Chapitre 4 : Où la Mort les frôle de son aile
Le conflit en Ionia s'enlisait. Riven se démenait désormais pour rapatrier autant d'hommes en vie que possible vers leur mère patrie. Elle renouvelait tous les jours ses messages d'alerte et réclamait des renforts, renforts qui ne vinrent jamais. Au contraire, ils lui envoyèrent la Mort. Sous la forme d'une gigantesque bombe.
Elle supportait un camarade, quand le ciel tout entier s'embrasa. Des traînés pourpres le colorèrent bientôt tout entier et les retombées acides corrodaient les armures, les fusils, les épées, tout jusqu'aux squelettes des soldats. La technologie de Zaun. Riven reconnut ces bombes chimiques pour avoir assisté aux essais dans les zones désertiques entourant Noxus. Son coeur se brisa tout à fait. Notre gouvernement nous a abandonnés. Alors qu'ils se mouraient pour lui, en terre étrangère. Ce n'était plus la guerre à armes égales, avec ses us et ses coutumes ; c'était de l'annihilation pure et simple. Le sol se creusait sous la pluie corrosive et les derniers hommes, eux et tous les ioniens, civils et combattants, s'écroulaient, rongés jusqu'à l'os.
Elle se pressa de se jeter sous une bâche d'acier, qui ne la protégerait guère longtemps. Elle voulut entraîner avec elle le blessé qu'elle soutenait, mais sa face n'était plus qu'un trou béant sanguinolent sans yeux, ni nez. Les larmes aux yeux, incapable de croire ce qui se passait, elle courut jusqu'à son abri de fortune. Là, elle analysa rapidement la situation. Le monde entier, autour d'elle, se mourait. Hommes, femmes, enfants... Elle vit une femme tendre vers elle, ses bras fondant comme la cire d'une bougie, son bébé déjà mort vers elle. Riven avait beau être dure, elle pleurait toutes les larmes de son corps, sans pour autant perdre la tête. Elle se sortirait de ce cataclysme ; elle en réchapperait, mais jamais plus elle ne remettrait les pieds dans sa cité d'origine.
Elle repéra une cavité souterraine et, transportant la plaque de métal qui commençait à mincir à vue d'oeil, courut jusqu'au tunnel. Elle roula dans la terre et rampa aussi vite que possible. Le sentier était étroit, sûrement rapidement creusé par les résistants ioniens afin de couper toute retraite aux noxiens. Elle dut écarter des cadavres d'hommes ayant réussi à se jeter dedans, mais déjà trop grièvement blessés pour survivre. Lorsqu'elle atteignit enfin la sortie, de la crête où elle se tenait, en amont, elle jeta un dernier regard derrière elle. Une marée de chair informe recouvrait la terre. Devant ce spectacle apocalyptique, elle étouffa une exclamation. Quand elle se trouvait là-bas, elle n'avait pu mesurer que partiellement l'horreur de cette éradication. Maintenant, elle en prenait parfaitement conscience. A perte de vue, plus rien. Plus rien de vivant. Tout balayé, réduit en poussière.
Déboussolée, elle ne savait que faire, comme si son cerveau peinait à se remettre de l'horreur qu'elle venait de traverser ; elle était en état de choc. Derrière elle, du sol sortait une large rocher. Dégainant son épée, celle qui incarnait tout ce pour quoi elle avait oeuvré à Noxus, elle frappa de toutes ses forces contre. La roche fut à peine entaillée, mais l'épée, même magique, se fissura et de nombreux éclats s'en détachèrent. Elle cria, pour se soulager. Pour relâcher la pression. Ce qui l'attristait le plus, l'achevait, était que Katarina et même Cassiopeia aient pu être au courant de la solution radicale planifiée par le gouvernement et qu'elles ne l'aient pas avertie. Ses espoirs en son pays déçus, elle développa une méfiance à leur égard également ; si elle les revoyait, devrait-elle les considérer comme des ennemies ? Il ne lui restait à présent qu'à rejoindre les opposants à ce régime qu'elle avait tant soutenu.
Elle avait tort. A cet instant exact, Katarina déboulait dans la salle du Conseil, à Noxus. Elle avait appris les nouvelles ; elle était sens dessus dessous. Nul ne l'avait auparavant vue si furieuse. En réalité, jusqu'ici, elle s'était attachée à conserver ce masque glacial que Riven lui reprochait.
- Vous les avez tous tués ! s'exclama-t-elle, pointant du doigt toutes les personnes rassemblées.
Le visage impassible de Darius ne laissait pas transparaître la moindre émotion, contrairement au sourire satisfait et mégalomaniaque de Singed. Son invention avait parfaitement fonctionné.
- Que comptez-vous dire aux familles des victimes ? Il s'agissait de leurs pères, mères, enfants !
Et Riven... Sans doute morte, comme les autres, dans des souffrances au-delà de l'imaginable. La rousse voyait rouge. Pendant un instant de perdition, elle fut saisie de cette envie meurtrière qu'elle connaissait de mieux en mieux. Elle la contint. Si elle avait eu l'ombre d'une chance, peut-être l'issue aurait-elle été différente.
- Comment allez-vous justifier cette horreur ? reprit-elle, toute aussi furieuse.
- Il leur sera rendu honneur, répondit calmement Swain, tout en surveillant sur les radars les effets du bombardement.
- Les médailles posthumes ne consolent pas ceux qui restent ! Elles donnent juste bonne conscience aux responsables !
Elle haussait beaucoup trop le ton ; Darius ne toléra pas davantage son attitude irrespectueuse à l'égard de Swain. Le guerrier se dressa et désigna la porte laissée grande ouverte :
- Dehors.
Il leur restait d'importants sujets à débattre, à présent que la situation en Ionia était réglée.
- Elle se comporte encore comme une enfant, soupira Swain, dépité par ce manque d'enthousiasme de l'assassin sur laquelle il misait beaucoup.
