Chapitre 5 : Où les pièces de l'échiquier se rassemblent

Le largage de la bombe n'était pas passé inaperçu. De tous les coins de Runeterra, les habitants avaient pu observer ce nuage mortel s'épandant au-dessus de l'île d'Ionia. La consternation et l'affolement se généralisèrent à tout le continent. En Démacia, Jarvan tint à ce qu'un conseil de guerre soit réuni, afin d'immédiatement mettre en place des mesures d'auto-défense et de sécurité accrue. Garen ne partageait pas son opinion. La meilleure défense résidait en l'attaque.

- Si nous attaquons maintenant, nous ne nous conformons pas au droit de riposte de notre propre constitution, expliqua le roi, très ennuyé, piégé entre les lois et sa conscience morale.

- Jarvan ! s'exclama Garen. Zaun et Noxus représentent une menace pour tout Runeterra et, crois-moi, eux ne s'arrêteront pas une fois arrivés à notre frontière, pour une question d'irrespect de règle !

S'ils n'intervenaient pas rapidement, cette épée de Damoclès serait suspendue ad vitam æternam au-dessus de leurs têtes. Garen s'impatientait. Allaient-ils réellement rester ici, à attendre que vienne leur tour ? A patienter leur propre mort, aussitôt que Noxus aura décrété l'envoi d'une autre bombe ? Pour une fois, il sut se montrer éloquent et Shyvana et Poppy le rejoignirent quant à sa résolution de prendre les devants d'une future offensive noxienne. Au crépuscule, il se mettait en route vers Noxus, suivi d'une centaine d'hommes. En chemin, ils croisèrent un groupe de civils des plus improbables, composée d'une poignée d'hommes, femmes et enfants aux vêtements sales et en lambeaux. Une femme se détachait spécialement du lot, grande, assez musclée pour sortir d'un rude entraînement, transportant une lourde épée comme s'il s'agissait d'un vulgaire jouet. Garen réalisa sans peine qu'il s'agissait de pauvres ères ayant survécu à la catastrophe de Ionia, maintenant ravagée par les troupes noxiennes qui la passaient au peigne fin, à la recherche de survivants à achever. Garen fit signe à ses troupes de s'arrêter, histoire de ne pas les effrayer. Il alla alors au-devant des réfugiés.

- N'ayez crainte. Nous sommes des démaciens, garantit-il en avançant.

La femme à l'épée titanesque, qui menait le convoi, le toisa de la tête aux pieds.

- Je sais reconnaître un insigne, souffla-t-elle ; sa voix grondait comme le tonnerre.

- Où vous rendez-vous comme ça ?

- Là où on voudra bien de nous, répondit-elle du tac au tac, toujours aussi âpre.

Le capitaine offrit généreusement :

- Vous n'irez pas bien loin dans ce dénuement. Nous avons du matériel de soin et de la nourriture à partager, si vous le souhaitez.

Riven ne se fiait plus à quiconque, mais force était de reconnaître que cet homme avait raison. Les vieillards se mouraient de faim et les blessés portaient des bandages non renouvelés depuis des semaines. Sous la contrainte, elle accepta la proposition.

Quelques minutes tout au plus après, les migrants se restauraient autour des feux allumés par les soldats. Les gens échangeaient, les démaciens ne connaissant que peu les ioniens, qui avaient été longtemps cantonnés à leur île. A l'opposé de tous, Riven observait le silence le plus parfait. Tout au plus avait-elle déposé son fardeau. Elle ne crachait pas un mot, mais son visage fermé parlait pour elle. Garen, installé face à elle, l'épiait sans méchanceté, ni animosité, juste par curiosité.

- L'indifférence est la plus grande défense, lança-t-il soudain.

Ses traits se durcirent encore davantage. Parce qu'il avait vu juste.

- J'ai déjà vu une telle arme, sauf qu'elle était entière, débuta l'homme tout en mastiquant sa viande séchée. Elle appartenait à un Primus Inter Pares.

Riven frémit insensiblement en entendant prononcer ce titre qui, aujourd'hui, constituait la plus grande de ses hontes. Garen ne dit plus un mot. Il s'était tu. Comme il l'observait, attendant une réponse, elle daigna enfin le regarder.

- J'ignore qui vous êtes, déclara-t-elle, cinglante, mais moins agressive, mais si vous voulez combattre Noxus, alors je suis avec vous.

Garen devina avec justesse qu'il venait de découvrir son meilleur allié dans la guerre, le plus acharné.


A Noxus aussi, à l'inverse de ce que croyaient les dirigeants, les nouvelles de Ionia soulevèrent une énorme vague de mécontentement, preuve que la populace n'était peut-être pas si embrigadée qu'elle le paraissait. Pour la première fois dans toute l'histoire de cette nation si disciplinée, des hommes et des femmes défilèrent dans les rues en protestant contre la politique d'annihilation. Swain, au lieu de les inviter à débattre, envoya les soldats. Les manifestations furent réprimées dans le sang. Durant près d'une semaine, les éboueurs ramassèrent des corps disloqués dans les caniveaux et les pavés de la ville furent teintés de rouge. La Purge, comme l'appelleraient pour des années encore les survivants, resterait gravée dans les mémoires. Ils n'étaient pas les seuls à s'en rappeler tourmentés.

Darius, en commandant obédient, fut celui qui appliqua les directives de Swain. A ce titre, il ordonna les mises à mort. Il fut l'homme qui criait "Feu", quand les civils s'avançaient. Il respecta son rôle, l'accomplit, mais sans aucun plaisir, plutôt par résignation. Il n'avait cure des ennemis, mais tuer les gens qu'il était censé protéger le perturba grandement. Lorsque la rébellion fut matée, il devint plus taciturne et renfermé. Cela n'indifféra pas Vladimir. Il prit sur lui et lui offrit simplement d'en discuter. Darius accepta cette main tendue. Ce fut la première fois qu'ils dépassèrent le stade du strictement professionnel.

Les jours défilaient, se suivaient en se ressemblant atrocement. Vladimir vivait aux côtés de l'homme qu'il chérissait, quoique sa façon de l'exprimer sorte de l'ordinaire. Car c'était bien ce dont il s'agissait. De l'amour et non de l'obsession. Vladimir avait manqué aux enseignements de Jhin. Il passait pour ainsi dire chaque heure auprès de Darius, dans cet état de guerre déclarée dans lequel se trouvait Noxus. Un contingent démacien avait récemment franchi les frontières ouest, avec, à son commandement, rien moins que l'ami du roi Jarvan IV.

