur son épaule.

- La prochaine fois, on essaye à ma façon, ok ?

Il reçut pour toute réponse un "oui" plutôt faiblard et peu enthousiasmé, mais une main retint son bras.

- Reste ici pour dormir.

- Tu veux dire pour vraiment dormir ?

Vladimir se frotta les yeux et bâilla. Il paraissait en effet beaucoup plus relaxé.

- Oui...

Tout de suite, il était presque mignon. Presque. Il portait encore toutes ces marques sur sa peau. Darius retourna sous les draps et se colla à lui. Ils s'assoupirent, sans se douter que, au même moment, Riven s'infiltrait dans le domaine. Elle avait vu les domestiques quitter le château il y avait de cela quelques jours ; la voie était libre. Elle n'aimait pas pénétrer comme un voleur chez les gens, mais ne souhaitait pas revoir de sitôt une Katarina battue. Si elles réussissaient à découvrir la vérité, peut-être que la rousse gravirait les échelons et échapperait à son maître effroyable. Les deux femmes avaient passé davantage de temps ensemble ces derniers jours. Cassiopeia avait quitté la ville. Un très mauvais pressentiment s'était emparé de Riven, mais la brune semblait si excitée et enthousiaste à l'idée d'aller visiter ces ruines shurimiennes qu'elle ne s'y était pas opposée. Elle l'avait laissée aller et, depuis, pas de nouvelles. Cassiopeia avait promis de lui en donner, mais, dans l'agitation des fouilles, elle avait probablement omis sa promesse.

Elle jeta des coups d'oeil par les vitraux de l'église, sans rien détecter d'anormal, et se rabattit sur les jardins. Dans l'obscurité, elle ne pouvait distinguer les zones où des trous avaient été creusés et rebouchés, mais elle sentit l'odeur de la terre fraîche et le sol plus meuble sous ses pieds. Elle revint le lendemain, lorsqu'il faisait encore jour et que Vladimir étudiait à l'école, mais les domestiques et les gardes étaient de retour. Elle dut rebrousser chemin. Ce petit enfoiré avait bien calculé son timing.


Le temps passa. Quelques semaines. Vladimir ressentait un sentiment étrange, qui lui était jusqu'alors inconnu. Il avait l'impression de flotter, d'être sur un petit nuage. Qui aurait pu croire qu'un monstre pareil puisse tomber si bas ? Tomber amoureux... Tout ce qui importait était qu'il entrevoyait désormais une possibilité de mener une vie normale. Il s'était débarrassé de ses vieux démons. Le futur lui ouvrait les bras. Et, même s'il avait éprouvé une jouissance sans bornes en tuant ses parents, il ne comptait pas renouveler l'expérience. Il imputait cette joie extatique non à l'acte d'ôter la vie, mais au fait d'écarter enfin ceux qui l'avaient brimé et le menaçaient d'inceste.

Il n'avait dès lors aucune raison de recommencer.

Et, sans se l'avouer, il ne voulait pas décevoir Darius. Il enfonça le dernier bouquin dans son casier et se figea, en plein mouvement. L'ordre. Il n'avait pas respecté l'ordre de rangement. Il sourit, puis, doucement, se mit à rire. Il était en train de changer et le changement avait du bon. Son esprit n'avait plus autant besoin de placer des barrières, ces manies, entre lui et la réalité, pour ne pas défaillir.

- Vladimir !

Oh non, pas eux. Vladimir ne craignait pas pour son intégrité physique, d'autant plus qu'ils se trouvaient encore dans le bâtiment principal de l'école. De plus, ils n'étaient que deux cette fois-ci, mais cela suffisait amplement pour qu'ils l'ennuient. Vladimir prit sur lui et tourna un visage indifférent vers eux.

- Un problème ?

- Nous voulions juste te présenter toutes nos félicitations.

- Je... Je ne comprends pas, bredouilla-t-il, baladant un regard confus de l'un à l'autre.

Les deux garçons échangèrent un coup d'oeil amusé.

- Pour toi et Darius.

Le souffle de Vladimir se coupa net. Comme si son coeur et ses poumons se bloquaient. Il revenait. L'énervement. Ses doigts tremblèrent ; il serra les poings tout en se répétant de garder le contrôle. Ils avaient manqué de discrétion la veille ; il lui avait demandé de vérifier les fenêtres. Il essaye de déglutir ; la salive peina à passer sa gorge trop serrée.

- Une chance que tes pauvres parents aient péri avant d'apprendre que leur fils était un anormal !

L'autre cessa de rire pour lancer :

- Quand les autres vont apprendre ça !

En une série de flashs mentaux, Vladimir vit tout ce qui risquait de se produire s'ils venaient effectivement à tout révéler. Tout ce qu'il perdrait. Et Darius aussi. Ils n'étaient que deux et il avait l'avantage de la surprise. Une fois que sa résolution fut prise, il n'y eut plus de place pour l'angoisse ou le doute. Il agit. Il agrippa par les cheveux le plus proche qui, ne s'y attendait pas du tout, ne résista pas, et le cogna de toutes ses forces dans le casier métallique. L'autre laissa échapper un cri et voulut le frapper. Vladimir l'évita de justesse et son poing s'encastra dans le mur. Un craquement retentit ; les phalanges avaient volé en éclats. Vladimir attrapa le premier objet qui lui passa sous la main. Un livre, mais des plus lourds, et il lui en balança un coup brutal en pleine figure. Le type bascula en arrière, un peu sonné. De son nez fracassé, coulaient des rigoles de sang. Vladimir ne s'éprouvait plus, comme s'il était soudainement devenu extérieur à lui-même. Il se rua sur lui et le roua de coups sur le crâne, lui piétinant les mains quand il tentait de se relever. Finalement, le garçon s'écroula.