Leblanc ne manqua pas d'acquiescer ; elle agréait la moindre de ses paroles. Swain ne se méfiait pas assez d'elle. Il ne percevait d'elle que ce qu'elle voulait bien lui montrer, une femme belle, courageuse, ayant accepté sans broncher la perte de ses privilèges de noblesse. Darius lui répétait de la fuir comme la peste, mais Swain, dont la compagnie se résumait à celle de son corbeau, tombait lentement sous ses charmes. Elle faisait tomber toutes ses barrières à lui, un paranoïaque, un maniaque du contrôle ; c'était un comble. Darius la soupçonnait de conduire ce groupuscule de nobles revanchards baptisé le Clan de la Rose Noire, dont l'existence remontait à la création de Noxus même et qui désirait renverser le gouvernement pour reprendre le pouvoir. Que Leblanc se rapproche de Swain mettait Darius en alerte, mais pas le principal concerné, convaincu qu'elle n'était point dangereuse. Leblanc en profita pour une fois de plus appuyer les dires de Swain et gagner du terrain. Elle déclara :
- Pourtant, elle savait que notre but n'était pas la colonisation de Ionia, mais l'anéantissement de cette civilisation.
Swain projetait ensuite d'implanter des colons noxiens sur les terres "purifiées".
- Ce qu'elle rejette, c'est le sacrifice de nos propres hommes, expliqua Darius, tout en dardant un regard peu amène sur la femme.
Celui d'une personne en particulier... Darius en savait bien plus long sur le sujet qu'il n'en disait. Il ne s'estimait pas en position de juger les deux femmes, encore moins de les livrer en pâture à la justice noxienne, alors que lui-même en avait autrefois craint le courroux pour des raisons identiques. Swain regagna sa place à table, entre Leblanc et Darius. Il tassa ses feuillets.
- A ce propos, il est temps que nous nous prononcions sur le cas de Vladimir.
Les premières réactions ne se firent pas attendre. Nombre des gens présents crièrent à l'assassin, au double parricide et, encore pire que tout cela, au traître. Leblanc, elle, ne souffla mot ; elle attendait bien évidemment d'entendre l'opinion de Swain, afin d'aller davantage dans son sens. Le chef se tourna vers son second.
- Darius, qu'en penses-tu ?
Comme le général s'emmurait dans le silence, il annonça que la séance était levée et qu'elle reprendrait après une courte pause. Lorsque tous furent sortis, il alla au-devant de son commandant.
- Ce moment doit t'être pénible.
- Tout va bien, trancha un peu sèchement Darius. Le passé est le passé.
Et il le restera.
- Tu le connais mieux que quiconque et tu l'as affronté.
Ce n'était pas la première fois. Toute leur relation n'avait en réalité été qu'un affrontement perpétuel, tantôt ouvert, tantôt sous-jacent.
- Ton avis. Saurait-il se montrer utile ?
Darius était déterminé à ne pas laisser ses vieux démons parler à sa place. Il tâcha de choisir scrupuleusement ses mots.
- Il possède un certain potentiel. C'est indéniable.
- Mais ?
- Il demeure beaucoup trop instable pour faire un allié fiable.
Pardonne-moi Vladimir. Par ces mots, il le condamnait. Son regard dériva vers le sol, mais il s'empressa de le rediriger vers son leader ; dieu qu'il avait honte à cet instant. Il avait l'impression d'avoir actionné la guillotine au-dessus de la tête de son ancien amant.
- Il t'a fait des avances ? Il a manifesté une envie de te corrompre ? soupçonna Swain ; il le trouvait beaucoup trop froid et direct pour être tout à fait honnête.
Darius semblait juste vouloir se débarrasser de Vladimir aussi vite que possible, pour éloigner la tentation. Le guerrier fit non de la tête, tout en éprouvant un profond malaise qu'il dissimulait à force d'efforts.
- Darius, tu es mon meilleur élément, lui assura Swain ; il parla sans détour. Je suis prêt à jurer que tu ne retomberas pas dans l'erreur.
Le conflit dans la tête de Darius croissait en s'accélérant. Il avait été malade ; il l'avait reconnu. Il ne voulait pas redevenir ainsi attaché, parasité. Vladimir avait été l'élément perturbateur qui l'avait détourné autrefois de sa foi, de sa patrie. Aujourd'hui encore, il frissonnait lorsque les anormaux étaient traînés à travers la ville, que la foule leur jetait des pierres, pour finir crucifiés ou brûlés sur la place publique. Il pensait alors : ça aurait pu être nous. Et il se disait que rien n'en valait la peine ; rien ne valait de finir ainsi, d'endurer tout cela. Swain, étranger à ses bouleversements internes, continuait, mais Darius ne l'écoutait plus que d'une oreille distraite.
- Tu l'as battu et il s'est soumis.
Des images de son passé de pécheur défilèrent devant les yeux de Darius.
- Tu peux le canaliser. Tu sais à quel point nous manquons de magiciens.
Le dirigeant l'acheva :
- J'ai toute confiance en toi, Darius. Recadre-le. Intègre-le dans nos rangs. Montre-lui la vérité comme nous te l'avons montrée.
Ce serait l'ultime preuve de l'abjuration de ses perversions. Darius voulut acquiescer, mais il n'en fut pas capable. Il ne se sentait pas d'assumer cette tâche. Vraiment pas. En attestait l'omniprésence de Vladimir dans ses pensées, depuis qu'il l'avait revu et même avant ; c'était un avertissement envoyé par son cerveau. La veille encore, il y avait songé, à le retrouver, à se le réapproprier. Pour neutraliser le désir, il avait même envisagé d'imiter son frère qui fréquentait les bordels, mais y avait renoncé sur-le-champ, estimant qu'un tel comportement n'était pas digne de lui. Alors il avait opté pour la même stratégie qu'autrefois ; il passait son temps libre à s'entraîner, pour se crever à la tâche et stopper de penser.
- Swain, je ne pense pas être en mesure...
Il devait l'admettre. Il le fallait, sinon il courait droit à la catastrophe. Il reprit, d'une voix plus ferme :
- Non, je ne suis pas en mesure d'exécuter cet ordre.
Swain écarquilla les yeux. Il rit et Darius n'esquissa même pas l'ombre d'un sourire.
- "Non" ? Depuis quand ce mot fait-il partie de ton vocabulaire ?
Sa main tomba sur son bras. Un signe simpliste de fraternité, de sympathie. Il n'était plus l'adolescent perdu soumis à la torture ; il était le Commandant général des armées de Noxus.
- Regarde tout ce que tu as accompli, Darius. Le peuple te vénère. Il chante tes louanges jour et nuit.