Il réapprenait à connaître son Darius, celui qui était autrefois sien. L'homme s'était en apparence transformé en une machine froide et implacable, incapable de sourire et ne s'intéressant qu'à la guerre. Il donnait le change aux autres, mais Vladimir sentait bien que, dans le fond, il restait le même type plutôt cool et sympathique d'antan. De temps en temps, ils prenaient le risque de passer du temps ensemble. Rien d'aussi intime qu'autrefois. Tout au plus une discussion autour d'un verre de vin, mais jamais plus, par peur de trop se détendre et d'en oublier les interdits. Ils échangeaient sur la politique, s'engueulaient souvent, pour toujours mieux se retrouver. Exactement comme avant. Ils abordaient aussi des sujets plus personnels, toujours sans jamais franchir la limite du raisonnable. Au départ, tout sembla superficiel à Vladimir ; il crut l'avoir vraiment perdu. Leur échange ressemblait à ces conversations fadasses de dîners mondains qui l'ennuyaient à mourir. Un jour, exaspéré, il lâcha :

- Pitié, je ne t'invite pas pour entendre ce qu'ils me servent tous...

Il ne s'attendait pas à ce que Darius reçoive si clairement le message. Le général se renfonça dans son siège, prit une gorgée de liqueur et haussa les épaules.

- Bien. De quoi veux-tu parler ?

La réponse ne se fit pas attendre.

- De toi. A défaut de nous deux.

Son regard rencontra le sien. Il avait ouï des rumeurs, mais il désirait maintenant connaître la vraie version, l'entendre de la bouche de la légende elle-même.

- Comment es-tu devenu ce que tu es aujourd'hui ?


La brume rampait entre leurs pieds, dans la forêt enténébrée. La nuit ici était tombée depuis des heures. L'atmosphère étouffait, si lourde qu'elle en paraissait vivante. La terre portait encore les marques du fracas des armes. Les soldats étaient tous en proie au doute, la majorité de leurs armures piquetée de flèches démaciennes et aucun d'eux ne savait s'il verrait le lendemain. Les corps des frères agonisant ou déjà partis jonchaient le sol. La peur de mourir se peignait sur tous les visages. Excepté sur celui de Darius, qui ne trahissait que de la fureur. Pourtant, lui aussi était blessé. Son armure portait la trace d'un plomb encastré dans sa poitrine et il pressait son biceps ouvert, afin de ralentir l'afflux de sang. Le maigre bandage qu'on lui avait alloué ne suffisait pas. Il arracha une flèche de sa cuisse, mais le fer demeura grippé dans les chairs. Cependant, en dépit de toute cette douleur, il n'attendait qu'une seule chose : retourner au combat. Il frissonna de rage, en entendant les officiers songer au repli. Des couards, comme il les détestait. La colère gonfla ses veines ; sa respiration s'accéléra. Il n'assisterait pas à une défaite. Il ne les laisserait pas faire. Noxus gagnerait en ce jour, coûte que coûte.

- Nous pouvons encore gagner, affirma-t-il, sa voix résonnant sombrement dans leurs dos.

Ses supérieurs considérèrent celui dont ils n'avaient même pas noté la présence jusque-là d'un air ébahi, avant de le toiser, presque avec mépris. Qu'en savait ce paysan qui vivait, pour ainsi dire, sa première bataille ? Darius insista, les pupilles brûlant de détermination.

- Ne sonnez pas la retraite.

Vous démontreriez juste un esprit de perdant et Noxus ne perd pas. Noxus, c'était au contraire un cri de ralliement, de victoire, un hurlement écrasant. Noxus ne reculait pas, devant rien, ni personne. Le capitaine, sur qui tout reposait, échangea un regard hilare avec ses lieutenants, puis ricana :

- T'es pas en charge, le bleu !

Darius ne s'arrêta pas. La hache fendit l'air et le cou du capitaine, dont la tête roula sur le sol, aux pieds de Darius.

- Maintenant, si.

Se tournant vers les noxiens qui le scrutaient, partagés entre la terreur et l'ahurissement, il se sentit comme un homme nouveau. Tous attendaient, un ordre, un signe. Une preuve que ce n'était pas fini. Darius décida qu'il serait ce signe, puisque lui seul avait le courage de prendre les décisions les meilleures et surtout les plus critiques. Sur un ton sans équivoque, tirant sa hache, Darius décréta :

- Nous retournons au front.

- Mais... nous avons subi de telles pertes... pleurnicha un officier, sans pour autant oser s'opposer à lui ; il avait vu à quoi cela menait. Ils sont trois fois plus nombreux que nous !

- Je me moque de savoir s'ils sont cent, mille ou un million ! rugit le guerrier. Nous sommes ici pour nous battre et nous nous battrons ! Nous sommes nés pour ça, nous avons vécu pour ce moment !

Vivez pour Noxus. Mourez pour Noxus. Le slogan imprimé sur toutes les pancartes en ville. Pas même la Mort ne les stopperait, parce qu'ils avaient appris à ne pas la redouter, mais à l'accueillir, dans la gloire du combat. Il baissa les yeux, les ferma un bref instant, se remémorant ses parents, Vladimir, tous partis beaucoup trop tôt, pour des raisons différentes. Si jamais il les revoyait, dans cette vie ou dans l'autre, il ne pourrait plus les regarder en face, s'il fuyait aujourd'hui. Lorsqu'il rouvrit ses paupières, ils le fixaient toujours, suspendus à ses lèvres, toujours dans l'attente de l'espoir qui renaissait lentement.

- Beaucoup ont péri aujourd'hui et nombre d'entre vous périront. Moi aussi éventuellement.

Sa bouche se tordit en un rictus amer. Mais ne témoignant d'aucune crainte. Il avait vingt ans et il était déjà prêt à s'en aller.

- Mais, si on nous a appris une chose, à notre naissance, c'est qu'il n'est pas de plus grand bien que le bien commun et votre sacrifice, à présent, dès maintenant, sauvera tout ce que vous chérissez.

Votre patrie, vos enfants. Peut-être, eux, n'auront-ils pas à apprendre le maniement des armes, à être battus par des maîtres trop rudes. Peut-être vivront-ils autre chose que le conflit. Les commissures de lèvres se soulevaient. La désolation reculait. L'assurance et l'espérance rejaillissaient sur toutes les figures. Peu à peu, ils se redressaient ; ils redevenaient des hommes. Darius acquiesça légèrement.

- Je suis fier de vous. Je suis fier d'être noxien.

Il trempa ses doigts dans les entrailles d'un démacien éventré et les passa sur son visage, se maculant de son sang.

- Noxus ne tombera pas tant que nous serons debout. Il faudra qu'il nous tue tous d'abord, acheva-t-il avec un sourire féroce.

Ce fut véritablement une armée rouge que virent déferler sur eux les démaciens. Et qui les massacra tous, jusqu'au dernier.


- Regarde-moi, soldat.

