Chapitre XX : Malédiction
(Deux semaines plus tôt, QG du Bataillon d'Exploration)
L'entrainement entre Amos et Eren se déroulait tous les matins entre sept heures et midi devant le château. Généralement, les autres membres de l'escouade Levi étaient trop occupés par leur propre entrainement pour les observer, comme ce fut le cas aujourd'hui. Seul Levi lui-même était resté pour garder un oeil sur le nouveau membre de son unité et le noble dont il se méfiait. Le capitaine des éclaireurs savourait tranquillement son thé matinal en observant Jaeger affronter Hannibal en usant des mouvements et des techniques enseignés par ce dernier. Et s'il peinait à prendre l'avantage, le petit homme devait reconnaitre que le natif de Shinganshina reproduisait relativement bien tout ce que le grand blond lui enseignait. Son talent pour le ménage, son obéissance bien qu'un peu hésitante par moment, et sa détermination à bien faire aurait fait de lui un soldat exemplaire aux yeux de l'ancien voleur des Souterrains… si seulement il savait mieux se contrôler.
Levi leva un sourcil irrité et déçu en apercevant la lueur dans le regard d'Eren et renâcla d'agacement. Visiblement, Jaeger n'avait pas finit de leur causer du souci.
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Les traits sur le visage d'Amos se froissèrent avec sévérité alors que son partenaire d'entrainement était en train de déchaîner une pluie de coups aussi dangereuse qu'imprudente. Oubliant presque tous les principes de défense qu'il lui avait enseigné et se concentrant uniquement sur des attaques dévastatrices et risquées, Eren avait grossièrement laissé son flanc droit exposé. Et Hannibal allait le lui faire chèrement payer.
Il esquiva un énième coup de poing en faisant un pas en arrière pour amorcer sa riposte, et déclencha un coup de genou dévastateur dans les côtes de son apprenti qui poussa un cri de douleur tandis que ses os craquaient.
Levi haussa les sourcils à mi-hauteur face à la scène, et agrippa son épée pour le cas où le métamorphe venait à se transformer. Il était néanmoins étonné par la réaction violente d'Hannibal.
Eren tomba à genoux, les mains plaquées sur la zone endommagée de son corps, il haleta de souffrance avant de relever la tête pour que son ami puisse voir son expression furieuse. Mais il ravala sa réplique cinglante au dernier moment en découvrant les bras croisés et la mine sévère du noble.
— Est-ce que tu sais pourquoi je t'ai éclaté les côtes ? gronda ce dernier avec agacement.
Jaeger se mordit la langue pour éviter de répondre trop vite, il tâcha de maitriser sa douleur pour se concentrer sur sa réflexion, mais il eu beau se creuser les méninges, il ne pu que répondre :
— Parce que j'ai fait une erreur… grave ?
Amos roula des yeux.
— T'avais bien commencé, réprimanda-t-il, tes mouvements étaient souples, ta défense était solide et tes attaques prudentes et malignes. Mais comme tu n'obtenais pas assez de résultats, t'as commencé à te frustrer et tu t'es laissé envahir et aveugler par la colère. Encore une fois ! Alors que tu sais très bien quelles conséquences désastreuses cela pourrait avoir.
Eren baissa la tête avec honte et grimaça de frustration, il frappa le sol avant de se frapper le front.
— Putain ! Je… je suis désolé… Je…
— Calme-toi, ordonna Amos avant de s'asseoir face à lui, ce n'est qu'un problème à corriger, pas un obstacle insurmontable.
Jaeger grinça des dents, mais finit par acquiescer.
Au loin, Levi se pencha légèrement en avant, curieux de voir quelle méthode le noble allait employé.
— Visiblement j'ai été un peu naïf, admit ce dernier en secouant la tête, j'ai sous-estimé la quantité de colère que tu avais en toi. Il va donc falloir qu'on trouve le moyen de mettre ça sous contrôle, sinon on court à la catastrophe.
Eren déglutit d'une salive amère, les souvenirs des cris de tous les membres de son escouade durant la bataille de Trost lui revinrent en mémoire. Tous ceux qui étaient morts à cause de lui, parce qu'il s'était laissé aveugler par ses émotions. Il grimaça en sentant ses côtes se remettre en place et fut très tenté de se coller une claque face à son incapacité à retenir une leçon essentielle.
— Eren, appela Amos pour lui faire relever la tête, j'aimerais comprendre… pourquoi est-ce que tu es autant en colère ? Est-ce que tu as toujours été comme ça ? Où est-ce que ça date de la chute du Mur Maria ?
Jaeger ne répondit pas tout de suite, d'abord il s'assit à son tour et se plongea dans ses pensées. Avait-il toujours été comme ça ? Au fond de lui, c'était effectivement ce qu'il pensait, mais il avait toujours cru qu'il avait raison d'être en colère. Et il continuait de le penser aujourd'hui.
Oui, il avait raison d'être autant en rogne, en revanche, il en avait assez que sa rage vienne lui jouer des tours. Elle avait bien faillie lui coûter la vie. Elle avait coûté la vie à quatre de ses camarades et manqué d'emporter Mikasa et Armin avec elle.
Il poussa un très profond soupir, proche d'un râle, et s'apprêtait à répondre lorsqu'il se souvint que Levi les écoutait. Comprenant cela, Amos se tourna vers le capitaine.
— Vous voulez bien nous laisser s'il vous plait ? Il se confiera plus facilement et je serai plus à même de l'aider à corriger son problème si nous ne sommes que tous les deux.
Levi leva les yeux au ciel, mais finit par disparaitre dans les bois en direction du terrain d'entrainement de son escouade. Néanmoins, Hannibal se doutait bien qu'il s'était simplement caché derrière un arbre.
Une fois qu'ils furent « seuls », Eren se décida finalement à déballer son sac :
— Je crois que j'ai toujours été comme ça, avoua-t-il en sentant ses côtes finir de guérir. Depuis que je suis né, j'ai toujours voulu être libre… Mais je finis toujours par tomber sur un connard, une saloperie de titan ou un putain de Mur qui tente de me prendre ma liberté. Et ça… Ça me met en rogne chaque fois que ça arrive. Ça me rend fou, le simple fait que je doive attendre ou souffrir pour obtenir ma liberté me rend fou… Je…
Un brasier d'une violence inouïe s'alluma dans son regard, surprenant Amos au passage, et l'impressionnant par la même occasion.
— Je veux exterminer les titans parce qu'ils se tiennent entre moi et ma liberté, je veux quitter ces foutus murs parce que j'y vis comme un putain de mouton… je veux… je veux détruire tout ce qui m'empêche de vivre la vie que je veux mener.
La fin de sa tirade fut suivit d'une longue minute de silence, minute durant laquelle le noble fixa son ami d'un air pensif, un air qui finit par mettre Eren mal à l'aise.
— Euh… commença-t-il.
Mais le grand blond reprit finalement la parole :
— Dans ce cas, pourquoi est-ce que tu as choisis de devenir soldat ? En tant que tel, tu te dois d'obéir à toutes les décisions prises par tes supérieurs, y compris celles qui pourraient te contraindre à laisser tes camarades mourrir ou à mourir toi-même. C'est un étrange choix de carrière pour un amoureux de la liberté comme toi.
À ces mots, Eren détendit ses muscles, et poussa un soupir résigné.
— Parce que… parce que je ne veux pas être comme… un putain d'égoïste qui prend la liberté des autres pour son bon plaisir. Je servirai et aiderai l'Humanité, je leur donnerai à tous assez d'espoir pour qu'ils aient assez de liberté pour s'en sortir. Comme tous les soldats avant moi qui sont morts pour notre liberté. Et une fois mon devoir accomplie, et si je survis, je partirai après avoir mérité ma propre liberté.
Amos était… fasciné. Eren avait une vision des choses très simple, trop simple, et pourtant, très logique d'une certaine façon.
— Intéressant, commenta-t-il en joignant ses mains devant sa bouche, tu as conscience que ton désire est égoïste, alors tu choisis d'être d'abord altruiste pour mériter ta liberté. C'est à la fois enfantin et très mature.