Vladimir, les mains dégoulinant de sang et la face livide tachetée de rouge, contempla les deux corps. Il était si fatigué. Il avait dépensé beaucoup d'énergie, mais c'était surtout une fatigue nerveuse. Mais il avait face au problème. Il l'avait éradiqué, résolu. Calme-toi. Il s'attardait à les contempler. Il discernait aujourd'hui des nuances, des couleurs, une beauté en fait, qui lui avaient échappé la première fois. Il se baissa avec lenteur et passa sa main dans la mare écarlate, puis l'en ôta et observa le sang filer entre ses doigts. C'était magnifique. La plus belle chose qu'il ait jamais vue. Enfin, il se dit qu'il était peut-être fait pour quelque chose. Qu'il avait une raison d'être. Et ce ne serait pas dans sa noblesse, ni en Darius, qu'il la découvrirait. Le sang l'appelait, comme s'il avait une voix, une âme. Vladimir resta là un bon moment, juste à admirer ces immenses taches vermeilles évoluant, au fur et à mesure que les corps se vidaient sur le carrelage. Leurs motifs changeaient, se muant en larges fleurs aux corolles déployées. Vladimir se sentait apaisé par ce spectacle. La vie s'écoulant hors de ce qu'elle animait il y a peu.

Quand il reprit ses esprits, que l'extase s'amoindrit face au sang stagnant, Vladimir se rendit compte de la gravité de sa situation. Il n'avait guère le choix ; il serait à coup sûr découvert, pour ces meutres ou pour les précédents. Il devait fuir, loin de Noxus. Mais pas seul. Quand Darius lui ouvrit, qu'il le découvrit ensanglanté sur le pas de sa porte, il ne put réagir sur le coup. Alors il laissa Vladimir entrer et parler, lui raconter ce qui s'était produit. Darius soupira. Pourquoi ? Tout est gâché... Il avait échoué. Totalement même, à en croire la façon dont Vladimir s'attardait sur la description du sang couvrant le sol. Le meurtre en lui-même avait été traité en une phrase ou deux, tout au plus. Mais le sang, ce fichu sang, il discourait dessus depuis plusieurs minutes déjà. Ses yeux brillaient, davantage que pendant l'amour. Darius se dit qu'il l'avait définitivement perdu.

- Pars. Pars avec moi, déclara subitement Vladimir.

Il exécra la manière dont Darius se détourna, l'air abattu et résigné à la fois. Puis quand il dit :

- Non. Non, Vlad. Là c'est trop.

Vladimir en resta coi. Il n'avait pas imaginé une seconde que Darius répondrait non. Il aurait juré qu'il le suivrait jusqu'au bout du monde. Darius le vit se démener pour ne pas craquer.

- Je...

Il n'était pas du genre à faire ce genre de déclarations, mais il s'y força pour ne pas le miner :

- Je t'aime. Vraiment. Mais ma vie, mon futur, sont ici.

Il voulait participer à l'effort de guerre. Même Vladimir ne passait pas avant ça. Ce dernier luttait toujours, partagé entre l'envie de le crucifier et celle de fondre en larmes, ce dont il ne se serait même pas cru capable auparavant. Il fallait bien que quelqu'un le touche, une fois dans son existence. Au bout d'un moment, il murmura :

- Tu... m'appartiens.

Comment peux-tu me refuser quoi que ce soit ?

- Vlad, écoute-moi. Exile-toi. Attend quelque temps en te cachant à l'étranger et, ensuite, reviens. Je te cacherai, si jamais tes crimes n'ont pas encore été oubliés.

Vladimir s'apprêtait à protester, mais il le devança :

- Je t'attendrai.

Un rire des plus amers agita Vladimir. Ses épaules osseuses se soulevèrent.

- Comment penses-tu... que je vais me contenter de ça ?! Tu te crois "clément" ?!

En un éclair, il empoignait une tasse qui traînait et la lui lançait dessus. Une furie. La tasse se brisa. Darius voulut l'attraper pour le maîtriser, le temps qu'il regagne son sang-froid, mais Vladimir lui porta un coup de couteau à l'épaule, quand il s'approcha. Darius n'avait pas rangé sa lame ; Vladimir n'était pas censé débarquer ce soir-là. En retour, Darius lui fila un bon crochet du droit et Vladimir s'étala de tout son long. Il resta plusieurs secondes allongé, son cerveau ayant sévèrement cogné contre sa paroi crânienne. Darius prit soudain peur de l'avoir tué. Il aurait juré ne pas avoir frappé si fort.

- Vlad ?

Enfin, il donna signe de vie. Il se redressa avec peine, puis il le regarda, l'air un peu hagard, et détala sans demander son reste.

- Vlad !

Darius se précipita dehors à sa suite et le vit déguerpir dans la rue. Il réfléchit toute la nuit, après avoir pansé son épaule. Il ne comptait pas abandonner Vlad ; il ne voulait pas qu'il parte en croyant ça. Il se rendit chez lui le lendemain, baissant les yeux devant tous les soldats qui encerclaient le château et interrogeaient les domestiques. Force était de constater que Vladimir avait déjà fui la cité.


Un long chapitre qui clôture la phase d'introduction. Pour les chapitres suivants, finie donc l'adolescence. Ils auront tous pris du plomb dans la tête xD

Merci aux lecteurs ^^

Beast Out

Note : La voix etc... du sang est en référence à Aatrox.