Tu en as gagné le droit. Darius s'interrompit pour relever les yeux sur lui et le recevoir dans ses bras. Les mains de Vladimir se nouèrent derrière sa nuque. Elles étaient glacées, comme avant. Une foule de souvenirs inonda l'esprit de Darius et sûrement celui de Vladimir aussi. Celui-ci murmura à son oreille, d'une voix nullement obscène, juste sincère et douce :

- Je suis fier de toi.

La pression sur son dos se raffermit. Darius se restreignait difficilement ; ce fantasme qui l'avait hanté vingt-cinq ans se tenait devant lui désormais, en chair et en os. Il l'avait, juste là, capturé au creux de ses bras. Ces derniers temps avaient été si durs que Darius se sentait fatigué, voire harassé, et surtout très las, bien qu'il ne le montrât pas. Il s'échinait à la tâche, sans rien en tirer en retour. Le simple fait de serrer Vladimir une minute lui en apportait un peu de réconfort.

- J'suis crevé... confessa-t-il, pour le regretter aussitôt ; il ne s'autorisait pas d'habitude à sortir de son rôle de surhomme inébranlable.

- Allons, sourit doucement Vladimir, même toi tu n'es pas si vieux.

Il se recula et l'observa calmement, même si ses pupilles dilatées indiquaient qu'il exultait intérieurement. Darius déploya tous les efforts du monde pour ne pas céder au désir impérieux de le prendre, ici et maintenant. Il se raidit et repoussa Vladimir tout en s'en mordant amèrement les doigts.

- J'ai envie de toi...

Il savait qu'il comprendrait que ça n'impliquait rien de plus. Le traitement avait été un échec ; ça le mortifiait. Un cri de victoire silencieux résonna en Vladimir. Il le garda secret.

- Eh bien, me voilà flatté, commandant.

Ils restèrent proches l'un de l'autre, sans aller plus loin. Quand les cloches sonnèrent sept heures, Darius regagna ses appartements. S'attarder signifiait encourir le risque d'être surpris au sortir de la chambre de Vladimir à une heure où toute justification d'ordre professionnel était impensable.

Malgré ces aveux, ils continuèrent de se voir. Ils semblaient pris dans une spirale. Au fond, ils présageaient ce qui arriverait, mais ils se contentèrent de se mettre des oeillères et de persévérer dans cette voie. Progressivement, Vladimir se réaccoutumait à Darius et inversement. Il lui rappelait un peu Jhin qui, quand il tirait, ne manquait jamais sa cible. A son instar, Darius savait exactement là où il allait. Peu importait si cela signifiait tout perdre, tout ce qu'il avait. Dans sa vie, nulle place accordée à l'aléatoire, aux moments de faiblesse. Tout avait toujours été très dur, de sa naissance jusqu'à aujourd'hui, mais il n'abandonnerait jamais. Ils pouvaient tous renoncer, lui tiendrait sa ligne. L'amertume que Vladimir avait ressentie en essuyant ses rejets se mua en une admiration à peine plus faible que celle qu'il portait à celui qui l'avait formé au crime.

Jusqu'à ce jour où ils se rendirent ensemble sur les lieux d'un conflit. Les démaciens avaient été aperçus aux abords d'un village rattaché à Noxus. Darius, au vue de la gravité de la situation, décida d'y aller lui-même. Vladimir se proposa derechef pour l'accompagner ; il voulait voir le Commandant général à l'oeuvre. Il n'escomptait pas ce faisant mettre la pression à Darius, mais ce fut le résultat. Le général se montra encore plus intransigeant que d'ordinaire. Toutes les maisons du bourg furent fouillées de fond en comble, selon les prescriptions gouvernementales qui envisageaient l'aide d'espions intra-muros. Les visages se contorsionnaient devant Darius, partagés entre l'effroi et le respect. Ce fut à cet instant que Vladimir réalisa qu'il aimait une légende et rien de moins. L'adolescent, roturier de rien de tout, comme Noxus en comptait des milliers, était devenu un véritable mythe.

La lampe vacilla au-dessus du paysan attaché à la chaise. Ses cheveux dégoulinaient d'eau. Ils le questionnaient depuis deux heures déjà. Les griffes se rétractèrent sous la pomme d'adam tremblottante.

- Parle. Et vite. Je ne suis pas du genre patient, siffla Vladimir.

Le regard hagard de l'homme soumis à la question erra sur les visages menaçants qui le considéraient avec froideur. La femme, dans sa combinaison de cuir, gardait la porte de la cave, tandis que les deux hommes menaient l'interrogatoire. Le supplicié l'observa elle, dans l'espoir de tomber sur une face plus amène, mais, à peine avait-il posé les yeux sur elle, qu'un poignard se planta dans son genou. Vladimir envoya un sourire à Katarina, avant d'en revenir à l'homme et ricaner :

- Mon pauvre... On dirait bien que tu ne remarcheras plus.

Son expression passant de la décontraction à la rage la plus glaciale, il se pencha et enfonça ses griffes de métal dans l'autre genou du torturé. Il hurla d'une voix inhumaine :

- Parle ! Nous savons que tu as conspiré contre Noxus ! Tu as abrité ces démaciens, ces fils de chien ! Maintenant, avoue tes crimes !

Une main attrapa fermement l'épaule de Vladimir, le tirant légèrement, mais sévèrement en arrière. Pendant un instant, humilié par ce geste, Vladimir crut qu'il allait sauter à la gorge de Darius.

- Calme-toi.

- Mais nous savons qu'il est coupable ! se récria Vladimir, qui s'emportait.

Darius le regarda droit dans les yeux.

- Vladimir, Swain a spécialement ordonné qu'il reste en vie.

Le mage parut enfin recevoir le message. Il se détourna en soupirant.

- Je sors une seconde. La vue de ce parasite me donne la nausée.

Darius le gratifia d'un sourire discret et fugace. Vladimir quitta la cave et entama la montée des escaliers remontant vers le rez-de-chaussée de la maison du paysan. Il se figea subitement, en plein milieu, alerté par une odeur. Pas n'importe laquelle. Une qu'il affectionnait particulièrement. Celle du sang. Ses yeux descendirent sur les premières marches, sur lesquelles serpentait une rigole vermeille. Il aurait dû bien évidemment foncer prévenir Darius et Katarina, mais n'avaient-ils pas une garde rapprochée avec eux ? Il pensa que leurs hommes avaient simplement réprimé un peu rudement de possibles révoltés. Néanmoins, il acheva prudemment sa montée, prenant garde à ne pas faire de bruit. Une fois arrivé, il poussa lentement la porte. L'arôme du sang s'intensifia. Il le grisait ; il agissait directement sur son cerveau. Pire que de l'alcool ou que cet hydromel très fort qu'il se rappelait avoir partagé en Frjelord. Non. Il y avait aussi autre chose. De presque délicat, insoupçonnable. Ce quelque chose qui lui fissura l'âme et lui vrilla le crâne. Une senteur de fleurs. Et de poudre. Jhin. Il était là.

