Chapitre 7 : Où l'on court après des fantômes

Les enfers ressemblaient sûrement à ça. La terre craquelée, rougeoyant par ses multiples failles. Cassiopeia n'avait permis à personne de l'accompagner. Elle avait enduit son corps d'un onguent afin de résister à la température élevée qui régnait ici. Des marques la recouvraient déjà ; en chemin, elle avait croisé le chemin d'un homme en feu. Elle l'avait juste mis en fuite ; il n'était pas sa cible. Celle-ci possédait l'apparence d'une femme. Le soleil déclina, se coucha, et elle explorait toujours ce désert infini. Elle fit une pause, examinant les environs ; elle s'était tant éloignée de son campement qu'elle ne pourrait plus faire demi-tour, y compris en cas de défaite. Bizarrement, pour la première fois depuis longtemps, elle songea à tout ce qu'elle avait fait et surtout à ce qu'elle n'avait pas fait et qu'elle aurait dû faire. Le souvenir d'une jeune combattante penchée sur elle, dans une toute petite chambre, repassa devant ses yeux, mais le bonheur qui y était autrefois associé s'était mué en rage et rancune. Tu me trouvais belle autrefois... Cette obsession égocentrique pour son physique la persécutait. Elle s'endommageait elle-même.

Elle venait de reprendre sa marche, quand des arceaux de ronces jaillirent de terre tout autour d'elle et l'enserrèrent de toutes parts. Les épines plongèrent dans ses poignets, ses mains, ses bras, mais ne réussirent pas à briser les écailles de sa queue. Le serpent siffla furieusement ; si elle ne s'était pas laissée déconcentrer par ses réminiscences, jamais un piège si ridicule n'aurait fonctionné. De l'obscurité, s'extirpa une femme de grande taille. Sa chevelure formait comme une gerbe de flammes.

- Tu es sur mon territoire.

Pantoise, Cassiopeia ne répondit pas tout de suite. Pour la première fois, elle se retrouvait face à quelqu'un d'aussi différent qu'elle. Bien qu'il s'agît d'une adversaire , elle en ressentit une certaine paix ; quelque chose en elle s'apaisa insensiblement. D'autant plus qu'elle reconnaissait volontiers la beauté de cette femme des plus étranges, à son instar.

- Comment peux-tu être de leur côté ? la héla l'esprit furieux, ses yeux et les cheveux flamboyant de colère. Toi, une enfant de la nature !

J'étais humaine. Avant de devenir... ça. Cassiopeia n'en souffla mot. A la place, elle y vit une occasion de reprendre l'avantage.

- Je viens en amie et non en ennemie, assura-t-elle, usant de son don de persuasion.

Les globes enflammés se rivèrent sur elle. L'inconnue hésitait. Cassiopeia l'observa aussi discrètement que possible. Son ire épouvantable la ravageait. Les plantes qui l'habillaient autrefois étaient tombées en cendres et sa peau noircissant s'était fissurée. La destruction de son paradis terrestre l'avait brisée. Dans un dernier accès de doute, les failles la défigurant brillèrent davantage, comme si le feu avait remplacé la sève dans ses veines. Cassiopeia se prépara, mais les ronces qui l'entravaient partirent en fumée. Elle avait vu juste ; les divinités naturelles étaient foncièrement bonnes, même quand il était affaire de vengeance. Il suffisait de leur susurrer ce qu'elles désiraient entendre pour que la perspective du meurtre et, par là, de la destruction de ce que Mère Nature avait conçu, quitte leur esprit. La femme de flammes trancha d'une voix nette et autoritaire :

- Ne restes pas. Retourne d'où tu viens.

Cassiopeia feignit de se plier à son exigence. Elle la scruta en silence et, aussitôt qu'elle lui tourna le dos, se jeta sur elle. Ses crocs empoisonnés eurent du mal à pénétrer le derme devenu corne en raison de l'air trop sec et des conditions de vie trop rudes. L'esprit poussa un cri presque rauque de colère, plutôt que de souffrance, alors que les griffes du serpent la tailladaient et lui injectaient toujours davantage de leur poison.

- Pire que les humains ! rugit-t-elle.

Sa bouche, lorsqu'elle hurla, vomit des lianes noires qui agrippèrent Cassiopeia. Les plantes étaient corrosives comme si elles suintaient l'acide. Le son qu'émit le serpent stoppa une seconde la femme ; s'y mêlaient un sifflement bestial et le gémissement d'une mortelle. Elle n'avait jamais connu d'êtres autres que ses pairs et les grands arbres marcheurs qui arpentaient autrefois cet endroit. Les rares humains qu'elle avait rencontrés auparavant étaient tous des hommes et vils. Chasseurs, dans les temps anciens, tuant par nécessité d'abord, puis par pur plaisir. Ensuite, leur avaient succédé les braconniers. Pendant ce temps, les citadins commençaient à agrandir leurs villes. Les forêts reculaient, au fur et à mesure qu'ils abattaient de plus en plus d'arbres. Zyra avait courbé l'échine et suivi le mouvement, le coeur brisé. Son domaine autrefois immense se réduisait toujours davantage. Elle fit le voeu de le protéger plus farouchement. Pourtant, il y eut cette femme qu'elle ne tua pas, alors qu'elle se tenait sur son territoire, dans sa retraite. A la source qu'elle affectionnait le plus, au coeur des bois. C'était un jour avant que le ciel ne s'assombrisse et que la mort n'emporte tout. Zyra n'avait pas identifié ce qui avait mal tourné cette fameuse journée ; toute cette technologie lui était parfaitement inconnue. Néanmoins, elle savait que tous ces guerriers n'étaient pas étrangers au désastre. Il n'y avait que l'homme pour ainsi tout détruire, sans le moindre scrupule.

Elle se souvenait de la femme, à cause de ses cheveux prématurément blancs. D'abord, elle avait pensé à la châtier, comme les autres, mais l'inconnue avait déposé ses armes. Elle paraissait rompue de fatigue, les traits tirés, son armure ensanglantée. Elle s'était traînée péniblement jusqu'à l'onde, y avait plongé ses mains, après avoir retiré ses gantelets, et, là, elle avait prié. Elle avait pleuré, se croyant solitaire. En son for intérieur, Zyra avait été touchée par son respect et sa détresse. Son coeur bienveillant s'était serré. La déesse avait fait ce dont elle n'avait guère l'habitude, ce cadeau qu'elle n'offrait plus depuis que le genre humain s'était changé en destructeur. Elle avait éveillé la forêt, pour lui en montrer toute la beauté, en espérant que l'humaine répande le message ou qu'au moins elle regagne l'amour de la nature qui faisait tant défaut à ses camarades. La brise s'était adoucie ; les feuillages avaient tu les bruits angoissants du dehors ; les bois s'étaient transformés en refuge. Les plantes avaient doucement ceint la femme, telle une alcôve protectrice prête à l'accueillir. Tout s'était déroulé si subrepticement que la guerrière n'avait rien remarqué, mais Zyra avait été témoin de son soulagement, de cette décontraction qui avait chassé sa tristesse. Avec ses sens aiguisés, elle avait perçu son parfum et ce parfum, en une infinitésimale quantité, se retrouvait sur la tueuse qu'elle tenait actuellement captive.

La déesse brisa son étreinte mortelle. Elle recula, tout en l'enveloppant d'un regard si tranquille subitement que Cassiopeia en fût déboussolée. Les épines avaient laissé dans ses membres des plaies profondes, mais Cassiopeia ne sauta pas sur cette occasion de s'enfuir. Elle se perdait dans les yeux de celle qui l'avait épargnée ; ils recouvraient une apparence presque normale. Là où seul le feu brûlait, se dessinaient des pupilles. Ses lèvres carbonisées se dépareillaient de la couche de charbon qui les nappait, révélant une bouche vermeille et veloutée.

- Tu diras aux tiens que la Dame aux ronces vit ici.

Et qu'elle ne partira pas plus loin. Elle existait pour créer, pas pour pulvériser et dévaster comme ceux qu'elle exécrait. Cassiopeia, toujours confuse, peina à balbutier :

- Pourquoi ce revirement ?

- Si je t'achève, je deviens comme toi. Je ne suis pas si désespérée. Je ne suis pas si triste.

