En allant vers ce que les élèves appellent « La volière », j'apprends qu'il faut avoir un permis pour pouvoir voler dans les zones habitées et les villes, un peu à la manière d'un permis voiture. Une harpie m'explique qu'au début de l'autorisation de voler, c'était l'anarchie, tout le monde volait dans tous les sens et les accidents, mortels ou non étaient légions. Les autorités ont ensuite décidé d'imposer un code du vol à passer pour pouvoir limiter les carambolages aériens.

L'attitude de cette harpie me fait me rendre compte que l'animosité entre les élèves et moi-même à entièrement disparu. A part quelques regards gênés par nos différences, plus personne ne s'embête à me critiquer bêtement. Je suppose que mon arrivée brutale et le fait que j'accapare toute l'attention des professeurs et visiblement des élèves les plus estimés de l'Académie aussi subitement ne m'ont pas aidé parmi les jeunes les plus fiers de l'établissement. Mais cette mauvaise ambiance a finalement fait place à la bonne entente, sans doute car nous avons tous murit au cours de l'été, nous avons réfléchit et remis nos idées en place. Il reste néanmoins quelques élèves que je préfère éviter car je les sens encore trop fermés d'esprit, je n'ai pas envie de provoquer un énième drama.

Une fois arrivés sur place, je découvre la volière qui se trouve être un gigantesque dôme parcourus de ponts, rampes et plateformes. Les dragons qui semblent gérer les lieux usent de leur pouvoir pour créer des reliefs et des obstacles de pierre tandis que les harpies et les dragons de feux se chargent de créer divers courants d'airs.

Comme on s'est tous changés avant de partir, on ne s'attarde pas dans les vestiaires et on monte tous sur la première plateforme qui s'élève à quarante mètres pour écouter attentivement les instructions de notre moniteur qui se trouve incapable de voler faute de posséder des ailes.

Je me penche au-dessus du vide en déglutissant et en tremblant de peur. L'une des harpies pose sa main sur mon épaule et parle posément.

-Pourquoi tu flippes autant ? T'as rien à craindre.

-J'aimerais bien t'y voir moi. Je ne sais même pas si je suis capable de maîtriser le vol, j'ai jamais essayé de créer mes propres ailes.

-Y a une première fois à tout. Écoutes, on peut comprendre le stress et la pression que tu te mets à cause de ton rôle. Mais si tu restes figée comme une conne au moindre obstacle, tu ne vas jamais avancer. Lance-t-elle tel un javelot bien aiguisé.

-Et si quand bien même j'arrive à déployer mes ailes, qu'est-ce qui va se passer si je n'arrive pas à me redresser à temps ?

-Ouvre tes yeux et regarde en bas.

Elle me pointe une vingtaine de slimes qui scrutent nos moindres faits et gestes.

-Ils sont là pour amortir nos chutes. Ils peuvent même se placer sur les murs au cas où tu gèrerais mal un virage. Ils sont entraînés pour ça.

Je la regarde et elle m'offre un grand sourire avec un pouce en l'air avant de se jeter dans le vide pour déployer ses ailes puis prendre de la hauteur en un éclair.

Tout le monde à l'air tellement à l'aise dans les airs, ils virevoltent et enchaînent les acrobaties avec une aisance déconcertante.

Une grosse main se pose sur mon épaule et son propriétaire me tutoie de sa voix grave et chaleureuse.

-Si je peux te donner un conseil pour ta première fois, sautes sans réfléchir. Techniquement tu auras le réflexe de déployer tes ailes pour ne pas t'écraser. Lance-t-il d'un air amusé.

-Le soucis c'est que je suis plus du genre tentacules, ou pattes d'araignées.

-Et bien tu vas me changer cette vilaine habitude tant que tu es ici.

Il me donne une tape vigoureuse dans le dos qui me fait tomber hors de la plateforme. Sous l'effet de surprise, je déploie mes tentacules mais je me les fait brûler aussitôt par le moniteur qui me toise comme pour me faire comprendre que je dois voler.

Je crée donc un peu en panique des « ailes » et les ouvre en grand, mais malheureusement, je n'arrive pas à me redresser et m'écrase lourdement dans un slime qui m'aide gentiment à me relever alors que mes jambes tremblent comme du flan.

Le moniteur vient à ma rencontre et scrute mes ailes en les malaxant puis en me tournant autour.

-Pourquoi deux paires ? Me demande-t-il en me regardant.

