Chapitre 6 : Où l'on se déchire, se quitte en mauvais termes et décide ainsi de son destin.
- Quel honneur ? Quelle humanité invoques-tu ? Nous n'avons ni l'un, ni l'autre en stock, ricana-t-il moqueusement, juste avant de tirer sur le séquestré.
Le Démon Doré perça ses yeux, sa bouche, puis son front.
Vladimir serra les dents, tâchant d'occulter les images.
Il y avait trois règles à ne jamais, jamais oublier avec le Démon Doré.
- Regardez toujours là où vous posez le pied. Regardez la terre.
- Regardez l'air.
- Ne lui tournez jamais le dos.
Votre seule chance repose sur son chargeur qui ne comporte que quatre balles. Mais jamais sa dernière balle n'a encore manqué sa cible et elle suffit toujours.
Vladimir, dont la main demeurait suspendue au-dessus du plateau de victuailles, fit finalement signe à l'esclave qu'il ne désirait rien. Ses pensées lui avaient coupé l'appétit. Il avait menti. Encore. Il n'était pas aussi imperméable qu'il le prétendait à ces choses qu'il avait vues. Pire, à ces choses qu'il avait faites. Quand il ne fréquentait que Jhin, tous deux perdus dans leur délire, il ne réalisait rien ; revenir à Noxus, reprendre contact avec d'autres gens, lui ouvrait les yeux sur l'horreur de ce qu'il avait accompli. Tout ça pour quoi ? Pour subir une énième désillusion. Jhin n'était pas comme lui, pas plus que lui n'était comme Jhin. Ce dernier aussi avait rudement accusé le coup de cette terrible vérité, au point de ne pas l'accepter. Personne n'était comme eux. Leurs envies, leurs aspirations divergeaient. Jhin ne réclamait de contact humain que lorsqu'il s'agissait d'assouvir une pulsion primaire, telle que tuer ou baiser ; Vladimir n'était peut-être pas aussi insensible que lui. Quelque part, il avait besoin d'éprouver de l'affection et de la partager avec un autre être humain. Ils n'étaient donc pas deux êtres semblables ; chacun était et resterait seul.
La foule sous le balcon hurlait à perdre haleine. Sous les hourras, on brûlait les dépouilles des démaciens. Durant une journée entière, les ouvriers s'étaient échinés à bâtir d'immenses bûchers assez hauts pour que, de très loin, tous puissent observer les cadavres s'enflammant. La légère baisse de popularité qu'avait subi Darius suite à la Purge s'était estompée illico. Vladimir, dans la foulée, avait également pu redorer son blason, mais tous évidemment se souvenaient encore de sa traîtrise. Il tressaillit soudain, Leblanc le fixant d'un air entendu ; il savait ce qu'elle lui intimait de faire. Ses yeux ourlés de longs cils allèrent de lui à Darius. Vladimir soupira tout bas. Elle s'impatientait. Il lui devait ce service. Sans sa voix supplémentaire et celle d'Elise, lors du vote, même avec l'aide de Darius, il n'aurait pas été amnistié. Elle n'avait pas eu besoin de se présenter à lui ou de lui servir un long discours élaboré. Elle n'avait eu qu'à prononcer deux mots : Rose Noire.
Vladimir avait quitté le pays durant longtemps, mais il savait parfaitement ce que ce nom impliquait, ce qu'il représentait. Elle s'était penchée sur lui, plongeant son regard dans le sien une fois de plus. Il est temps pour nous d'agir. Elle ne craignait plus Swain ; elle l'avait pour ainsi dire mis dans sa poche. Et voilà que l'ancien partenaire de Darius, le second homme fort du gouvernement qu'elle voulait renverser, revenait en ville ! Un véritable cadeau du ciel, providentiel. Si elle affaiblissait Swain, le tenait écarté de ses affaires, les mauvaises décisions et les défaites s'accumuleraient. Le peuple se mettrait à huer celui qu'il avait tant aimé et le gouvernement s'éparpillerait, fondrait comme neige au soleil. Alors les nobles récupéreraient leur place. Ils refonderait un régime aristocratique. Mais, pour cela, il fallait non seulement la déchéance de Swain, mais surtout de Darius, qui incarnait la puissance et portait ce gouvernement, dont il était l'emblème, à bout de bras. Si Darius tournait le dos à Swain, le peuple le suivrait. Leblanc avait susurré :
- Tu as toujours de l'emprise sur lui.
Vladimir n'aimait pas ce jeu de manipulation qu'elle lui demandait de jouer. Il avait cédé, Leblanc le menaçant à mots couverts d'inventer toutes sortes de mensonges et de le dénigrer auprès de Swain, afin de l'évincer définitivement, sans espoir de retour cette fois-ci. Vladimir la détesta les premières semaines, puis, petit à petit, il comprit qu'elle-même, pour sa cause, endurait beaucoup. Elle se donnait à un homme qui la dégoûtait, lui disait oui, quand son coeur et sa tête criaient non. Il en vint lentement à la respecter, même si ses méthodes laissaient à désirer.
- Une fois que nous régnerons, nous abolirons cette loi qui vous sépare depuis si longtemps, promit-elle, avec un doux sourire. Il sera tout à toi... Délivré de ce fardeau.