Un léger sourire para sa bouche exquise, la tension faisant craquer les restes de croûte sombre qui couvraient son visage. Elle ne se libérerait pas aussi aisément.

- Rentre maintenant.

C'était un avertissement. Sa bonté avait ses limites.


Vladimir alla vers les deux frères, s'arrêtant près d'eux sans pour autant interrompre leur conversation. Darius fit signe à Draven qu'ils reprendraient après.

- Quelque chose ne va pas Vladimir ?

Le ton était formel, bien éloigné de celui qu'ils utilisaient dans l'intimité.

- Lord Darius, j'attends toujours ma livraison...

En tant qu'hémomancien, Vladimir opérait aussi des expériences sur certains sujets "irrécupérables" qui lui étaient confiés. Il arrivait que les arrivages manquent de régularité. C'était pourtant un tout autre message qu'il délivrait à Darius. Celui-ci tâcha de rester froid, mais le mage avait un sacré culot.

- Je m'assurerai personnellement que tout rentre dans l'ordre.

- Parfait, répliqua Vladimir, d'un ton sec.

Comme il avait jusque-là totalement ignoré Draven, il le salua d'un bref hochement de tête, avant de tourner les talons, laissant de nouveau les frères seuls. Draven le suivit des yeux, en soupirant ; l'exécuteur et l'hémomancien ne s'appréciaient guère. Ce n'était un secret pour personne. Draven ne s'était pas montré désagréable avec lui, mais Vladimir l'avait pris en grippe. Comme ça. Sans raison. Du jour au lendemain, il était passé de courtois à glacial, voire malpoli, avec lui. Draven se tourna vers son aîné.

- Alors... tu l'baises ? lança-t-il, avec une désinvolture déstabilisante. C'est reparti ?

Et la nouvelle ne paraissait guère lui plaire, ni l'étonner. Darius n'était jamais passé à autre chose. D'ailleurs, le soldat n'essaya pas de nier. Peut-être que son cadet le connaissait mieux qu'il ne le croyait.

- Draven... N'en rajoutes pas.

- Sérieusement, mon frère, j'te comprends pas. Tu as des tonnes de nanas prêtes à se jeter dans tes bras et toi, tu choisis Vlad ! La seule personne que j'aie jamais rencontrée qui cumule les défauts et d'une femme et d'un homme !

Darius ne pouvait pas le réprimander. Lui-même souriait, se retenant de rire.

- Certains, seulement. Et il cumule aussi les qualités... Dieu... Il te tuerait si je lui racontais ça.

Draven parut prendre sa plaisanterie au premier degré.

- Qu'est-ce que je disais ? Susceptible comme une femme et violent comme un homme. Darius, entre quatre yeux, j'te le dis : ce gars va causer ta perte. C'est une vraie saloperie. Et je m'y connais.

Darius balaya sa remarque fataliste d'un geste de la main. Ils poursuivirent leur conversation en cheminant sous les arcades.

- En plus, il incarne tout ce que tu as toujours détesté : un petit parvenu qui se croit tout permis, juste parce qu'il est né avec une cuillère en argent dans la bouche !

Tout notre contraire. Draven et Darius avaient perdu leurs parents très jeunes ; Darius avait dû élever tant bien que mal son petit frère, alors qu'ils étaient sans le sou. La vie ne les avait pas épargnés et ce, dès leur plus tendre jeunesse. Draven n'en était point envieux pour autant ; il avait à présent tout ce dont il rêvait autrefois. Néanmoins, ceux qui s'estimaient meilleurs que lui en raison uniquement de leur naissance l'exaspéraient. Vladimir le premier.

- Tu crois trop aux clichés, Draven. Pas étonnant avec la vie que tu mènes...

Cette fois-ci, la voix du commandant se teintait de reproche.

- Je ne saisis pas pourquoi tu passes d'une fille à l'autre toutes les nuits. Ce ne sont jamais les mêmes. Je suis même certain que tu ne retiens aucun de leurs noms.

- Evidemment ! s'exclama Draven, en s'esclaffant. Ce sont des putes ; c'est leur job et ça réduit grandement les chances d'être emmerdé si une tombe enceinte. En plus, elles au moins ne copinent pas avec Elise...

Darius dressa un sourcil.

- Tu insinues quoi là ?

Draven ricana avec la satisfaction d'une personne ayant eu le dernier mot.

- Tu assistes pourtant plus souvent aux réunions que moi. Le verdict des espions a été sans appel : Elise appartient au Clan de la Rose Noire. Pas besoin d'être un génie pour en déduire qu'elle a invité Vladimir, en tant que membre de la noblesse, à les rejoindre.

Oh non... Darius serra les dents. ça va barder. Vladimir ne perdait rien pour attendre. Draven se fit un plaisir d'aggraver son cas.

- Ton protégé joue sur deux tableaux. Si ce n'est plus. Tu ne peux pas te fier à cette ordure.

Si Darius aimait Vladimir, c'était précisément car, contrairement à beaucoup, il ne percevait pas que le monstre en lui. Vladimir lui avait offert le privilège de découvrir son côté plus doux, sensible, bien caché, mais présent. Mais vingt-cinq ans s'étaient écoulées... Peut-être que le Vladimir d'aujourd'hui était pire que celui d'antan. Darius espéra que la bête n'avait pas totalement tué l'humain en lui.

Il se rendit comme prévu à leur rendez-vous, mais la teneur de celui-ci ne serait pas du tout celle qu'il espérait. A l'instant où il entra, à la manière dont il ferma rudement la porte derrière lui, Vladimir comprit que quelque chose clochait, mais il feignit de ne point le remarquer. Darius demeura un instant immobile, pensif. Mieux valait ne pas y aller par quatre chemins.

- Vlad, tu fais partie de la Rose Noire ? demanda-t-il de but en blanc.

L'interpellé cessa de se déshabiller, pour le considérer d'un oeil indifférent qui acheva d'agacer Darius. Oui et alors ? semblait-il lui dire.

- Tu te fous de ma gueule ?! rugit Darius. Tu comprends quoi quand je dis "Tiens-toi tranquille. Fais pas de conneries" ?!

Il était illusoire d'espérer que Vladimir s'en tienne là et retienne la leçon. Il haussa le ton aussi et se défendit, en levant un index menaçant sur lui :

- J'ai le droit de soutenir mes convictions !

Darius gifla la main jugée trop proche de son visage ; il ne fallait surtout pas laisser penser à Vladimir qu'il pouvait dire et faire tout ce qu'il voulait en toute impunité. C'était un peu usant parfois, mais Darius devait constamment le remettre à sa place.

- Tu n'as surtout pas le droit de comploter contre le gouvernement ! riposta-t-il, véritablement hors de lui.

- Tu ne perdrais pas ton poste, Darius ! Nous récupérerions seulement ce qui nous a toujours appartenu !

Darius s'emporta :

- Les bourges comme toi n'ont jamais été capables de commander ! Vous vous contentez de spolier Noxus à votre profit ! Vous n'avez aucun sens de l'équité ou de la justice !

Vladimir poussa un soupir exaspéré, en levant les yeux au ciel ; Darius détestait quand il lui faisait ça. Cependant, le mage semblait étrangement d'humeur à parlementer.

- Très bien et si nous te mettons, toi, sur le trône ?

Il n'aimait pas l'idée d'un roturier au pouvoir, même s'il s'agissait de Darius, mais, avec lui, il pouvait au moins espérer tirer les ficelles en coulisses.

- Non, Vlad... Gérer un état comprend des tas d'aspects auxquels je n'entends strictement rien.

A court d'arguments, Vladimir abattit sa dernière carte.

- Darius... La Rose Noire abrogerait cette loi...

Nous pourrions enfin vivre sans nous cacher. L'ire de Darius ne retomba pas d'un coup, comme il l'escomptait. Au fond, le général se doutait bien que le pouvoir intéressait Vladimir tout autant, voire davantage. D'un autre côté, il voyait peut-être une opportunité de le raisonner et de ne pas gâcher toute la journée.

- On s'en sort pas si mal.

- Pour combien de temps ? rétorqua Vladimir, cinglant.

- Une fois en Ionia, tout sera plus simple.

Ils voyaient cette opportunité de quitter Noxus et d'échapper à la surveillance de Swain comme leur ultime échappatoire. Une échappatoire qui serait malheureusement temporaire. Vladimir garda le silence.