Vladimir réagit trop tard et trois balles lui percèrent le thorax. La quatrième, toujours la plus chargée, explosa dans le mur, à l'endroit où il se tenait une seconde auparavant. Il écumait. Sale enfoiré... Pourquoi lui infligeait-il ça ? Le hasard voulut que les coups de feu alertent tout le monde alentour. Y compris les soldats de Démacia tapis dans les environs. Croyant que les civils se faisaient réprimer, ils sortirent de leur cachette et intervinrent. Alertés eux aussi, Darius et Katarina ne tardèrent pas à rejoindre Vladimir. Ne sachant comment se dépêtrer et soucieux d'occulter la vérité derrière ses vingt-cinq années d'exil, ce dernier fit la seule chose qu'il avait à faire ; il mentit.

- Des démaciens...

Il cracha une gerbe de sang, énervé. Darius s'autorisa à frôler son bras. Katarina feignit de ne rien voir.

- Je vais te rapatrier en ville.

Vladimir prenait encore Darius pour un homme se maîtrisant, sachant dompter ses pulsions sanguinaires ou sexuelles ; il ouvrit de grands yeux. Jamais il ne l'avait vu si enragé et presque anxieux. Ce n'était pas dans son ton ou son attitude ; c'était dans ses yeux. Le colosse s'était précipité auprès de lui, posant le genou à terre, pour inspecter ses blessures. Vladimir, furieux et honteux d'avoir été surpris, gronda :

- Je vais bien... Cours après eux.

Il toussa, tout en s'appuyant sur le bras offert par Darius pour se redresser. Du sang dégoulinait partout sur le sol autour de lui ; il s'écoulait de sa bouche, de son abdomen percé. Darius fronça les sourcils. Comme il n'avait pas bougé, le grondement de Vladimir se changea en hurlement strident et haineux :

- Va après eux ! Tue-les ! Tue-moi ces bâtards !

Darius hocha la tête, déterminé ; il lui en fit le serment.

- Je m'en occupe.

Au-dehors, la foule s'agitait. Les démaciens se tenaient sur la place centrale, attendant de pied ferme ceux des soldats noxiens dépéchés qu'ils n'avaient pas encore tué. Du moins, c'était ce que croyait Darius et Katarina. Vladimir, lui, savait ; tous leurs hommes avaient été assassinés par une seule et même personne qu'il connaissait trop bien et dont il taisait le nom. Il attendit que Darius et Katarina s'avancent face aux ennemis pour filer en douce.

- Lord Darius, je présume ?

Darius toisa avec un mépris évident l'homme qui se tenait face à lui. Il cracha par terre. Une telle réaction n'étonna absolument pas Garen.

- Je prendrai ça pour un oui. Je vous arrête pour génocide et crimes de guerre.

La liste n'était pas exhaustive.

- Etrange. J'étais sure que nous étions encore dans notre pays, répliqua Katarina, sarcastique à souhait.

- Notre pays, nos règles, gronda Darius et il dégaina aussitôt sa hache. Et moi, je vais vous tuer pour avoir attenté à la vie d'un dignitaire noxien !

Garen ouvrit la bouche pour rétorquer, confus, mais Darius se rua sur la première rangée de ses hommes, qu'il décima d'un seul et violent coup de sa hache. Lui qui se figurait que la femme serait moins redoutable tomba des nues. Elle bondit sur un lui en un éclair et il dut la cogner de toutes ses forces pour la faire reculer, sans quoi elle l'aurait perforé de toutes parts avec ses dizaines de poignards. Ses camarades rendant l'âme l'un après l'autre, Garen ne tarda pas à sonner la retraite et les démaciens s'élancèrent vers la forêt. Darius grinça des dents. Il attrapa un des rares gardes noxiens encore en vie par le col.

- Harponnez-moi ces enfants de putain !

Le type fila sur les palissades et actionna les machines de tir. Des carreaux filèrent à travers le ciel et plusieurs hommes finirent empalés, piqués au sol comme des insectes. Les autres ne perdaient rien pour attendre. Darius, Katarina sur ses talons, s'enfonça dans les bois. L'assassin s'arrêta subitement. Elle se sentait comme épiée. Apparemment, Darius partageait ce sentiment.

- Il y a un problème.

Katarina le regarda avec attention.

- Retourne avec Vladimir.

- Mais je veux me battre. Au cas où vous ne l'auriez pas remarqué, commandant, je ne suis pas infirmière !

Il la chopa par l'épaule avec une brutalité rare, telle qu'elle crut qu'il la broierait de sa poigne, et lui hurla au visage :

- Retourne avec Vladimir maintenant !

Lorsqu'il la lâcha, ce fut si violemment qu'elle manqua de perdre l'équilibre. A contrecoeur et extrêmement déçue, elle retourna sur ses pas. Elle arriva juste à temps pour empêcher la mort de Vladimir. Des mains d'une personne qu'elle reconnut parfaitement, au premier coup d'oeil.

- Comment...

- Surprise de me revoir en vie ?

Ce n'était point une question. Riven tenait Vladimir par le cou et s'apprêtait à sectionner sa jugulaire. Katarina se figea. Ses mains glissèrent sur les manches de ses couteaux. Riven la considéra avec une rancoeur mal contenue.

- Je te conseille de fuir tout de suite, déclara-t-elle ensuite, dardant toujours un regard acrimonieux sur Katarina ; elle espérait ne pas avoir à tuer la soeur de son ancienne compagne, quand bien même toutes deux l'auraient envoyée à la mort en toute connaissance de cause.

- Tu n'achèveras pas cet homme, riposta Katarina. Il est des nôtres.

- Justement, Katarina, je ne suis plus des vôtres.

La rousse fut parcourue d'un frisson colérique. D'un autre côté, elle comprit ce qui sous-tendait sa trahison.

- J'ai appris pour le bombardement, mais pas avant ton départ.

Riven détecta un manque d'émotion dans sa voix. Ce n'était pas la femme qui l'avait embrassée dans un instant d'égarement face à elle, mais la tueuse.

- Je pense que le moment est venu de voir laquelle de nous deux avait raison, déclara sombrement la guerrière en brandissant sa lame.

Puis, elle ajouta sur un ton plus lugubre encore :

- L'épée ou les couteaux.

Vladimir émit un sifflement cruel, à peine audible et difficilement différenciable de ses râles de douleur. Celui-ci et Katarina échangèrent un regard que Riven ne manqua pas. La guerrière balança Vladimir contre le mur et sauta de côté à temps pour esquiver une volée de poignards. Seulement, l'une des dizaines de lames dévia d'une manière inattendue. Elle traversa son haut pour se planter dans son épaule. Riven grogna en l'arrachant.