Elle-même espérait pouvoir rester auprès d'Elise, la tête haute. Vladimir avait à peine fermé les yeux, une seconde, pour confirmer leur accord. Séduire Darius, retourner avec lui, l'acte en lui-même ne lui répugnait pas, mais dans ce but... C'était une autre histoire. Il s'efforcerait de l'oublier. La voix tonitruante de Draven l'extirpa de sa réflexion.
- ça leur apprendra !
Draven attrapa la chope de vin, fit mine de trinquer avec les démaciens partant en fumée, et la vida d'un trait, avant d'éclater d'un rire arrogant. Darius acquiesça sans sourire, puis se détourna légèrement pour observer Vladimir à la dérobée ; le mage paraissait totalement ailleurs et Darius songea que cela avait à voir avec ces vingt-cinq foutues années scellées par le silence.
- Vladimir.
Le ton était impérieux, bien différent de ce qu'il voulait exprimer. Sur ce, il lui fit signe de s'esquiver. Les deux hommes s'échappèrent aussi discrètement que possible du balcon bondé. Vladimir s'appuya négligemment contre le linteau de la cheminée éteinte.
- Un problème, Lord Darius ? s'enquit-il, affectant du désintérêt et de l'ennui.
Darius attendit que le serviteur qui passait en coup de vent gagne la terrasse.
- Vlad, je pense finalement que ce serait bénéfique qu'on... on en parle.
La bouche de Vladimir forma un sourire tout à fait obscène.
- ça fait des semaines et des semaines qu'on "parle", Darius. J'en ai assez de "parler".
Darius fronça les sourcils, plutôt embarrassé.
- Ne me mets pas dans une situation difficile...
Vladimir se rapprocha de lui, arborant toujours ce sourire à la fois sensuel et narquois. Le regard de Darius cilla. Il inspecta rapidement la pièce. Par bonheur, les serviteurs ne repassaient pas encore.
- Comme ?
- Vlad. Je pensais qu'on était d'accord, soupira le commandant. Rien qui puisse nous trahir...
Les yeux du mage flamboyèrent de colère.
- Bon sang, Darius ! Nous n'avons pas cinq ans ! Tu te figurais vraiment qu'une relation platonique serait viable ?
Darius réagit au quart-de-tour. Il plaqua sa main sur sa bouche et le poussa hors de la salle, encore plus loin des festivités, là où ils seraient enfin hors de portée. Il ferma la porte à double tour derrière eux.
- Tu peux pas fermer ta grande gueule de temps en temps ?!
- Non ! Parce que, contrairement à toi, j'essaye d'améliorer la situation !
- Améliorer... La blague...
- De la faire avancer au moins ! Toi, tu te contentes de rester là, à attendre que les choses changent toutes seules !
Tant de passivité, sur le plan sentimental, de la part de Darius lui mettait les nerfs à vif. En dépit des interdits, il avait espéré qu'il craque ; ça n'avait pas été le cas, à aucun moment. Vladimir se sentait à tort rejeté et également extrêmement frustré, comme à chaque fois que quelqu'un ou quelque chose lui résistait, de quelque manière que ce soit.
- Vlad, c'est dur pour moi aussi. Je t'aime toujours autant.
Prononcer la formule miracle ne l'aida pas du tout. Vladimir renifla d'un air dédaigneux, croisant les bras et regardant ailleurs.
- Tu le dis beaucoup, mais tu le prouves peu.
Toujours cette voix perçante, chargée d'agressivité, qui piquait exactement là où ça faisait mal. Darius faillit s'étrangler de fureur.
- Quoi ?!
Avant que Vladimir ait pu enchaîner, il cria :
- Aux dernières nouvelles, c'est moi qui n'ai pas cessé de te couvrir, de te défendre, contre tout le monde ! Moi qui t'ai attendu pendant vingt-cinq putains d'années, sans même savoir si tu daignerais refoutre les pieds ici ! Les voilà tes preuves à la con !
Il ne s'interrompit qu'une seconde, pour reprendre son souffle. De toute façon, Vladimir ne paraissait plus en état de riposter. Il fixait obstinément un point imaginaire, très loin, l'air absent ; il se défendait à sa façon, par le mutisme et un semblant d'indifférence.
- C'est pas ma faute si tu gâches systématiquement tout ! l'acheva Darius. Me fous pas tout sur le dos !
Soudain, Vladimir prit une inspiration erratique, saccadée, mais il restaura le contact visuel, à grand-peine.
- Darius...
Arrête. C'est bon. Sa respiration reprit peu à peu sa cadence naturelle.
- Parle à Swain ! Débrouille-toi, mais fais quelque chose ! C'est notre vie Darius !
Et elle passera vite, beaucoup trop vite. Celle de Darius en tout cas, mais Vladimir n'était pas invincible. Certes, il ne vieillirait plus, mais il pouvait mourir sous les coups d'épée... ou sous les balles. Il baissa les yeux, demandant implicitement pardon.
- Si tu ne le fais pas pour toi, fais-le pour moi.
Darius ne pouvait rien promettre. Vladimir n'obtint qu'un silence persistant. Il soupira, se détendant enfin :
- Tu aurais dû finir prêtre...
Toute lubricité s'était effacée de son expression. Il semblait enfin sincère, débarrassé de toute fioriture. Plus de jeu d'acteur, de séduction superflue. Darius, juste à son instar, se relâcha. La tension piégée dans son corps diminua. Il s'autorisa à sourire.