- Rhabille-toi, commanda Darius et il lui obéit, même s'il le défiait toujours de son regard froid.

Le rendez-vous allait tourner à l'interrogatoire, mais Darius ne pouvait pas faire comme si de rien n'était ; le Clan de la Rose Noire faisait peser sur le gouvernement une menace trop lourde.

- Je sais déjà que Leblanc appartient à la Rose Noire et, maintenant, que Elise et toi aussi. Alors parle.

- Oh tu veux que je parle ? musa Vladimir, sarcastique à souhait. Et sinon quoi ? Tu vas me faire jeter aux cachots ? Soumettre à la question ? Il y a bien des choses que je pourrais confesser !

Il le narguait ; il n'était absolument pas en position de le faire, mais il osait quand même. Pire, il essayait de le faire chanter. Darius dut inspirer à pleins poumons pour ne pas succomber à l'envie de lui fracasser le crâne.

- Parfois, je me demande vraiment ce qui m'a attiré chez toi.

- Justement, nos divergences... et...

Il s'interrompit, riant légèrement et tapotant sur sa tête.

- Mes "problèmes".

- Sûrement pas ton aptitude à mentir en tout cas, conclut avec froideur le brun.

Vladimir soupira. Non sans ironie, il demanda :

- Puis-je m'asseoir, "Commandant" ?

Darius l'y autorisa d'un bref regard acéré et Vladimir s'installa tranquillement, tout en s'assurant de rompre le contact visuel. Il agissait comme s'il contrôlait la situation, alors qu'il cherchait encore un moyen de s'en sortir. Il releva les yeux, rencontra ceux graves de Darius, et poussa un nouveau, profond et las, soupir.

- Et, maintenant, sers-moi un putain de verre.

Il comptait avouer, sinon il n'aurait pas été si nerveux. Faire des aveux équivalait à se soumettre à Darius ; ça l'horripilait. Il attrapa le whisky, prit une gorgée, resta sans remuer, ni parler pendant quelques secondes, puis but encore.

- Je ne veux pas les trahir, Darius.

Un rire amer agita le colosse.

- Mais me trahir moi, me mentir sans vergogne... ça, ça ne te pose strictement aucun problème.

- Détrompe-toi, ricana Vladimir, son ton se faisant plus âpre et douloureux, pendant qu'il faisait tourner le fond doré de liqueur dans le verre. Mes... sentiments, prononça-t-il presque avec honte, entrent aussi en conflit avec mes ambitions. Il n'y a pas que toi qui soit en proie au dilemme, Darius.

- C'est-à-dire ? le pressa-t-il ; il demeurait debout, bien droit, s'imposant franchement ; Vladimir avait besoin de ça.

- A la bataille, hier, j'étais supposé te convaincre d'attaquer par le flanc droit... Des assassins vous seraient tombés dessus... Tu aurais été tué.

Il baissa les yeux.

- Je ne t'ai rien suggéré. Je n'ai pas pu.

Je n'ai pas eu la cruauté de le faire. Darius se rappelait l'avoir senti étrange ce fameux jour. Il avait mis son comportement inhabituel sur le compte de l'ambiance stressante régnant avant les batailles. Quelle naïveté, songea-t-il. Il lâcha avec une infinie lassitude :

- Les autres, ils projettent quoi ?

Vladimir lui tendit son verre vide, afin qu'il le remplisse. Lorsqu'il l'eut de nouveau entre les mains, il scruta un moment la mixture avant de l'ingérer. Il n'arrivait pas à vivre sans cette foule de sources d'excitation ; il ne se sentait pas vivant sans alcool ou drogue, sans les meurtres, sans le sexe. En dehors de ces instants, la vie lui paraissait terriblement ennuyeuse, fade, dépourvue de grand intérêt. Comme il tardait trop à se livrer, Darius le secoua.

- Vlad !

Le mage serra les dents. Un léger sifflement dangereux passa ses dents serrées. Un sifflement instinctif, assez bestial, valant un avertissement. ça ne prenait pas avec Darius. Contraint et soumis, le sifflement se changea en un soupir défait. Vladimir reprit :

- Leblanc doit pousser Swain à entreprendre diverses réformes qui se solderont par un échec... Sa popularité en pâtira.

- "Réformes" ? gronda le commandant, d'un air féroce ; Vladimir ne lui disait clairement pas tout. Sois clair !

- Nous avons intercepté des études sur les effets de la bombe, mais elles ne révélaient pas de danger. Nous avions prévu d'empoisonner nous-mêmes certaines parcelles... Les colons qui s'implanteraient dans ces zones seraient morts... On aurait accusé Swain et la technologie zaunienne...

Avant qu'il eût pu ajouter un traître mot, Darius l'avait plaqué au mur avec une rare violence. Il n'en croyait pas ses oreilles.

- C'est pour ça que tu tiens tant à m'accompagner ?! Huh ?! Espèce d'ordure !

Vladimir respirait très vite, pas par peur, mais pour apaiser la souffrance que lui avait causé le choc et, dans l'instant, la poigne herculéenne de Darius sur ses épaules.

- Laisse-moi finir ! aboya-t-il, tout en se débattant.

Il se trouvait dans une position de faiblesse qu'il n'avait pas choisie, pas comme lors de leurs "jeux". Il se rebellait. Sa vision s'embua et il ne s'agissait pas d'un voile de larmes. D'ailleurs, Vladimir ne pleurait jamais, même s'il n'était pas insensible. Il se déchargeait de ses tensions, de ses angoisses, de toutes ses émotions négatives, autrement. Le regard que dardait Darius sur lui lui indiquait qu'il n'avait plus le droit à l'erreur.

- Je veux y aller... Je veux y aller ! hurla-t-il si brutalement que même Darius en parut légèrement désarçonné. Je veux y aller pour être avec toi... et pour vérifier que rien ne se produise... Je les aurais empêchés d'accomplir cela.

- Quoi d'autre ?! insista Darius, raffermissant sa prise sur lui.

Celui-ci tressaillit sous la poigne de fer. Il tremblait comme une feuille, tellement il était furieux. Il suait abondamment, oscillait du chaud au froid.

- Darius... Je... Juste relâche-moi... "S'il te plaît"...

Le général l'observa longuement, tâchant de décrypter son expression, afin d'apprendre ses intentions. Rassuré parce qu'il percevait, il travailla à regagner son calme et le reposa à terre. Il accorda une minute à Vladimir, haletant, pour qu'il reprenne son souffle. Du pied, il balaya les éclats du verre brisé.

- Leblanc va suggérer... divers plans économiques... que Swain n'aurait jamais élaborés lui-même, mais elle espère les faire passer en usant de son influence sur lui.

- Cette vipère... Je le mets en garde contre elle tous les jours... Il ne m'écoute pas moi. Tu dois lui parler.

Un rire secoua la carcasse hâve.

- Non ! Il ne m'accordera que moins de crédit... Voyons le bon côté de la situation, ricana-t-il subitement. Ce sera un test, Darius... S'il est un si bon dirigeant que tu le prétends, il verra la supercherie ou, au moins, il rejettera ses propositions.

Darius plaçait une foi aveugle en Swain, mais se fit la promesse de lui en toucher un mot ou deux.

- Que ce soit clair... "chéri"... Je ne t'ai pas menti... susurra Vladimir, puis il souffla avec malice : Juste peut-être par omission.

Darius le considéra d'un air glacial, histoire de bien lui faire comprendre qu'il ne s'en tirerait pas si facilement.

- Il faudrait que je te crois sur parole, rétorqua-t-il, sur un ton acerbe.

En réalité, il n'était vraiment pas fâché. Il connaissait son Vladimir presque par coeur aujourd'hui et il en déduisait qu'il lui avait dit la vérité, mais lui donner l'impression que toutes ses cachotteries étaient déjà oubliées et pardonnées ne lui rendrait pas service. Il eut du mal à rester de marbre, quand il quitta sa chambre.