Tout le temps qu'elles avaient passé ensemble, elles s'étaient également entraînées, bien qu'aucun mouvement ne fût destiné à blesser. Néanmoins, elles connaissaient chacune les tactiques et les points forts et faibles de l'autre. Aussi, quand Riven vit Katarina filer hors de la maison, elle comprit qu'elle dérogeait là à sa stratégie habituelle uniquement pour l'écarter de Vladimir, mais elle ne put réprimer l'instinct qui lui commandait de la poursuivre. Peut-être espérait-elle davantage qu'une victoire soldée par une mort. Peut-être attendait-elle encore une explication, un mot.

Katarina bondit entre les maisons pour finalement s'arrêter dans un large cercle de sable, qui rappelait vaguement leurs arènes d'entraînement. Riven ne manqua pas d'apprécier l'attention ironiquement touchante. Elle fit crisser ses lames l'une contre l'autre, son sourire sadique s'effaçant. Secouant la tête, elle affirma tout de go :

- Je ne veux pas ça.

Riven acquiesça, d'un air tout aussi dur :

- Et moi non plus.

Mais la première ne désobéirait pas aux ordres, trop bien conditionnée, tandis que la deuxième s'était jurée de ne point trahir l'idéal nouveau qu'elle avait été embrassée dans le plus grand désespoir. Katarina traça un trait dans le sable, anxieuse dans l'attente, anticipant le duel formidable à venir.

- Tu es prête ?

Riven hocha la tête, toujours ferme et résolue.

- Et toi ?

Un sourire indéfinissable se traça sur la bouche grenat de l'assassin. Celle-ci répondit, d'une voix amère, presque étranglée, comme si elle énonçait une fatalité :

- Je suis toujours prête.

Elles ne se précipitèrent pas l'une sur l'autre, telles des furies. Au contraire, même après qu'elles aient toutes deux dégainé, elles patientèrent près d'une minute, dans le silence le plus absolu, se contentant de s'observer. Puis, de concert, elles bondirent l'une vers l'autre. Toutes deux savaient le timing, l'instant exact où leurs armes se percuteraient et la façon dont elles glisseraient dans le conflit acharné. Nulle ne pouvait se laisser surprendre. Pourtant, quand Riven se dégagea pour attaquer, elle fut prise de court par Katarina prenant appui sur sa lame et se propulsant dans son dos. Elle n'évita pas un furieux coup de couteau dans l'omoplate, mais celui qu'elle rendit s'avéra bien plus meurtrier. Katarina, sans pour autant songer à s'enfuir, vacilla sur ses jambes. Elle n'émit pas l'ombre d'un son. Ce fut ce qui frappa Riven. Elle revint à l'assaut sans un cri, sans un soupir. Comme autrefois, la guerrière la prit en pitié. Pas parce qu'elle aurait été faible, mais parce qu'elle avait été dépourvue de tout sens de l'amour et de la préservation de soi. Riven se rappelait avoir été ce genre de machine humaine aussi, auparavant, avant que l'incident ionien ne lui ouvre les yeux.

L'envie d'en finir se faisant de moins en moins prégnante, elle céda de plus en plus de terrain et se montra plus défensive qu'agressive. Pour la première fois, Katarina ouvrit enfin la bouche. Le sceau du silence céda. Elle s'écria brusquement, agitée :

- Défends-toi !

Elle semblait l'en supplier. Elle ne voulait pas la tuer. Elle attendait d'elle qu'elle lui offre la chance d'échouer sa mission. Tant pis si, pour cela, elle devrait subir les affres du parjure et des flagellations. Elle y était désormais rodée ; le fouet ne marquait plus autant sa peau. Comme Riven ne changeait pas de stratégie, elle la brusqua. Elle redoubla de violence et, à plusieurs reprises, manqua de la transpercer. Acculée, Riven finit par riposter, en cependant prenant garde de ne pas la découper en deux. Elle la frappa violemment du plat, se servant de son épée comme d'une masse, mais le choc, en raison de la masse de l'arme et de la force employée, projeta Katarina, dont les côtes volèrent en éclats. Sa tête cogna contre une paroi et elle se retrouva face contre terre.

L'assassin essaya de se relever, tenta de fixer son regard, avant qu'il ne soit noyé dans le sang qui dégoulinait de son cuir chevelu fendu ça et là. Elle sourit, de ce même sourire qui avait glacé Riven des années et des années de cela. Un sourire sur un visage martyrisé. Elle hoqueta, presque riant :

- C'était... le meilleur combat... que j'ai jamais mené.

Riven ne fit qu'un geste, l'arrêtant de la main.

- Ne bouges pas. Tes os sont brisés. Ils risquent de perforer tes intestins si tu remues.

Katarina ricana, enfonçant son poing dans le sable rougi, le serrant avec la force qu'il lui restait dans l'instant. Elle ordonna juste, n'accordant même pas à la lame suspendue au-dessus d'elle :

- Fais-le.

J'ai échoué. C'est ton droit de prendre ma vie et de poursuivre la tienne. Mais Riven, sans crier gare, rangea son épée. Elle recula d'un pas, déclarant en tâchant de ne pas laisser filtrer la moindre émotion :

- Cassiopeia ne me le pardonnerait pas. Transmets-lui juste ce message. Feras-tu ça pour moi ?

Le corps ensanglanté à ses pieds tressauta à peine, agité d'un rire faiblard.

- Tu comptes m'humilier encore davantage ?

ça signifiait "oui". Riven esquissa à peine un sourire, avant de poursuivre :

- Dis-lui juste que les temps changent, mais que, si un jour elle a de nouveau le coeur à vivre, je saurai me rappeler de ce qui était avant.

Un soupir défait passa les lèvres de Katarina.

- Juste pour elle... n'est-ce pas ? Juste... pour... elle.

Riven ne perçut qu'une infime partie de son mumure inaudible. L'instant d'après, la rousse gisait inconsciente.


Elles avaient suivi la traînée sanglante qu'il laissait derrière lui et cet interminable sentier de sang les avait conduites là où elles n'auraient pas imaginé mettre le pied. A Noxus. Piltover n'était entré en négociations que récemment avec Démacia, mais cela suffirait à ce qu'elles soient capturées, torturées et exécutées pour espionnage par les noxiens. Le regard de Vi se promena sur les remparts austères, crénelés, puis sur les murailles cyclopéennes de cette ville gigantesque qui semblait si morte, si sombre. Tout comme ses habitants, elle ne respirait ni la joie de vivre, ni la gaieté.

- Pourquoi se rend-il là-bas ? souffla Caitlyn, qui cessa de lustrer son arme.