- Tu as toujours dit que tu resterais.
Même si tout sexe, ces "crimes", étaient bannis à jamais. Vladimir était capable du meilleur comme du pire ; il pouvait faire l'ange comme la bête. Tuer comme aimer. Une énorme différence avec Jhin, qui n'était destiné qu'au premier. Darius était pris entre deux feux. D'un côté, il savait que Vladimir n'avait pas tort ; leur relation n'était pas perverse ou anormale, comme ses bourreaux le lui avaient répété des années durant. D'un autre côté, il y avait la Loi, certes mal faite, injuste, mais qui restait la norme de référence. Au point où Vladimir et lui en étaient, Vladimir n'avait même pas à l'effleurer pour créer du désir. La déchéance était à portée de la main. Il le sentait bien ; ils franchiraient le pas ; ils encourraient de nouveau le risque, tôt ou tard.
- Et je le pense toujours, affirma Vladimir. Je serai à tes côtés... quand tu auras cinquante ans, puis soixante et soixante-dix ans...
- Et quand je serai mort ? le coupa Darius ; il n'appréhendait pas sa réponse et elle ne le désappointa pas.
Vladimir haussa les épaules, agité d'un doux rire.
- Les nécromanciens ont fait des merveilles avec Sion. Pourquoi pas avec toi ? lança-t-il, comme s'il s'agissait là d'une évidence.
Darius ne put réprimer un rire.
- ça ne te dérangerait pas que je sois un ranimé ?
- Ce serait toujours toi.
Les griffes de Vladimir s'enroulèrent autour du bord de sa cape, tirant à peine dessus. Darius s'exécuta à cette mince commande et réduisit l'espace entre eux. C'était tout ce à quoi il pouvait aspirer, rien de plus et seulement dans l'émotion du moment. Le sang pulsa furieusement dans ses veines. Vladimir respira contre sa bouche.
- Juste un baiser en souvenir du bon vieux temps...
Des lèvres sèches se posèrent sur son front un instant. Vladimir rit tout bas.
- Salaud.
- Tu as toujours les mêmes travers ?
- "Travers" ? Je te trouve gentil, murmura-t-il en forçant un sourire ; pour un peu, il aurait semblé abattu. Tu peux dire "perversions", "paraphilies".
Il se tut pendant un moment, avant de reprendre :
- Non. Plus aujourd'hui. J'ai appris à me pardonner.
Et quelqu'un d'autre m'en a trop fait baver. L'autre lui avait montré ce qu'était vraiment la souffrance, lui avait prouvé qu'il n'avait été jusque-là qu'un "petit joueur".
Le sifflement du serpent lui donna la chair de poule. Katarina, au terme d'un pénible cantonnement dans les soubassements de l'ordre des assassins, s'était vue pardonner son échec et avait pu renouer contact avec ses proches. A peine sortie, elle s'était empressée de donner à sa soeur des nouvelles de Riven. Honnêtement, Katarina s'était préparée à tout type de réaction de la part de sa soeur aînée, à ce qu'elle se mette en colère, qu'elle maudisse Riven, qu'au contraire elle se montre heureuse et décide de la rejoindre, ou même qu'elle pleure, délaissant enfin son attitude haineuse et glaciale. Elle ne fit rien de tout ça. A la place, elle conserva un parfait sang-froid. Quand Katarina lui apprit l'envie de Riven de la retrouver, son invitation à être réunies, Cassiopeia souffla d'un air las atroce.
- Une traîtresse... Pas comme moi.
Non, je ne te retrouverai pas, Riven. Pas après l'affront que tu nous fais. Peu importait la bombe ; le coeur de Méduse s'était bien trop asséché, racorni, pour se laisser aller à la miséricorde. Sa cadette fut révoltée par son attitude. Les deux femmes, durant leur adolescence, avaient tant partagé, psychiquement, charnellement ; parfois, Riven s'était permise de raconter quelques-uns de ces moments à Katarina. Celle-ci s'exclama :
- Comment peux-tu l'oublier si facilement ?
- Comment ne le peux-tu pas ? rétorqua-t-elle de sa voix cinglante, telle la lame d'un rasoir.
Elle marqua une pause, avant de planter son regard dans le sien ; elle souriait, mais elle ne rigolait pas ; elle la menaçait, directement.
- A vrai dire, ne réponds pas. Ce n'est pas la peine. Je connais la vérité.
Katarina ne put s'empêcher de baisser les yeux, même si elle se mortifia instantanément. Son comportement dénotait cruellement sa culpabilité. Le sourire de Cassiopeia s'allongea ; son regard accusateur s'intensifia.
- Oh oui... je la connais.
Sa soeur finit par se détourner, ployant sous ces yeux d'un jaune vif qui la calcinaient, semblant transpercer sa peau pour l'atteindre en plein coeur. Cassiopeia y vit un aveu. Elle murmura avec un plaisir relevant d'un sadisme que seul un amour déçu excusait :
- Elle méritait ça...
- Quoi ? s'écria Katarina, estomaquée. Tu... étais au courant ?! Cassiopeia ! Tu savais pour le bombardement et tu n'as rien dit ? Rien fait ?!
Seul le silence lui répondit, mais les yeux du serpent ne dévièrent pas ; ils restaient braqués sur leur seconde cible de vengeance. Katarina en ressentit davantage de peine que de rancoeur.