Darius maudit ce dîner-là, encore plus que les autres. Il ne cessa de ressasser l'altercation qu'il avait eue avec Vladimir. D'ordinaire, il s'ennuyait à mourir à ces réunions où tout le gratin de Noxus se réunissait. Cette fois-ci, la soirée lui pesa sur les nerfs d'une toute autre manière ; elle fut éprouvante. Darius, le mythique symbole de Noxus, était célibataire officiellement. Par conséquent, la plupart des femmes à marier le courtisaient, à mots plus ou moins couverts. Darius arrivait à gérer ça ; il avait appris à répondre poliment sans laisser rien espérer à ces dames qui ne l'intéressaient pas le moins du monde. Il avait surtout peur de la manière dont réagirait Vladimir, beaucoup plus impulsif et émotif que lui. Ce dernier parvenait presque à faire bonne figure et sans doute personne, en dehors de Darius, ne vit se succéder chez lui la peine, la colère et l'abattement. Au contraire, aux yeux de tout le reste des invités, il souriait, riait aux plaisanteries, comme si de rien n'était. De temps en temps, Darius surprenait sa détresse, quand il se tournait vers lui, le surveillant. Comme si ces femmes qui se pavanaient devant Darius lui importaient, alors qu'il n'en avait strictement rien à faire. Leurs jacassements l'agaçaient.

- Notre fille ne cesse de parler de vous ! Piaillait une mère essayant de marier sa fille, comme une commerçante sa marchandise. Je pense qu'elle n'attend qu'une demande de votre part !

Darius força un sourire.

- Je suis très occupé, feignit-il de s'excuser. Fonder une famille ne figure pas parmi mes priorités actuelles.

Cela faisait des heures qu'elles se succédaient et Vladimir, qui, bien que se tenant à l'opposé de la salle, ne pouvait en faire abstraction, finit par sortir sur le balcon pour s'isoler. Le rôle de Darius était bien entendu de rester avec elles pour donner le change, mais cet aspect de sa position actuelle était un de ceux qu'il n'avait jamais souhaités, ni jamais imaginé se voir infliger quand il avait décidé de vivre pour sa ville, alors qu'il avait choisi Vladimir. En tant qu'un autre aspect de sa vie.

Dehors, Vladimir essayait de relativiser. L'ambiance à l'intérieur le minait. Le terrain de bataille lui semblait plus approprié ; il s'y sentait euphorique, pas oppressé comme ici. Et les femmes... Ces femmes le perturbaient atrocement, parce qu'elles étaient toutes apprêtées, avenantes. La plupart aurait probablement fait de bonnes mères, de bonnes compagnes. Vladimir devinait ça et il craignait qu'il en aille de même pour Darius. Ce fut à ce moment qu'il vint vers lui.

- Vlad ?

Une main se leva sèchement, le sommant de se taire.

- J'essaye de refréner mon envie de t'égorger, ainsi que ces stupides... pétasses ! Cracha le mage, avec une haine formidable.

Cette voix maîtrisée il y avait une minute à peine paraissait à deux doigts de craquer tout de suite. Darius avait appris à ne pas se formaliser. Il s'accouda auprès de lui, en silence.

- Tu... me donnes beaucoup, confessa subitement Vladimir, et moi... je ne fais que prendre sans rien offrir en retour... et je t'use. Je sais ça. Je ne suis pas stupide, termina-t-il, sur un ton sec. Ces filles... Elles t'apporteraient ce dont tu as besoin...

De la stabilité, de la... simplicité.

- Arrête tes conneries, Vlad. C'est toi que j'ai choisi et, si je me souviens bien, c'est même moi qui ai fait le premier pas. T'as pas eu à me faire un numéro comme elles, encore moins à me forcer la main, répondit-il sereinement, en se rapprochant insensiblement.

Vladimir retrouva enfin son sourire, le vrai, le seul franc et sincère.

- Je voudrais juste qu'elles sachent, qu'ils sachent tous.

Ce que tu viens de me dire, même si ta préférence les incommoderait.

- Quoi ? Tu penses que je m'en moque ? Je pourrais te lister toutes les personnes, hommes ou femmes, qui ont posé les yeux sur toi ce soir.

Un peu trop longtemps à mon goût. Réaliser que sa jalousie était partagée apaisa Vladimir. Il s'apprêtait à reprendre la parole, quand la brise nocturne ramena à ses narines une fragrance très particulière. Il ne la détecta que parce qu'il la connaissait par coeur ; elle passa inaperçue à Darius. Le cerveau de Vladimir se mit à fonctionner à toute vitesse ; il s'emballa littéralement, et pas seul. Son coeur battit plus vite. Un frisson si caractéristique le gagna en une fraction de seconde, il en détint la certitude ; il était là. Dans les parages, à observer.

- Tu devrais y retourner, fit-il aussitôt ; la dernière chose qu'il souhaitait était un face-à-face entre Darius et Jhin.

Jhin, l'affreux squelette dans le placard qu'il devait à tout prix éradiquer. Darius le regarda d'un drôle d'air. Comme Vladimir fuyait son regard, il soupira.

- Je ne vais pas demander.

Vladimir avait ses têtes ; c'était comme ça. Le mage attendit qu'il fût retourné à la réception pour emprunter furtivement l'escalier menant aux jardins. Là, malgré la pénombre qui régnait, il crut apercevoir une silhouette. Elle s'enfuit à sa vue. Vladimir serra les dents. A nous deux, enfoiré. Il s'élança après le fantôme. Le fuyard obliqua sur la droite et pénétra dans un gigantesque labyrinthe végétal. Vladimir l'y poursuivit. Il ne cherchait plus à savoir si son esprit lui jouait des tours ou s'il s'agissait de la réalité et que c'était bel et bien lui qui courait devant lui. Il ne songeait plus au danger, même si ce lieu alambiqué était propice à la pose de pièges. Il voulait juste lui mettre la main dessus. Pour en finir une bonne fois pour toutes.

Vladimir ne se promenait pas souvent dans les jardins, encore moins dans ce labyrinthe. Il ne s'y repérait pas le moins du monde. Tout ce qu'il faisait se résumait à pourchassait la silhouette évanescente. Au terme d'une longue course-poursuite, il atteignit le coeur du dédale. Un cul-de-sac. Il sourit d'un air diabolique ; Jhin n'aurait pas fait mieux. Il ne pourra plus s'esquiver... Il le craignait, certes, mais une confrontation valait sûrement mieux qu'attendre qu'il ne lui tire une balle dans le dos ou ne le prenne par surprise. A la fois anxieux et fébrile d'excitation, il tourna en rond en le cherchant des yeux, scrutant la nuit alentour.

- Jhin ?

Il se pencha, afin d'observer le sol, comme il le lui avait appris, mais, dans cette obscurité, ne vit rien. Même en plein jour, de toute façon, il n'aurait rien décelé. Jhin n'avait pas laissé de trace, conformément à son habitude. Pas une seule trace de pas. Tout à coup, un froissement brisa le silence qui s'était instauré. Vladimir fit volte-face, mais pas assez vite pour l'apercevoir. Par terre, se trouvait juste une fleur éclose, de celles qui ne poussaient pas par ici, mais en Ionia. Comment était-ce possible ? Vladimir la fixa, redoutant un piège, mais force était de constater qu'il ne s'agissait que d'une vulgaire fleur et pas d'un objet l'imitant.

Le noble hésita, mais finit par la ramasser et l'emporter. Cette misérable fleur aurait pu alerter quelqu'un, voire incriminer Jhin, si jamais elle était découverte par un noxien le connaissant de réputation. Jhin et Vladimir désiraient chacun la mort de l'autre, à ce stade, mais, sans s'en rendre compte, ils n'avaient de cesse de se protéger mutuellement. Vladimir poussa un léger soupir, comme soulagé. La fleur exhalait un parfum divin. Ses formes frisaient la perfection.

- Ce n'est pas une scène de théâtre, Jhin... souffla-t-il dans la nuit noire, mais seul le silence lui répondit.


Il faisait chaud ce jour-là. La sueur roulait sur ses épaules, les gouttes s'écrasant sur le sable qui les absorbait en un clin d'oeil. Ses haillons lui collaient à la peau. Il en avait assez. Il avait obtenu ce qu'il voulait, le savoir qu'il lui avait fait miroiter ; maintenant, il désirait se débarrasser de ce vieillard. Un pic de douleur le ramena sur terre.

- Recommence ! tonna la voix du vieil homme et ses sales ongles jaunis piquèrent l'échine du jeune.

Un frisson de rage parcourut cette suite de vertèbres trop apparente. L'albinos se mordit la langue pour retenir ces injures qu'il désirait cracher à la figure de son maître.

