Bonjour, l'instant de vérité est venu pour Nathalie ! Saura-t-elle résister à l'attaque de son meilleur ami ? En espérant que cela vous plaise, bonne lecture !
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L'Exécution de l'Aurore fendit la brume cristalline qui saturait l'air avec un déchirement de fin du monde. La bourrasque, dévastatrice comme un ouragan enfermé dans un canyon, était chargée de cristaux plus aiguisés que des couperets et d'un froid plus tranchant encore.
Campée sur ses appuis, s'arc-boutant de son mieux sur la glace qui lui sciait les mollets, Nathalie plongea tête baissée dans cette cascade. La température, déjà polaire, chuta brusquement jusqu'à figer le temps et étirer le supplice qui s'annonçait. Les bras qu'elle avait croisés devant son front dans un réflexe dérisoire cessèrent immédiatement de répondre à sa volonté. Ils avaient gelé instantanément, incapables de bouger, incapables de plier face à la pression monstrueuse qui s'exerçait sur eux malgré la douleur atroce. Elle ne reculait pas d'un centimètre, vissée au sol par les carcans qui comprimaient ses jambes et remontaient peu à peu. Il lui semblait que ses os étaient réduits en sable plus fin encore que la poussière de diamant qui les broyait. Une myriade d'aiguilles flagellait sa peau tendue par le froid, pénétrait avec une facilité déconcertante ses paupières closes de force. Ses yeux, comme à ns, fondaient de l'intérieur avec une brûlure insoutenable. Sa langue s'assécha brutalement, fixée par une gangue de givre, mais Nathalie refusa de sceller ses lèvres sa vie en dépendait.
Déjà elle sentait le froid mortel remonter de ses veines à son cœur tel les méandres d'un fleuve se jetant à la mer. Son pouls, un instant affolé par la souffrance, commença à ralentir avec régularité. Une par une, les sensations s'émoussaient. Ses mains brulèrent moins, ses yeux s'apaisèrent dans un noir absolu. Elle perdit ses repères, n'entendit plus la rafale claquer dans ses cheveux. Le goût métallique du sang s'éteignit sur sa langue. Etrangement, son corps à la dérive lui envoyait des signaux contradictoires, toujours plus faibles, et lui donnait la sensation de flotter en apesanteur. Son esprit, à l'aube de l'endormissement, se complaisait dans cette anesthésie où il s'abîmait.
Au froid succédait le sommeil, au sommeil la mort, avec une douceur voluptueuse.
Seule, quelque part dans l'univers calme et silencieux de sa conscience, la flamme d'une bougie dansait. Cette langue de feu tremblait, si frêle qu'un souffle aurait suffi à l'éteindre, et pourtant si obstinée qu'elle aurait résisté à un typhon.
Magnétisée par sa lumière incertaine, Nathalie la contemplait, hésitante. Est-ce que cela valait la peine de s'extirper de cet état de béatitude, de replonger dans le monde hostile et glacial pour peut-être ne jamais retrouver cet état de grâce ? Qu'est-ce qui l'attendait là-bas, si ce n'était la trahison et la souffrance ? Il serait si facile de moucher elle-même cette chandelle et de s'endormir dans le calme oublieux de la nuit noire.
Pourtant, l'univers n'était pas aussi nu qu'elle l'avait cru. Au loin, si loin, comme résonnant dans le vide de son esprit, une cosmoénergie pulsait faiblement. Nathalie reconnut péniblement Athéna. Elle était à des années lumières de sa réalité, hors d'atteinte. A quoi bon ? Sa volonté agonisante ne suffirait pas à lui porter secours. Elle devait s'en remettre à ses compagnons d'armes, qui avaient peut-être une chance de sauver leur déesse.
Le Dauphin remarqua alors un autre cosmos, tout aussi faible mais à peu de distance. Elle se concentra, s'accrochant à cette unique sensation pour résister encore un instant au sommeil. Il lui fallut de longues minutes pour mettre un nom sur cette énergie qui sinuait lentement comme tarit un ruisseau tortueux. Un Dragon… Shiryu !
Nathalie cilla. Si elle abandonnait maintenant, elle le condamnait. Peut-être n'avait-elle pas la force de rejoindre Athéna, mais son ami était encore à sa portée et elle refusait de partir avec sa mort sur la conscience. Cela valait la peine de revenir, d'affronter à nouveau l'horrible réalité, pour lui.
La flammèche crépita un instant, timide, puis prit de l'ampleur. Sans hésitation, Nathalie la recueillit entre ses mains en coupe. Sa douce chaleur s'empara aussitôt d'elle, ravivant ses sensations. Peu à peu revenaient le goût du sang, le claquement du vent, la plaie vive de ses yeux et celle de ses mains. Cependant, tous ses sens étaient dominés par l'agréable feu qui s'était logé dans sa gorge et s'était fait chant. Il chassait par grande pulsion le froid de ses membres comme une vague de bien-être. Ce doux ressac l'envahissait, surpassait les douleurs qui sciaient son corps, lui donnait la force de se mouvoir. Nathalie rouvrit les yeux.