Jaeger se sentit un peu gêné par les paroles de son ami, il croisa son regard pour s'assurer qu'il ne se moquait pas de lui, et haussa simplement les épaules.
— C'est ce que je suis, j'ai toujours été comme ça.
Le noble acquiesça et regarda l'horizon en réfléchissant.
— Est-ce que tu ne veux pas être libre ?
La question d'Eren lui fit hausser les sourcils.
— Qu'est-ce que tu veux dire par là ?
— Tu m'as dis que tu voulais être père, que tu voulais que tes enfants grandissent dans un monde plus sûr… Et si… tu te trouvais un coin tranquille dans le Monde Extérieur ? Un coin suffisamment loin, où tu pourrais avoir ta famille sans avoir à te soucier des gens qui pourraient t'en vouloir ?
À ces mots, le noble écarquilla les yeux, et son imagination le prit de vitesse avant qu'il ne puisse l'arrêter.
Il se mit à imaginer une vie paisible, une vie où il n'aurait pas à être paranoïaque et aux aguets du matin au soir et du soir au matin, une vie simple d'éleveur, de chasseur ou d'agriculteur. Une vie où ses plus gros soucis consisteraient à prendre soin d'une femme qu'il aime, à empêcher ses enfants de faire trop de bêtises et à s'assurer que ces mêmes enfants ne deviennent pas de meilleurs joueurs d'échecs que lui.
Ce rêve si simple le frappa comme un coup de poing dans le ventre, et il sentit la sensation dévorante du désir lui bruler les entrailles. Oui, il voulait être libre, libre des parasites qui s'en prenaient constamment à lui au nom de la cupidité, de la gourmandise et de la luxure. Ces trois péchés personnifiés par le visage de sorcière qui lui hantait l'esprit.
— Oui… finit-il par lâcher, oui… je vois pas ce que je pourrai souhaiter de plus beau.
Il secoua la tête et reprit :
— Je suis désolé, Eren.
— De quoi ? s'étonna Jaeger en fronçant les sourcils.
— J'ai toujours cru que tu étais un idiot naïf, admit-il avec une pointe de regret. Aujourd'hui je réalise que tu n'as jamais été idiot, et que ta naïveté se limite à certains points, mais certainement pas à ta vision du Monde. Excuse-moi.
Bien que très vexé par les paroles de son ami, le métamorphe croisa les bras et le toisa d'une grimace moqueuse.
— J'ai donné tort à Amos No… Hannibal. Je me souviendrai de cette victoire.
Le noble et le natif de Shinganshina éclatèrent de rire, après quoi, le premier reprit une expression sérieuse.
— Pour ce qui est de ton problème de colère… il y a deux solutions.
Eren s'arrêta soudainement de se bidonner, et accorda à son ami toute son attention.
— La première consisterai à traiter ton problème comme n'importe quel problème psychologique. Et au bout de quelques mois d'un travail acharné sur toi-même, tu devrais être capable de te contrôler.
— C'est beaucoup trop long ! se plaignit le métamorphe. L'Expédition est dans deux semaines !
— Je sais, répondit le grand blond impassible, la deuxième solution est plus rapide, mais tu vas la détester.
Cet aveu mit automatiquement Jaeger sur la défensive.
— Pourquoi ? Parce que je vais en prendre plein la gueule ?
— Oui, mais je sais que tu encaisses la douleur comme un ours. Le truc avec ma solution, c'est qu'il s'agit d'une méthode qu'on emploie pour soigner des malades mentaux ou dresser des animaux.
À ces mots, un profond sentiment d'écoeurement vint s'emparer de l'être du natif de Shinganshina. Il effectua un léger mouvement de recul alors que son cerveau le sommait de hurler son désaccord.
— C'est quoi ta méthode ? demanda-t-il après avoir rassemblé tout son courage et ravalé tout son dégoût.
— Le conditionnement psychologique, annonça Hannibal en rejoignant ses mains, il consiste à te forcer à provoquer une réaction réflexe qui n'est pas induite naturellement par ton cerveau. En gros : chaque fois que tu t'apprêtes à te noyer dans ta colère, ton esprit aura le réflexe de t'en sortir avant que ça ne dégénère.
Eren haussa un sourcil soucieux :
— Ça… ça a l'air… pratique, dit-il avec hésitation, comment tu vas t'y prendre ?
— Très simple : chaque fois que tu dépasseras les bornes, je te pulvériserai tes os les plus sensibles. Au bout d'un moment, ton cerveau en aura tellement marre de subir une telle douleur qu'il développera un réflexe de survie, il ciblera tes crises colériques comme la cause principale de ta souffrance et t'empêchera de lui-même d'aller trop loin. En revanche, il n'est pas dit que cela fonctionne toujours. Si ça se trouve, tu as assez de colère pour repousser le conditionnement, ou alors celui-ci ne se déclenchera que lorsque tu iras bien au-delà de la limite qu'on va chercher à t'imposer.
Eren déglutit, et serra les dents. La solution que lui proposait son ami était… idéale dans le sens pratique… mais écoeurante dans tous les autres sens.
Conditionner son cerveau ? Le dresser comme un animal pour l'empêcher d'être aveuglé par la rage ? C'était répugnant à ses yeux… cependant… Combien de fois avait-il été aveuglé par la colère ? Combien de fois cela lui avait-il fait du tort ? Combien de ses camarades étaient morts à cause de cela ? Combien pourraient mourir à cause de cela ?
Au final, la décision, bien qu'ignoble, n'était pas si difficile à prendre. Il n'avait rien à gagner en se laissant dominer par la rage, il devait l'utiliser, la mettre dans ses poings comme le noble le lui apprenait, mais pas au-delà.
— D'accord, lâcha-t-il pour la plus grande surprise du grand blond, faisons comme ça.
Il s'écoula un petit moment de silence flottant, durant lequel Amos observa son camarade comme s'il s'était cogné la tête.
— C'est tout ? s'étonna-t-il.
— Comment ça c'est tout ?
— J'avoue que je m'attendais à ce que tu prennes la journée pour y réfléchir, admit Hannibal en croisant les bras. Je suis un peu surpris que tu acceptes si vite.
— Réfléchir à quoi ? grogna Eren qui commençait à s'énerver. Décider si la vie de mes camarades vaut plus que mon pire défaut ? Que ma fierté ? Ouais, ça me fait chier de faire un truc pareil. Mais si c'est ça le prix à payer… Hé bah je paierai volontiers…
Nouveau silence, Hannibal esquissa un sourire.
— Ok, on commencera demain le temps que je décide comment je m'y prendrai, vu que nous n'avons que deux semaines devant nous je dois trouver la méthode la plus rapide possible.
Eren acquiesça, visiblement soulagé que cette conversation soit terminée. Mais alors qu'il allait rejoindre la salle à manger pour y préparer le repas, il se retourna au seuil de l'entrée du château pour demander à son ami :
— Amos ?
— Oui ?
— Si jamais on arrive à se débarrasser des titans, si on arrive à obtenir notre liberté… est-ce que tu peux me faire une promesse ?
L'expression sur le visage du noble se fit instantanément plus sérieuse.
— Ça dépend de la promesse.
— Quand je serai parti, est-ce que tu pourras prendre soin de Mikasa ?
Amos haussa les sourcils de surprise et gloussa d'amusement.
— Je doute sincèrement qu'elle ai l'intention de rester en retrait si tu pars à l'aventure.
— Je suis sérieux, s'obstina Eren avec agacement.
— Moi aussi, répondit le grand blond, si tu t'en vas elle te suivra, tu le sais aussi bien que moi. Et ne me demande pas de l'en empêcher, si j'étais capable d'un tel miracle j'aurais déjà exterminé les titans.
Jaeger rumina de frustration.
— Elle ne devrait pas, elle aurait même pas dû me suivre dans les Bataillons. Elle est faite pour une vie paisible, elle mérite de vivre une vie paisible. Comme celle que tu veux vivre.
Cette dernière phrase choqua le noble, est-ce qu'Eren suggérait…?
— Je veux dire… vous pourriez être voisins…
Seule l'expérience d'un politicien aguerri vieille de plus d'une décennie empêcha Amos de lever les yeux au ciel tout en se frappant le front.