- Encore une fois ! insistait la voix et, à chaque mot qu'elle prononçait, à chaque souffle qu'elle exhalait, la haine de l'élève croissait.

Il ne supportait plus les ordres, surtout de la part de cet homme qu'il n'estimait plus et qui, à son goût, ne s'imposait pas suffisamment. Peut-être qu'il ne comprenait juste rien, en dehors d'une domination pure et simple, violente. Malgré tout, il essaya de nouveau de le contenter. Il répéta l'exercice et échoua encore. Un grognement qui n'annonçait rien qui vaille retentit dans son dos. Il ne perçut qu'un murmure découragé.

- Tu n'es pas prêt...

Vladimir vit rouge. Et il ne s'agissait pas du sang maculant le corps devant lui. Il allait étriper ce vieux débris qui se croyait supérieur à lui et en mesure de le contrôler. En une fraction de seconde, il fut sur ses pieds et bondissait sur le vieillard. Ses griffes métalliques perforèrent son flanc, mais pas aussi profondément qu'il le souhaitait. Le maître dévia son autre main avant qu'elle ne lui sectionne la trachée ; seules des blessures superficielles zébrèrent sa peau. Vladimir et son professeur échangèrent un vif regard et le premier comprit qu'il avait perdu. Avec une force inattendue, le vieil homme chopa son poignet et le plaqua violemment au sol.

- Une preuve de plus que tu n'en es qu'aux balbutiements de ton apprentissage...

Il maintenait d'une poigne de fer l'homme pourtant beaucoup plus jeune que lui, qui se débattait de surcroît comme un possédé.

- Cesse de te comporter comme un enfant.

Vladimir le fixa avec une acrimonie à la hauteur de l'affront qu'il lui faisait.

- Tu vas crever, grand-père.

La pression qui pesait sur lui se raffermit. Dmitri ouvrit la bouche, quand son crâne explosa en une centaine d'éclats osseux et effusions de gelée rosâtre. Cette mixture écoeurante éclaboussa la figure crispée de Vladimir, qui, sur le coup, demeura sans voix, l'air incrédule, incapable de réaliser ce qui se passait. Puis, peu à peu, il se mit à sourire et, finalement, éclata de rire. Un rire hystérique, hors de contrôle. Une longue minute s'écoula, avant qu'il ne repousse le cadavre décapité qui avait chu sur lui, tout en ricanant doucement. Il ne comprenait toujours pas quel miracle venait de se produire. A vrai dire, éclaircir ce mystère lui importait peu. Il avait eu ce qu'il voulait. La tête de son maître. Et un bon samaritain la lui avait servie sur un plateau d'argent.

Vladimir était certain qu'il chercherait à le tuer lui désormais ou qu'il avait déjà pris la fuite. Ni l'un, ni l'autre. L'homme, qui n'en était peut-être pas un, était demeuré là, à sa position de tir, en haut d'une dune. Il ne remuait pas d'un pouce. D'un calme parfait, il chantonnait une mélodie. Vladimir, le souffle encore court, passa sa main sur son visage sale pour en chasser les restes de liquide céphalo-rachidien. Il tremblait presque d'excitation, alors qu'il ne voulait qu'établir le contact. Il s'apprêtait à appeler l'inconnu lorsque celui-ci se détourna et commença à s'éloigner. Le grand échalas disparut en descendant de la dune. Vladimir sentait bien qu'il se trouvait à un carrefour. Un choix crucial. La logique voulait qu'il décampe, mais son instinct lui hurlait de courir après le tueur. Pour quoi ? Dans quel but ? Il l'ignorait. Mais il gravit la colline, puis la dévala, suivant ses traces. Un léger rire se fit entendre. Le type se tenait là, son fusil ramené dans son dos. Un foulard couvrait le bas de son visage ; un chapeau à large bord, sa tête, et des lunettes noires, ses yeux. Le souffle de Vladimir se raccourcit, comme si son corps ressentait intrinsèquement la dangerosité de cet homme. On pouvait facilement dire que Vladimir n'avait jamais réellement respecté quiconque auparavant, mais il fallut moins d'un instant à ce parfait inconnu pour gagner son respect. Vladimir creva l'abcès ; il parla.

- Un original... pour un itinéraire tout aussi original. Je ne sais pas si tu es au courant... "gringo", le railla-t-il sans aigreur en observant ses habits, mais personne ne passe plus par ici.

Le tireur ricana.

- Pas étonnant, si toi et ton maître assassiniez tout le monde.

Caravanes de marchands, vulgaires colporteurs, voyageurs... Il était vrai qu'ils en avaient vus passer. Et ils en avaient enterrés là, sous les dunes, tout autant. Vladimir eut un sourire canaille.

- L'entraînement... soupira-t-il, affectant de la lassitude. Tu vois sûrement de quoi je parle.

- Et comment...

Le silence retomba. Enfin, l'étranger retira ses lunettes. Les deux autres artifices suivirent vite. Vladimir le considéra avec stupéfaction. Un masque sous le masque.

- Tu m'as vu exécuter de sang-froid, sans la moindre raison valable, ton maître, que tu connaissais depuis plusieurs années probablement, mais, malgré tout ça, tu m'as suivi. Le commun mortel aurait pensé « ce type est un taré. Il est dangereux. Il faut l'éviter », mais pas toi. Toi, tu t'es dit » Voilà quelqu'un que je veux connaître. Parce qu'il est comme moi. ». Nous nous sommes compris, sans échanger un mot, un regard. Juste par notre nature.

Vladimir avait grand besoin de reconnaissance ; pour une fois que ses pulsions meurtrières étaient présentées sous un angle positif, il n'allait pas s'en aller. Il sourit même, songeant qu'il venait en effet de trouver quelqu'un juste comme lui. L'inconnu opina du chef, assurément satisfait.

- N'est-ce pas là ce à quoi aspirent les gens ? Zéro communication, rien ne filtrant, mais une compréhension absolue.

Il s'interrompit un instant, comme le temps de s'assurer une ultime fois de la détermination du jeune homme. Ce qu'il perçut le ravit. Il déclara d'une voix calme, mais cruelle :

- Viens, nous avons beaucoup à faire.

Beaucoup de temps passa depuis ce jour. Des jours, des mois, voire des années. Sans que personne ne semble s'en rendre compte.

- Jhin ! Regarde !

L'interpellé ne releva pas les yeux ; il savait déjà ce que pointait son compagnon de voyage. Jhin tempéra la joie de Vladimir :

- Kumungu te semble fantastique de loin, mais tu réaliseras vite que cet endroit n'a rien d'extraordinaire.

Cependant, l'attitude de Vladimir ne changea pas. Rien ne semblait en mesure d'entamer son enthousiasme. Auparavant, il avait toujours vécu confiné dans quelque place sombre, que ce fût dans son château familial à Noxus ou le temple de Dmitri. Voyager ainsi, se déplacer en toute liberté, lui apportait beaucoup ; il découvrait de nouveaux lieux, de nouvelles cultures et idées, se façonnait de nouvelles perspectives. Mais il ne rencontrait personne. Pas une seule nouvelle personne. En réalité, Jhin et lui vivaient en milieu fermé, l'un avec l'autre uniquement, sans aucun contact avec l'extérieur. Le démon reprit :

- Au-delà, nous traverserons la jungle.

Puis, peut-être s'orienteraient-ils vers l'est, vers la cité de Bandle. Ils n'y entreraient pas, mais ils pouvaient toujours trouver alentour de quoi les occuper... Vladimir rit tout bas.

- Tu as déjà vu tout ça, n'est-ce pas ?

Jhin acquiesça, sans un mot. Il n'apercevait jamais son visage, mais Vladimir commençait à décrypter ses émotions, malgré les barrières de métal ou de tissu. Dans l'instant, il semblait neutre.

- Dans ce cas, pourquoi y retourner ?

Il supposait qu'il détenait la réponse, mais désirait l'entendre de sa bouche. Jhin ne lui offrit pas ce plaisir ; avec un sourire en coin, il se redressa et partit devant.

- En avant, gamin.

- Je ne m'appelle pas « gamin », mais Vladimir.

Néanmoins, il s'exécuta sans protester davantage. Chaque pas le rapprochait de lui et d'il ne savait quoi de plus grand, de plus intense. Jhin mata derechef l'infime rébellion qu'il détectait. D'abord, avec des mots ; plus tard, avec des coups.