Face à elle, toujours bras tendus, Hyoga sursauta quand elle attacha sur lui son regard hagard. Comment avait-elle pu survivre à l'Exécution de l'Aurore, qu'elle avait pourtant prise de plein fouet ? Déboussolée, Nathalie prit quelques secondes pour ordonner ses idées. Un rapide coup d'œil la rassura : Shiryu était encore en vie, visiblement aussi surpris que Midgard de la tournure des évènements. Elle réalisa soudain qu'elle chantait toujours, que sa mélopée ne s'était probablement jamais éteinte. C'était cette partition d'énergie pure qui l'avait retenue à ce monde plus solidement qu'une amarre. Juste avant l'impact, elle avait désespérément lancé ses ancres. Entre autres, l'une de ses attaches s'était fixée dans l'âme de son adversaire, et ils étaient à présent liés par un fil pur de cosmosénergie. Pris au dépourvu, Hyoga ne pouvait plus se défaire de cette étreinte impalpable et était à sa merci. A présent, elle allait profiter de son avantage.
Sur une simple variation de sa volonté, son chant enfla, prit de l'ampleur et la pleine mesure du théâtre de l'affrontement. Fruit de son septième sens, il semblait jaillir de chaque atome autour d'eux, des anfractuosités de la roche jusqu'à la surface polie du lac qui le réverbait et l'amplifiait. Sa cosmo énergie, soudain brûlante, fit fondre la glace qui enserrait ses jambes comme neige au soleil. Sa technique avait l'avantage d'allier attaque et défense, car le Dauphin instillait sa volonté dans sa mélodie, interdisant formellement à sa victime de l'attaquer. La partition qu'elle déroulait emprisonnait les gestes de son adversaire dans un réseau inextricable de trilles et de croches qu'elle tissait autour de lui. Elle composait ce requiem au fur et à mesure, unique représentation d'une symphonie qui emporterait son destinataire dans la tombe.
Déjà, Hyoga commençait à sentir ses membres s'alourdir. Il secoua la tête, à pure perte il savait d'expérience que rien n'empêcherait le funeste cantique de pénétrer par tous les pores de sa peau jusqu'à s'accorder à la vibration de son âme pour l'étouffer. Hypnotisé par l'idée unique d'abattre son ancienne alliée, il grinça des dents, tâcha de serrer les poings, renonça. Malgré les sursauts de sa volonté, il lui était impossible de se rebeller et de lever la main sur son adversaire. Pourtant, la moindre offensive aurait suffi pour achever de la jeune fille à bout de force. Elle avait beau avoir survécu à l'Exécution de l'Aurore, elle en portait de sérieux stigmates et il ne serait pas étonné qu'elle succombe à ses blessures. Il était si près du but… Son regard glissa jusqu'à son autre cible, avachie dans la neige à quelques mètres. A lui seul, il avait presque anéanti le Dauphin et le Dragon, et il rageait de ne pouvoir achever ce qu'il avait si bien commencé.
A cette pensée, une idée germa dans son esprit déjà embrumé. C'était un expédient facile dont l'unique défaut était de bafouer leur code moral. Midgard ricana : les Chevalier d'Athéna avaient perdu son respect en l'envoyant à l'abattoir, ils ne récoltaient que ce qu'ils avaient semé. Il arma son attaque.
Nathalie fronça les sourcils, étonnée que Hyoga ait été capable de lever le poing. Sans se départir de sa mélopée, elle se prépara à parer : elle était en position de force, elle était certaine de résister à l'assaut et elle ne doutait pas que son adversaire en soit conscient, alors pourquoi ?
Lorsque Midgard déchaîna sa poussière de diamant, la jeune fille comprit trop tard, à l'instant où il en dévia la trajectoire in extremis. Si elle lui interdisait de l'attaquer, elle n'avait pas pensé une seconde à étendre son ordre à Shiryu ! Jamais elle n'aurait imaginé son ami bafouer la plus élémentaire règle d'honneur pour attaquer un spectateur à terre. En une fraction de seconde, elle éventa sa stratégie nauséeuse il avait joué son va-tout pour achever au moins l'un de ses adversaires, voire les deux si elle avait la folie de s'interposer.
Shiryu, sidéré par la bassesse du coup, n'avait même pas tenté de se protéger lorsque le souffle dévastateur avait brusquement changé de cible pour fondre sur lui. Avant qu'il n'ait pu réaliser ce qu'il se passait Nathalie s'était jetée devant lui. Elle n'eut pas le temps d'esquisser sa garde : la vague de glace la cueillit au flanc avant de la rouler à plusieurs mètres de là. Le Dragon avait à peine senti une bise glaciale fouetter son visage, contraste étrange avec le déchainement de violence qu'il s'attendait à recevoir de plein fouet.