— « Je l'ai surestimé. »
— Eren… La seule chose que je peux te promettre c'est que je ferai mon possible pour qu'elle ait une vie paisible. Mais je ne peux pas lui forcer la main sur ses décisions.
Le métamorphe prit un temps pour réfléchir, avant d'acquiescer.
— Ça me va.
Et sur ces mots, il pénétra dans l'enceinte du château et disparu du champ de vision du noble qui réfléchissait déjà à la conversation qu'ils venaient d'avoir.
— « On se ressemble plus que je ne l'avais cru, » nota-t-il assez surpris, « je me demande si j'aurais pu devenir comme lui… »
Ces pensées lui firent lever les yeux au ciel, il secoua la tête avec dédain.
— « Qu'est-ce que je raconte… j'étais bien pire que lui. »
(Présent)
Amos jeta sa douzième cigarette du haut du Mur Rose et en alluma automatiquement une treizième. Cela faisait désormais plus d'une heure que Reiner s'était enfui avec Eren, Ymir et ses complices, et cela faisait donc une heure que les éclaireurs étaient bloqués sur le sommet du deuxième rempart de l'Humanité en attendant l'arrivée de renforts et de montes-charges. Mikasa était toujours inconsciente, Armin s'était allongé à ses côtés pour se reposer, Connie et Sasha étaient eux aussi parti s'allonger après avoir aidé à panser les blessés. Amos s'était un peu éloigné du groupe pour ruminer sa deuxième défaite, malgré le cruel manque de sommeil dont il souffrait, il n'aurait pas réussi à fermer les paupières de toute façon. Trop de choses se bousculaient dans sa tête, trop d'évènements s'étaient enchaînés, et la situation empirait brutalement chaque fois qu'elle semblait s'améliorer.
Exaspéré, il laissa échapper un râle aussi fumant que bruyant, et retira de plus belle sur sa cigarette.
— Amos ?
Le noble tourna la tête pour découvrir la mine inquiète et triste de sa petite soeur, mais il ne prononça pas le moindre mot pour autant.
— Arrête de fumer, s'il te plait, demanda la petite blonde dans un soupir.
À son tour, le concerné laissa échapper un soupir fumant par le nez, et cracha sa cigarette dans le territoire de Maria. Vaincu par sa fatigue mentale, il finit par s'asseoir au bord du Mur Rose et rejeta la tête en arrière pour foudroyer le ciel de son regard d'émeraude.
— Excuse-moi, finit-il par souffler en posant une main sur son visage, je… il s'est passé trop de choses. J'ai du mal à tout assimiler, à analyser chaque potentielle conséquence.
— Tant mieux, répondit la jeune fille, parce qu'on ne m'a rien dit à moi, tu veux bien me faire un résumé ?
Et c'est ce qu'il fit, après un énième soupir las. Il lui raconta tout : la capture d'Annie, la découverte des titans dans les Murs, le pouvoir potentiel du sang royal, toutes les informations et les déductions qu'il avait pu tirer de Reiner, du pasteur et de la Femelle… et la révélation de Nick sur la potentielle résurrection de la sorcière.
Historia mit un peu de temps à tout enregistrer et à tout digérer, une fois ceci fait, elle posa sa tête contre l'épaule de son grand frère.
— Donc tout ça… ça a commencé hier matin ?
— Oui.
— Et depuis, tu t'es à peine reposé et tu n'as dormi qu'une heure et demi ?
— J'ai connu pire.
— Allonge-toi.
Amos voulut protester, mais sa petite soeur l'entoura automatiquement de ses bras et croisa son regard.
— S'il te plait, allonge-toi.
Son ton suppliant et ses yeux rayonnants d'inquiétude et d'anxiété eurent raison du noble. Il se laissa tomber vers l'arrière avec la petite blonde dans les bras, et poussa un très profond soupir de fatigue.
— Putain… souffla-t-il en accentuant légèrement son étreinte, j'ai mal au crâne…
Cette dernière phrase fit glousser l'ancienne Christa, habituellement c'était elle qui avait la migraine quand son frère expliquait quelque chose.
— Historia ?
La concernée releva la tête.
— On récupérera Ymir.
— Je sais.
— Je suis désolé…
Elle haussa les sourcils de surprise.
— De quoi ?
Amos prit une grande inspiration, comme pour se donner du courage afin d'expier son péché.
— Pour la façon dont je t'ai traité pendant trois ans…
Elle ouvrit la bouche en réalisant ce qu'il voulait dire, mais finit par se contenter d'un sourire reconnaissant et reposa sa tête sur l'épaule de son frère.
— Tu n'as pas à t'excuser, rassura-t-elle, tu traversais une très mauvaise passe, mais tu as toujours été là pour moi.
Le noble serra les dents.
— Je t'ai appris à tuer…
— Tu m'as appris à survivre.
— Je t'ai forcé…
— Tu ne m'as jamais forcé à faire quoique ce soit.
— … à mentir… à souffrir… à torturer…
— Je n'ai jamais été aussi forte après ça, répliqua-t-elle obstinément.
— Historia…
— Non ! coupa-t-elle avec autorité. Écoute-moi.
Amos baissa les yeux, et croisa le regard de fer de sa petite soeur.
— Oui… tout ce à quoi tu m'as initié m'a fait souffrir, admit-elle sans pour autant s'apitoyer, mais c'est justement grâce à ça que j'ai pu survivre cette nuit. Je suis aussi forte aujourd'hui uniquement grâce à toi. Mais je ne suis pas idiote… grand frère… je sais que tu m'as appris toutes ces choses parce que tu étais terrifié à l'idée que je subisse les mêmes horreurs que tu as subi quand tu as disparu.
Les yeux d'Hannibal manquèrent de jaillir de leurs orbites, une réponse éloquente pour la petite blonde.
— Oui, continua-t-elle, tu étais paranoïaque, dangereux et horrible par moments, mais je sais… je sais que tu faisais tout ça simplement parce que tu avais peur. Alors je t'ai suivi… parce qu'il était hors de question que je te laisse comme ça.
Les pupilles des deux descendants de Lisbeth Tybur s'humidifièrent, Historia ne lâcha pas prise pour autant.
— Je t'aime tellement… sanglota-t-elle en posant une main sur chacune de ses joues… et je suis désolée de ne pas avoir réussi à te sortir de ton Enfer…
— Historia… voulut-il protester…
Mais la bâtarde ne le laissa pas aller plus loin.
— Alors… quand j'ai vu… quand j'ai réalisé… que tu étais enfin revenu… J'étais tellement heureuse que j'étais prête à subir mille fois ces trois années si ça pouvait m'assurer que tu ne t'en ailles plus jamais.
Ces mots, couplés à la détresse de la jeune fille, frappèrent de plein fouet le coeur du noble, ne sachant que faire d'autre, il referma ses bras autour de sa petite soeur et la serra de toutes ses forces. Historia accueillit cette étreinte comme la plus belle des récompenses et la lui rendit avec tout ce qu'elle avait.
Ils restèrent ainsi pendant près d'un quart d'heure, à expulser toutes les émotions qu'ils avaient emmagasiné toutes ses années, à profiter pleinement de la présence de l'autre dans leur vie, à s'aimer avec tout l'amour qu'une famille pouvait produire.
Ce ne fut qu'une fois qu'ils furent à court de larmes qu'ils desserrèrent partiellement leur étreinte fraternelle pour s'accorder un moment de repos, afin de reprendre leur souffle sans pour autant se lâcher.
— Je ne te laisserai plus jamais, souffla Amos en posant sa joue contre la tête blonde de sa soeur, je te le promet.
Un immense sourire éclaira le visage de la jeune fille, elle s'installa plus confortablement sur l'épaule de son frère et poussa un soupir d'apaisement.
— Je te crois.
Un agréable moment de silence s'écoula, permettant ainsi aux deux Hannibal de se remettre de toutes leurs émotions.
— Amos ?
— Hmm ?
— Qu'est-ce… ? hésita-t-elle avant de reprendre avec plus d'assurance. Qu'est-ce qui t'as réveillé ? Comment est-ce que tu es revenu ?