- Je ne te le dirai qu'une fois, « Vladimir » : ne me la joues pas à l'envers ; n'essayes même pas.

N'escomptes pas me traiter comme ton premier maître. Le respect et l'admiration dans le regard du disciple le firent s'adoucir.

- C'est tout ce que je demande en échange de ce que je t'apprendrai.

Vladimir hocha la tête. Graduellement, il réaliserait qu'il était épris du rôle et non de l'acteur. Jhin n'était qu'une grande et magnifique imposture.


Ce qu'il lui donnait, il ne le méritait vraiment pas. Les larmes, les cris, les plaintes, ils ne signifiaient rien pour lui. Mais nul être humain ne pouvait être une coquille vide... n'est-ce pas ? Vladimir commençait parfois à en douter. D'ici une poignée de mois, ils aborderaient Piltover. Pas avant. Ils peinaient encore à franchir la chaîne d'énormes montagnes ceignant la ville. Vladimir respirait à pleins poumons l'air purifié des hauteurs. Il avait l'impression de se sentir plus léger. Pourtant, leurs conditions de vie étaient plus que précaires. Leurs montures n'avaient pas tenu le coup. Ils avaient ravi ce qu'ils pouvaient sur les carcasses, pour les jours à venir. Ce ne serait guère suffisant. Ils ne fermaient pour ainsi dire pas l'oeil. La température la nuit descendait si bas qu'en s'arrêtant pour s'endormir ils risquaient de ne jamais se réveiller. Mais Jhin cheminait devant ; il ne paraissait pas affaibli par la faim ou fatigué. Il marchait droit devant lui sans se poser de questions. Vladimir l'entendait murmurer tout bas :

- Un, deux, trois, quatre. Deux, deux, trois, quatre...

Vladimir ne savait pas exactement pourquoi, mais un profond malaise le saisissait quand il prononçait ces mots. Il s'enquit, pour l'arrêter :

- Tu sais à quoi il ressemble ?

Ton rêve. Ton chef-d'œuvre.

- Je le reconnaîtrai quand je le verrai.

Vladimir pria pour que cela arrive bientôt. Tous les visages parfaitement innocents qui le hantaient. Il regrettait ce temps où la culpabilité n'existait pas, n'était qu'un mot en l'air. Les meurtres doucement pesaient sur ses épaules, au fur et à mesure qu'ils se succédaient ; ils s'entassaient. Ce fardeau créait une dissension entre lui et Jhin, mais il craignait beaucoup trop ce dernier pour lui tourner le dos et s'en aller. Jusqu'au jour où, face au miroir, il déciderait qui il voulait être et qui il voudrait ne plus être. Pour l'heure, il ne s'imaginait pas ailleurs qu'aux côtés du démon.

- Jhin...

Il encourait là un risque immense, mais il se devait d'essayer de le raisonner.

- Je crois que je suis malade.

Le grand masqué posa son unique main encore humaine sur son front. Vladimir secoua faiblement la tête, la repoussant.

- Non, pas comme ça.

- Ne me dis pas que tu penses encore aux gens de ton pays ?

- Ils avaient vu juste, mais pas pour les bonnes raisons, murmura-t-il, n'osant affronter son regard de plus en plus inquisiteur. Jhin...

Il hésita longuement, le dilemme transparaissant sur son visage tendu.

- Nous sommes malades.

Aussitôt, Jhin se raidit d'énervement. Il permit néanmoins à Vladimir de poursuivre. Le jeune homme peinait à aligner deux mots, tant la tension était devenue subitement forte, mais il parvint finalement à dire :

- Ce n'est pas normal ce que nous faisons. Encore moins pour ressentir un semblant de bonheur ou de je ne sais quoi...

C'était triste d'en arriver à de telles extrémités pour juste se sentir exister.

- Tu désires me quitter, trancha abruptement Jhin, alors qu'il ne s'agissait pas du tout du message que Vladimir tâchait de lui transmettre en douceur.

Le mage secoua la tête avec véhémence. Cette fois, son regard rencontra le sien et il tint bon. L'heure était trop grave.

- Non. Jamais je n'ai envisagé une chose pareille, garantit-il.

Selon lui et sa vision erronée de la réalité, Jhin avait davantage besoin de lui que n'importe qui d'autre, surtout que Darius. Les fois où sa mémoire le ramenait, il se le figurait déjà père de famille comblé, servant dans l'armée noxienne et ayant tout oublié de leur aventure de jeunesse. Sûrement la regrettait-il même amèrement. Vladimir chassa ces pensées d'un passé révolu et se concentra sur Jhin, qui constituait son présent et peut-être son avenir. Ils se scrutaient l'un l'autre, mais, autant le regard de Vladimir était passionné et empreint de dévotion, autant celui du masqué demeurait insondable. Le second chuchota de sa voix basse et vaguement menaçante :

- Souris... Souris ! Tu m'inspires tellement...

Par l'intensité de tes émotions. Ta peur, ton amour, ta cruauté. Cette capacité à ressentir si violemment que Jhin ne possédait pas lui-même et qu'il n'avait jamais rencontrée auparavant. Jhin percevait même ses complexes, quant à ses parents, à son histoire ; avec tous ces éléments, il aurait écrit une pièce de théâtre, le scénario parfait, plein de rebondissements et de folie, de celle qui confinait au génie. Sur un ton plus grave encore, qui en sonnait presque lugubre et glauque, il confessa :

- Tu as réveillé quelque chose de profondément enfoui en moi...

Vladimir n'était pas vraiment sûr de comprendre, mais il s'efforça de sourire. Et d'y voir ce qu'il voulait y voir.

- Et si nous partions dans un endroit tranquille et isolé ? Juste nous deux.

Personne pour nous déranger. Personne pour éveiller de pulsions meurtrières. C'était la seule manière de stopper le cycle terrible dans lequel ils étaient piégés que Vladimir avait trouvée. Sa proposition fut accueillie par un silence éloquent, puis tout semblant de complicité disparut en un clin d'oeil et Jhin lui lança un regard d'une méchanceté glaciale et brutale comme jamais auparavant. Il se dressa ensuite, toujours sans un mot, mais le terrassant de ce regard atroce, et s'exila dans sa chambre. Vladimir n'aborda plus jamais le sujet, mais, une semaine plus tard, spontanément, Jhin lui dit :

- Cet instant quand la balle quitte le canon... C'est la seule et unique seconde où je me sens vivant.

Vladimir émit un soupir inaudible. D'accord. Comme tu voudras. Pour ton bien. Mais il ne tiendrait pas finalement, même s'il le désirait.


Il aurait dû s'y attendre, mais jamais le démon n'avait employé cette méthode-là auparavant. Le subtil piège du poison indétectable nappant les pétales d'une innocente fleur... Vladimir toussa à s'en meurtrir la gorge. Il était cloué au lit, de sorte qu'il n'avait pu partir pour l'archipel d'Ionia. Fou d'inquiétude, au vu de la soudaineté et de l'absence d'explication au mal dont il souffrait, Darius avait fait des pieds et des mains pour demeurer sur place. Il avait prétexté que son départ était peu opportun, avec ces démaciens qui avoisinaient la frontière, et Swain avait finalement envoyé Sion et Singed en Ionia. Jhin se moquait de la présence de Darius. Tout ce qui comptait, c'était que Vladimir ne puisse plus lui échapper.

La porte s'ouvrit et il entra, avec tant de naturel. Il demanda la permission d'occuper la chaise près du lit du malade.

- Bonjour, Vladimir.

L'interpellé ne répondit pas, se contentant de le regarder une seconde avant de virer de bord. Il l'intimidait toujours. Surtout maintenant qu'ils étaient devenus ennemis. Il se posait un milliard de questions, mais se retint de les lui soumettre. Et si jamais il lui donnait des idées ? Il attendit en silence. Il préférait n'alarmer personne. Jhin aurait tué quiconque aurait franchi le seuil. Vladimir respira profondément, aussi discrètement que possible. Le calme était la clef. Jhin déposa une rose sur la table de chevet. Immédiatement, Vladimir se tendit. Jhin rit doucement :

- Celle-là n'est pas empoisonnée.