Surtout, il scrutait le moindre de ses faits et gestes, ce qui s'avérait pesant. Darius n'avait pas le droit à l'erreur. Un échec infime, un vulgaire écart de comportement qui serait passé inaperçu de la part de Draven, par exemple, emporterait des conséquences atroces. Alors coucher avec un autre homme, qui en plus passait pour le pire renégat de l'histoire de la nation... Darius ne préférait pas imaginer comment réagiraient les gens. Pouvait-il également se fier à Vladimir ? Qui lui disait qu'il n'irait pas raconter ce qui ne devait surtout pas s'ébruiter ? Sa mort aurait supprimé ce risque. Darius se fustigea. Comment pouvait-il songer à son trépas d'une façon aussi égocentrique ? Il avait aimé ce type, aussi nombreux fussent ses défauts. Celui d'être un homme n'en avait jamais fait partie auparavant. Darius rabroua son accès de lâcheté. Finalement, il céda, présumant que toutes ses années d'abstinence et de formatage mental l'empêcheraient de succomber.
Le Conseil débattit plusieurs heures durant. Darius observa le silence le plus absolu, confiant le soin à Swain d'exposer son argumentation sur l'utilité potentielle que présentait Vladimir. Il vanta ses compétences, la manière dont elles amplifiaient les dégâts, l'intérêt de les combiner avec n'importe lesquelles des autres combattants. Il ne les convainquit pas aussi aisément. Sur la balance, les meurtres pesaient toujours plus lourd. Il abattit enfin sa dernière carte ; Darius avait combattu contre Vladimir et ne l'avait vaincu qu'avec difficulté. Darius confirma ses dires d'un léger hochement de tête ; sa participation se limita à ça.
Puis vint le moment du vote. Le moment que redoutait Darius. L'urne passa de membre en membre, jusqu'à arriver à lui. Rien ne trahit l'agitation qui le secouait quand il glissa le papier. A l'instant où il glissa son papier dans l'urne, il détesta cette voix interne qui cria : "Tu vas le retrouver !". Il tâcha de la faire taire ; il ne devait pas retomber dans ses mauvais travers. Au contraire, il avait pour mission de guérir Vladimir des siens. Pourquoi continua-t-elle de le harceler alors, tout le temps qu'il descendit vers les geôles ? Vladimir avait été parqué au dernier étage, celui réservé aux pires criminels. Il se tenait collé aux barreaux de sa minuscule fenêtre, qui donnait sur le port. Darius s'avança et ne bougea plus. Il prit juste le temps de le contempler, en se répétant qu'il ne lui appartiendrait plus. Et que c'était pour leur bien, à tous les deux. Malgré les patrouilles régulières de gardes passant et repassant, Vladimir avait reconnu Darius, à l'odeur amère du sang, du métal, ou à la démarche peut-être. A ce son brutal, métallique, qu'il faisait en se déplaçant, comme la Mort qui marche. Il soupira, sans détacher son regard des eaux, rêvassant à cette île de Ionia, où Jhin avait promis de le conduire.
- Je vais mourir.
La voix sonnait si affligée, chargée de mélancolie et de fatalisme. Il entendit Darius ouvrit la porte, dans un sinistre grincement strident, et pénétrer de son pas pesant dans sa cellule. Vladimir ne lui accorda pas un regard.
- Vladimir, le Conseil de Noxus a adopté la décision de t'aministier. Tout ton passé est à partir de tout de suite purgé de tout crime. Officiellement, aucun incident ne s'est jamais produit.
La manière dont il débita son discours administratif égaya cette bouche si triste ; Vladimir, un léger sourire aux lèvres, se détourna enfin pour le regarder. Darius quant à lui demeura tout à fait sérieux ; il devait l'avertir.
- En revanche, à la moindre incartade, c'est la mort. Pure et simple. Le Conseil a su faire preuve de clémence à ton égard une fois ; il n'en y aura pas de seconde. J'espère pour toi que tu n'es plus aussi impulsif qu'avant.
Vladimir baissa ses grands yeux vermeils, cernés ; ses traits étaient tirés et son teint, plus hâve encore que d'ordinaire. Ces quelques jours au pain sec et à l'eau l'avaient délesté de quelques précieux kilos. Peut-être l'anxiété avait-elle aussi joué sa part dans le phénomène d'amaigrissement. Darius creva d'envie de le sortir de là. Pourtant, le mage ne semblait pas pressé de quitter la prison. Il s'enquit, penchant légèrement sa tête de côté, comme s'il cherchait à intercepter le regard fuyant de Darius.
- Toi, qu'as-tu voté ?
Darius savait qu'il risquait de le haïr, mais il préféra occulter la vérité, pour conserver la distance entre eux :
- J'étais en faveur de ton exécution.
La légère hésitation marquée avant de répondre suffit à Vladimir pour détecter le mensonge. Il ricana, avec une douceur induite par sa fatigue extrême :
- Pourquoi me mens-tu ?
Tu sais bien combien c'est inutile. Darius s'avoua vaincu ; il poussa un soupir. Quitte à être démasqué, autant jouer franc jeu.
- Parce que je ne veux pas que ça recommence...
- Pourquoi ?
Son insistance le ravissait pourtant ; elle lui ôtait l'impression de l'avoir attendu tout ce temps, comme un imbécile. Et pour quoi ? Pour une potentielle relation platonique ? C'était maigre, mais ils ne risqueraient pas d'être châtiés pour ce qui ne pouvait être prouvé et demeurait immatériel, purement mental. Leurs querelles faisaient partie de leur lien ; elles ne l'entachaient en rien. C'en était comme l'expression la plus complète. Au fond, sans se l'avouer, ils le savaient parfaitement ; nul n'irait jusqu'à tuer l'autre. Il y aurait toujours ce petit je-ne-sais-quoi qui retiendrait leur main avant qu'elle n'assène le coup de grâce. Ce qui les séparait les rapprochait. Darius, toutefois, avait trop de responsabilités à présent pour risquer sa place, à cause d'une aventure.
- Les lois n'ont pas changé, dit-il.
- Nous non plus.
Pas à ce point. Pas au point d'avoir oublié. Darius repoussa sans rudesse la main qui désirait toucher sa joue parcourue de cicatrices et de rides.
- Moi, si. J'incarne la Loi aujourd'hui.
A ce titre, il ne pouvait strictement pas y déroger. Il s'assura qu'aucun garde ne se tenait dans les parages et ajouta, à mi-voix :
- Je ne veux pas... retomber malade.
Le regard de Vladimir, qui était resté jusque-là empreint d'animosité, s'humanisa.
- Nous ne sommes pas "malades", Darius. Etre ce que nous sommes n'est pas une tare.