Qu'espère-t-il ? Cette chasse les emmenait trop loin ; Caitlyn avait l'impression d'être lancée à toute allure sur un cheval fou, l'embarquant ; elle était incapable de prédire quand il s'arrêterait enfin. Vi haussa les épaules.

- Peut-être que son "cher"associé était un noxien ?

Caitlyn murmura pensivement, Vi en profitant pour la contempler à la dérobée :

- J'aimerais savoir... comment ils fonctionnent... comment ils pensent... et ressentent... pour accomplir de telles atrocités.

- S'il te plaît, la coupa illico Vi, saisissant son bras, n'essayes même pas. Ne perds pas ce que j'aime chez toi.

Caitlyn ouvrit de grands yeux éberlués, avant de se détourner timidement.

- Ce serait un risque à prendre pour les arrêter.

Vi poussa un soupir exaspéré. Qu'est-ce qu'il ne fallait pas entendre...

- Tu as toujours réussi à enfermer ces salauds sans pervertir ton esprit. Tu prédisais leurs actions sans pour autant partager leurs pensées, raisonna-t-elle, faisant preuve d'un pragmatisme qui manquait de plus en plus à Caitlyn.

La traque s'éternisant semblait comme aspirer sa lucidité. Sa clairvoyance s'en ressentait grandement, au fur et à mesure que le désir tournait à l'obsession. Le Démon Doré hantait ses rêves, sans qu'elle eût jamais entraperçu son visage, ni même une quelconque partie de son corps, pas même une main lorsqu'il les canardait. Dans cet anonymat total, il adoptait la forme d'une ombre gigantesque qui, plus elles se dirigeaient vers elle, plus les avalait dans son tourment. Sans jamais l'avoir vu, Caitlyn était certaine qu'il existait quelque chose d'inhumain chez cet homme. Quelque chose qui les dépassait. Vi assistait à ce naufrage psychologique sans pouvoir réellement l'aider ; cela la peinait énormément.

- Cait... Tu lui accordes vraiment trop d'importance. On dirait que tu ne songes plus qu'à lui.

Un sourire germa peu à peu sur la bouche de la brunette. Elle musa, du bout des lèvres :

- Jalouse ?

Vi, loin d'être désarçonnée, lui répondit par un clin d'oeil des plus équivoques.

- Tout dépend d'à quel point ce désaxé t'obsède.

Il ne l'obnubilait heureusement point autant qu'elle, car Caitlyn ne tarda pas à répondre :

- Le seul moment où j'ai arrêté de me concentrer sur lui... c'était quand tu étais dans le coma.

L'ancienne hors-la-loi tourna la tête vers elle, soudainement sérieuse.

- C'est fini, Cait. Je suis là maintenant.

Loin d'apaiser la bouffée de l'angoisse rémanente, elle réveilla les souvenirs. Caitlyn serra les dents, essayant en vain de dissimuler la peine qui la submergeait et de chasser cette boule qui obstruait sa gorge.

- Je t'ai vue mourir, Vi...

Les larmes lui montaient aux yeux, incontrôlables. Vi captura ses mains dans les siennes, mais elle ne put stopper ses pleurs.

- Chaque jour, tu étais comme... Tu n'étais plus là ! Je te parlais ! Je te touchais et... tu ne répondais pas... J'ai vraiment cru... que ça durerait toujours.

Deux mains heureusement dépourvues de leurs poings mécaniques happèrent ses épaules et la tirèrent doucement vers l'avant. Le front de Caitlyn rencontra sans le heurter celui de Vi, qui, contrairement aux apparences, possédait une certaine sensibilité.

- Qu'est-ce que tu fiches ? rit tout la shérif, alors que deux doigts essuyaient ses yeux rougis.

Elle se sentait idiote de demeurer ainsi, dans cette posture étrange, bien que relaxante, à observer Vi dans le blanc des yeux, alors qu'elle se tenait à deux centimètres d'elle.

- C'est toujours mieux que de t'entendre débiter ces conneries ! s'exclama Vi, dont le franc-parler brisa un peu le romantisme du moment.

- Tu n'aurais jamais dû t'interposer... C'était ma faute.

La balle m'était destinée. Pas à toi.

- Cait, tu n'aurais pas survécu et...

Avec autant de naturel que de simplicité, elle sourit un peu.

- Qu'aurais-je bien pu faire ensuite sans toi ?

Son sourire s'effaça graduellement, laissant place à de l'étonnement. Caitlyn ne paraissait absolument pas bouleversée, choquée, ce qui était plutôt une bonne chose ; au contraire, en réalité, elle ne semblait pas du tout surprise ou heureuse. Juste neutre, voire mélancolique. Tout à coup, elle se recula et courut non loin de leur campement. Là, elle se pencha et s'immobilisa. Vi la dévisagea, d'un air confus, avant de la rejoindre. Elle la découvrit accroupie, observant une fleur.

- Cette fleur a la même forme que les pièges que nous avons retrouvés autour de sa dernière victime en date. Il compose avec son environnement. Il s'en inspire.

Un reniflement, suivi d'un ricanement sonore, échappa à Vi.

- Monsieur le serial killer se prend pour un artiste !

A ces mots, Caitlyn se figea tout net. Elle cueillit la fleur, la brandissant devant ses yeux, concentrant son attention dessus.

- C'est ça ! s'écria-t-elle, la voix tressaillant devant tant de folie. C'est exactement ça ! Il croit faire de l'art, faire de l'art avec les corps !

Vi n'avait pas eu le temps de la questionner sur son raisonnement qu'elle se vit demander le maigre dossier qu'elles avaient emporté avec elles. Caitlyn l'éplucha à la hâte pour en extirper la photo du premier meurtre. Elle la déposa face à Vi.

- Que vois-tu ?

Vi se mordit la lèvre inférieure. Mis à part des chairs déchiquetées, des organes exposés et agencés, il était vrai, d'une manière tout à fait particulière, elle ne percevait rien. Rien de plus qu'un acte de barbarie innommable.

- C'est la réplique organique d'une nature morte du musée de Piltover, lui expliqua Caitlyn. Et ça...

Elle sortit une deuxième photographie, où la victime exsangue avait été attachée à une baignoire, puis tailladée et percée au niveau des paumes et plantes de pieds.

- C'est celle du martyre d'un prêtre ionien. La peinture se trouvait encore sur l'archipel d'Ionia avant le bombardement noxien.

Les représentations se succédèrent, Caitlyn démontrant sa théorie. Vi n'en revenait pas ; la maladie qui rongeait le cerveau du criminel dépassait tout entendement. La shérif acheva, balayant brièvement du regard les derniers papiers :

- Et toutes ces personnes sont nées un quatre avril. C'est l'unique point commun que j'ai pu identifier entre elles. Rien d'autre ne les relie. Il y a là des hommes, des femmes, de tous les âges, de tous les types et origines.