Il reprit, d'une voix amène, comme s'il s'adressait à un vieil ami à qui il rendait une visite de courtoisie :

- Comment te sens-tu ?

- Plutôt mal, répondit derechef Vladimir ; il se montrait trop mordant, trop agressif.

Il ne voulait même pas savoir comment il avait réussi à infiltrer le palais. Jhin sourit sous son masque. Il contemplait son œuvre, après tout.

- Le poison se diluera vite. D'ici un jour ou deux, ses effets disparaîtront. Je te le promets.

Il sortit son pistolet. Vladimir tressaillit sous les couvertures. Il tâcha de le dissimuler. Mais on ne pouvait rien cacher à un virtuose tel que Jhin.

- Shhht... Shhht... Doucement. Je ne te ferai aucun mal.

- Alors quoi ? Glapit Vladimir, en rejetant la main de métal qui voulut éponger son front ruisselant de sueur. Que veux-tu ?

- Vladimir, répliqua-t-il sur le ton d'un adulte gourmandant un enfant, tu as essayé de partir, si je ne m'abuse ? C'était très impoli de ta part, de quitter la scène de la sorte.

Captant son regard, il ajouta :

- Tu as choisi ton rôle et tu le tiendras jusqu'au bout.

Vladimir déglutit difficilement. C'était trop tôt, beaucoup trop tôt, pour en parler, mais la pression le privait de ses moyens.

- Je... La bombe ! Je n'y suis pour rien ! J'étais en prison ! Je n'ai rien fait ! Je le jure ! Je n'aurais jamais rien fait contre toi !

La main métallique se plaqua brutalement sur sa bouche, l'empêchant d'en dire plus. La tête de Vladimir cogna rudement contre le panneau du lit.

- Tais-toi. Inutile de gaspiller ta salive.

Il ne relâcha que lorsque sa proie eût abandonné. Alors il se remit à nettoyer son arme, ignorant Vladimir, sachant pertinemment que sa seule présence était une épreuve et une punition amplement suffisante. Il chantonnait, tout bas sa voix était belle, mélodieuse, absolument pas créée pour crier des horreurs. Pleine, chaude, à l'opposé de celle aiguë, légèrement éraillée, inquiétante de Vladimir. La sienne inspirait la confiance. Quelle ironie. Tout à coup, le fredonnement cessa.

- Quand j'ai emprunté cette voie, j'ai dû prendre conscience de mes propres limites. Mais aussi de mes capacités. Ce n'est qu'ainsi que je les ai réellement dépassés.

Tous ceux qui me craignaient et voulaient ma tête. Sur ces mots, il soupira doucement et regarda Vladimir bien en face.

- Trop beau pour vieillir, pour te croire mortel. Tu sembles si confus, si piégé dans ta propre tête. Si seulement tu pouvais voir le monde à travers mes yeux, comme tout te paraîtrait plus simple.

Le retour du ton paternaliste tranquillisa un peu Vladimir. Le silence retomba et il le rompit subitement.

- Ne me tues pas.

- Vladimir, il est un peu tard pour ça. Tout est déjà arrangé.

Il en parlait comme d'une grande fête.

- Je dois avouer que je pensais t'achever sur-le-champ, mais il semblerait qu'il demeure en toi une légère... foi en moi. Sinon tu n'aurais pas ramassé cette rose, Vladimir. C'était si prévisible de ma part qu'elle soit dangereuse.

Jusqu'au bout tu me fais confiance.

- C'est un argument en ta faveur, continua Jhin en se dressant. Pour tout te dire, à cette seconde où je t'ai vu la cueillir, j'ai presque reconsidéré la question de ton assassinat. D'un autre côté...

Il fit le tour de la pièce, en claudiquant, inspectant le mobilier et la décoration.

- Tu m'as trahi. De la manière la plus déplaisante qui soit. En rompant les rangs, en filant, et en négligeant mes enseignements.

Vladimir se crispa.

- Darius. Oui, Darius. Il ne me dérange pas en lui-même. Mais tu l'aimes, n'est-ce pas ? Donc tu serais prêt à peu près tout pour le protéger. Ou pas. Parce que tu n'appartiens pas à ces gens qui se dévouent corps et âme. Le problème est... là... Parce que tu l'aimes, en étant toi, il te rend imprévisible. Et je déteste ce qui est imprévisible.

Ce qui peut échapper à mon contrôle.

- Tu ne vas pas quand même te débarrasser de lui ? S'affola Vladimir. Il n'a rien à voir avec nous ! Il ne t'a rien fait !

Jhin ricana intérieurement. Comme les autres , non ? Avait-il eu besoin d'une raison pour tuer jusque-là ? Non, jamais.

- Je ne suis pas un idiot, Vladimir. Je sais que, contre lui, mes chances... sont restreintes. Son armure, son environnement... sont un problème pour moi et mes balles. Non, je ne le tuerai pas. Je le ferai se sacrifier. Se tuer lui-même.

- Si tu fais ça, je te jure que je te pourchasserai ! Où que tu ailles ! Et que j'aurai ta putain de peau ! Rugit Vladimir, les dents serrées et le regard n'hésitant plus, empli de rage.

Jhin sourit, agité d'un rire suave.

- C'est exactement ce que j'espère.

Il savoura la réaction de Vladimir, mêlant désespoir et résignation.

- Il existe bien des choses que tu ne peux changer, Vladimir. Je suis l'une d'elles. Je ne fais que réparer le tort que tu m'as infligé. Ce n'est pas moi qui ai fait défaut. C'est toi et j'ai l'impression que c'est une habitude, une manie, chez toi de décevoir.

Il n'était pas le seul à le reconnaître ; Vladimir se laissa accuser sans plus chercher à répliquer. Son mal de tête croissant ne l'incitait pas à riposter de toute manière. Le poison paraissait refaire effet avec Jhin dans les parages. Celui-ci dit tout bas :

- Le destin ne nous avait pas réunis pour que l'histoire se finisse ainsi. Tout avait été fait pour nous.

Sur ces mots, il quitta son siège et s'en alla aussi simplement qu'il était venu. Vladimir resta comme sidéré quelques secondes, durant lesquelles il ne fit plus un geste. Il avait reçu l'interdiction formelle de quitter le lit et, les rares fois où il avait désobéi, il avait été saisi de vertiges tels qu'il avait prestement regagné sa couche. En dépit de ses mauvaises expériences, il se dégagea des draps. Il balança violemment la rose et tout ce qui reposait avec sur la table de chevet. Une intense faiblesse s'empara de lui. Il crut qu'il allait succomber au mal qui le rongeait. Tout ça de la faute de Jhin. Tout ça de sa faute en réalité. Après tout, c'était lui qui s'était attaché ce malade. Vladimir mit un moment avant de se rendre compte que, dans sa colère, il s'était entaillé toute la main sur le rebord coupant de la table en marbre. Il se traîna jusqu'à une vasque remplie d'eau et trempa sa plaie dedans. L'onde s'empourpra. Vladimir grimaça ; il voyait son propre sang beaucoup trop souvent ces derniers temps. Il releva brusquement la tête, quand on toqua à la porte. Il en fut désorienté une seconde, le sang peinant à refluer assez vite. Il fronça les sourcils. Comme ça ce salaud osait revenir ? Il faisait comme chez lui. Vladimir se rattrapa au meuble pour ne pas défaillir sous la vague de rage qui déferla en lui.

- Va au diable ! hurla-t-il et il jeta sur la porte un couteau qui était sur la coiffeuse.

Vladimir n'entendant pas l'homme tourner les talons, il s'avançait vers la porte, prêt à l'accueillir, lorsqu'elle s'ouvrit d'elle-même.

- "Va au diable" ? répéta un Darius incrédule.

L'air encore plus circonspect, il dévisagea le Vladimir échevelé, transpirant, aux mains dégoulinant de sang sur le plancher, qui lui faisait face. Il ne l'avait jamais vu dans cet état. Même en prison, il avait conservé un certain maintien, une certaine classe. Darius prit place à l'endroit exact où Jhin se tenait quelques minutes auparavant ; cela dérangea Vladimir sans qu'il sache pourquoi. Darius continua d'observer Vladimir tout le temps où il prépara de quoi bander sa main.

- Attends. Viens par là, fit-il alors.

Vladimir lui tendit sa main avec obédience. Darius inspecta la blessure, caressa doucement la main, puis, patiemment, commença à enrouler la bande stérile autour.