- Tu te fais des idées... Elle... t'aime.
Le serpent rit à gorge déployée et s'exclama, comme s'il chantait :
- Des mensonges, des mensonges... Encore et encore... Regarde-moi, juste une minute.
- Ton aspect ne change rien à...
- Tais-toi ! la coupa son aînée, si ulcérée que du venin gouttait de ses crocs à chaque mot qu'elle prononçait et qui s'accompagnait d'un concert de sifflements. Assez ! ça suffit !
Cassiopeia remonta ses innombrables bracelets, les tritura, visiblement nerveuse.
- Je dois me préparer à partir pour Ionia, de toute manière, déclara-t-elle finalement, au terme d'un pesant silence.
Katarina la fixa, crispée, tendue, rancunière. Et sûrement envieuse aussi. De toute évidence, sa soeur ne méritait pas quelqu'un comme Riven, une femme aussi dévouée, franche, sincère dans ses actions et dans ses sentiments.
- Je crois effectivement que tu ferais mieux de ficher le camp.
La terre aride de Ionia, stérile et sèche, serait en parfaite harmonie avec son état d'esprit. Toute plaine, forêt, avait disparu. Des rumeurs couraient parmi les soldats, contant l'histoire d'une vengeresse toute de flammes nimbée, qui, pour reprendre possession de son sol dévasté, abattait quiconque l'accostait, quiconque elle apercevait. Plusieurs dépouilles avaient été découvertes, partiellement brûlées, étranglées par des ronces noires, comme carbonisées, dont l'enveloppe s'écornait. Certain qu'un esprit furieux des bois était à l'oeuvre, Swain avait donc requis qu'un mage se déplace sur les lieux ; Cassiopeia avait accepté. Celle-ci désigna la sortie de sa main griffue et lança d'une voix acide :
- Je vous souhaite bien du plaisir à toutes les deux.
Marquant une courte pause, elle sourit et ajouta, venimeuse à souhait :
- N'oublie pas qui elle est, Katarina. Dorénavant, il s'agit de ton ennemie.
Uniquement ton ennemie.
Merde. Même s'il était bien trop tard désormais pour regretter.
- Sûr de ne pas avoir menti ?
Darius remonta l'oreiller dans son dos, s'installant confortablement dans le grand lit défait. Il accepta avec un sourire le verre d'alcool fort que Vladimir lui tendit. Avec le boucan dehors, dans les rues, tous les cris des saoulards, nul doute ne faisait que personne n'avait pu les entendre.
- Vlad... marmonna Darius, blasé.
Vladimir enroula son corps nu dans un peignoir de soie rouge, mais il ne retourna pas auprès de lui. Il se servit aussi en liqueur et resta à la boire debout.
- Alors c'est miraculeux que tu n'aies rien perdu... Au contraire, ricana-t-il, ponctuant sa phrase d'un clin d'oeil.
- ça fait surtout longtemps que j'attendais ça... admit Darius et il ne pouvait s'empêcher de s'en vouloir et de regretter ce bonheur qu'ils avaient retrouvé ; il ne guérirait pas de cette "maladie", comme l'appelait Swain.
Il était à la fois satisfait et déçu. Vladimir, devinant son malaise, feignit de s'intéresser à autre chose et termina son verre. Tout à coup, le commandant sortit de sa torpeur.
- Vlad...
Il marqua une pause, hésitant à poser sa question ; il n'était pas certain de vouloir connaître le réponse. Ce qu'il ignorait ne risquait pas au moins de le blesser. Sauf s'il ne cessait de se tourmenter avec ses interrogations. Il préféra chasser le doute, même s'il se sentait idiot de demander ça.
- Tu m'as trompé ?
Vladimir éclata littéralement de rire ; pour lui, ça tombait sous le sens. Darius serra les mâchoires et regarda ailleurs ; c'était définitivement un oui franc et entier.
- Quoi ? s'exclama le mage, hilare. Tu ne vas pas me faire croire que toi, tu m'es resté fidèle pendant plus de vingt années ? Que même pas une seule fois tu as couché avec quelqu'un d'autre !
Les yeux sombres de Darius se braquèrent sur lui et le guerrier répondit de but en blanc, avec beaucoup de gravité et de sérieux :
- Pourtant si.
Que ce fût de son plein gré ou par obligation, par manque de temps ou d'envie, le résultat demeurait le même ; il n'avait connu que lui ; il l'avait attendu. L'hilarité de Vladimir s'évanouit en un instant et son sourire retomba. Il s'assit auprès de Darius sur le lit.
- Je ne pensais pas qu'il existait quelqu'un comme toi.
Vladimir passa ses doigts sur les tempes déjà grisonnantes du soldat. Darius attrapa ses poignets et l'obligea à baisser ses mains.
- Tu devrais apprendre à faire confiance, au moins à moi.
Il sentit Vladimir se raidir sous la pourtant faible pression qu'il appliquait sur ses bras. Ils venaient de coucher ensemble ; cependant, le noble se tenait toujours dans une posture de rejet, d'appréhension.
- C'était juste pour te défouler ou...