Le noble rouvrit les yeux pour observer le ciel d'un air pensif… presque rêveur. Historia sentit les battements de son coeur s'accélérer.
Le grand blond jeta des coups d'oeil autour d'eux pour s'assurer que personne ne venait dans leur direction, après quoi, il murmura :
— Promets-moi que tu ne le diras à personne, surtout pas à Ymir.
La petite blonde fronça les sourcils, mais elle était trop curieuse pour protester.
— Je promets.
Amos prit une grande inspiration pour s'armer de courage, ses joues rosirent légèrement.
— Je suis amoureux de Mikasa…
— QUOI ?!
Le cri d'Historia provoqua deux réactions, la première fut le regard incendiaire de son frère, la seconde fut l'état d'alerte générale qui fut donné au sein des éclaireurs, qui commencèrent automatiquement à scanner les environs en aboyants des ordres tout en se mettant en position de combat.
— Fausse alerte ! hurla Amos suffisamment fort pour que tout le monde l'entende. Tout va bien, ma soeur est juste une grosse excitée !
Cette dernière phrase lui valut un coup de poing dans les côtes de la part de ladite soeur qui rougit de honte en voyant ses camarades grommeler de colère. Mais un rapide regard de prédateur de son frère fit immédiatement taire toutes les remarques qu'ils s'apprêtaient à formuler.
Une fois la tension retombée, le noble roula des yeux sans remarquer les regards curieux qu'Armin, Connie et Sasha leur jetaient.
— Bien joué, ironisa-t-il.
Historia lui flanqua un deuxième coup de poing, avant d'expirer bruyamment pour se débarrasser de sa frustration et de sa gêne pour de se concentrer sur la révélation de son aîné.
— Tu es amoureux de Mikasa, répéta-t-elle en tâchant d'assimiler cette information incroyable à ses oreilles.
Elle remarqua alors le léger roussissement des joues du jeune homme, et un très large sourire éclaira son visage.
— Depuis quand ? s'enquit-elle, possédée par une curiosité enfantine.
Curiosité qui amusa et gêna son grand frère.
— Presque deux ans… soupira-t-il alors que le côté droit de sa bouche remontait légèrement.
— Et tu ne me le dis que maintenant ? demanda-t-elle incrédule.
Cette fois, Amos laissa échapper un petit râle d'embarras.
— Je ne l'ai réalisé que cette nuit.
À ces mots, Historia lui jeta un regard consterné, avant d'exploser d'un rire des plus authentiques qu'elle étouffa dans la veste de son aîné qui se renfrogna sur lui-même.
— Pffrrrrt, gargouilla-t-elle hilare, j'avais… pfffrr… presque oublié… hahaha… que tu étais un garçon.
— Qu'est-ce que ça veut dire ça ? gronda-t-il vexé.
— Que malgré toute ton intelligence, haleta-t-elle entre deux éclats, tu es aussi dense que les autres.
Amos voulut protester, mais il n'était pas vraiment en position de contredire Historia qui s'esclaffa de plus belle. Il se contenta donc de grogner et de laisser sa soeur se bidonner contre sa poitrine.
— Andouille, réprimanda-t-elle en essuyant les larmes qui avaient perlées des coins de ses yeux.
— Je sais… soupira le noble.
Le ton triste qu'il avait employé la sortit brutalement de sa crise d'hilarité, elle fronça les sourcils.
— Qu'est-ce qui ne va pas ? Tu as peur qu'elle ne te rende pas tes sentiments ?
— Non, soupira-t-il, c'est l'inverse. Elle aussi est amoureuse de moi…
Il ignora les yeux écarquillés de la petite blonde pour ajouter :
— Même si je ne comprends absolument pas pourquoi…
Une nouvelle fois, il fut confronté au regard consterné d'Historia.
— La vache… commenta-t-elle, j'ai l'impression de parler à un gosse.
Amos grimaça de mécontentement et toisa sa soeur de ses yeux d'émeraude.
— C'est Ymir qui t'a apprit à être aussi insolente ?
— Oui, répliqua-t-elle avec fierté, et elle te dirait comme moi qu'on s'en fout de savoir pourquoi elle est amoureuse de toi.
— C'est pas ça qui me préoccupe ! manqua de hurler le jeune homme au visage de la petite blonde qui écarquilla les yeux de surprise.
— Excuse-moi, s'empressa-t-il d'ajouter, je…
Historia ne le laissa pas finir sa phrase, elle fit immédiatement connaitre son inquiétude :
— Amos… Qu'est-ce qui te fait si peur ?
Le concerné n'en pouvait plus, il avait besoin de déballer son sac, et il n'y avait personne de plus qualifié pour l'écouter que sa petite soeur.
— J'ai peur parce que c'est elle qui me maintient à flot, lâcha-t-il en maitrisant sa terreur et en tapant sa tempe du bout de l'index, j'ai peur parce que la saloperie que j'étais n'a pas disparu, elle est toujours là, dans le putain de bordel qu'est ma tête. J'ai peur parce que si jamais la Cour venait à apprendre que je me suis épris d'une roturière elle ne tiendra pas deux jours. Et… j'ose à peine imaginer la monstruosité que je deviendrai si jamais elle…
Il haleta pour reprendre son souffle, avant de reprendre la parole en regardant Historia droit dans les yeux.
— J'ai essayé, avoua-t-il, j'ai vraiment essayé d'enterrer mes émotions pour être le plus efficace possible… Pour toi… pour Ymir… pour l'avenir… Mais c'est bien au-delà de mes forces quand elle est dans les environs… à cause de ça… mes réactions deviennent imprévisibles… mes raisonnements sont brouillés par mes sentiments.
N'y tenant plus, Amos expira aussi fort que possible et décrispa ses muscles pour reprendre un minimum de contrôle sur sa personne. Ceci fait, il soupira :
— Elle a mon coeur, ma raison et ma vie dans le creux de sa main… Si elle disparait… il ne restera pas grand chose de moi…
Un long moment de silence suivit ce dernier aveux, moment durant lequel Historia fixa le noble comme si elle le redécouvrait pour la première fois depuis des années. Elle n'avait jamais réalisé… jamais compris ce qui se tramait dans sa tête… savoir que son existence toute entière… le frère qu'elle aimait de tout son coeur… reposait entièrement sur la survie de Mikasa… la stupéfiait. Cela n'aurait jamais dû arriver. Amos était de très loin la personne la plus solide qu'elle connaissait. Impliable, insoumis, indestructible. Tels étaient les premiers mots auxquels elle aurait pensé pour le décrire… Il ne lui avait jamais paru… si fragile… si vulnérable. Comment…?
Et c'est là que tout s'emboita, comme si elle avait retrouvé la pièce perdue d'un gigantesque puzzle qu'elle avait cherché à résoudre pendant des années. Amos n'était pas fragile, il n'avait jamais été fragile. Au contraire, c'est uniquement parce qu'il était aussi solide qu'il avait tenu jusque là et qu'il commençait… qu'il arrivait à se relever. Intérieurement, elle s'insurgea contre elle-même comme la pire des idiotes. Elle aurait dû le voir, elle aurait dû le comprendre beaucoup plus tôt. Mais lorsqu'elle avait demandé, son frère lui avait tellement fait peur qu'elle n'avait plus jamais osé. Elle n'aurait jamais dû lâcher l'affaire ! Elle n'aurait jamais dû douter de lui ! Parce qu'au fond, il n'y avait qu'une seule et unique responsable de la détresse de son aîné.
— Amos… demanda-t-elle après s'être armée de courage. Qu'est-ce que la sorcière t'as fait ?
À ces mots, Hannibal fut comme frappé de plein fouet par un coup de tonnerre, il se paralysa sur place alors qu'une série de flashbacks tous plus abominables les uns que les autres surgissait dans son esprit.
La terreur qu'Historia lut dans son regard fut la seule confirmation nécessaire pour savoir qu'elle avait tapé en plein dans le mille. Et cette fois, elle ne reculera pas.
— Je croyais t'avoir dit que je ne t'en parlerai jamais, souffla Amos en faisant des efforts surhumains pour contenir ses émotions violentes.