Qu'ils aient imprégné, à coup de tortures et de mauvais traitements, cette perspective dans sa tête le peinait, d'autant plus que lui avait traversé tant de régions, tant de pays, où rien ne se serait dressé entre eux. L'horizon de Darius, lui, demeurait si étroit.
- J'ai beaucoup voyagé, commença Vladimir, sur ce ton caressant que Darius ne lui avait connu que rarement. Même en Frjelord, où les homosexuels sont désapprouvés, ils ne se font pas lyncher pour si peu, encore moins exécuter. Nous vivons juste dans une ville surarmée, aux lois faites par des paranoïaques et appliquées par des paranoïaques qui ne songent qu'à l'effort de guerre.
Cette idée parut retenir l'attention de Darius un bref instant, mais il la chassa brusquement, comme si la nouveauté l'effrayait. Il avait surtout beaucoup trop subi. Ils avaient presque réussi à le dégoûter, à rendre ce qui était autrefois agréable répugnant en l'associant aux souffrances qui lui avaient été infligées.
- Nous faisons la guerre, en espérant un jour pouvoir vivre en paix.
Il avait besoin d'encore croire en sa patrie. Un rire ironique agita le corps osseux de Vladimir.
- Non. Nous faisons la guerre parce que nous sommes des chiens. Des chiens qui aiment tuer et qui ne comprennent que la domination.
- Vladimir, s'il te plaît.
Stop. ça ne servait à rien de se torturer avec des "si". Ils étaient là ; ils y resteraient. Cette terre possédait ses règles et ils les respecteraient, peu importe qu'elles leur conviennent ou non. Vladimir haussa les épaules, comme s'il se fichait de cette résolution. C'était évidemment tout l'inverse.
- Je ne pensais pas qu'on pouvait dire "au revoir" lors de retrouvailles.
Il avait espéré ne pas achever cette discussion de cette manière. Il avait bien compris que l'attitude affichée par Darius lors de leur duel n'avait été qu'un leurre. Le guerrier se préoccupait toujours de lui. A maintes reprises, il était venu demander de ses nouvelles aux geôliers. Darius, histoire de ne pas se risquer sur un terrain trop sentimental, reprit sa façade froide.
- Tu as été nommé Grand Hémomancien de Noxus. A ce titre, tu as droit à tes propres quartiers dans le château. Suis-moi.
- Pourrai-je récupérer mon manoir ? répliqua vivement Vladimir, tout en lui emboîtant le pas. Les dépendances ?
Mon statut. Darius eut un râle exaspéré. Pour un peu, il lui en voulait de passer si vite à autre chose ; il détestait les conséquences de son propre choix. Quel paradoxe.
- Pas encore, mais, si tes états de service sont impeccables, il se peut que ta réhabilitation soit totale. Ton héritage te serait restitué.
Il le conduisit à des appartements luxueux, mais qui ne vivaient pas, qui laissèrent Vladimir totalement de glace ; il n'était pas chez lui. Il patienta sur le seuil, tout le temps que Vladimir en fît le tour. Lorsque le mage revint à lui, il soupira :
- J'imagine que ça fera l'affaire... Toi...
Sa phrase resta en suspens un certain temps, durant lequel il calcula son approche malhabile.
- Où vis-tu maintenant ?
Il le demanda tout en sachant que c'était perdu d'avance. Darius le détesta pour l'obliger à le rejeter une fois de plus.
- Tu n'as pas à le savoir.
Le brun aurait souhaité qu'il ne lui permette pas d'éprouver de l'affection, ni de la compassion. Il aurait préféré qu'il garde son hostilité des débuts. Alors que c'était par lui-même que tout avait commencé. Il était le seul à blâmer ; n'était-ce pas précisément sa différence, sa folie, qui l'avait attiré chez Vladimir ? Le géant s'apprêtait à prendre congé, quand Vladimir le retint.
- Darius.
Il l'implorait presque, et avec sincérité ; ça n'était jamais arrivé auparavant.
- Garde les souvenirs.
Garde au moins ça. Que ça survive à leur bêtise et leur haine. Darius reçut le message. Il osa un sourire.
- Je n'arrive pas à faire autrement.
Frjelord. Pendant l'hiver. Inutile de préciser à quel point la température était basse. Vladimir frottait ses pieds violacés ; le sang peinait à circuler.
- Un comble, ricana le démon.
Avec Darius, Vladimir avait fini par comprendre qu'il ne s'agissait que de banales taquineries ; avec son nouveau camarade, chaque pique était destinée à l'être, visant à entamer chaque jour un peu plus l'ego. Ce jour-là, le plus âgé devait être bien luné ; la moquerie n'était guère insultante. Même les tueurs en série avaient leurs bons jours. Vladimir l'ignora ; du moins, il fit semblant.
- Puis-je te poser une question ?
- Mais je t'en prie.
Toute cette politesse comme paravent de sa monstruosité.
- Comment les choisis-tu ?
Le masqué embrasa les fêtus qu'ils avaient réussi à glâner ça et là, dans les forêts environnantes. Le bois était gelé quand ils l'avaient ramassé ; ils avaient dû attendre que la glace fonde, puis que l'écorce sèche. Vladimir se rapprocha immédiatement des flammes qui commençaient à grimper, tandis que son compagnon de route demeurait face à lui, debout, bien campé dans ses bottes. Comme ses difficultés à se déplacer n'était plus un secret pour Vladimir, celui-ci se redressa et partit chercher une bûche dans un coin de la cabane, sûrement celle d'un bûcheron. Le propriétaire, dont les intestins étaient désormais répandus dans la cave, en avait l'air. Puis Vladimir revint la poser non loin du feu. L'homme ne le remercia pas, d'aucune façon, mais il s'assit. Revenant à leur discussion, il supposa :
- Tu dois bien t'être fait une petite idée là-dessus...
- Pas vraiment, confessa le noxien, baissant les yeux.
L'autre ne manquerait point de souligner son manque de discernement ou d'intellect tôt ou tard. Il retournait systématiquement le moindre petit détail contre lui ; il le gardait au chaud dans son esprit et le ressortait au moment parfait. Il ne se privait pas de lui dire tout ce qu'il se refusait à entendre, depuis toujours. Et, incroyablement, Vladimir ne ripostait jamais. Il peinait déjà à regarder dans ces yeux inhumains. Alors que le tireur se détournait de lui, narquois, il murmura, du bout de ses lèvres bleuies :
- En réalité, si.
L'homme sans visage se figea. Il semblait même s'être spontanément arrêté de respirer.