ça redeviendra comme avant ? Darius eut un petit rire affectueux et fit une des nombreuses petites choses toutes bêtes qui indisposaient Vladimir, voire le contrariaient au point de le mettre en rogne les jours où il était de mauvaise humeur. Autrefois, tout du moins. Il passa et repassa sa large main dans ses cheveux, le décoiffant tout à fait. Vladimir eut la réaction dont il se souvenait ; il chopa sa main et la repoussa, tout en la gardant prisonnière dans la sienne.
- Comme avant, assura d'un seul coup Darius.
Inutile pour Vladimir de vocaliser son questionnement pour qu'il le comprenne. Puis, se penchant vers lui, il ajouta tout bas :
- Toi et moi.
La réticence qu'il percevait s'évanouit enfin. Toute tension disparut chez Vladimir.
- Mais probablement pas avant un certain temps.
Comme son compagnon s'apprêtait à protester, il poursuivit :
- Je pars pour Ionia bientôt.
- Le pays est rasé, conquis. Pourquoi ils t'enverraient là-bas ?
Darius partit d'un grand rire, de bon coeur, face à sa mine renfrognée plutôt enfantine. Vladimir avait des airs de gosse boudeur. Il lui signifia d'un coup d'oeil de se taire. Darius essaya de redevenir sérieux.
- Swain tient à ce que je m'occupe personnellement de l'installation des colons noxiens.
Vladimir fit la moue, puis décréta subitement :
- Je viens avec toi.
- Vlad, non.
Il était sûr et certain que l'environnement là-bas ne lui conviendrait pas. Ils coucheraient dans des tentes, dans des brancards ou à même la terre. Ils seraient à la merci des intempéries, de la disette au cas où l'approvisionnement par la capitale prendrait du retard, et surtout peut-être des maladies générées par les émanations de la bombe. Vladimir, à sa connaissance, avait toujours vécu dans le luxe, la profusion, l'abondance ; tout ce qu'il désirait, sauf la sanité sûrement, lui avait été offert sur un plateau d'argent. Il serait malheureux comme les pierres en Ionia. Enfin, en la Ionia actuelle. Pas celle d'antan. Celle que Jhin désirait lui montrer. D'ailleurs, c'était aussi et surtout pour éviter celui-ci que Vladimir souhaitait quitter Noxus au plus vite, non pour suivre Darius. Jhin l'avait pris en chasse ; le partenaire devenait la proie et la proie voulait s'échapper coûte que coûte. Darius avait vu énormément de gens dans sa vie, de tous les genres, et Vladimir, tout de suite, ressemblait à un fuyard, le regard plutôt nerveux, insaisissable, le visage fermé, trop pour être honnête. C'était sans doute normal pour un ancien exilé.
- Qui ils étaient ?
Ou plutôt qui il était.
- Darius, mais de quoi tu parles ?
Il avait parfaitement compris. Darius se contenta de lui lancer un regard appuyé, pour finalement se rendre compte qu'il ne lâcherait jamais rien. Pas un traître mot, pas un nom. Il soupira ; toujours le même problème de confiance ?
- Je ne peux pas te protéger de ce que tu ne me dis pas.
Le regard de Vladimir se durcit.
- Je peux me protéger tout seul. Merci.
Darius n'insista pas. ça ne servait à rien. Le regard de Vladimir se posa sur lui avant de s'en retirer, presque avec gêne.
- Tu sais, Darius, on aime tous un peu nos vieux démons.
On les préserve jalousement. On ne veut pas les perdre au fond. Au contraire, on s'y accroche. Désespérément. Envers et contre tout.
L'église abandonnée, éloignée du bord de la route, avait attiré leur attention, ainsi que le cheval épuisé attaché à la grille du cimetière attenant. Elle constituait une scène parfaite pour ce maniaque. L'ennemi public numéro 1 ; le tueur le plus recherché de tous les temps. Caitlyn avait eu vent de ses antécédents. Elle avait enjoint les ioniens à la renseigner avant de les quitter. Midi n'avait pas sonné, mais déjà tintaient les cloches, leur mélodie résonnant jusqu'au dehors. Caitlyn pressa légèrement le pas, son coeur battant à tout rompre ; Vi en devina sa précipitation. Elle désirait découvrir le meurtrier qu'elle traquait depuis des mois. Enfin, son apparence lui serait révélée. Peut-être même pourrait-elle l'interroger, pour l'analyser, le comprendre. La haine n'empêchait pas l'intérêt, bien au contraire ; elle le suscitait.
Par chance, il était seul, agenouillé au centre de la nef, un bouquet de roses vermeilles entre les mains, comme s'il visitait un mort. Au son de leurs pas, il fit volte-face. Il ne paraissait nullement surpris ; il les attendait. Comme toujours. Une foule d'émotions submergea Caitlyn. Une déferlante qui la cloua sur place et la tétanisa. Un tremblement visible la parcourut à la vue de cet être à l'allure dégingandée, aux bras et aux jambes anormalement longs et fins. Il ressemblait à un grand squelette métallique. Il ne collait pas à l'image du tueur qu'elle s'était mentalement fabriquée. Non, ce ne pouvait être... ça. Le Démon Doré ne remua pas d'un pouce. Il demeura parfaitement immobile, les observant l'une et l'autre un instant, avant de se tourner de nouveau vers le choeur de la chapelle. Sa voix résonna sous les voûtes, grave, sinueuse, pleine de nuances trompeuses. Il déclara juste :
- Pas avant la dernière note.