Vi peinait toujours à réaliser ; elle avait l'impression d'avoir été téléportée dans un autre monde.

- Ce taré est persuadé d'être un artiste...

- Peut-être même qu'il pense bien faire ou qu'il est motivé par un objectif précis à atteindre. Maintenant que nous avons mieux cerné ce qu'il cherche, nous avons enfin une chance de l'empêcher de faire davantage de victimes.

Elle priait juste pour être assez rapide.


Ils crevaient de faim. Les chevaux aussi. Bientôt, ils ne seraient plus que des carcasses osseuses comme eux. Ils avaient bien songé à s'en repaître, mais c'était sacrifier leur unique moyen de transport. De toute manière, qu'il s'agît de Vladimir ou de Jhin, ils ne possédaient pas de grand appétit ; ils tiendraient le coup jusqu'à la prochaine ville. Le jeune inhala les vapeurs d'opium, avant d'exhaler ce que ses poumons n'avaient pas retenu.

- La vie... me paraît beaucoup trop compliquée...

- Ce sont les gens qui la rendent compliquée.

- Tu n'éprouves jamais de peine, de tristesse ?

Il peinait encore à y croire. C'était si inhumain, si éloigné de ses bouleversements internes d'une violence foudroyante. Jhin haussa les épaules en ricanant.

- Je n'ai pas le temps pour ça. Je suis un homme très occupé.

Il ne semblait pas aussi sérieux que d'ordinaire ; en réalité, sa voix sonnait rieuse et allégée. Peut-être que, même sur un tueur tel que lui, la drogue influait. Vladimir se détourna pour l'observer ; il aurait juré discerner le large sourire sardonique à travers le masque.

- Je parie que tu n'as jamais vu un cadavre danser.

Sur ces mots, il se dressa et attrapa par la taille la femme décapitée la plus proche, avant de l'entraîner dans une élégante valse. L'air ahuri de Vladimir laissa place à un véritable fou rire, largement encouragé par la drogue et l'incongruité de la scène. Soudain, Jhin envoya valdinguer la morte, qui s'écrasa mollement contre la paroi.

- Dieu qu'elle dansait mal.

Puis il étendit sa main métallique vers Vladimir, qui la saisit avec un sourire euphorique.

- Je mène la danse.

Au sens propre comme au figuré. Vladimir ne trouva rien à redire.


Vladimir se remettait doucement de ses blessures et Darius veillait à ce qu'il ne manque de rien. Il prolongeait ses visites de soir en soir, sans pour autant qu'aucun des deux ne dépasse la limite qu'ils s'étaient fixés. Pas de caresse, de rapprochement excessif, encore moins de baiser, si bien que leurs échanges paraissaient de loin juste amicaux. Vladimir passa ses doigts sur la ligne encore boursouflée parcourant son ventre. La cicatrice lézardait, rappelant une césarienne. Une blessure inesthétique de femme, pas de guerrier, qui lui répugnait atrocement à cette seule idée. Peut-être était-ce lui aussi qui voyait tout emprisonné dans le prisme de sa haine pour sa mère. Les coups toqués de plus en plus fort à sa porte le ramenèrent brusquement à la réalité. Il referma son haut et alla ouvrir. Darius décocha un léger sourire en coin, quand la figure hâve ravie de Vladimir apparut dans l'embrasure.

- Comme je l'avais prédit...

Darius, très embarrassé, perdit son sourire. Il se râcla la gorge.

- Je ne reste pas.

- Tu disais déjà ça il y a vingt-cinq ans. Et pas une seule fois tu n'es parti.

Tu es toujours resté. Darius pénétra dans la chambre, comme s'il s'agissait de l'antre de quelque créature prête à le déchiqueter.

- Quelque chose te tracasse.

Vladimir se mordit la lèvre inférieure. Il fit un geste vague de la main.

- Des inepties sans la moindre importance.

Darius posa ses mains sur ses épaules ; il constata qu'elles les recouvraient entièrement. Vladimir n'avait pas forci, contrairement à lui, et son visage n'était pas ridé ou marqué de quelque façon que ce soit. Cette dissemblance éveilla une fantaisie dans son imaginaire. Lui qui se sentait vieillissant, usé, disposait toujours du jeune avec qui il sortait dans sa propre jeunesse. Sur le coup, son excitation le choqua. Il la trouva malsaine. Puis il se souvint que, en réalité, Vladimir avoisinait son âge. Ce n'était pas près de trente ans qui les séparait et il était aussi prêt à jurer que, s'il avait pris de l'âge, comme lui, il l'aurait désiré quand même.

- Allez, dis-moi.

Vladimir retira ses mains qui pressaient toujours ses épaules et s'écarta d'un pas. Il hésita avant d'ôter sa veste, mais finit par obéir et révéler la cicatrice qui le préoccupait. Darius approcha doucement ses doigts et finit par les faire glisser dessus, effleurant à peine le derme meurtri.

- Elle te fait toujours souffrir ?

Vladimir secoua la tête.

- Non. Je la déteste juste parce que... Elle est horrible.

- ça ? Horrible ? ricana Darius. Heureusement qu'on couche plus ensemble, parce que j'en ai un sacré tas de comme ça et même de bien pire !

Vladimir rit doucement et reboutonna sa chemise.

- ça ne me dérangerait pas du tout de les voir, susurra-t-il, avec une oeillade.


Vladimir serrait les dents pour supprimer tout gémissement, toute plainte susceptible de trahir sa souffrance et attester du fait qu'il était dominé. Ses jambes entraient en tétanie, à force de rester aussi tendues et immobiles. Ses reins l'élançaient au-delà du supportable. Il ne tirait absolument aucun plaisir de ces intermèdes supposés être agréables ; qu'importait. Jhin usait de son sexe comme d'une arme, uniquement pour son propre plaisir au détriment de celui des autres. Heureusement, il ne faisait jamais traîner les choses. Il allait droit à l'essentiel, pour les meurtres, pour le sexe. Malgré tout, Vladimir se demandait si tout cela en valait vraiment la peine, si encaisser encore et toujours n'était pas illusoire. Après tout, à travers lui, Jhin ne s'aimait que lui-même. Il s'infatuait de sa propre personne, alors il lui fallait un disciple ; il se prenait pour un maître, un artiste et tant de choses encore, bien au-dessus du commun mortel. Avec les années, Vladimir commençait à entrevoir la supercherie que Jhin avait réussi à masquer jusque-là uniquement parce que ce dernier avait été lui-même convaincu par le délire de son seul cerveau, créé de toutes pièces. Il le vendait alors d'autant plus facilement.

- Tu as bientôt fini ?