Sans crier gare, sa soeur le saisit par les épaules et le força à la regarder dans les yeux.
— Il faut que tu y arrives ! déclara-t-elle d'un ton presque suppliant. C'est ça ! La racine de tous tes problèmes ! La raison pour laquelle tu as si peur ! Tu n'as jamais eu peur de la Cour, de grand-père ou même du Monde lui-même ! Mais tu n'as jamais cessé d'avoir peur d'elle !
Hannibal dû faire appel à toute sa maitrise de soi pour ne pas réagir violemment aux supplications de sa petite soeur. S'il cédait… il lui ferait du mal.
Sa lutte intérieure se traduisit par une paralysie totale de son corps, Historia poursuivit sans se douter du danger qu'elle encourait :
— Je t'en supplie, tu n'en a parlé à personne d'autre que Kaa-san ! Depuis qu'elle est partie tu te renfermes sur toi-même, tu ravales chacune de tes émotions parce que tu as peur d'elle ! Pitié, Amos ! Tu dois réussir à t'en sortir ! Et si tu n'arrives pas à m'en parler… alors promets-moi d'en parler à Mikasa.
Cette supplication résonna aux oreilles du noble comme la chose la plus abominable qu'il pourrait faire.
— Je ne pourrai jamais faire un truc pareil… murmura-t-il terrorisé.
— « MERDE, MERDE, MERDE ! NON ! ELLE ARRIVE ! FAIS CHIER !»
— Il faut que tu y arrives, répéta Historia les larmes aux yeux, sinon… tu… tu… ne seras jamais… libre.
Ce mot frappa le grand blond en pleine figure, et il se remémora sa conversation avec Eren, et plus précisément, le beau rêve qu'il avait fait ce jour-là. Un rêve qui se retrouva immédiatement gâché par la présence maléfique qui marchait dans le jardin où il avait imaginé ses enfants en train de jouer.
— Historia… murmura-t-il dans un souffle, tu veux bien me laisser y réfléchir ?
La petite blonde fronça les sourcils, Amos avait changé de comportement en l'espace d'une demi-seconde, troquant la terreur pour l'impassibilité. Ce qui signifiait surement qu'il essayait encore de se cacher, et qu'elle ne tirerai pas davantage de lui à l'heure actuelle. Supposant néanmoins qu'il avait besoin d'un moment, elle se leva, et commença à s'éloigner.
— J'aurais aimé que tu me fasses cette promesse, l'informa-t-elle avec tristesse.
— Fous-moi la paix ! trancha le noble d'un ton sec.
Intérieurement, il suppliait :
— « Va-t'en ! Vite ! »
Historia écarquilla les yeux, profondément blessée par la façon dont il lui avait parlé, mais comprenant cependant qu'il traversait un très mauvais moment. Il viendrait s'excuser plus tard, une fois ses idées remises en places.
Elle lui adressa un dernier sourire qui fendit le coeur de son frère, et s'en alla rejoindre Connie et Sasha qui les avaient observés de loin avec inquiétude.
Une fois seul, Amos laissa enfin échapper la chose qu'il avait bataillé pour contenir durant tout ce temps, cette même chose à l'apparence d'une femme blonde d'une trentaine d'année, nue comme un ver, souriante comme une diablesse.
— « Pauvre petite bâtarde idiote, » ricana-t-elle en s'agenouillant aux côtés du jeune homme pour lui lécher langoureusement l'oreille, « elle n'a pas idée de la catastrophe à laquelle elle a échappé. »
Hannibal était figé sur place, le visage froissé dans une grimace abominable qui mélangeait horreur, terreur, fureur et démence, et ce, alors que la sorcière continuait de promener sa langue sur son visage.
— Dégage de ma tête ! murmura-t-il d'une voix gutturale.
La seule réaction qu'il parvint à obtenir fut un éclat de rire cristallin.
— « Je ne peux pas sortir mon chéri, » susurra-t-elle d'une voix suave en pressant sa poitrine voluptueuse contre son épaule, « puisque je ne suis jamais entrée. C'est toi qui m'imagine. »
Lentement, elle promena sa main le long de la cuisse de sa progéniture, et la glissa dans son pantalon pour lui malaxer l'entrejambe. Amos resta de marbre.
— « Regardez moi ça ! » admira-t-elle en l'enlaçant par derrière afin de coller sa poitrine contre lui. « Mon petit garçon s'est mué en homme ! Tout le portrait de sa mère ! »
— Je… ne suis pas… ton fils, siffla-t-il.
— « Tu es sorti de mes entrailles, » ria-t-elle cruellement, « tu es mon portrait craché, tu es à moi et à personne d'autre. »
— Va te faire foutre…
Ces paroles déclenchèrent un nouvel éclat de rire cruel, elle lui mordit le cou avec une lueur sadique dans ses yeux d'émeraude.
— « Piètre choix de mots, » souffla-t-elle avec de se tourner vers la figure endormie de Mikasa, « mais excellent choix de chienne. »
Amos se mit à trembler de colère, la prédation surgit dans son regard au maximum de ses capacités, et il usa de toutes ses ressources mentales pour combattre l'infection qui lui gangrenait l'esprit.
— « Quel magnifique corps, » admira-t-elle d'une voix suave résonnante de luxure, « et ce visage… hmm… délicieux… »
— Ferme ta gueule…
— « Oh ! Qu'est-ce que je vais m'amuser avec elle… ou peut-être que je laisserai ce plaisir à ta soeur ? Après tout, il y a bien assez de courbes chez ta salope pour nous deux. »
À ces mots, Amos redressa la tête dans un sursaut de folie et se tourna vers sa génitrice sans se douter qu'Armin l'observait. Heureusement pour le noble, il était de dos.
— J'éclaterai la face de ta pute de fille comme j'ai éclaté la face de sa jumelle si jamais tu oses toucher un seul de ses cheveux, murmura-t-il comme une bête enragée.
Le souvenir de la mort de sa progéniture fractura légèrement le masque de luxure qu'affichait la sorcière, elle soutint néanmoins le regard de son fils avec un regard défiant couplé à un sourire sadique.
— « Mais comme la dernière fois, tu n'agiras qu'après que le crime ait été commis, n'est-ce pas mon petit Momo ? »
— Ne m'appelle pas comme ça…
— « Tu sais comment je m'y prendrai, d'abord un peu de toxine pour l'adoucir, puis un peu de parfum pour la mouiller, puis viendra le moment où je viendrai cueillir sa cerise ! »
C'était plus qu'Amos ne pouvait le tolérer, rassemblant toute sa rage, toute sa haine et toute sa prédation, il repoussa la présence abominable de sa génitrice jusque dans la cellule dont elle n'aurait jamais dû sortir. Cette dernière éclata d'un rire effroyable alors qu'elle disparaissait peu à peu, et ajouta avec une cruauté sadique juste avant que la grille ne claque :
— « Comme j'ai cueilli la tienne ! »
En pleurs et en rage, Amos Hannibal renferma le spectre de son pire cauchemar au plus profond de son esprit, avant de plonger son visage dans ses mains pour y verser les larmes qu'il ne pouvait plus contenir. Il pleura, encore et encore, expulsant le dégoût qu'il ressentait envers lui-même et le malheur qui le rongeait tous les jours, les pires côtés de son être que Mikasa croyait vouloir découvrir sans avoir conscience de l'horreur qui habitait le noble.
Mais alors qu'il était sur le point de s'écrouler sur le sommet du mur, il sentit avec terreur une paire de mains saisir délicatement ses poignets. Pendant une seconde abominable, il crut que la sorcière était déjà revenu, en un éclair, il écarta ses mains pour faire face… à sa mère… sa vraie mère.
Nanami Nakamura était vêtue de la robe bleue que Mikasa avait portée lors du diner qu'ils avaient partagé au Manoir Hannibal. Son doux visage d'ange salvateur affichait un sourire aussi heureux que triste. Une fois de plus, Amos se figea sur place, et laissa le doigt délicat de sa maman essuyer ses larmes.
— « Tu as tellement grandi, » souffla-t-elle en orientale avec une pointe de fierté, « mon petit Momo est devenu un grand garçon. »
— Kaa-san… murmura-t-il sans en croire ses propres yeux. Je… je… je ne comprends pas… comment… ? Tu n'es jamais apparue… ?