- Le 4. Tout ce que tu fais est régi par ce chiffre. Tu nettoies ton arme quatre fois chaque jour. Tu disposes les pétales de tes pièges quatre par quatre et tu vérifies même quatre fois si tu as bien fermé la porte.
- Ne critiques pas mes petites manies, rit doucement l'homme au masque, mais sa voix couvait une menace.
Ces rituels protégeaient du chaos complet ; il n'y avait rien de plus laid que le désordre, tout le contraire de l'esthétisme qu'il désirait atteindre.
- Ce n'était pas mon intention, s'empressa-t-il d'assurer. Au contraire... je comprends. Je comprends la peur de voir tout s'effilocher, tomber en ruines, autour de soi, et je comprends encore mieux celle de se perdre soi-même. Alors on se crée des montages, des habitudes, absurdes pour autrui, mais qui deviennent les garants d'un résidu de sanité. Ce sont nos points d'ancrage.
Le maître se leva, esquissa un pas vers lui et Vladimir, un en arrière, craignant qu'il ne le corrige.
- Vladimir, connais-tu la différence entre obsession et amour ?
L'albinos se mordit la lèvre, tout en se creusant la tête. En vain. Alors il lui apporta la réponse.
- La première est éternelle et égoïste ; la seconde est altruiste et éphémère. Qu'en déduis-tu ?
- La première contribue à l'auto-préservation, pas la seconde.
- Maintenant, tu sais ce qu'il te reste à faire.
Bannir tout sentiment. Il l'avait quelquefois senti réticent, durant leurs massacres passés. Vladimir prétendait qu'il craignait de se faire emprisonner, mais le démon n'était pas dupe. Des infimes particules de morale subsistaient en lui et elles s'accrochaient diablement. Tout de suite, le jeune le fixait, les yeux grand ouverts :
- ça signifie que tu ne ressens rien ? Absolument... rien ?
L'idée le révoltait, et pour une bonne raison. Le démon émit un ricanement sinistre.
- Non. C'est... le calme plat, acheva-t-il en tapotant sa tempe de son index.
Parce qu'il ne possédait pas une once d'empathie, pas une seule. Il agissait comme un enfant furieux, lâché sur un terrain de jeu rempli de jouets vivants. Il les cassait.
- Est-ce qu'il t'arrive d'avoir peur, pour ta propre vie ?
- Non.
Les jouets ne tuaient pas, eux. Il les méprisait trop pour les craindre.
- Et toi ? le relança-t-il ; étonnamment, la réponse l'intéressait.
Elle ne se fit point attendre.
- Oui.
Depuis que je te connais. Depuis que je sais qu'il existe des gens comme toi. Bien qu'il gardât cette précision pour lui, l'autre, lui, l'entendit. Ce dernier la devina à la façon dont son regard cilla à ce "oui". Il marqua un silence, avant de s'enquérir :
- Pourquoi restes-tu dans ce cas ?
La question relevait davantage du sarcasme. Mais, Vladimir ne se laissa pas désarçonner ; il planta son regard dans le sien, le capta et le retint cette fois-ci, même s'il y peinât.
- Pour la même raison que tu m'as choisi.
Il remportait la manche ; le démon lui accorda cette maigre satisfaction. Pendant près d'une heure, ils n'échangèrent plus un traître mot. Vladimir se hasardait à l'observer de temps à autre. Cet homme défiait toute logique, ne ressemblait à aucun autre être. Il en avait appris davantage sur Darius en une semaine que sur lui en des années. Tout au plus connaissait-il son nom.
- Jhin ?
Il ne l'appelait que très rarement. L'interpellé remonta son regard de l'étui de son fusil à son visage.
- Comment est-ce... d'où tu viens ?
- L'archipel d'Ionia ? Tu as reçu une éducation ; tu devrais en avoir entendu parler.
- Mes professeurs abordaient uniquement les guerres entre ta nation et la mienne. Je n'ai pas la moindre idée d'à quoi ressemble réellement ton pays.
Jhin, plutôt consterné, soupira. Après tout, que les historiens noxiens ne retiennent d'un lieu que ses sources de richesses et ses effectifs militaires ne l'étonnait guère ; ce peuple ne jurait que par la force brute. A ses yeux, ils ne valaient pas mieux que des barbares primitifs. Vladimir constituait l'exception à la règle. Le défiguré sourit avec nostalgie. Il décrivait de la main ses souvenirs au fur et à mesure qu'il les contait.
- Les champs en été... Quand tout brille. Doré... Le soleil, les blés... Là-bas, la terre n'est pas stérile comme chez toi.
Vladimir nicha son menton dans le creux de sa paume, se contentant de l'écouter, savourant ce bonheur surprenant et indicible.
- Et, quand l'automne arrive, l'or se change en bronze. Ionia est comme une gigantesque peinture en mouvement, aux couleurs changeantes. Les autres, ils ne perçoivent pas toutes ces nuances. Ils poursuivent leur vie minable, pour tout bêtement survivre à aujourd'hui et voir demain. Ils ne savent pas apprécier la neige ; ils ne savent pas apprécier la tempête... Ils maîtrisent, essayent du moins, enferment, ce qu'ils ne comprennent pas.
Il s'interrompit de lui-même. Ses années d'emprisonnement à Tuula repassèrent devant ses yeux, son regard devenant soudain absent. Avec une humilité toute nouvelle, il murmura dans un souffle :
- Je vieillis, Vladimir...
Le poids des années se faisait sentir. Ses épaules ploieraient et viendrait un jour affreux où son dos ne supporterait plus bien de supporter son fusil sans broncher. Toutefois, il semblait qu'il ne puisse mourir avant qu'il ait réalisé son ultime chef-d'oeuvre et c'était là-bas qu'il devait prendre corps, que le dernier acte de la pièce qu'il avait écrite toute sa vie durant se jouerait. Il acheva alors :
- Je t'y emmènerai.
Si j'en ai le temps. Malheureusement, il ne tiendrait jamais cette promesse.
Leur traque les avait conduites à cette misérable cabane de chasseur, perdue à l'orée d'une vaste forêt. Pour l'heure, elles n'en entrevoyaient que le sommet d'une toiture trouée. La route nue, dégagée sous leurs pieds, ne paraissait receler aucun piège. Caitlyn s'arrêta brusquement, prit le temps d'étudier la piste. Les traces de pas fraîches, mais celles de poudre absentes. Ne faisaient-elles pas fausse route ? Vi ouvrait la marche, demeurant aux aguets. Quelque chose clochait ; elle avait un mauvais pressentiment. L'homme qu'elles poursuivaient possédait lui aussi l'instinct de la chasse. Peut-être les épiait-il en ce moment-même. Aussi s'assurait-elle que Caitlyn gardait ses distances. Trois bons mètres les séparaient. Vi saurait encaisser.