Après quelques secondes, Jhin répondit, d'une voix neutre, presque mécanique, dépourvue de tout affect :

- A l'instant.

- Et toi, qu'as-tu fait pendant ces vingt-cinq années ?

Vladimir sursauta presque ; perdu dans les méandres de ses souvenirs, il en avait perdu le fil de la conversation et n'avait point prêté attention à la fin du récit de Darius.

- J'ai...

Pris tellement de routes pour tomber de cul-de-sac en cul-de-sac. Son regard dériva vers son verre de vin rouge et il murmura d'une voix énigmatique et lugubre, qui avertit Darius et le priva de toute envie d'en savoir davantage :

- J'ai suivi un chemin que je pensais fait pour moi et qui n'était qu'une chimère.

J'ai suivi quelqu'un que je pensais connaître et qui ne savait pas lui-même qui il était. Dieu qu'il avait été naïf. Et stupide. Même lui, avec son ego monstrueux, ne pouvait se voiler la face à ce stade. Il écarta sa mèche qui tombait devant ses yeux et les releva, surprenant Darius à l'observer.

- Quoi ?

Un certain souvenir, dans les vestiaires, de leur adolescence, se raviva dans sa tête.

- "Quoi" ? répéta d'une voix étonnamment adoucie Darius, avec un rictus amusé. Pourquoi te mets-tu toujours autant sur la défensive avec moi ?

Vladimir baissa le regard et sourit à peine, préférant esquiver la question. Darius le relança sur un autre sujet. S'il bloquait, mieux valait juste ne pas s'en formaliser et passer à autre chose.

- Maintenant, dis-moi. Pourquoi ne pas rentrer plus tôt ? Pourquoi me faire attendre vingt-cinq putain d'années ?

Il tâchait de taire la rancune dans sa voix, en vain. Le visage de Vladimir adopta une moue tout à fait étrange, à mi-chemin entre la tristesse et l'agressivité.

- J'ai fait des choses horribles, Darius, le genre de choses que même toi réprouverais. Et, le pire, c'est que je n'éprouve pas le moindre regret.

Je ne vaux pas mieux que lui. Darius le scruta une seconde, comme s'il pouvait voir dans ses yeux ces actes abominables qu'il répugnait à ne serait-ce qu'énoncer, ou au moins leur reflet.

- Vlad.

Le retour du surnom lui fit dresser la tête. Son regard s'anima, ses yeux s'éclairèrent.

- Contente-toi de servir Noxus à présent.

Je ferme les yeux sur le reste. N'en dis juste pas plus. Vladimir reçut le message et sa tête s'affaissa contre son bras. Vaincu, il demeura juste ainsi. Les yeux fermés, il entendit un léger murmure au-dessus de lui, comme un appel.

- Construis ce monde avec moi.


Sa terre. Rasée. Dévastée. Par leur sauvagerie. Comme par hasard, juste après son retour à Noxus. Vladimir. Il l'avait fait pour se venger. Forcément. Jhin en était certain, aussi sûrement que s'il l'avait vu lancer l'ordre de ses propres yeux. Dans son esprit tout tourné vers lui-même exclusivement, cela ne faisait pas l'ombre d'un doute. Tout était dirigé contre lui, pour l'atteindre, le blesser, le mettre à genoux. Il réprima son courroux, le renfermant bien au chaud dans sa poitrine qui se soulevait. Il éperonna son cheval, dont les foulées se firent plus amples. Son pancho flottait dans le vent derrière lui.

"Je pense m'être trompé ; je pense avoir fait l'erreur de te croire."

Le souvenir polluait son esprit. Il se le figurait parfaitement, comme à ce croisement de routes, de destinées, à la sortie de cette maudite cité de Piltover. Il se souvenait de tout, dans le moindre détail, de la température de l'air un peu trop chaude pour la saison à la subtilité des senteurs florales embaumant l'atmosphère, en passant par la façon dont il avait ouvert les bras comme prêt à accueillir une balle. Que Jhin n'avait pas tirée, alors qu'il aurait dû. Il s'était embarrassé de ce gamin et voilà comment il le remerciait ? Son ego ne le supportait pas. Il ricanait cyniquement au visage des couples se séparant, des amis se déchirant ; ce qu'il vivait était bien pire qu'une rupture amoureuse banale. Tout amour de l'autre en était exclu ; il n'était question que de son amour de lui-même. Il n'en avait pas conscience. Ce qu'il ne touchait pas du doigt ne pouvait le heurter. Sa main glissa pour tâter son fusil et remonta en frôlant sa cartouchière. Il frissonna de nouveau, alors qu'il faisait si bon. Le moment où tout avait cessé de s'aligner sur son plan et de répondre à ses envies repassa devant ses yeux. Avec Vladimir, s'était éloignée la promesse d'immortalité et de grandeur éternelle. Son héritage se mourait.

"Non. Ne deviens pas toi. Reste avec moi. Reste moi."

Jhin l'avait dit, mais Vladimir n'avait pas compris ; en tout cas, il n'avait pas écouté. La mort elle-même n'était pas suffisante à ce stade, pour châtier l'impudent. Ses doigts raffermirent davantage leur emprise sur les rênes. Il tira dessus, le mors cisaillant alors la bouche du destrier. Il serra comme s'il tenait là son cou. Soudain, il relâcha. Toute pression disparut et le cheval brutalement stoppa net. En contrebas du mont sur lequel il s'était arrêté, s'élevait Noxus.

- J'espère que tu es prêt Vladimir... parce que je suis déjà là.


Voilà un update qui a bien tardé ! Le chapitre n'était pas facile à rédiger, en raison du nombre d'éléments à y caser.

Comme le couple prévu est Riven x Katarina et qu'il existe déjà un triangle amoureux avec Cassio, je n'ai pas fait Garen attiré par Katarina, alors que c'est dans le lore de LoL. Après, de ce que j'ai compris dans les notes de background sur wiki, les développeurs ont dit que finalement Garen avait fait une croix sur Katarina à cause de leurs divergences de caractère, de camp etc. Donc bon, je ne pense pas que mon choix soit trop gênant, plutôt anticipatif.

Merci aux lecteurs,

Beast Out

Notes : Le moment entre Darius et Vladimir = "Honor Him" de Hans Zimmer (BO Gladiator) et "The blood that moves the body" de A-ha.

Le duel entre Riven et Katarina = (Sword Of The Stranger) Ihojin No Yaiba "Battle Theme"

Le voyage de Jhin = "(Ghost) Riders In The Sky" de Johnny Cash et la reprise de ce thème par The Shadows.

La scène entre Vladimir et Jhin drogués est un hommage à un passage de "Natural Born Killers", film de Tarantino. Musique = "Not your kind of people" de Garbage.

Le moment entre Caitlyn et Vi = "The Last of the Mohicans Theme"