— « Amos », prévint-elle d'une voix amusée, « fais attention, ton partenaire d'échecs préféré est en train de t'observer. »
À ces mots, le grand blond oublia soudainement presque tous ses soucis, roula des yeux consternés, et se rassit au bord du Mur Rose tout en posant sa tête sur sa main afin de masquer les expressions de son visage.
— Fouille-merde, murmura-t-il vexé.
Cela lui valu une pichenette sur le front, pichenette qu'il accueillit avec un sourire qui traduisait le réconfort que lui procurait un tel geste.
— « Ton langage, » réprimanda la Nakamura amusée, « et puis ne soit pas hypocrite, tu aurais fait la même chose. »
— Je plaide coupable, admit le jeune homme sans s'arrêter de sourire, mais pourrais-tu me rappeler qui m'a apprit tous ces mots ?
— « Je plaide coupable, » répondit la trentenaire en éclatant de rire.
Amos poussa un long et profond soupir de soulagement en entendant le rire de sa mère, il sentit la fatigue et les poids qui avaient pesé sur sa cervelle et ses épaules s'évaporer comme neige au Soleil.
Nanami vint s'asseoir derrière son enfant, et referma ses bras protecteurs autour de lui. Ce dernier sombra presqu'instantanément en sentant l'étreinte maternelle réconfortante qu'il avait tant désiré toutes ces années. Il manqua de succomba à une crise d'hyper-ventilation en sentant tout son stress et toutes ses peurs disparaitre en l'espace de quelques secondes, mais l'amour qui irradiait de la présence imaginaire de sa maman le maintint à flot, et il parvint, ENFIN, à véritablement se détendre. Et ce, sans l'aide d'une quelconque drogue.
— « Amos… » souffla Nanami à son oreille. « Je suis très fière de toi, tu sais ? »
La mine du jeune homme s'assombrit en entendant ces paroles, elles sonnaient creuses, même s'il savait qu'elle les auraient prononcées si elle avait véritablement été là.
— Comment est-ce que tu pourrais être fière de moi ? murmura-t-il en retour. Je tiens à peine sur mes deux jambes, j'ai fait de ma soeur une meurtrière, j'ai manipulé mes camarades, et j'ai perdu… encore une fois.
— « Oh… Amos… malgré tout ce que tu as pu encaisser dans ta vie, tu es toujours debout. Tu as appris à ta soeur à être une femme forte et heureuse, tu as entrainé, protégé et sauvé tes camarades plus d'une fois. Et malgré la défaite, tu continues de te battre. Comment ne pourrais-je pas être fière de toi ? »
Un simple soupir fit écho à ses paroles, Nanami esquissa un petit sourire mi-triste.
— « Toujours pas convaincu ? D'accord, tu t'es construit une véritable vie, loin de celle que d'autres voulaient t'imposer. Tu t'es fais d'excellents amis, tu t'es trouvé un partenaire d'échecs qui progresse chaque fois que tu le bats, un apprenti teigneux, qui t'admire pour qui tu es, et non ce que tu représentes. Tu as rendu ta soeur heureuse… »
— Ymir est pleinement responsable du bonheur d'Historia…
— « N'exagère pas, » réprimanda sa mère, « nous savons tous les deux que ta soeur ne sera jamais véritablement heureuse si tu ne l'es pas toi-même. Tu aurais quand même pu en faire plus quand tu as donné ta discussion de grand frère à cette fille. »
Amos manqua d'éclater ouvertement de rire en entendant cette dernière phrase.
— Il n'y avait guère besoin de faire plus, et puis, elle se serait transformée si j'en avais trop fait.
— « Peut-être, » admit Nanami, « mais tu aurais quand même pu en faire un peu plus, nous parlons de ta petite soeur. »
— Elle n'est plus si petite… quoique…
— « Sois gentil, » réprimanda à nouveau sa mère. « Néanmoins, tu ne t'es pas trompé sur elle, elle est parfaite pour Historia. »
— Je sais… Ymir a son charme… Il faut que je la ramène…
— « Tu y arriveras, je n'ai aucun doute là-dessus. Tu as toujours protégé les tiens avec férocité. »
Amos se retourna vers le souvenir de sa maman.
— Je tiens ça de ma Kaa-san.
Ce qui lui valut un sourire aimant en retour.
— « Tu sais… » reprit-elle une fois que le regard de son fils était revenu vers l'horizon. « Je l'aime bien. »
Un léger voile de tristesse passa sur le visage du jeune homme, il préféra ne pas répondre.
— « Et je pense que tu es un petit peu trop protecteur avec elle… et que tu te sous-estimes beaucoup. »
Ces mots surprirent le noble, bien qu'ils connaissaient sa mère sur le bout des doigts, bien que celle avec qui il discutait n'était qu'un fragment de son imagination, il ne s'attendait pas à ces paroles.
— Qu'est-ce que tu veux dire par là ? murmura-t-il perplexe. Je suis en morceaux… ne serait-ce qu'en ce moment je parle avec un souvenir de ma Kaa-san… et je suis toujours… hanté par cette gar…
— « Chuuuut », souffla Nanami en collant sa joue contre celle de son enfant, « tout va bien… calme-toi… »
Quelques larmes coulèrent sur le visage du grand blond. Il savait, il savait que ce contact n'était que le fruit de son imagination mêlé à celui de ses souvenirs. Mais il l'accueillit comme le plus grand des réconforts, et parvint finalement à faire fondre toute son anxiété, une fois de plus.
— « Amos, » reprit-elle d'un ton plein d'affection, « je sais que tu as peur des conséquences que pourrait avoir votre relation, je sais que tu as peur de ne pas être capable de la protéger. Cependant, est-ce que tu te souviens comment tu es devenu si fort ? Est-ce que tu te souviens comment je suis devenu si forte ? »
Hannibal haussa des sourcils circonspects, il avait un peu de mal à y croire.
— « Malgré les horreurs que tu as subi, tu es resté fort pour Historia. Tu es redevenu toi-même le jour où tu es tombé amoureux de Mikasa, et tu n'as pas arrêté d'aller mieux depuis. Tu as entrainé et conseillé tous tes camarades parce que tu tiens à eux. Tu te bats contre tes démons intérieurs au lieu de les fuir grâce à sa déclaration, et à l'amour que te porte ta soeur. Tu luttes, tous les jours, pour construire un avenir meilleur, parce que tu refuses de voir tes enfants subir ce que tu as subi. »
Le regard du jeune homme se perdit alors qu'il se ressassait tous les moments qu'il avait partagé avec ceux qui l'entouraient. Il sentit les battements de son coeur s'accélérer légèrement.
— « Les gens deviennent forts lorsqu'ils ont des êtres chers à protéger. » dit-elle en lui caressant les cheveux. « Aime, mon chéri, aime de toutes tes forces, et tu seras inarrêtable. »
Amos prit son temps pour assimiler ce que sa mère lui enseignait. Il la laissa s'implanter dans son cerveau, attiser la flamme de sa volonté et revigorer ses muscles.
Il se sentait bien, il se sentait apaisé, il se sentait prêt.
Prêt à récupérer le contrôle total sur son destin.
— « Voilà, » sourit Nanami en déposant un doux baiser sur sa joue, « je suis tellement fière de toi. »
Le noble laissa une nouvelle larme couler le long de son visage, il poussa un profond soupir de soulagement.
— Comme j'aurais aimé que tu sois réellement là, murmura-t-il avec tristesse.
— « Je suis là, » chuchota sa maman en posant le bout de son index sur son coeur. « Je serai toujours là. Et je t'aimerai pour l'éternité, mon brillant petit garçon. »
Amos sentit l'étreinte de sa mère disparaitre peu à peu alors qu'une douce chaleur enveloppait son corps et que deux petites cascades coulaient le long de son visage.
— « Va t'excuser auprès de ta soeur, » conseilla-t-elle finalement avant de disparaitre.