Quand la vue se dégagea, le coeur de Caitlyn manqua un battement. Sur le sentier menant à la maison, gisait une enfant en sang. Mais vivante. Sa poitrine s'élevait et s'abaissait à un rythme irrégulier, preuve qu'elle souffrait le martyre. Vi ne fonça pas tête baissée. La situation était trop bizarre. Cependant, avant qu'elle n'ait pu faire un geste, Caitlyn s'élança pour porter secours à la malheureuse. L'homme tapi derrière la lunette de son fusil se concentra, ralentit sa respiration, se préparant à tirer. Les appâts fonctionnaient toujours aussi bien. Surtout quand il s'agissait d'enfants. Une chance providentielle que cette petite ait croisé sa route... Il sourit sous son masque.
- Cait ! cria Vi et elle courut après elle pour la stopper.
Elle la rattrapa alors qu'elle s'approchait de la victime, qui était condamnée depuis longtemps, et la repoussa en arrière. Par malheur, la charge qui avait été d'ores et déjà déclenchée éclata. Les dizaines de lames métalliques furent projetées du sol, dans lequel elles avaient été enterrées, et volèrent en tous sens. Vi se protégea de ses poings mécaniques et ne reçut que quelques égratignures. Caitlyn, dans la fumée qui les entourait, ne vit rien, mais elle entendit soudain une détonation, suivie de plusieurs autres. Il tira quatre balles et, à l'issue, elle perçut nettement le son d'un corps qui tombait. Folle d'inquiétude pour Vi, elle se redressa et, à l'aveugle, fit feu en direction de la cabane. La balle ricocha sur un objet métallique et, aussitôt après, les tirs venant de la maison cessèrent. Des bruits de pas traînant, mais précipités, bruirent, puis plus rien. Avant que la fumée ne se dissipe, Caitlyn se mit à chercher Vi. Elle avançait à tâtons. Ses mains entrèrent en contact avec une flaque de liquide chaud. Non ! Non, non, non...
- Vi ! appela-t-elle, la gorge serrée.
Un murmure sifflant fut la seule réponse qu'elle obtint. A ce son qui la guida, elle craignit qu'un poumon n'ait été percé. Elle étouffa un sanglot, une fois réunie avec son amie.
- Je suis là... chuchota-t-elle, essayant de ne pas paraître trop désespérée.
Petit à petit, le brouillard se dissipa. Les brumes s'écartèrent et Vi reposait entre ses bras. Par bonheur, trois balles sur quatre n'avaient fait qu'érafler ses bras et jambes. Cependant, la dernière, elle, avait perforé son armure pour se loger dans son flanc droit. Caitlyn grimaça légèrement devant la plaie, qui paraissait très profonde. Le sang s'en écoulait à gros bouillons. Une personne moins résistante aurait déjà rendu l'âme. Mais pas Vi. Elle se battait. La même phrase passait les lèvres tremblantes de sa shérif, répétée en boucle, comme une litanie. Je suis là... Je suis là... Tu n'es pas seule.
La lutte devenait de plus en plus ardue. Céder aurait paru si facile, tandis que rester s'accompagnait de douleurs atroces, comme si la balle en elle la rongeait doucement de l'intérieur. Il en irradiait une souffrance chaque seconde plus intense. Elle essayait de s'accrocher pour la femme qui la scrutait, les yeux dans les yeux, parce qu'au final, il n'y avait qu'elle qui comptait réellement. Mais elle doutait d'y réussir ; elle arrivait en bout de course. Si elle pouvait au moins la voir sourire, une dernière fois...
- Je boirais... bien un coup...
Et, pour une fois, tu boirais avec moi. Caitlyn rit tout bas, rassurée d'entendre sa voix.
- Une fois que tu seras rétablie, promit-elle, tout en serrant de toutes ses forces sa main dans la sienne.
- Poursuis... Poursuis-le... Tu peux... encore l'avoir...
Caitlyn secoua la tête, presque fâchée, et répondit véhémentement :
- Hors de question que je t'abandonne ! On l'attrapera la prochaine fois !
Il peut attendre. Pas toi. Le regard de Vi se noya. Merci, Cupcake. Les effusions de sang s'atténuaient, alors que la mare sous elle s'élargissait. Caitlyn s'en rendit compte ; elle perdit son sourire. Sa voix résonna, soudainement très lointaine, aux oreilles de Vi.
- Vi ! Reste avec moi !
La dernière chose qu'elle aperçut avant que ses paupières ne se closent fut le visage en pleurs de Caitlyn penché sur elle. Autour d'elle, retentissaient des voix inconnues. Un homme vêtu d'un uniforme bleu des plus étranges lançait des ordres.
- Karma ! Prépare les soins d'urgence !
- Dépêchez-vous !
Elle avait quitté ce monde sur la vision de sa chère shérif et elle les rouvrit sur ce qui s'apparentait à des tentures blanches. Vi, grimaçant, essaya de se rehausser dans sa couche. Son plastron, ses jambières, ses chaussures, tout ce qu'elle portait de lourd, avait été ôté et disposé sur un mannequin non loin d'elle. Elle tenta encore de se mouvoir, mais sa respiration se fit immédiatement erratique. L'élan de douleur partant de son côté l'avait surprise. Le léger cri qui lui échappa alerta Caitlyn. Celle-ci apparut en moins de temps qu'il n'en fallait pour le dire. A en croire ses yeux fatigués, elle n'avait guère fermé l'oeil ces derniers jours.
- Comment tu te sens ? furent les premiers mots qu'elle lui adressa, en s'asseyant sur le matelas auprès d'elle.
Avec un naturel touchant, elle déposa sa main sur la sienne. Vi eut un sourire gêné.
- ça pourrait aller mieux, répondit-elle humblement, puis, reprenant son air arrogant, elle ajouta : Mais ça pourrait aussi être pire.