Un peu surprise, je me contorsionne pour me rendre compte que j'ai effectivement quatre ailes, deux sous mes épaules et les autres au niveau de mon bassin.

-Je ne sais pas, à vrai dire je les ai créées sans réfléchir.

Il pose ses mains dans mon dos et semble l'examiner avec attention.

-Il semblerait que tu aies voulu répartir ton poids équitablement non ? Tu as fait exactement la même chose quand tu as déployé des tentacules.

-Peut-être bien, je n'ai pas spécialement fait attention à ce genre de détail.

-Dans ce cas, il va falloir travailler un peu ta souplesse. Tu es raide comme une brindille sèche. On va faire des étirements et ensuite tu pourras réessayer de voler.

Après une longue séance d'échauffement, on remonte sur la plateforme et j'observe mon moniteur sans vraiment y faire attention.

-Dites, comment êtes-vous venu à la conclusion que mes ailes me servent à répartir mon poids ?

-Parce que la grande majorité des membres des ethnies volantes envie les personnes capables de posséder et de maîtriser le vol avec plus d'une paire d'ailes. Me répond-t-il en s'adossant à la rambarde.

-Et pourquoi ça ?

-C'est de la logique pure et dure, si tu répartis tout ton poids à un seul endroit, celui-ci finira par devenir douloureux et céder. Alors que si le poids est réparti de manière plus homogène, les risques de blessures sont amoindris, tout simplement.

-C'est pas faux. Je n'avais pas vu les choses sous cet angle.

Il esquisse un petit sourire et me fait signe de me jeter dans le vide. Je m'exécute avec nettement moins d'appréhension que la première fois mais me rétame tout aussi bien qu'au premier essai. Après plusieurs tentatives infructueuses, nous décidons de tenter une autre approche, décoller depuis le sol.

J'avoue que ce n'est vraiment pas concluant au début, je manque plusieurs fois de me casser la gueule en courant et j'ai beaucoup de mal à trouver l'équilibre en donnant une impulsion avec mes jambes. Au bout d'un moment, je commence à prendre le pli et arrive à me maintenir à peu près droite à quelques mètres du sol sans avoir l'air d'un poisson qui se serait échoué sur la terre ferme. Je prends de la hauteur lentement mais sûrement sous les encouragements de mes camarades et atteins finalement le plafond du bâtiment qui s'élève à plus d'une centaine de mètres. Je fixe les personnes en contrebas pour essayer de me faire à l'idée que je ne crains rien, même si je dois aller plus haut et replie mes ailes sur moi-même en me laissant tomber comme une pierre, tête vers le bas. Quand j'arrive au niveau de la plateforme de départ, je déploie mes ailes et ralentis considérablement pour finalement atterrir un peu maladroitement, mais en un seul morceau. Le moniteur vient à ma rencontre et me claque vigoureusement le dos.

-Bon, je ne vais pas te mentir, ce n'est pas fameux.

-Ha…

-Mais tu sais t'envoler et te diriger un minimum dans les airs, ce qui n'est pas trop mal pour un début. J'espère te revoir encore plus motivée lors de la prochaine séance ! Lance-t-il amicalement.

-Comptez sur moi Monsieur !

Je lui fais un bref signe de main et retourne à l'Académie pour profiter des quelques heures de repos qu'il nous reste avant de devoir aller dormir.

Mardi 4 Septembre :

Il ne s'est rien passé d'extraordinaire ce matin, Eyeless nous a juste annoncé que l'on étudierait très prochainement SCP-035 et que d'ici-là, on se contenterait d'étudier la plupart des rapports fait sur lui et Ink a accidentellement créé un petit nuage qui aurait pu s'avérer fatal si l'un de nous aurait produit une quelconque étincelle ou flamme.

Mis à part ça, c'était tranquille, mais je suis presque sûre que ce ne sera pas le cas cette après-midi car nous avons un cours de cuisine, et le thème du jour sont les spaghettis.

Slender nous donne des instructions et des fiches recettes basiques pour que personne ne soit lésé et nous divise en groupes d personnes, en ce qui me concerne, je me retrouve avec le trio des Papyrus, ce qui promet beaucoup de fun en sachant qu'Edge et Stretch vont sans doute passer le cours à s'insulter et se mettre sur la gueule.