Son fils resta seul… dix minutes… peut-être vingt… peut-être même une heure entière. Il n'avait pas la tête à suivre le fil du temps. Il se sentait mieux, bien mieux qu'il ne s'était sentit ces cinq dernières années. Apaisé, il se frotta les yeux pour sécher ses larmes, se redressa pour s'étirer et frappa ses mains l'une contre l'autre.
— « Bon… » songea-t-il en parcourant les rangs déprimés des éclaireurs. « D'abord, le plus important. »
Il repéra Historia qui s'était recroquevillé sur elle-même en regardant la direction dans laquelle Reiner s'était enfui, et se dirigea vers elle.
Sans qu'elle s'y attende, il s'assit à ses côtés et la serra contre lui. Elle en fut si surprise qu'elle manqua de lâcher un petit cri.
— Je suis désolé, murmura-t-il en oriental, tu avais entièrement raison, merci.
La petite blonde fut un peu étonnée d'entendre son frère parler leur deuxième langue, ils n'avaient plus communiqué ainsi depuis leur service dans les Brigades Hannibal.
— Amos ? Est-ce que ça va ?
— Je ne pourrai jamais souhaiter une meilleure soeur que toi, tu le sais ça ?
Son ton plein d'affection arracha un immense sourire à la jeune fille, elle lui rendit son étreinte.
— Je ne manquerai pas de te le rappeler.
— Continue d'être toi-même et je ne l'oublierai jamais.
Aux anges, Historia posa sa tête contre la poitrine de son frère, mais elle ne perdit pas son objectif de vu.
— Amos ? Est-ce que tu peux me promettre… ?
— D'en parler à Mikasa ? devina-t-il en soupirant. Tu sais, Ymir m'a forcé à faire une promesse similaire.
Bien que surprise et très curieuse, la petite blonde resta intransigeante.
— Tu t'esquives…
— Je promets.
Les yeux d'Historia s'écarquillèrent légèrement, mais elle était suffisamment satisfaire pour se détendre un peu.
— Et si c'est vraiment ce que tu veux… je t'en parlerai aussi. Mais pas maintenant.
Cette fois, elle était vraiment étonnée.
— Qu'est-ce qui t'as fais changer d'avis ? s'enquit-elle.
Un sourire apparu sur le visage du grand blond, il regarda vers l'horizon.
— Kaa-san.
Les deux Hannibal restèrent ainsi le temps qu'il fallut pour qu'Historia soit suffisamment apaisée pour s'endormir, une fois ceci fait, le jeune homme se redressa après avoir délicatement déposée la tête de sa soeur sur un oreiller improvisé à partir d'une cape. Puis il alla récupérer une trousse de secours et se dirigea vers Armin. Ce dernier le vit arriver, et déglutit.
— Andouille, réprimanda le grand blond en découvrant sa figure égratignée, tu n'as pas traité tes blessures.
Le petit blond porta une main sur sa figure pour confirmer les dires de son supérieur, et baissa légèrement la tête.
Amos s'équipa d'un bout de coton qu'il imbiba d'alcool, et s'attela à désinfecter les brûlures d'Arlet.
Cependant… le fait que ce dernier garde le regard bas fit tiquer le noble. Il ne lui fallut guère longtemps pour comprendre que c'était la honte qui motivait cette étrange réaction.
— Armin, reprit-il en finissant de le panser, qu'est-ce que tu te reproches ?
Le natif de Shinganshina se recroquevilla sur lui-même, mais finit par cracher le morceau.
— Je suis désolé… vraiment désolé… bredouilla-t-il en peinant à trouver ses mots. C'est juste que… j'ai compris quelque chose sur toi que j'aurais préféré ne jamais savoir…
À ces mots, les yeux d'Amos se plissèrent et un grognement agacé s'échappa de sa gorge.
— C'est-à-dire ?
Armin déglutit, avant de trouver le courage de lui répondre :
— Quand Mikasa m'a demandé si j'avais déjà entendu parlé de la Sorcière Noire d'Orvund, j'ai été un peu surpris, alors j'ai fait quelques recherches pour savoir qui elle était vraiment. Puis, j'ai compris que ça avait un rapport avec toi.
Hannibal frémit d'horreur.
— « Putain, non ! Pas comme ça ! »
— Je… J'ai appris pour ses rituels et… et puis j'ai vu ta réaction quand le Pasteur t'as confronté… j'ai vu le dégoût sur ton visage… et… et tout le reste… et je n'ai pas eu besoin de cogiter longtemps pour comprendre…
Amos sentit une colère incontrôlable faire trembler son corps, Armin releva alors la tête, le visage empli de regrets.
— Je suis désolé, déclara-t-il sincèrement, je ne l'ai pas fait exprès ! Je te le promets ! Je… Je… Je… n'ai… Je n'ai pas su… m'arrêter…
Pendant un instant abominable, le natif de Shinganshina cru que son ami allait l'égorger en découvrant la violence de la prédation dans ses yeux d'émeraude. Heureusement, le noble se calma en renâclant son agressivité. Il secoua alors sa propre tête, et lui flanqua une pichenette un peu trop violente.
— Calme-toi, ordonna Amos d'un ton aussi ferme que las. Je ne t'en veux pas… vraiment.
Armin se frotta le front, et fut presque soulagé de lire davantage de tristesse que de rage dans le regard du grand blond. Ce dernier soupira pour se calmer, avant de le fixer dans les yeux.
— Écoute… ce qu'il t'ait arrivé m'arrive tous les jours, avoua-t-il en s'efforçant de relativiser. Tu as été pris de vitesse par ta capacité d'analyse… Je n'apprécie pas… à vrai dire, je suis même furieux… mais je comprends que ce n'était pas vraiment ta faute.
Arlet fronça les sourcils, il ne comprenait pas comment cela ne pouvait pas être de sa faute.
— S'il te plait, reprit le noble, n'en parle à personne. C'est à moi d'en parler.
Ces paroles soulagèrent le petit blond au point où il soupira pour se dégonfler comme un ballon. Amos manqua de sourire et lui tapota gentiment le crâne.
— C'est pas évident, hein ? D'être plus malin que tous les autres.
Armin se rassit sur le mur pour que son ami continue de traiter ses blessures, néanmoins, il comprenait très bien où il voulait en venir.
— Pendant longtemps, reprit-il un peu triste, j'ai souhaité être aussi intelligent que toi. J'ai rejoué nos parties d'échecs des tas de fois pour comprendre comment tu pensais. Puis j'ai remarqué que tu adaptais ta façon d'agir avec les autres, alors j'ai commencé à les observer pour découvrir comment tu t'y prenais… C'est là que… que j'ai réalisé des choses sur nos camarades que… que je ne voulais pas savoir…
Il croisa le regard d'émeraude compatissant et compréhensif du grand blond.
— Tu es plus malin que moi, déclara-t-il avec une pointe d'admiration, comment est-ce que tu arrives à gérer tout ça ?
Amos poussa un profond soupir par le nez, et finit de rafistoler son subordonné pour s'occuper des blessures de Mikasa.
— Je n'y arrive pas toujours, répondit-il en désinfectant les égratignures sur le visage de l'orientale, à vrai dire… la plupart du temps j'ai beaucoup de mal à garder tout ça sous contrôle. Ma mémoire, par exemple, est trop parfaite. Je me souviens de chaque sensation, de chaque sentiment, de chaque douleur et inconsciemment, il m'arrive de les revivre.
Armin ne mit qu'une seconde à faire le lien.
— C'est pour ça que tu te bourres d'anti-douleurs ?
— C'est l'une des principales raisons, acquiesça le noble, mais ce n'est pas le pire. Il y a des personnes que je connais trop bien, et il m'arrive parfois d'anticiper tout ce qu'elles pourraient dire dans certaines situations. Ajoute à cela mon imagination débordante, et il est très facile pour moi d'être… « hanté ».
Armin fronça d'abord les sourcils d'incompréhension, avant de se remémorer l'étrange comportement de son camarade lorsqu'il était seul, il ouvrit une bouche béat et écarquilla les yeux d'horreur.
— Tu… bredouilla-t-il sans y croire, comment… ?