Caitlyn respirait vite ; Vi lui parlait, à un pas dans son dos, mais sa voix lui paraissait si lointaine qu'elle n'entendait presque rien. L'étranger qui n'en était pas un bougea sa main. Caitlyn frissonna, voulut attraper son fusil, mais elle s'arrêta ; il n'avait que levé sa main à hauteur de son visage. Quatre doigts se dressèrent.
- Plus que quatre notes, dit-il.
Les cloches battirent de nouveau. Il replia un de ses doigts.
- Trois.
Un autre doigt s'abaissa.
- Deux.
Au terme d'une seconde et d'un autre battement, il ne resta qu'un doigt.
- Une.
Le dernier tintement emplit l'air, bien plus sinistre que les précédents. La main lentement redescendit près du fusil. Il ricana tout bas ; il semblait à Caitlyn qu'un monstre d'un autre monde s'adressait à elle.
- Effrayée, petite, on dirait ?
Caitlyn ne répondit pas. Vi l'appela, mais elle ne percevait plus qu'un vague brouhaha incohérent. Le démon pencha sa tête cagoulé de droite, puis de gauche, comme une marionnette mal suspendue. Il émanait de lui un magnétisme malsain, corruptif, qui aspirait l'énergie de quiconque s'enhardissait à le contempler. Il était comme un vide béant, l'un de ces trous noirs dans l'espace, absorbant, assimilant tout sans rien offrir en retour. Il sourit, presque délicatement, avec un sadisme tout sauf dissimulé.
- Ainsi, enfin... le rideau se lève. Le premier acte...
- Ferme-la ! s'enflamma soudain Vi. Juste descends-le Caitlyn !
Elle n'en fit rien. Elle voulait entendre ce qu'il avait à dire, sans se l'avouer.
- Je sais ce après quoi tu cours, petite. Des réponses, ricana-t-il doucement, avant d'ajouter, d'une voix plus ironique encore : La vérité. Mais qu'est-ce que la vérité ?
Comme Caitlyn le laissait poursuivre, Vi voulut forcer le passage et attaquer le malade. Caitlyn brandit son bras, la bloquant. Le moment n'était pas encore venu ; elle ne le tuerait pas tant qu'il n'aurait pas tout dit.
- L'unique vérité, reprit-il, est : je n'offre aucune réponse, parce qu'il n'y a pas de vérité. Ni sur moi qui suis pur, ni sur mes actions qui le sont aussi.
Il créait la beauté dans ce monde ; il la générait. Comment aurait-on pu le blâmer ? La brune fronça les sourcils, ravalant sa déception. Il la nargua, mais sur un ton devenu moins mutin :
- Descends-moi, petite. Si tu peux.
Le canon glissa hors de l'étui. Caitlyn l'imita, les mâchoires serrées. Vi voulut s'avancer, mais elle l'arrêta de nouveau. Ce serait un un contre un. Un duel dans les règles de l'art, sans duperie. Une question de pur talent. Il l'avait provoquée ; elle se devait de vaincre par ses propres moyens pour réparer l'offense. Elle agissait exactement selon les prédictions de Shen. Son coeur l'emportait sur sa raison. Dans sa tête, repassaient les images de corps mutilés. Le visage de la petite fille qu'elle n'avait pu sauver. Une goutte de sueur dévala son front. Sa respiration s'accéléra.
A l'opposé de Jhin, silencieux, figé, patientant, elle était agitée, fébrile, comme si elle s'apprêtait à se jeter à corps perdu dans le vide. Elle qui était réputée pour sa maîtrise et son sang-froid grelottait, en plein été. Elle ne se demandait pas une seconde comment elle parviendrait à viser dans des conditions pareilles. Vi, si. La femme lança un regard angoissé à sa shérif, mais celle-ci ne le lui rendit pas. Le sien était braqué sur le démon. Jhin prit avec une tendre délicatesse son fusil entre ses mains, sans pour autant le charger.
- Si tu penses réussir là où tant ont échoué avant toi...
Il ricana.
- Ils m'ont battu à mort, ont tranché mon bras, mes jambes. Mais je suis revenu...
Il saisit quatre cartouches l'une après l'autre, les glissant dans la chambre avec délice.
- Ensuite, ils ont empoisonné ma nourriture. Mais encore je suis revenu.
Les cartouches s'enfonçaient dans un son glauque. Caitlyn demanda, presque calmement :
- Ont-ils déjà songé à te cribler de plombs ?
Il ricana, véritablement réjoui et diverti. Il ne la prenait pas au sérieux. Il était certain qu'elle perdrait.
- Non. Ce sera une grande première.
La dernière cartouche fut installée, prête à être tirée.
- Toute ta vie n'aura pas eu de résonance avant ce moment. Rassure-toi, si jamais tu venais à perdre, je promets d'honorer ta mort par une magnifique symphonie. Un hommage posthume... comme pour tous les autres.
La langue de Caitlyn se détacha de son palais. Maintenant que le moment fatidique se rapprochait, elle se ressaisissait.
- Donne-moi d'abord son nom. A l'autre.
Que je règle son cas quand j'en aurai fini avec toi. Le Démon doré émit un doux rire. Il planta son regard inhumain droit dans le sien, en articulant bien distinctement :
- Plutôt... mourir.