Après une bonne dizaine de minutes de débat, on décide de faire des spaghettis bolognaises car il y a plein de tomates en stock et qu'en plus je maîtrise à peu près cette recette. Par faute de moyen et de temps, on se rabat sur des pâtes sèches qu'on met de côté le temps que l'on prépare la sauce. Pour ma part, c'est plutôt une tannée de cuisiner avec ces trois-là. Entre Papyrus qui manque de faire foirer la recette à cause de sa maladresse, Edge qui veut sans arrêt ajouter des choses douteuses et Stretch qui participe quand il n'a pas trop la flemme, le temps de préparation est presque doublé. Mais grâce à nos efforts combinés, on en voit enfin le bout, il ne manque plus qu'à faire cuire les pâtes et ce sera terminé. Manque de bol, on oublie complètement de vérifier le temps de cuisson sur le sachet et Papyrus commence un peu à paniquer.

Je pose ma main sur son épaule et le secoue très légèrement.

-Hey, pas la peine d'autant t'agiter pour si peu. C'est pas la fin du monde. Dis-je d'une voix douce et rassurante.

-Mais comment on va faire ? On ne peut pas échouer si près du but !

Stretch lui tend un verre d'eau tandis que je lui offre un mouchoir pour essuyer les peu de larmes et de morve qui coulent de ses yeux et de son nez.

-On va vérifier la cuisson toutes les trois minutes, et au pire si on n'est pas sûr, on lance une pâte sur le mur. Si ça colle c'est que c'est bon. Dis-je en lui caressant la tête.

-Tu es sérieuse là ? Lance Edge en haussant un sourcil, peu convaincu.

-Je suis toujours sérieuse quand il s'agit de nourriture. C'est notre prof de première année qui nous l'a appris, et je peux t'assurer que ça fonctionne.

On teste les pâtes une première fois, et elles me paraissent bonnes à la texture, j'en lance une contre le mur carrelé et celle-ci tient parfaitement en place. Je me retourne vers mes collègues en souriant à pleine dents.

-Vous voyez ? Je vous avais dit que ça marcherais !

Ils acquiescent, tout content d'avoir pu rattraper cette erreur minime tout en refroidissant les spaghettis. Du coin de l'œil, j'aperçois des élèves lancer à leur tour une pâte au mur, ce qui me fait un peu rire.

Quelques minutes plus tard, Stretch me fait signe de le regarder, ce que je fais avec attention. Il vise Edge qui feuillette un livre de cuisine en attendant l'heure du service avec une spaghetti, puis la lance entre le nez et la partie supérieure de sa mâchoire, ce lui fait une sorte de longue moustache tombante. Face à l'hilarité de la scène, j'explose de rire en me tenant le ventre tout en pointant le visage agacé d'Edge qui ne capte pas immédiatement ce qu'il se passe.

-Putain c'est trop fort ! On dirait les vieux maîtres qui enseignent le Kung-Fu dans les anciens films !

Je me recroqueville en hurlant et pleurant de rire alors qu'Edge peste comme un fou furieux en jetant la pauvre pâte sur le sol. Le son mou de celle-ci renforce le côté comique et ridicule de cette scène et me force à rester au sol plusieurs minutes avant que je ne puisse me relever avec l'aide du plan de travail. Quand j'ouvre enfin mes yeux, je découvre qu'une tempête de spaghettis cuits fait rage dans la cuisine suite à l'altercation entre Edge et Stretch, et que tout le monde s'est mis à balancer des pâtes sur son camarade. Je me mêle volontiers à la bataille jusqu'à ce que Slender débarque en trombe à cause de la soudaine cacophonie et nous hurle dessus avec le ton grave et menaçant d'un père en colère.

-Non mais qu'est-ce que c'est que ce chantier ?! Je m'absente dix minutes et c'est ce qui se passe ? Nettoyez-moi cette pagaille en cinq minutes si vous ne voulez pas écrire une dissertation de cent pages sur le gaspillage en plus de cinquante tours du domaine au pas de course !

On entend un déglutissement général et tout le monde s'empresse de faire briller la cuisine pendant que quelques élèves cuisent des pâtes pour que tout le monde puisse manger. Finalement, nous évitons de justesse la punition grâce à la super efficacité des slimes et on partage un bon repas tous ensemble dans la bonne humeur et un début de soirée paisible.