Elle lui décocha un clin d'oeil ; Caitlyn rougit légèrement, tout en ramenant une main devant sa bouche. Tant de pudeur arracha un sourire canaille à Vi. Ne désirant pas la brusquer davantage, elle changea de sujet. Elle ne gardait que des souvenirs confus de ses derniers instants de semi-conscience. De brèves rumeurs, des voix dialoguant dans un langage étranger, des faces concernées penchées sur son corps ensanglanté. Les mains gantées maniant des pinces, extrayant la balle, et des fils blancs, la recousant de part en part.
- Les ioniens ? souffla-t-elle, un brin chamboulée par cet afflux d'images qui lui semblaient parvenir d'outre-tombe, des moments où elle avait failli cesser d'être.
Caitlyn acquiesça. Ils les avaient rattrapées juste à temps. Jayce et Ezreal leur avaient indiqué la direction dans laquelle elles étaient parties.
- On peut dire qu'ils tombaient à pic, renchérit Vi, qui masquait autant qu'elle le pouvait ses douleurs.
- Plutôt... respira Caitlyn ; elle déporta son regard sur l'armure trouée.
Dieu qu'elle avait eu peur là-bas. Peur de la perdre, comme jamais auparavant. Vi semblait toujours si sure d'elle, presque inébranlable ; jamais elle ne l'avait vue si affaiblie.
- Où sommes-nous ?
- A quelques kilomètres de la frontière de Démacia, répondit Caitlyn qui s'était éloignée afin de quérir des bandages propres. Nous avons franchi la Rivière du Serpent il y a de cela une semaine.
Une semaine ? Elle était donc restée dans le coma si longtemps. Vi peinait à réaliser tout ce qu'elle avait dû manquer et surtout comprenait mieux l'air éreinté de son amie. Celle-ci avait dû compter les jours, les heures, voire les minutes.
- Et, tout ce temps, tu t'es occupée de moi ? ricana Vi, bien que profondément touchée.
- Moi et les spécialistes ioniens, murmura-t-elle, davantage par embarras que par humilité.
Elle avait surveillé toute l'opération, même si cette Karma paraissait décidément s'y connaître. Vi, Elle réprima un frisson d'excitation, lorsque Caitlyn entreprit de défaire ses pansements pour en poser de nouveaux. Elle la dépouilla de ceux rougis ; de temps à autre, quand Vi remuait trop brusquement, un petit point de suture sautait, mais il avait tôt fait d'être recousu. Bien que Vi fût torse nu, nulle ne paraissait effarouchée par cette nudité si naturelle. Vi s'abandonnait au contact des mains s'affairant autour de ses côtes endolories, mais, subitement, Caitlyn la sentit se tendre sous ses doigts.
- Et lui ? s'écria-t-elle presque. Ils l'ont eu ?
Désenchantée, Caitlyn poussa un soupir.
- Non... mais Vi, tu étais ma priorité, s'empressa-t-elle d'ajouter, craignant qu'elle ne culpabilise.
La plus grande sombra de nouveau dans l'apathie. Caitlyn se rendit compte qu'elle prenait cette affaire tout autant à coeur qu'elle. Elle l'attira à elle, dans un élan de tendresse ; Vi n'osa plus faire un geste, tout son corps se pétrifiant. La brunette souffla à son oreille, d'une petite voix :
- Ne te tourmentes pas, s'il te plaît...
Lentement, avec beaucoup d'hésitation, Vi finit par passer ses bras autour d'elle et les deux femmes restèrent dans cette position un certain temps, profitant de ces retrouvailles qui avaient été tout sauf gagnées d'avance. Vi tâchait de ne pas trop la presser contre elle, de se comporter telle une simple amie, mais, discrètement, elle enfouit sa tête dans ses cheveux. Caitlyn réalisa probablement qu'elles se tenaient beaucoup trop proches. Les joues empourprées, elle brisa l'enlaçade.
- Je dois retrouver les envoyés de Kusho, s'excusa-t-elle, adorable de confusion. Je reviens vite.
Une main plutôt robuste l'empoigna, la bloquant sur place.
- Attends. Je t'accompagne.
Comme toujours. Maintenant qu'elle était éveillée, rien ne la retiendrait loin d'elle. Elle décela une certaine anxiété dans sa façon d'être.
- Quelque chose t'ennuie ?
- Tu es là, blessée, à peine sortie du coma, et tu t'inquiètes parce que j'ai un souci, ironisa la shérif, d'un air contrit.
- Cait.
Son regard perçant, de nouveau vigoureux, la sommait de parler.
- Ils envisagent de nous écarter de l'affaire.
A peine avait-elle prononcé ces mots que Vi quittait sa couche et commençait à se vêtir. Elle ignora les protestations de la brune.
- Ils ne savent pas encore à qui ils ont à faire, trancha vivement Vi.
Elle souffrait toujours, évidemment. Chaque pas provoquait une véritable agonie, les organes internes n'ayant pas complètement récupéré. Cependant, elle pénétra la tente de commandement sans lâcher la moindre plainte, sans révéler un seul instant sa faiblesse. Trois personnages se tenaient assis en tailleur autour d'une table basse, sur laquelle étaient disposées des tasses de thé fumant et des cartes de la région marquées. Le premier à se lever pour saluer se trouvait être une femme, la moins gradée des trois. Puis vint le tour de celui de droite, un homme transportant deux larges shurikens à ses hanches, à la taille fine, mais aux épaules accrues par ses épaulières. Tandis que la femme en vert ne cachait que la moitié basse de son visage, lui le dissimulait entièrement. Vi, d'un naturel entier et expansif, n'aimait pas ce mur, cette manière de se protéger derrière un masque, afin de ne dévoiler la moindre émotion. Le dernier à se dresser était sans conteste le leader de l'expédition. Le fameux Shen appelé en renfort par Jayce. Il s'inclina avec respect et une souplesse qui contrastait avec sa masse musculaire, plutôt inattendue chez un ninja. Etendant le bras, il invita les deux invitées à s'asseoir. Vi le dévisagea ; lui aussi ne révélait pas un centimètre de son faciès.
- Me voilà ravi, entama-t-il ; sa voix était aussi grave que tranquille, mais nul doute ne faisait qu'il était tout aussi redoutable. Je constate que vous êtes sur le chemin de la guérison.
- Désolée, rétorqua Vi, nerveuse. Je ne m'adresse pas à quelqu'un dont je ne vois même pas les yeux.
Le soulèvement d'indignation qu'elle croyait engendrer par son impolitesse ne vint pas. Aucun des trois ne manifesta ne serait-ce qu'un soupçon de surprise ou de colère. Ils restaient là, aussi immobiles et silencieux que des statues. Tout au plus, le souffle de la jeune disciple s'accéléra-t-il un instant.