Il lui réservait un sort si exceptionnel ; personne d'autre ne l'aurait. Tout ce sang qui évacuerait sa carcasse maladive, les cris qui vibreraient dans l'air. Dieu qu'il avait hâte. Mais il fallait se montrer patient.
- On est là pour exaucer ton voeu, enfoiré ! s'écria Vi.
Caitlyn inspira profondément. Son fusil était prêt, celui de sa némésis aussi.
- Ne me manques pas, petite. Parce que je ne m'arrêterai jamais.
Ses propos ne la déconcentraient plus ; elle était dans son élément à présent, la tête refroidie. Tout à coup, sans prévenir, il leva son fusil et hurla, d'une voix cruellement enjouée :
- Que le spectacle commence !
Caitlyn, en moins de temps qu'il n'en fallait pour le dire, alignait sa cible et le viseur. Les deux balles partirent à l'exact même instant. Une traversa le bras de Caitlyn, qui poussa un cri sauvage de douleur, mais tira une deuxième fois. Elle fit mouche. Un son métallique de balle ricochant résonna dans l'église, l'écho se répercutant de voûte en voûte. L'immense silhouette malingre trembla vivement, comme une machine dont les circuits étaient endommagés, risquant le court-circuit, puis elle se redressa. Vi, Caitlyn étant en mauvaise posture, partit à l'assaut. Alors que son poing allait s'encastrer dans son ventre, Jhin virevolta sur le côté, avec une désinvolture qui la fit enrager. Il balança ce qui ressemblait à un explosif vers une colonne. Le pylône s'effondra entre eux. Vi le cogna de toutes ses forces, mais ne put le briser assez pour créer un passage qu'après trois coups. Le démon avait déjà filé. Dans son dos, ne bruissait que la respiration de plus en plus nerveuse de Caitlyn.
- Nous aurions pu le tuer mille fois ! s'énerva Vi, mais elle s'empressa de déchirer un bout de son habit pour nouer un bandage de fortune autour du bras blessé de son amie.
La brune secoua la tête, accompagnée d'un rire âpre.
- Non... non, non ! Il joue avec nous ! Il avait préparé cette sortie... Tout comme chaque mot qu'il m'a dit.
Il n'y avait rien de naturel, d'improvisé. Tout avait été préalablement soigneusement calibré, orchestré.
- Il me teste... et, aujourd'hui, il s'est rendu compte qu'il ne valait mieux pas me sous-estimer.
- Cait... Je t'ai soutenue quand tu as refusé de suivre le conseil de ce Shen... mais... il avait raison. Tu en as fait une affaire tellement personnelle que ça obscurcit ton jugement.
Elle le déplorait, mais ne pouvait que le constater. La shérif releva des yeux attristés, enténébrés, sur elle.
- Vi... Si tu veux abandonner...
Sa partenaire l'interrompit derechef.
- Non ! Jusqu'au bout, je serai là...
Mais reprends-toi, je t'en prie. Elle crevait d'inquiétude. Elle ne s'y attendait pas le moins du monde, quand Caitlyn l'embrassa.
La bise de Frjelord s'infiltrait par les minces fentes des parois de bois. Parfois, quelques flocons parvenaient à filtrer à l'intérieur ; ils se répandaient aussitôt en petites flaques sur le pavé entourant la cheminée allumée. Jhin, attablé, écrivait dans son journal, griffonnant des schémas de pièges, dessinant des projets de toiles imprimées dans le sang. Vladimir l'observait, ou plutôt l'admirait. Darius occupait toujours ses pensées ; son souvenir y vivait encore, mais il s'atténuait. Après tout, cela ne faisait-il pas quinze ans déjà ? Vladimir, quelque part, se le reprochait. Mais Jhin... Jhin était tellement différent de tous les gens qu'il avait pu croiser auparavant. Avec lui, il pouvait partager des idées, des discussions, toute une foule de choses auxquelles Darius n'entendait strictement rien. Il existait entre lui et Jhin une communauté de pensées, d'idéal, qui manquait dans sa relation avec Darius. A cette époque, Vladimir croyait encore bêtement que l'amour requérait une adéquation, une ressemblance entre les deux individus. De plus, il s'imaginait Jhin bien plus humanisé et sensible qu'il ne l'était ; en réalité, c'était souvent les dissemblances qui rassemblaient et Jhin était comme mort émotionnellement. Vladimir faisait fausse route ; pour l'heure, il demeurait dans son rêve. Il vivait sans réfléchir, dominé par ses envies, ses instincts ; un comble pour l'intello d'antan de manquer ainsi de jugement sur les gens.
- Comment est-ce arrivé ? s'enquit-il tout à coup ; il fit mine de le demander à l'improviste, mais la question lui brûlait les lèvres depuis longtemps.
Il désigna son bras métallique. Jhin ricana tout bas.
- Que souhaites-tu entendre ? Désires-tu la vraie version ou... l'autre ?
- Les deux, répondit-il sans hésiter. Je veux tout entendre. Tout ce que tu as à dire.
Jhin ne possédait guère de faiblesse, hormis son goût prononcé pour la flatterie. Il sourit et souffla, légèrement exalté :
- Que de sympathie, Vladimir... Je suis touché.
Evidemment, son ironie transparaissait, mais elle n'affectait plus le jeune, qui avait appris à composer avec le caractère très particulier de son compagnon.