- C'est quelqu'un d'ici ? Je le connais ? finit-il par demander.

Vladimir secoua négativement la tête.

- Tu ne l'as jamais vu.

Et tu ne le verras jamais.

- Ta maladie...

Ses gestes se firent plus secs.

- C'est aussi la faute de ce type que je ne connais pas ? poursuivit-il, non sans ironie amère.

- Oui, avoua Vladimir, un peu penaud.

- J'vais décapiter ce bâtard !

Ce n'était point qu'une question de jalousie ; ce salaud leur gâchait la vie. Ionia avait toujours semblé l'issue parfaite pour eux et voilà que tout avait été balayé par cet homme surgi du passé. Quand Darius eut noué le bandage, Vladimir étendit sa main vers le parquet.

- Tu peux... jeter la rose par la fenêtre ?

Je ne veux plus la voir. Darius acquiesça, malgré sa confusion. Il n'y avait pas la moindre rose dans la chambre. Il espérait vraiment qu'il ne s'agissait que d'un effet rémanent du poison.


La fin du chemin. Riven, les mains jointes, se répétait quelque vieux cantique qu'elle avait appris dans son enfance. Elle s'attachait à se détendre, à faire abstraction de sa situation. Mais c'était la fin. Les cris de terreur et de panique de tous ses équipiers démaciens résonnaient aux quatre coins de la prison et ne cessaient de le lui rappeler. Ils avaient mené leur guérilla du mieux possible ; un noxien censé les aider avait dû lâchement les vendre. Ses doigts se resserrèrent, ses mains collées au point que ses paumes étaient humides. Elle quitta brutalement sa posture quand la porte de sa geôle s'ouvrit. Katarina semblait désolée de la revoir dans de telles circonstances.

- Ne me demandes pas de te l'amener, attaqua-t-elle derechef. Elle est partie.

Riven balade un regard suspicieux sur la rousse, le temps de s'assurer qu'elle n'essayait pas de la tromper. Puis elle soupira.

- J'aurais dû m'en douter.

Contrairement à sa voix, qui se voulait calme et mesurée, son visage se crispait. La déception demeurait douloureuse. Elle s'était battue pour la revoir. Jamais elle ne se serait laissée capturée vivante, si ce n'était dans l'espoir de revoir Cassiopeia. Rien qu'une minute. Maintenant, elle en venait à avoir honte de cet acte pourtant brave. La guerrière inspira profondément, les appels larmoyants de ses amis emplissant autant sa tête que les cachots.

- Il est trop tard pour moi.

Elle l'avait compris à la seconde où les gardes lui avaient mis la main dessus. Si elle avait alors perdu toute foi en Cassiopeia, elle se serait rebellée et en aurait emportés autant qu'elle pouvait avec elle, dans la mort.

- Mais pas pour toi, acheva-t-elle, en posant ses yeux étonnamment paisibles sur Katarina.

L'assassin projetait une telle tension nerveuse qu'elle se sentait obligée de regagner sa sérénité pour la rasséréner. Katarina répliqua tout de go :

- Je ne déserterai pas.

Son investissement pour la patrie lui avait trop coûté. De plus, si elle percevait les défauts de Noxus, elle en discernait également les qualités. Elle ne voulait pas abandonner. Riven s'assit sur le misérable matelas troué, disposé à même le sol. Des bestioles, surtout des cafards et des tiques, s'en extirpèrent par les trous qu'ils avaient creusés. Riven grinça des dents et pressa doucement sa main froide sur l'énorme cocard qui bloquait sa vision de l'oeil droit.

- Cette ville asphyxie les gens ; elle les tue à petit feu, quand elle ne les exécute pas pour un motif ou un autre.

Elle s'interrompit un instant, laissa échapper un ricanement sinistre et désabusé :

- Et ceux qui lui survivent... Elle les métamorphose pour qu'ils collent à son inhumanité. C'est une gigantesque fabrique de monstres.

Katarina l'écoutait, impuissante, sachant bien dans son for intérieur que ses paroles n'étaient pas dénuées de sens. Soudain, la femme la plus forte qu'elle ait jamais rencontrée baissa les yeux et murmura, du bout des lèvres :

- Je ne voulais pas détruire Noxus... Je voulais... l'améliorer...

Rebâtir un monde plus juste et plus humain. Katarina s'accroupit devant elle. La meurtrière glaciale en elle s'éclipsa momentanément. Elle prit dans ses mains gantées celles meurtries de Riven.

- Je sais, chuchota-t-elle avec tendresse.

Le silence qui s'ensuivit n'embarrassa pas Riven, qui n'émettait pas un son, ni ne bougeait. Elle autorisait Katarina à envelopper ses mains des siennes et la rousse lui attribua un discours qu'elle ne tenait pas.

- Je ne peux pas... te sauver, souffla-t-elle, tourmentée et accablée, bien plus encore que la setenciée à mort.

Katarina eut un geste totalement incohérent pour quiconque la percevait comme une assassin sans coeur. Elle baisa les phalanges blessées.

- Si je peux satisfaire une dernière volonté...

C'était risqué, mais elle avait commandé aux geôliers de ne pas les déranger avant une bonne heure. Elle avait su se montrer très persuasive, avec tout son attirail de poignards. Riven comprit très bien là où elle voulait en venir. Elle ne dit mot, mais, lorsque Katarina entreprit de défaire son corsage, elle l'arrêta.

- Non.

Katarina la considéra avec stupeur, la confusion visible dans ses grands yeux émeraude. Elle plaisait à Riven. Physiquement, la guerrière ne pouvait nier qu'elle la désirait aussi, mais son esprit ne devait pas se ramollir maintenant. Elle voulait rester alerte et digne. C'était l'excuse pitoyable qu'elle se répétait, alors qu'elle peinait seulement à oublier Cassiopeia. Sa fidélité était telle que, même maintenant qu'elle avait tiré une croix sur elle, elle aurait éprouvé de la culpabilité à coucher avec une autre femme. De nouveau, le silence. Katarina, un brin honteuse et gênée, referma son bustier.

- Si j'avais participé à ce raid, tu ne te serais jamais retrouvée derrière ces barreaux...

Riven fronça les sourcils.

- Pour moi, tu les aurais trahis ?

Elle savait Katarina capable d'aimer, mais pas de là à faire primer son amour sur son patriotisme. Katarina eut le sourire le plus doux qui soit. Riven assistait proprement à un miracle ; c'était un spectacle qui lui serait réservé à tout jamais.

- Pourquoi te raconterais-je des histoires ?


Le titre a peut-être l'air de valoir que pour la poursuite dans les jardins, mais c'est pas le cas du tout en réalité ;) Le fantôme n'est juste pas toujours le même.

Normalement, je devais clôturer sur la suite avec Caitlyn et Vi, mais, vu la longueur du chapitre déjà, j'ai préféré réserver ça pour la suite.

Merci aux lecteurs ^^

Beast Out

Notes : Une poignée de chansons comme d'hab ~

- La rencontre Zyra/Cassiopeia : "Primal Eyes" (Parasite Eve I OST) ; "The Demon God" (Princesse Mononoke OST) ; "Vengeful Spirit" (Magna Carta OST)

- Le passage dans le jardin à la poursuite de Jhin : "Moment of Fear" (Magna Carta OST) ; "Repentance" ; "Kusabi" et "Why" (Fatal Frame 2 OST)

- Les flashbacks avec Jhin et Vladimir : "Fragile dream" (Joe Hisaishi) ; "Always with me (sans chant)" (Le Voyage de Chihiro) ; "View of Silence" (Joe Hisaishi) ; "White Night" (Joe Hisaishi) ; "Bury Me Not On The Lone Prairie" (Red Dead Redemption OST)

J'écoute aussi de temps en temps les voix anglaises des personnages quand j'écris (certaines sont pas mal je trouve).

- Le "moment" réel (ou non ;) avec Vladimir et Jhin : (houlà une foule de musiques, je les mettrai pas toutes) « Dull Flame of Desire » (Björk) ; « It's in our hands » (Björk) « What's Left Undone » (Bastion OST) ; "To Zanarkand" (Final Fantasy X OST)

- Le moment Riven/Katarina : "Love Theme - Even if Seperated" (Magna Carta OST)