— Telle est ma malédiction, répondit Amos en secouant la tête, je suis humain, j'ai mes forces et mes faiblesses. Mais avec un cerveau comme le mien, tout est amplifié. C'est une des raisons pour lesquelles une partie de ma personnalité est froide et insensible, je n'ai ni le temps ni les ressources mentales pour me préoccuper de tout ce que je fais d'un point de vue moral.
Armin déglutit, toujours incapable de croire à sa propre théorie ou aux paroles de son ami.
— Comment… comment es-tu encore sain d'esprit ? Si tu as subi… tout ce que je pense que tu as subi… avec tes capacités… cela doit être un Enfer…
— Je ne suis pas sain d'esprit, renâcla le grand blond dans un sourire en finissant de panser Mikasa, ça fait des années que je suis cinglé.
Il se tourna vers son camarade qui le fixait avec une inquiétude fascinée.
— Réfléchis, si toi, tu es déjà un peu lent pour moi, imagine ce que je dois ressentir lorsque je côtoie des personnes plus… « ordinaires ».
Armin resta interdit, il desserra les lèvres pour parler mais les mots moururent sur sa langue.
— Je vis dans un monde de poissons rouges, soupira Amos, et il m'a fallut beaucoup de temps pour devenir suffisamment mature afin d'apprécier les gens à leur juste valeur.
Un petit sourire nostalgique se dessina sur le visage du noble.
— Au début ce n'était pas facile, admit-il en rigolant, vous étiez tous tellement exaspérants que j'ai bien failli m'arracher les cheveux à de nombreuses reprises. Tu n'as pas fait exception, figure-toi, quel genre de soldat en herbe ne sait pas faire de pompes ?
Armin rougit en se remémorant son premier jour d'entrainement et se gratta le cuir chevelu avec embarras.
— Est-ce que… est-ce que tu veux toujours redevenir l'ancien toi ?
Amos fixa le petit blond dans les yeux, avant de secouer la tête.
— Jamais, je préfère y rester plutôt que de redevenir l'ancien moi, mais pour ça, il faut que je tourne définitivement la page.
Sans rien ajouter, le noble s'écarta du bord du Mur pour aller s'allonger sur le centre.
— Dors un peu, conseilla-t-il en fermant les yeux, le Major sera là dans quelques heures et on partira en expédition pour récupérer Eren et Ymir. Tu auras besoin de toutes tes forces, cette expédition-ci pourrait très bien être encore plus meurtrière que la précédente.
Armin déglutit sans répondre, il regarda son ami s'endormir, puis il jeta un oeil au visage pansé et endormi de Mikasa, avant de finalement s'autoriser un peu de repos. Il s'allongea à son tour, et fixa le ciel d'un air pensif.
— « Il se traite de connard… de cinglé… mais à mes yeux… c'est la personne la plus extraordinaire que j'ai jamais rencontré. Je ne sais pas comment il fait… comment il arrive encore à sourire aussi sincèrement… comment il arrive à continuer d'avancer… avec ce qu'il traverse au quotidien… après ce que sa m… génitrice lui a fait… Je ne serai jamais à son niveau. »
Armin poussa un profond soupir, et regarda la paume de sa main.
— « Je ne veux pas être à son niveau, » songea-t-il sans amertume, « je ne serai pas capable de gérer ce qu'il gère… mais ça ne veut pas dire que je dois cesser de m'améliorer. »
Il serra son poing de toutes ses forces le regard brillant de détermination.
— « Je n'ai plus d'excuse. Je dois trouver le moyen de m'endurcir, le moyen de développer mon intelligence, le moyen de m'améliorer. Je ne peux pas rester là pendant que d'autres comme Eren et Amos souffrent pour avancer. Je dois me faire violence.»
(-)(-)(-)
Lorsque Sieg rouvrit les yeux, il avait mal partout. À ces membres qui repoussaient, à sa tête aux multiples traumatismes et à ses organes qui avaient été secoués. Il haleta pour reprendre son souffle et soulager sa souffrance, et parcourut les environs du regard pour connaitre sa situation.
— Général, salua Reiner en lui soutenant la tête, bon retour parmi nous.
Le Bestial écarquilla les yeux en découvrant son subordonné et poussa un soupir de soulagement.
— Mes lunettes, demanda-t-il d'une voix faible, dans ma poche.
Braun acquiesça, sortit l'objet requis, nettoya les verres avec sa chemise, et les glissa sur le nez du barbu.
— Merci, répondit ce dernier avant d'observer les alentours.
Il découvrit que lui et ses complices étaient perchés sur la branche d'un arbre géant, à en juger par la position du Soleil, il devait être un peu plus de midi. La présence de titans autour d'eux l'inquiéta légèrement, mais la hauteur à laquelle ils étaient le rassura. Il jeta un coup d'oeil à ses membres à moitié régénérés, avant que son regard ne se porte sur les deux captifs installés sur une autre branche en contrebas.
Eren était toujours inconscient, mais Ymir, elle, était bien réveillée, et fixait les guerriers avec méfiance.
Sieg haussa des sourcils impressionnés, il revint vers le Colossal et le Cuirassé.
— Excellent travail, déclara-t-il sincèrement, non seulement, vous m'avez tiré d'un sacré guêpier, mais en plus vous êtes parvenus à récupérer le Mâchoire et à capturer l'Axe.
Aussitôt, Bertholdt baissa légèrement la tête avec embarras, tandis que Reiner secouait la sienne.
— Nous ne sommes pas vraiment certains que cette personne soit l'Axe, répondit-il d'un ton ferme digne d'un soldat. Nous suspectons une autre personne de l'être. Il est plus probable qu'il ne soit que le Titan Assaillant.
La lueur déçue dans les yeux du barbu n'échappa pas aux deux jeunes guerriers, il posa son regard sur Eren.
— L'Assaillant tu dis ? Alors c'était là qu'il était…
Il secoua la tête.
— Ce n'est rien, cela reste tout de même de l'excellent travail. En temps voulu, nous vérifierons s'il s'agit bien de l'Axe, sinon, nous nous concentrerons sur celui que vous suspectez. Pour l'instant, il nous faut battre en retraite afin de panser nos plaies, et confier nos prisonniers au Capitaine Magath.
Bertholdt et Reiner haussèrent les sourcils.
— Le Capitaine est ici ?
— Oui, bien qu'il soit resté au port. Il en a profité pour amener l'artillerie, au cas où.
Les deux traitres de la 104ème échangèrent un regard soulagé, enfin ils commençaient à voir la lumière au bout du tunnel.
Braun passa les trente minutes qui suivirent à faire un rapport de leur mission d'infiltration à son supérieur. Ce dernier croisa le regard d'Ymir tandis que son subordonné parlait du moment où elle avait dévoré Marcel, et lu le remord dans ses yeux noisette. Il n'en tint cependant pas rigueur, et continua d'écouter, ce ne fut qu'au moment où Reiner racontait le début de leurs années d'entrainement qu'il l'interrompit, et ce, alors que le nom du détenteur de l'Assaillant venait de lui être révélé.
— Tu as dit… Jaeger ? bredouilla Sieg.
Il avait les yeux écarquillés d'effroi, un mince filet de sueur froide coulait le long de son dos.
— Oui, confirma le Cuirassé, il est de Shinganshina, la ville du Mur Maria que nous avons dû perforer.
Le Bestial avait cessé de l'écouter, il scrutait désormais minutieusement le visage inconscient d'Eren.
— « Cela ne se peut… Il ne lui ressemble pas du tout… Non ! »
Bien que sujet à une authentique crise de panique, Sieg fit appel à toute sa maitrise de soi pour conserver une figure stoïque et sérieuse. Cependant, il ne put échapper au regard inquisiteur d'Ymir.
— Que savez-vous sur son père ?
La question surprit Reiner et Bertholdt, ils échangèrent un regard circonspect.
— Pas grand chose, répondit le blond, si ce n'est le fait qu'il était médecin.
Le ciel s'abattit sur le Bestial comme un marteau sur une enclume, mais encore une fois, il parvint à se maitriser. Une colère sans nom se mit à bouillir à l'intérieur du jeune binoclard, il grinça discrètement des dents sans quitter Eren des yeux.
— « Sois maudit, Grisha ! »