- Tu dois avoir si cruellement manqué de modèle avant de me rencontrer, poursuivit le démon, écartant du bout de ses doigts pointus la mèche entravant le front du mage.
Vladimir l'avait questionné sur sa vie et le voilà amené à discourir sur la sienne. Il le devait ; il ne contrarierait Jhin pour rien au monde.
- C'est vrai, admit-il.
Puis il songea à Darius, qui avait essayé de l'enfermer dans la normalité. Jhin, sans qu'un son le trahisse, devina qu'il songeait à quelqu'un de précis. Vladimir se sentit obligé de s'expliquer.
- Je pense pouvoir dire que j'admirais mon... "ami", mais...
Il baissa les yeux et secoua un peu la tête.
- Nous étions trop différents.
Beaucoup trop. Jhin lâcha d'un air banal :
- Tout notre opposé, je suppose. Nous nous accordons à merveille, n'est-ce pas Vladimir ?
La manière dont son cadet releva les yeux sur lui, le regarda tout en se détendant et souriant, lui en apprit énormément. Le démon rit dans son for intérieur. Bientôt, il pourrait lui demander bien davantage. Bientôt, il serait en mesure d'exiger à peu près tout de ce jeune homme. Il n'appelait pas cela de la manipulation ou profiter des failles d'autrui ; pour lui, c'était donnant-donnant. Ce qu'il offrait à Vladimir, par sa seule présence et son acceptation de le laisser assister à ses miracles sanglants, valait tous les sacrifices du monde.
- Tu n'as toujours pas répondu, pointa Vladimir, en prenant garde de demeurer courtois et doux.
Mieux valait ne pas réveiller l'eau qui dort. Jhin ne lui en tint pas rigueur uniquement parce que cela complaisait son ego.
- J'ai perdu ces parties de mon corps. Je me suis fait greffer ces membres de remplacement pour demeurer opérationnel.
Vladimir tâcha de ne dévoiler aucune pitié ou compassion ; Jhin méprisait les faibles.
- Dans un combat ? Tu as été torturé ?
Jhin le toisa, hésitant entre délivrer la vérité ou un énième mensonge. Au bout d'un moment, il murmura, de sa voix grave, dramatique :
- J'ai voulu devenir ma propre oeuvre, dépasser ma condition de mortel, ma... faiblesse intrinsèque d'être de chair et de sang... Mais je me suis loupé.
En cet instant, Vladimir lui aurait tout donné, pour effacer ce qu'il croyait être de la tristesse mais n'en était pas. Juste une habile mascarade de la part du grand automate. Vladimir sombra dans le silence qui suivit ces déclarations. Animé du seul désir de lui rendre sa légèreté de coeur, il sourit :
- Tu es bon.
C'était indéniable. Etrangement, le compliment mit Jhin hors de lui. En un quart de seconde, les yeux de Jhin s'embrasèrent et il fut sur lui, serrant sa gorge jusqu'à la suffocation.
- Je ne dois pas être "bon". Je dois être parfait !
De même qu'une mélopée se jouait sans faux accord, qu'une peinture se peignait sans faux ton. Sinon, à quoi bon ? Vladimir n'essayait pas de se libérer de la poigne de fer ; il savait que résister ne faisait qu'empirer les choses. A la place, il céda. Il baissa les yeux, le menton, comme un chien face à un autre plus dominant. D'ordinaire, une minute suffisait pour qu'il le relâche. Cette fois-ci, il le retint assez longtemps pour que son cou demeure marbré durant plusieurs heures. Il était alors encore capable psychologiquement d'encaisser. Il croyait encore à ses mensonges.
Jhin constituant son unique contact humain normal, il était toujours celui qui tentait de recoller les morceaux après un désaccord, car il savait très bien que Jhin, lui, s'en moquait et ne reviendrait pas vers lui, sauf pour lui donner des ordres sous la forme de faux conseils d'ami. Jhin lui avait formellement interdit de pénétrer dans sa chambre, sans en avoir reçu l'autorisation expresse. Il fermait toujours la porte d'habitude, mais, ce soir-là, le hasard voulut qu'elle fût entrouverte. Piqué de curiosité, Vladimir s'approcha, tentant de glisser un oeil. Il espérait sans doute enfin découvrir le mystère sous le masque. Il entrevit brièvement une forme reflétée dans le miroir fissuré, mais ne discerna rien de net. En revanche, il reçut de plein fouet la crosse de fusil en plein ventre. Jhin le battit toute la nuit. Pour un infime reflet dans une glace. Vladimir aurait pu répliquer. Il le savait, mais Jhin l'impressionnait trop pour que les brèves idées se traduisent en actes. Le démon ne régnait pas par sa force ou ses pouvoirs, mais par la terreur. C'était psychologique ; c'était pourtant plus puissant et efficace que toute force physique.
Désolé pour le temps d'update. J'ai perdu ma connexion internet pendant un bout de temps -_-
Enfin, Zyra va pouvoir entrer en scène ! Je l'attendais elle ! xD
Merci aux lecteurs ^^
Beast Out
Note : Le duel Jhin/Caitlyn est inspiré d'un passage du western "Pour une poignée de dollars" et d'un passage mettant en scène El Indio (Gian Maria Volontè).
C'est noté pour les manques etc (c'est fort probable ; ce chapitre n'a pas été relu du tout xP)