La vision de sa camarade, étendue à quelques pas de lui, se répandit comme du plomb fondu dans ses veines. Le souffle coupé, il attendit une poignée de secondes qu'elle se relève, en vain. Il se tracta douloureusement sur ses coudes pour la rejoindre.
— Nathalie !
Il retira précipitamment la main qu'il avait posée sur l'épaule de sa camarade, comme mordu par un serpent la température de sa peau était insoutenable. Il grinça des dents, et faisant fi des brûlures qu'il s'infligeait, la souleva entre ses bras. Son cœur rata un battement en découvrant son visage inerte aux lèvres bleutées. Un froid mortel, plus implacable encore que celui qui figeait Nathalie, lécha sa colonne vertébrale d'une sueur glaciale.
Un borborygme s'éleva dans son dos, avant de prendre l'ampleur d'un ricanement puis d'un rire presque hystérique. Hyoga se rengorgeait, secoué d'un excès d'hilarité qui soulevait ses côtes fêlées.
— J'étais sûr de l'avoir comme ça, elle est tellement prévisible !
Chaque gloussement tirait au Dragon un frisson, non pas de froid, mais de rage. Malgré son caractère emporté, la jeune fille était une amie dévouée et une combattante intègre : il ne pouvait tolérer ces sarcasmes insultants à son encontre. Tout cela était de sa faute, et s'il ne pouvait réparer ses torts, il pouvait au moins empêcher Hyoga d'abattre un autre de ses camarades. Qu'il ait été hypnotisé n'avait plus d'importance, pas après le sacrifice de Nathalie.
Cette pensée enflamma sa cosmoénergie d'une volonté inflexible. Il gagnait cet état second où, saturé de cosmos, il ne sentait plus son corps pour se focaliser sur son unique objectif. A présent qu'il savait ce qu'il avait à faire, une nouvelle énergie coulait dans ses veines et l'inondait d'adrénaline, gravant sur son dos la vivante image de sa constellation. Midgard dut le remarquer, car il cessa de rire.
Lentement, Shiryu allongea Nathalie dans la neige, arrangeant avec douceur ses membres torturés dans son linceul de poudreuse. Ses mouvements mesurés dénotaient un calme plus effrayant encore qu'un hurlement de colère. Agenouillé près de son amie, les mains sur les genoux, il se recueillit un instant.
— Pardonne-moi, Nathalie. Si j'avais su faire la part des choses, tu n'aurais pas eu besoin de t'interposer.
Comme si tout avait été dit, il se releva et se tourna vers son adversaire. Il se plaça en garde, simplement, avec une économie de mouvement qui révélait une parfaite maîtrise de ses gestes.
— Tu ne me laisses plus le choix, Hyoga. Tu vas regretter ce que tu viens de faire.
Il embrasa brusquement son cosmos, faisant fondre aussitôt la neige sur un large rayon. A ses pieds, Nathalie ne sentit pas la claque brûlante de cette énergie contenue.
Elle ne sentait plus rien.
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Elle ne sentait plus rien, comme si ses sens n'avaient même jamais existé.
Aucun signal ne parvenait plus à son cerveau, plongé dans la nuit la plus totale. Privé de matière, son esprit ralenti tentait désespérément de créer les stimuli nécessaires à son fonctionnement. Des images vagues, des lumières, des points scintillants embués par la distance, des masses pastel qui se délitaient dans le lointain. Tout à coup, Nathalie se retrouva face à l'immensité du cosmos, délire désespéré de son imagination à l'agonie.
Elle flottait dans un ciel étoilé, si minuscule face à la démesure de la galaxie qu'elle fut envahie d'un calme apaisant. Elle était, humaine insignifiante, à sa juste place, et ne souffrait plus. Un élan de gratitude souleva son cœur qui pulsait à peine. L'univers lui offrait une seconde occasion de retrouver cet état de grâce, avec cette fois-ci la conscience en paix. Elle ne se rappelait même plus à quel sujet elle avait pu, ou aurait dû, ressentir des remords sa mémoire se brouillait, se fondait dans le néant qui habitait à présent son être. Elle n'avait même plus froid. Seule comptait l'étrange bien-être qui précédait l'endormissement.
Au froid succédait le sommeil, au sommeil la mort, avec une douceur voluptueuse.
Quelque part en elle, la bougie brillait toujours, mais d'une flamme si pâle et si maladive qu'elle semblait sur le point de s'éteindre. L'aurait-elle voulu, Nathalie n'aurait pas eu la force de la souffler. A quoi bon ? Elle allait mourir d'elle-même, lentement, comme meurt l'auréole du couchant dans la mer, et la nuit noire lui succéderait.
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Merci d'avoir lu ! Si vous pensiez que Nathalie était en mauvaise posture à la fin du chapitre précédent, on peut toujours trouver pire. Enfin, là, elle touche le fond... Mais les plus malins d'entre vous ont retenu que l'histoire était en sept chapitres. Rendez-vous la semaine prochaine !