Mercredi 5 Septembre :

Je n'ai jamais vraiment traîné des pieds pour aller en cours de sport, sauf pour l'endurance et le demi-fond. Mais je dois avouer que je ne suis pas vraiment enthousiaste à l'idée de participer à une nouvelle mêlée générale pour « tisser des liens » comme dirait Laughing Jack.

Comme d'habitude, les harpies se réfugient en hauteur tandis que les lycans et les minotaures se mettent sur la gueule d'emblée pendant que les personnes peu habiles au corps à corps les assaillent de sorts et de projectiles à longue distance. Personnellement, j'opte pour une stratégie fourbe mais qui paie bien, j'attends que la plus grosse partie des ennemis s'entretuent et en profite entre temps de me débarrasser des personnes les plus gênantes comme les tireurs où ceux qui sont difficilement touchables en mêlée. Sans grande surprise, les derniers à combattre regroupent les squelettes et moi-même. Mais cette fois, c'est Ink qui met hors-jeu Blue et Papyrus, nous forçant à nous allier pour essayer de l'éliminer à son tour, sans succès. Ink nous envoie valdinguer les uns après les autres sans montrer le moindre signe de faiblesse ou de fatigue, et j'avoue trouver ça rageant alors que jusqu'ici, je pouvais facilement me retrouver dans le haut du panier sans trop forcer. Mais c'est encore plus motivant pour se dépasser, et surtout pour ne pas se reposer sur ses acquis.

Dans les vestiaires, toutes les conversations tournent autour d'Ink, de sa puissance et de son charisme. Les filles fantasment de plus en plus sur le groupe de squelettes et je dois avouer que ça me dérange un peu, surtout que certaines d'entre elles semblent très entreprenantes. Mais je me rassure en sachant qu'ils ne répondraient pas à leurs avances, après tout, la confiance mutuelle est de rigueur dans un couple comme le nôtre.

L'heure du déjeuner se passe tranquillement, et au fur et à mesure des débats sur les cours, le sujet des cours de simulation arrive sur le tapis, amené par Ink.

-Et toi Léa ? Tu vas réussir à gérer ce cours ? Blue m'a raconté comment s'est passée ta première fois dans le simulateur. Demande-t-il en semblant un peu inquiet.

- Ça devrait pouvoir le faire. J'y suis retournée quelques fois avec l'aide de Jeff et Ben pendant l'été. Mais j'avoue que je suis quand même un peu stressée à l'idée d'y entrer.

-Tu vas finir par t'y habituer je pense, il te faut du temps c'est tout. Me répond Ink en mangeant un abricot bien juteux.

-Il a raison ! Plus tu l'utiliseras, plus tu seras à l'aise. Comme avec tes pouvoirs ! Ajoute Papyrus, enjoué.

Le dit cours arrive enfin, tout se déroule de la même manière que la première fois. On forme plusieurs groupes et on passe chacun notre tour dans le simulateur. Jack à l'air d'être plutôt conciliant, c'est sans doute lié au fait que Jeff est posé dans l'encadrement de la porte pour superviser le cours avec lui. Quand vient mon tour, ma respiration est si rapide à cause de l'angoisse que je peine à la contrôler, même avec Blue qui me tient la main pour me rassurer. Je finis par basculer dans la simulation en me persuadant que je ne risque rien, et effectivement, je me retrouve dans un immense champ vert et ensoleillé. La brise légèrement chauffée par les rayons de soleil est très agréable, la seule chose qui gâche le paysage est un épouvantail un peu angoissant avec son sourire et ses yeux cousus à l'arrache sur la toile de jute sale.

Je lui tourne le dos et avance droit devant moi jusqu'à entendre comme la démarche de quelqu'un qui me suivrait. Je me retourne et fais un grand bond en arrière quand je me rends compte que l'épouvantail s'est déplacé quand je ne le regardais pas. Je lui tourne le dos une nouvelle fois, cette fois-ci en courant pendant une petite minute avant de faire volte-face pour le surprendre en train de s'arrêter subitement. Il n'est plus attaché à son mât et est maintenant dans une posture qui susciterait la peur chez n'importe qui à cause de ses membres allongés et de son cou disloqué.

Je ne réfléchis plus et le pulvérise d'un grand coup de tentacule pour ensuite sortir de la simulation et d'aller me réfugier dans les bras de Stretch qui me câline volontiers.

Ça s'est quand même mieux passé que la première fois, je ne peux pas le nier, il ne me manque plus qu'à m'habituer à cette étrange sensation de rêve lucide et le tour sera joué.