- Maintenant que vous êtes presque rétablie, vous pouvez vous en retourner chez vous, reprit Shen, comme si rien n'était passé.
Il le leur commandait presque. Les mâchoires de Vi se crispèrent.
- Nous nous chargeons de votre agresseur. Nous vous tiendrons informées de notre avancement.
- Cet homme relève de notre juridiction, au titre de toutes les infractions qu'il a commises à Piltover ! riposta Caitlyn.
Pire, il s'en était directement pris à son adjointe. La vengeance devenait de plus en plus personnelle. Shen s'en rendit compte. Il déclara avec calme :
- Vous parlez avec votre coeur, et non votre tête. Si vous le pourchassez dans cet état d'esprit, vous ne récolterez que la mort. Les sentiments ne vous conduiront nulle-part ailleurs, lorsqu'il s'agit de traiter avec le Démon Doré. Je vous en conjure, abandonnez. Notre ordre l'a traqué de par le passé et nous l'avons déjà capturé une fois. Nous le remettrons derrière les barreaux.
Ses deux acolytes, qui n'avaient soufflé mot, acquiescèrent à ses dires. Caitlyn ne répondit point et se contenta de quitter la tente, Vi sur ses talons. A peine sortie, cette dernière lui demanda :
- Que faisons-nous ?
La shérif, d'une voix endurcie, répondit comme s'il s'agissait d'une évidence :
- On continue.
Leurs semelles souillées de sang martelaient le parquet rouge. La planque ressemblait à un grand théâtre. Avec ces fleurs, pivoines, orchidées, peintes en écarlate sur les murs. Le jeune, ivre de bonheur, tremblottait d'une manière incontrôlable. Jamais il n'aurait pensé qu'il existait une extase pareille, à la limite entre une jouissance orgasmique et une peur panique. C'était renversant. Comme se sentir drogué, totalement extérieur à son propre corps. Toutes ces femmes humiliées, massacrées, et qui prenaient tour à tour le visage de la mère honnie, se répandaient en pleurs à ses pieds. Il les piétinait. Regarder lui suffisait, mais l'autre ne s'en contenterait pas. L'apprentissage débutait peut-être par une phase d'observation, mais il fallait ensuite se salir les mains, apprendre la pratique, en s'exerçant. Comme dans toute profession. Son compagnon désigna la dernière en vie et il fit le signe, ordonnant le meurtre. La voix était toujours aussi calme et sereine.
- Ne faiblis pas. Ne me déçois pas. Pas maintenant.
Il craignait d'être forcé de punir la seule personne qui lui rappelait lui-même, l'unique punition concevable étant la mort ; il en savait trop. Le trouble dans le regard de son élève détonnait avec la béatitude qu'il irradiait, au moment où il s'approcha de la survivante. Il n'avait jamais tué avec autant de gratuité. Il n'avait strictement rien à reprocher à cette pauvresse. Elle ne l'avait pas malmené, à l'inverse de ceux qu'il avait assassinés à Noxus. Jhin, le regard aussi incisif qu'insistant, ne perdait pas le moindre de ses tumultes internes. Le voyant toujours hésiter, il le chopa par les épaules et l'attira à lui, l'obligeant à lui faire face. Il passa ses doigts dans ses cheveux ; il le recoiffa ; il essuya les taches de sang frais sur ses joues.
- Crois en moi... Tu ne veux sûrement pas l'entendre, mais tu te sentiras tellement mieux après. Libère-toi... N'aies pas peur.
De devenir comme moi. Il savoura les gémissements tout en peignant ses calligraphies ; il contempla ce corps maigre qui s'escrimait à vider de toute substance la femme qui ne tressaillit bientôt plus. Chaque goutte de sang versé le rapprochait de son objectif. Jhin souriait si largement. Il adorait la vie. Tellement. A travers la mort, c'était la vie qu'il aimait, la vie et tous ses petits éléments tout simples qu'il cherchait à sublimer à tout prix. Paradoxalement, il ne la ressentait jamais assez pleinement. Tous ces débordements pour essayer de combler le vide. Jamais assez de plaisir ou alors il était bien trop court. Alors que son coeur brûlait d'envie de vivre, de tout éprouver, ce dont il était malheureusement incapable. Il s'était tourné vers les arts, la poésie, la peinture, en espérant y trouver ses émotions qui lui faisaient cruellement défaut. Sa perversion intellectuelle avait fait le reste. Elle avait relié les arts et la cruauté. Après tout, nulle oeuvre n'était parfaite sans don de soi.
La main agile apposa la touche finale à la peinture murale. La dernière lettre s'achevait en admirables contorsions, à l'image de la femme qui gisait désormais sans vie. Il ne leur restait plus rien à accomplir ici, alors il s'avança vers son disciple ; il avait passé l'épreuve. Jhin avait la preuve qu'il ne s'arrêterait pas, tout comme lui. Par lui, il passerait à la postérité et accéderait à l'immortalité. Lui vieillissait, mourrait ; l'autre jamais. Et, si jamais il succombait avant l'achèvement de son chef-d'oeuvre, l'autre serait toujours là pour le terminer à sa place.
Je vais en effet faire évoluer parallèlement les histoires des différents personnages. Les chapitres resteront découpés en scénettes.
En ce qui concerne les fins, je suis adepte du principe des fins alternatives, donc, sauf gros souci de cohérence, j'essaierai de mettre les deux fins que j'ai en tête, la happy end et le super bad ending.
Si vous avez d'autres questions, demandes etc, n'hésitez pas. Pour les personnes ayant un compte sur fanfiction, je réponds toujours par MP et sinon je vous répondrai dans les notes de fin de chapitre ^^
Toujours un grand merci aux lecteurs pour leur soutien ^^,
Beast Out
Notes : Le passage sur Riven a été écrit en écoutant "Nuclear" de Mike Oldfield et "Paint it Black" de The Rolling Stones.
Les passages entre Darius et Vladimir = "El Condor Pasa" de Simon & Garfunkel et "Angie" de The Rolling Stones.
Les passages avec Vi et Caitlyn = "Apache" de The Shadows (morceau de western de 1960)
Les passages entre Jhin et Vladimir = "Nightcall" de Kavinsky.
Thème pour Jhin : "The Man Who Sold The World" de Midge Ure (reprise) (qui est dans Metal Gear Solid V aussi en passant, comme "Nuclear")
